--Je suis lasse et ne puis encore te faire visiter la maison, me répète
la Cherifa toutes les fois que je me rends auprès d’elle.
Je n’imagine guère, du reste, sa lourde personne errant à travers les
cours et les couloirs. C’est à peine si je la vis faire quelques pas
dans les allées du jardin, vite essoufflée par cet effort.
--Aïcheta te guidera, me dit-elle aujourd’hui, en désignant une esclave.
Pardonne-moi, ô ma fille, de ne t’accompagner comme je le voudrais, car
mes membres affaiblis se refusent à moi.
La négresse m’entraîne dans le palais, dont je ne connais encore qu’une
partie, et, consciencieusement, elle m’en fait visiter tous les recoins:
les cuisines sombres, noircies de fumée, où flotte un relent d’huile et
de graisse; les chambres à provisions, pleines d’énormes jarres
ventrues; les escaliers étroits, les couloirs innombrables; le
«menzeh»[15], dans lequel le Chérif aime à recevoir ses amis, et qui a,
sur le premier vestibule, son entrée indépendante; les salles immenses,
étincelantes d’ors, de peintures et de mosaïques, toutes garnies de
sofas et de coussins en brocart; et les cinq patios, différents d’âge et
de style, mais également admirables. Ils furent construits par les
ancêtres de Lella Fatima Zohra, à mesure qu’augmentaient l’opulence de
la famille et le nombre des épouses. Les galeries du premier étage sont
soutenues par des piliers sur lesquels repose l’entablement. Dans chaque
patio l’eau scintille, telle la gemme précieuse au milieu de l’écrin.
Elle fuse des grandes coupes de marbre, en jets minces et brillants;
ruisselle des vasques très basses posées à même le sol; s’étale
paresseusement dans les bassins, azurée, changeante, selon les caprices
du ciel.
Des esclaves viennent aux fontaines remplir leurs amphores et les
aiguières de cuivre destinées aux ablutions. Une extraordinaire
population féminine s’agite dans le palais, cuit les aliments sur des
canoun[16], lave le sol à grande eau, boit du thé, file de la laine. De
belles négresses, aux croupes arrondies, se vautrent parmi les coussins.
Leur indolence, le luxe de leurs parures multicolores, et certain air de
bestiale satisfaction épanouissant leurs faces, dénoncent les favorites
du moment.
Mais il y a aussi de minces fillettes à peine nubiles, dont le Chérif ne
dédaigne pas le charme aigrelet, et des matrones effrontément fardées
qui savent, parfois encore, l’ensorceler de leurs attraits
vieillissants.
--Du reste, me confie Aïcheta, il a connu, ne fût-ce qu’une fois, chaque
femme de sa maison. Quand il achète une nouvelle esclave, on la fait
bien reposer, manger avec abondance, aller au hammam et revêtir des
vêtements neufs. Puis, le maître l’appelle un soir. Celle qui sait
plaire reçoit des bijoux, des caftans, des servantes; elle habite une
belle chambre et n’a rien à faire de tout le jour. Les autres, les
pauvres! retournent avec les esclaves et travaillent comme des ânes.
--Et toi, Aïcheta? demandai-je curieuse.
--O mon malheur! Le Seigneur ne m’avait pas désignée pour être une
«maîtresse des choses». Je ne passai, chez Mouley Hassan, qu’une seule
nuit...
Aïcheta est noire et simiesque. Je m’étonne même que notre hôte n’ait
pas jugé à propos de faire une infraction à sa coutume.
--As-tu vu ces vieilles qui filaient dans l’autre cour? continue la
négresse, elles ont eu des jours heureux, lorsque le Chérif était
jeune... A présent, qui songerait à les regarder? Allah seul reste
immuable...
--Certes! qu’Il soit exalté. Mais, dis-moi ce que devient une favorite
quand elle a cessé de plaire?
--Si ton vêtement de soie est abîmé, tu en fais un chiffon pour nettoyer
les plateaux...
--Ainsi, elle retourne parmi les esclaves?
--En vérité! et nous nous moquons d’elle ce jour-là.
La face de guenon grimace d’un rire mauvais.
--Il ne tardera pas à luire pour Messaouda, la fière, ajoute-t-elle, en
désignant une négresse qui allaite un nouveau-né. Un sein noir et
luisant sort d’une large manche de son caftan, où disparaît la tête de
l’enfant.
--Mais, dis-je, elle a donné un fils au Chérif.
--Et qu’importe?... Il sera Chérif lui-même, si Dieu lui accorde
l’existence... sa mère n’en reste pas moins une esclave comme moi! Nous
autres sommes faites pour servir et manger du bâton...
Aïcheta parle sans amertume. Elle envie le sort des favorites qui
goûtent pendant quelques mois, ou quelques années, aux délices de la
richesse et de l’oisiveté, mais elle est parfaitement résignée à son
sort qu’elle juge normal et dispensé par Allah.
--Ne répète rien de ce que je t’ai raconté à Lella Fatima Zohra, me
recommande-t-elle au retour.
--N’aie pas de crainte, ô ma fille, murmurai-je en lui glissant une
pièce d’argent dans la main; mon cœur est fermé sur les secrets par un
cadenas.