27 novembre.

C’est un triste patio, tout décoré de stucs et de peintures aux ors

vieillis. Mais les murailles oppressent l’étroite cour, elles semblent

étrangler le ciel, dont un carré se dessine au-dessus des arcades. Une

terne lueur glisse le long des parois humides, les salles s’emplissent

d’ombre et les reflets de leurs brocarts y meurent, exténués.

Il fait gris et froid chez Mouley Abdallah; mon cœur est serré

d’angoisse par la mélancolie des choses, tandis que j’attends Lella

Meryem.

Elle arrive, éblouissante de jeunesse, de parure et de beauté. On dirait

que l’air s’échauffe tout à coup, que la lumière vibre, plus ardente,

qu’une nuée d’oiseaux s’est abattue auprès de moi.

Elle gazouille, elle rit, elle s’agite. Elle me pose mille questions et

ne me laisse pas le temps d’y répondre. Elle proteste de son affection,

me prodigue les flatteries et les compliments, remercie le Seigneur de

m’avoir envoyée vers elle... Je n’ai pu encore placer une parole...

C’est une folle petite mésange qui s’enivre de son babillage. Et je

m’étonne qu’un tel entrain, qu’une exubérance aussi joyeuse puissent

s’ébattre en pareille cage!... Même en de plus riants décors, je ne

connus jamais que des Musulmanes nonchalantes et graves, inconsciemment

accablées par leur destin.

Mais Lella Meryem ne ressemble à aucune autre.

On ne perçoit d’abord que l’ensorcellement de ses yeux, noirs, immenses,

allongés de kohol; des yeux au regard affolant sous l’arc sombre des

sourcils. Ils pétillent et s’éteignent, ils s’alanguissent et se

raniment, tour à tour candides, sensuels, étonnés ou provocants. Ils

sont toute la lumière et toutes les ténèbres, étincelants comme des

joyaux, et plus mystérieux que l’onde au fond des puits. Ils éclipsent

les autre grâces dont Allah combla Lella Meryem.

Car sa bouche est une fleur d’églantier prête à s’ouvrir; ses dents, les

boutons de l’oranger; sa peau, un pétale délicat; son petit nez

frémissant, un faucon posé au milieu d’un parterre.

En vérité, Mouley Abdallah ne trouverait nulle part une femme aussi

séduisante, et ses promesses me semblent à présent moins

extraordinaires.

Lella Meryem prépare le thé, tout en continuant à bavarder. Ses gestes

sont harmonieux, d’un charme rare; les petites mains rougies au henné

manient gracieusement les ustensiles d’argent et chacun de ses

mouvements révèle la souplesse de son corps, malgré l’ampleur des

vêtements. Elle porte un caftan rose et une tfina[17] de gaze citron

pâle, qu’une ceinture brodée d’or plisse à la taille en reflets

chatoyants. La sebenia[18] violette, bien tendue sur les demmouges[19],

encadre son visage comme une ancienne coiffure égyptienne. Un seul bijou

brille au milieu de son front, plaque d’or rehaussée de rubis et de

diamants, en dessous de laquelle se balance un minuscule croissant,

dont la larme d’émeraude atteint l’extrémité des sourcils.

--Je t’attendais depuis tant de jours! s’exclame-t-elle. Les négresses

m’avaient rapporté que tu habites chez Mouley Hassan, père de mon

époux... Combien grande mon impatience de te connaître!... Je ne vis

aucune Nazaréenne avant toi... Tu me plais! Promets-moi de revenir

souvent... Je ne reçois jamais personne, comprends-tu... Mouley Abdallah

ne me permet même pas de monter à la terrasse... Tu es la joie qu’Allah

m’envoie! Ne me fais pas languir trop longtemps en ton absence.

Je promis tout ce qu’elle voulut. Et j’ai quitté la triste maison,

stupéfaite, ensorcelée, ravie, les yeux éblouis de soleil, et la tête

pleine de chansons.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 18 / 94 题