Meknès dans la lumière du matin... Ce sont toujours des ruines, mais des
ruines avenantes, chargées de vignes dont les treilles s’étendent
au-dessus des patios.
Il y a des ruelles aux sinuosités inattendues, des voûtes très noires au
bout desquelles éclate tout à coup l’ensoleillement d’une muraille; de
petites places, provinciales et paisibles sous l’ombre d’un énorme
mûrier, où des Marocains se reposent et boivent le thé, en calculant les
coups d’une partie de dames.
Les marchands somnolent en leurs échoppes, au milieu des babouches, des
lanternes ou des soies éclatantes, sans aucun souci d’attirer le client.
Les menuisiers rabotent les planches de cèdre, qu’ils creusent
patiemment de décors géométriques et compliqués. Une bonne odeur
résineuse flotte sur leur quartier. La cadence des marteaux domine en
celui des forgerons. Nul ne se presse, car le temps appartient à Dieu...
Des herbes garnissent les murs branlants et la crête des terrasses; une
vie douce, ralentie, semble palpiter à peine en la vieille cité.
Mais elle a aussi de larges rues lumineuses qui s’encombrent de
bourricots et de piétons; des souks mouvementés; des places immenses,
brûlées de soleil, où se tiennent les marchés. La foule grouillante des
Berbères; des vendeurs d’œufs, de poulets et de légumes; des vieilles
bédouines aux visages osseux; des jongleurs, des musiciens, des
charmeurs de serpents, des Arabes pouilleux, des gamins et des esclaves,
s’agite et semble minuscule dans un cadre trop colossal pour des
humains. Les remparts, les portes et les palais de Mouley Ismaïl[13]
imposent à l’entour leurs écrasantes silhouettes.
Le mauvais rêve de Rabat et de sa civilisation est loin!... Loin de
toute la distance qui sépare la vie européenne de celle-ci, plus encore
que de cet interminable bled désert et de ces montagnes qu’il nous
fallut traverser.
Ici, je sens que je pourrai reprendre mon existence demi-musulmane et
que d’invisibles amies m’attendent en leurs demeures, derrière les vieux
murs en ruines.