24 novembre.

--Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète

la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle.

Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les

cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas

dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort.

--Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave.

Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car

mes membres affaiblis se refusent à moi.

La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une

partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins:

les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et

de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres

ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le

«menzeh»[15], dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a,

sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses,

étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de

sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et

de style, mais également admirables. Ils furent construits par les

ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de

la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont

soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque

patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de l’écrin.

Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants;

ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale

paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices

du ciel.

Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les

aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire

population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des

canoun[16], lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De

belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins.

Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de

bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites

du moment.

Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne

dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées

qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits

vieillissants.

--Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque

femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait

bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des

vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait

plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle habite une

belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les

pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes.

--Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse.

--O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une

«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule

nuit...

Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait

pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume.

--As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la

négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était

jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste

immuable...

--Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite

quand elle a cessé de plaire?

--Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer

les plateaux...

--Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?

--En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.

La face de guenon grimace d’un rire mauvais.

--Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en

désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et

luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de

l’enfant.

--Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.

--Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde

l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous

autres sommes faites pour servir et manger du bâton...

Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui

goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la

richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son

sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.

--Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me

recommande-t-elle au retour.

--N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une

pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un

cadenas.

Derrière les vieux murs en ruines: roman marocain · 第 16 / 94 题