23 novembre.

Lella Fatima Zohra me fait appeler chaque matin, et je la trouve

invariablement accroupie au milieu de la salle qui donne sur le riadh.

Elle se soulève à peine pour m’accueillir, car sa corpulence répugne au

moindre mouvement. Toute une vie de réclusion appesantit ses membres. La

Cherifa ne bouge guère de sa place favorite, d’où elle aperçoit le

jardin, un coin de ciel, et surveille les allées et venues des esclaves.

Son existence s’écoule sur un sofa, dans l’amoncellement des coussins;

c’est là qu’elle dort, s’habille, boit le thé, prend ses repas. Ses

nobles mains, qui ne connurent jamais le travail, reposent blanches et

potelées parmi les étoffes. Depuis que l’âge et les soucis ont ravagé sa

beauté, Lella Fatima Zohra ne porte plus que les vêtements sévères qui

conviennent aux matrones: des caftans de drap, voilés par une simple

tfina de mousseline; une sebenia, tissée dans le pays, à rayures

oranges et jaunes, alors que les jeunes femmes se coiffent des soyeux

foulards à ramages venus d’Europe.

Haute et rigide, une ceinture de Fès enroule autour de sa taille des

arabesques éblouissantes. C’est le seul luxe qu’elle garde, bien que la

mode en soit passée.

--Car, dit-elle, je ne saurais, sans cela, me soutenir. J’y fus habituée

dès l’enfance, mes os n’auraient pas la force de supporter mon corps.

Elle a renoncé à tout autre ornement, ses joues ne se relèvent d’aucun

fard; c’est à peine si elle noircit ses yeux de kohol et colore ses

mains au henné. Pour qui du reste se parerait-elle?... L’indiscrétion

des négresses m’a déjà révélé que le Chérif ne va plus jamais la

rejoindre en sa chambre...

Lella Fatima-Zohra m’apparaît femme de grand sens, prudente et avisée.

Elle accepte, avec une résignation très digne, les désordres de son

époux, les innombrables favorites dont il emplit la maison. C’est

elle-même, dit-on, qui lui ferma sa porte, après trop de scandales, et

obtint cette séparation à l’amiable, si rare chez les Musulmans. Mouley

Hassan ne la répudia pas, son orgueil dut plier devant les exigences de

la Cherifa. Il ne fut pas non plus sans peser la grande fortune que

l’épouse ajoutait à la sienne, ni cette luxueuse demeure, héritée de son

beau-père.

Et, qu’a-t-il à regretter d’une femme flétrie, alors qu’il peut se

procurer si facilement toutes ces jeunes négresses à la peau lisse, aux

reins mouvants, et à la forte odeur capiteuse?...

Lella Fatima Zohra reprit donc sa liberté, si l’on peut appeler liberté

l’obligation de vivre entre les murs, dans la stricte observance des

coutumes musulmanes.

Malgré le détachement du maître, elle jouit d’un réel prestige dans la

maison, car elle est de noble race, riche et considérée, outre

l’entendement qu’Allah lui dispensa. Les esclaves semblent la vénérer;

les concubines, dont le nombre augmente chaque jour, lui témoignent une

humble déférence et sollicitent même ses conseils dans les circonstances

graves. Un essaim de négrillons et de négrillonnes, aux teints plus ou

moins foncés, bourdonnent sans cesse autour d’elle, et roulent sur les

tapis, bousculent les coussins avec l’exubérance animale de leur âge.

Progéniture du Chérif--qui témoigne un goût particulier pour les

négresses,--et qu’elle traite presque maternellement.

--Tu n’as pas d’enfant? lui ai-je demandé.

--J’en ai perdu huit, mais,--louange à Dieu!--il me reste un fils,

Mouley Abdallah, marié depuis le mois de Chabane. Sa demeure est toute

proche. Il faudra que tu ailles voir ma belle-fille, Lella Meryem, une

gazelle aux yeux langoureux...

--Elle sera mon amie, puisqu’elle paraît si chère à ton cœur.

--S’il plaît à Dieu!... Mouley Abdallah en a l’esprit perdu. Il la

comble de présents et lui a même promis de ne prendre aucune autre

femme.

--Crois-tu qu’il tiendra sa parole?

--Dieu seul connaît le cœur des hommes. Il est le plus savant.

--Les Meknassi[14] ont-ils toujours plusieurs épouses?

--Rare, ô ma fille! celui qui peut se contenter d’une... Généralement

ils en prennent deux ou trois, parfois quatre, selon la permission du

Livre, et combien d’esclaves!...

--Toi, du moins, tu n’as pas de co-épouse?

--Détrompe-toi, Mouley Hassan a trois femmes légitimes, l’une à la

Mecque, fille du Mufti des quatre rites, l’autre à Marrakech, dont le

père est un Caïd des Sgharna, et moi-même... Il songe à présent à en

épouser une quatrième...

Lella Fatima Zohra n’en dit pas davantage, et, malgré sa sérénité, je

n’osai l’interroger sur ce sujet délicat.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 15 / 94 题