Comme nous l’avons vu[731], rien n’était plus difficile pour une
église que d’acquérir un pasteur «perpétuel» lorsqu’elle s’en trouvait
dépourvue. A cette époque, chaque fidèle pouvait venir au consistoire
reprendre le ministre sur des points de doctrine[732]; certains
enquêtaient secrètement sur ses mœurs; d’autres se syndiquaient,
en dehors du consistoire, pour obtenir son renvoi; le conseil de
ville se plaignait de lui aux assemblées ecclésiastiques; enfin, le
consistoire pouvait le censurer[733]. Chacun avait le droit de juger
dans sa conscience les actes de son ministre et de se faire sur lui une
opinion personnelle, ce qui était bien selon l’esprit de libre examen.
Un pasteur «ne peut être imposé à un troupeau contre le gré de la
majorité[734].» Il faut donc qu’il plaise à tous. Aussi recherche-t-on
celui qui a fait ses preuves et s’est rendu célèbre par son éloquence,
par sa science ou par sa piété. Les églises se livrent ainsi, pour
obtenir certains ministres, à des contestations et à des luttes qui se
prolongent de colloque en synode et peuvent durer des années. C’est,
en effet, une grande déception d’amour-propre pour l’une d’entre
elles que de voir le synode lui enlever son pasteur pour le donner à
quelque autre, et c’est pour cette raison que les protestants d’Alais
préféraient conserver un ministre qu’ils détestaient que de le livrer
aux Nîmois.
Ceux-ci se trouvaient en décembre 1599 dans une gêne extrême. Jean
de Falguerolles venait de mourir dans sa 39^e année[735]; le vieux
Chambrun ne prêchait plus depuis le mois de juin[736] et Moynier
restait seul pour une église qui aurait occupé largement quatre
ministres. Déjà en mai 1596, l’église s’était trouvée dénuée de
pasteurs, car Chambrun avait obtenu un congé «pour aller aux bains»,
Moynier se purgeait, et Falguerolles était assez malade pour ne pas
pouvoir prêcher[737], mais non trop pour faire la cour à une riche
héritière[738]. On avait alors écrit à MM. Couet, de Bâle, et Goulard,
de Genève, pour les engager au service de l’église, mais sans pouvoir
s’arranger avec eux[739].
Depuis, le consistoire avait continué, assez mollement, il est vrai,
à chercher un quatrième pasteur. En mai 1599, il faisait déclarer
au synode que l’église réservait son «droict sur M^r Terond pour
l’avoir entretenu aux estudes[740]», et réclamait le ministre Baille,
d’Anduze[741]. En septembre 1599, on paraissait sur le point d’engager
M. Caille, et le consistoire faisait annoncer au prêche qu’on allait
probablement l’avoir[742]. Néanmoins, deux mois plus tard, on rompait
catégoriquement avec lui. Et si on lui écrivait une lettre de
congé qu’on lui renouvela malgré ses réclamations[743] et celles de
Chambrun[744], ce n’était pas à cause de ses «loungs délays» et de ses
lettres «du tout incertaines», mais parce qu’il y avait «espérance de
recouvrer M. Ferrier[745]».
Ce Ferrier était un homme de talent. Il avait «assez de courage,
l’esprit vif, l’imagination enflammée, une grande facilité à parler,
un ton de voix impérieux, une véhémence dans l’action et le discours
qui entraînait les auditeurs et qui ne leur laissait pas la liberté
de lui contredire». De plus, «il pleuroit à volonté» et «il avoit
tellement charmé le peuple, qu’il le menoit comme il vouloit[746]».
Cette dernière assertion est certainement exacte. Il suffit de lire ce
qui va suivre pour voir quelle popularité il s’était acquise auprès
des Nîmois. C’était un homme d’une grande éloquence, quoi qu’en dise
Tallemant des Réaux, et quoi qu’en pensent les auteurs de la _France
protestante_[747]. Sinon, comment qualifier un orateur doué de toutes
ses qualités[748]?
A peine fut-il à Nîmes que cette église résolut de le conserver. Le 11
décembre, elle le prie de rester[749]. Il s’en retourne néanmoins. Le
22 décembre, on fait demander à l’église d’Alais de le céder à temps
ou à perpétuité[750]: elle refuse. Le 5 janvier, on envoie à Ferrier
trois députés et non, comme à Cailhe, une simple lettre, pour l’engager
au service de l’église[751] et, sans doute, il se laisse tenter par
leurs offres, car il vient à Nîmes. Aussitôt, le consistoire décide
qu’il y restera[752]. Mais ce n’était pas l’affaire de ceux d’Alais:
ils réclament la réunion extraordinaire du colloque qui a lieu le 13
janvier[753].
Ce colloque ne trancha pas la question, car Ferrier, le 19 janvier,
déclare au consistoire de Nîmes que «d’estre detenu en la présente
ville, il ne peult que ne soit prouveu par ung sinode ou colloque,
mesmes qu’il se doibt acheminer à l’asemblée de Castres». Mais le
consistoire affecte de le considérer désormais comme son pasteur
légitime. Il décide que M. Ferrier est arrêté pour toute cette semaine,
mais que lundi prochain il pourra se rendre à Alais, attendu que cette
église «se trouve depourvue[754]». Ce prêt aux habitants d’Alais d’un
ministre qui, en somme, leur appartenait, dut les exaspérer.
On s’en aperçut en mars 1600, au synode d’Uzès. Sur la proposition
de Moynier[755], les Nîmois y avaient envoyé une députation
extraordinaire qui commença par réclamer qu’on lui cédât M. Ferrier,
grâce à qui l’église avait «recongnu lesd. apostazies estre arrestées,
les fidèles afermis, et l’audace de Coton, jésuite, réprimée;» on
n’aurait, disait-elle, qu’à pourvoir l’église d’Alais, «beaucoup moins
importante», d’un autre pasteur. Mais ceux d’Alais répondirent par des
reproches contre Ferrier qui les avait quittés sans leur permission ni
celle du colloque, «d’où seroit survenu que plusieurs de la religion se
voyantz sans prêche seroient allés au sermon de Rhodes, jésuite», et
contre le consistoire de Nîmes qui avait «voulu pratiquer M. Ferrier
et l’aliéner d’eulx.» Le synode trouva moyen de mécontenter les deux
églises par son jugement. Il confirma Ferrier à Alais, mais décida
qu’elle le prêterait immédiatement à Nîmes pour trois mois, si bien que
l’une et l’autre en appelèrent au synode national[756].
Néanmoins, la délibération du synode fut suivie par provision, et,
sur la requête de Moynier, le consistoire de Nîmes écrivit à Ferrier
d’arriver «le plus promptement que faire se pourra[757]». Il vint, mais
il ne devait pas se considérer comme détaché de son église d’Alais,
car, le 5 avril, il annonce que le pasteur Baille, d’Anduze, qui lui
avait promis de venir faire la cène à Alais, n’y étant pas allé,
lui-même est forcé de s’y rendre. Pourtant, il resta[758].
Le consistoire de Nîmes se trouvait alors très embarrassé. Il lui
fallait absolument un ministre, ce qu’il cherchait en vain depuis
1596. Or, il n’avait pas d’argent. Moynier le menaçait de quitter la
ville pour aller chercher à Marvéjols les sommes nécessaires «pour le
mariage de sa fillie» si on ne lui payait ses gages[759]. Cependant,
Chambrun était si inutile qu’on lui accordait peu après un congé d’un
mois pour aller baptiser un de ses petits-fils[760]. Le consistoire
dut faire un emprunt[761]. Et il redoubla d’efforts pour sortir des
embarras continuels où le mettait le manque de pasteurs. Le 10 mai,
il envoie à Ferrier un ancien «pour luy offrir tous moyens possibles,
et s’il veult venir changer d’ert en ceste ville[762]». Même, il
fait une tentative infructueuse auprès du célèbre Daniel Chamier, de
Montélimar, pour obtenir son ministère[763]. Mais rien ne réussit,
Ferrier ni Chamier n’acceptent. Aussi, Moynier qui, malgré l’assistance
que lui apportaient temporairement les pasteurs du colloque, devait
être surchargé de travail[764], semble prêt à tout abandonner. Il ne
peut toucher ses gages; il a été forcé de faire des dettes pour 3 ou
400 l., et ses créanciers le poursuivent. En conséquence, il réclame
ce qui lui est dû et, en même temps, un congé pour aller se reposer
dans le Gévaudan. Le consistoire ne peut que le supplier de rester, lui
promettre qu’on le payera sur les premiers deniers liquides et déclarer
aux créanciers qu’il endosse les dettes de Moynier[765].
Dans ces conditions, on paraît renoncer tout à fait à Ferrier et
l’on négocie avec le pasteur Gigord. Le 23 août, le consistoire fait
offrir à ce dernier un contrat d’engagement[766]. Mais l’affaire
ne se terminant pas, Moynier part sans congé le 13 septembre pour
le Gévaudan[767]. Enfin la réponse de Gigord arrive vers le 8
novembre[768]: il se contente de charger le diacre Cheyron et l’avocat
Chalas de ses intérêts. L’affaire, traînée en longueur, n’aboutit pas.
Ainsi, à la fin de 1600, l’église de Nîmes, chef de colloque, la plus
riche et la plus importante de la province avec celle de Montpellier,
n’avait pas pu trouver de pasteur depuis si longtemps qu’elle en
cherchait un. C’est qu’elle se montrait difficile. En mai 1599, elle
s’était contentée de réserver ses droits sur Terond sans le réclamer,
sans doute parce qu’il venait d’être consacré et n’était pas encore
connu[769]. Un peu plus tard, elle abandonnait Cailhe pour l’espoir
d’obtenir Ferrier[770]. Puis, lorsque la mort de Falguerolles la
force d’acquérir coûte que coûte un ministre, c’est le célèbre Daniel
Chamier[771], c’est Gigord[772], dont la science était si connue que
le synode le dispensait, en 1603, de l’examen imposé aux pasteurs pour
professer en théologie[773], qu’elle s’efforce d’engager. Mais, il n’y
avait pas à ce moment de pasteurs libres dans le colloque ni dans la
province, et il est à croire que si Ferrier, séparé d’Alais, et mis
en distribution au synode le 9 mars 1601[774], lui fut enfin donné
comme ministre «en jussion[775]», ce fut uniquement parce qu’il était
impossible de le laisser à son église légitime.
Ceux d’Alais, en effet, tout en se refusant à le laisser partir,
l’avaient pris en haine. Il se plaignait au synode d’avoir été traité
«d’apostat» plusieurs fois par un ancien, et de «caqueteur». On l’avait
accusé de se préparer «pour se rendre Jésuite» et de vouloir se «faire
trop riche en appovrissant le commun». Alors qu’il partait d’Alais
pour «venir vers M^{rs} les Commissaires», les fidèles «le suivirent
avec foule et avec tesmoins et noteres pour luy faire quelques actes de
justice», et en voyant qu’il s’en allait, son troupeau criait «après
luy que le diable luy rompît les jambes quand jamais il retourneroit
dans lad. ville». Il se plaignait d’avoir été diffamé, calomnié,
presque emprisonné à deux reprises. Ce à quoi l’ancien d’Alais, après
lui avoir donné divers démentis[776], répondit que l’église «aimoit et
honoroit son ministère». Le synode mit Ferrier et l’église d’Alais en
distribution[777]; et il fit bien. Puis, il donna le pasteur à l’église
de Nîmes[778] malgré l’appel d’Alais à qui il était dur de voir sa
rivale triompher[779].