L’édit de Nantes a été trop étudié pour que l’on recommence ici à
épiloguer sur ses causes et ses résultats généraux par rapport aux
protestants et aux destinées de la France. Il ressort nettement du bel
ouvrage de M. Anquez[780], M. Fagniez nous parle de la «magnanimité
de son cœur» qui le conduisit à «devancer» l’opinion[781]; M. Weiss
ajoute qu’il avait «compris» que la France devait être la «mère
commune de tous les Français[782]». Il est à croire que son cœur et
son intelligence furent fort aidés en ceci par la nécessité et par
la force des choses. M. Hanotaux[783], après Michelet[784], nous a
fort bien montré ce qu’il en était de la bonté et du génie d’Henri
IV. Les huguenots eux-mêmes s’en aperçurent. «Lors de l’assemblée de
Nantes, disent-ils, que ceux de la Ligue n’avoyent point encores parlé
de traicter avec S. M. dont les affaires sembloyent par conséquent
réduictz en assez mauvais estat, on ne fist point de difficulté de dire
qu’on trouvoit les demandes justes, seullement qu’il falloit patienter
et en attendre l’establissement de Sad. Majesté qui luy donneroit moyen
de nous faire tous jouyr de ce qui nous estoit deu. Mais, depuis, tant
plus il a pleu a Dieu de faire prospérer les affaires de Sad. Majesté,
plus on a non seulement faict naistre d’impossibilitez, mais aussi
faict demonstration de trouver de l’injustice esd. demandes»; et ils
ajoutent que lorsque «on» eut vu que leur intention était «seullement
de finir par une bonne paix», non seulement on refusa ce qui n’était
pas encore accordé, mais encore on retrancha des articles importants et
l’on remit en discussion des choses déjà convenues[785].
Les réformés durent en effet profiter des embarras du roi pendant la
guerre d’Espagne et l’intimider par leurs menaces de révolte pour lui
arracher à grand’peine le fameux édit de Nantes dont on fait honneur
à sa tolérance et qu’il n’aurait peut-être jamais osé leur accorder
sans cela[786]. «Alors que ce prince [Henri IV] était occuppé au
siège de La Fère et sous prétexte de la sûreté de leur religion, ils
[les huguenots] lui présentèrent une requête dans la situation la
plus fâcheuse de ses affaires», dit de Thou[787]. C’est grâce à ces
procédés, grâce à leur énergie que les réformés parvinrent à obtenir
l’édit de Nantes. Nous allons voir que ce ne fut pas sans peine.
Aussitôt monté sur le trône, Henri IV commence en effet par ne pas
observer rigoureusement la trêve qu’il avait signée lui-même avec
Henri III, en 1589[788]. Puis au bout de deux ans (1591), il se
décide à renouveler l’édit de 1577[789]. Un an plus tard encore, il
consent à révoquer officiellement les ordonnances de 1585 et 1588 qui
mettaient les réformés hors la loi et il leur accorde quelques discrets
articles de tolérance[790]. Et c’est tout. Les protestants sentent si
bien qu’ils n’auront pas plus s’ils ne l’exigent pas et s’ils ne se
rendent pas redoutables, qu’ils réorganisent entièrement leur parti à
l’assemblée de Sainte-Foy[791].
Nous sommes au début de l’année 1595, le roi n’a même pas encore réussi
à faire enregistrer son édit de 1591[792] par lequel il renouvelait
le traité de Poitiers: pourrait-il penser à accorder aux huguenots
un édit réglant équitablement leurs droits et leurs devoirs? Même en
1597, quelques mois avant la signature de l’édit de Nantes, il est
bien loin de songer qu’il soit possible d’accorder aux protestants
des conditions nouvelles et plus libérales. Sully le trouve un jour
«rêveur et chagrin» parce qu’«il avoit receu des nouvelles comme l’on
sollicitoit fort et ferme ceux de la religion de s’assembler pour luy
envoyer des députez demander un certain édict que les plus mutins et
séditieux d’entre eux avoient compilé à la solicitation de gens affidez
à MM. de Boüillon, la Trimoüille, du Plessis et autres, _lequel il
seroit hors de sa puissance de pouvoir jamais faire vérifier aux cours
souveraines_[793]». Voici donc ce que pensait alors Henri IV sur la
possibilité de rendre une ordonnance en faveur des huguenots. Pourtant,
quelques mois après il signait l’édit de Nantes: c’est qu’il y avait
été amené de force par les menaces des huguenots.
Le 17 janvier 1595, la guerre avec l’Espagne avait éclaté. L’assemblée
des églises réunie à Saumur le 22 février, envoya aussitôt au roi deux
députés chargés de lui demander un édit. A ce moment, Henri IV remit à
plus tard de répondre en raison de ses grands embarras[794]. L’année
suivante, la guerre dure toujours; Henri IV n’a rien fait. L’assemblée
de Loudun lui envoie dire, au moment où il assiège péniblement La
Fère, qu’elle ne se séparera pas avant d’avoir obtenu un édit[795]. Le
roi est si loin d’y songer, qu’il répond par un ordre de dissolution.
L’assemblée refuse d’obéir[796], engage secrètement les seigneurs
huguenots de l’armée à prévenir le roi qu’ils l’abandonneront plutôt
que de renoncer à leur culte, décide que la messe ne sera plus
célébrée dans aucune place protestante tant que l’édit ne sera pas
rendu, que les catholiques seront expulsés des villes réformées si
les protestants le sont des catholiques, etc.[797]. En somme, elle
se révolte ouvertement. Alors le roi, craignant peut-être la guerre
civile[798], cède: c’est le premier pas. Il envoie deux délégués, de
Vic et Calignon, qui présentent à l’assemblée ses explications[799].
Mais il est encore loin de songer à accorder aux huguenots l’édit de
tolérance qu’ils demandent[800]. Il va chercher à les amuser par des
négociations. Seulement, les réformés qui connaissent ses embarras
tiennent bon et restent menaçants. Ils déclarent les propositions
royales «totalement éloignées des choses nécessaires aux églises»
et leur assemblée, transportée à Chatellerault, présente à Henri un
véritable ultimatum, en avertissant le délégué royal Schomberg «qu’elle
n’attendrait pas au delà du 10 août». Schomberg se résigne alors à
faire à l’assemblée des propositions qu’elle accepte et il en informe
le roi en le suppliant de les ratifier. Mais Henri IV, qui, peut-être,
croit encore à l’amour des réformés pour sa personne, désavoue
Schomberg[801]. Aussi bien, la paix avec l’Espagne approche. On peut
croire que si le roi n’a pas cédé alors que ses affaires étaient si
mal en point, il va céder encore beaucoup moins maintenant. Pourtant,
il accorde l’édit de Nantes qui est définitivement signé en avril
1598[802].
Les témoignages des contemporains nous expliquent la raison de cette
conduite contradictoire. En réalité, ses difficultés avec l’Espagne
terminées, le roi se rendit compte que s’il persistait à refuser aux
protestants ce qu’ils demandaient, ceux-ci allaient abandonner les
menaces pour employer décidément la force, et que la guerre civile
allait éclater. Les histoires et les mémoires nous renseignent bien
sur ce point. Ainsi, Henri IV lui-même, faisant opiner son conseil
sur l’édit, dit entre autres choses dans son discours, suivant
L’Estoille[803], qu’il était las de la guerre, que les huguenots
étaient difficiles à battre et «qu’il s’asseuroit que trois ou
quatre batailles ne les desferoient point.... A quoi chacun baissa
la teste.» Sully rapporte que les réformés étaient prêts «à prendre
ouvertement les armes[804]». P. Cayet dit: «Le bruict courut que ceux
de la relligion n’eussent pas laissé de faire la guerre au roi....».
D’Aubigné nous raconte que quelques-uns étaient d’avis que l’on surprît
Tours[805]. Ceux-là «prétendaient que leur requête datée d’une si
bonne ville serait merveilleusement efficace pour persuader le roi
et son conseil[806]». Bouillon et La Trémoïlle y auraient sans aucun
doute contribué avec les troupes qu’ils avaient levées dans le Midi
aux frais du roi et qu’ils refusaient de mener à Henri IV, malgré les
supplications de De Thou[807]. D’autre part, on sait que les réformés
avaient envoyé des députés au prince d’Orange et à la reine Élisabeth
pour les prier de leur prêter leur concours[808]. Toutes ces raisons
firent qu’Henri IV se résigna à signer l’édit.
Mais on sent que ce fut de mauvaise grâce et la main forcée. En effet,
à peine les réformés se furent-ils séparés que l’édit fut soumis à des
changements de nature à restreindre les avantages qui leur étaient
accordés. Voici l’une des plus perfides de ces modifications.
Par le XXXIV^e «article secret de l’édit de Nantes[809]», le roi avait
permis de «tenir consistoires, colloques et synodes provinciaux et
nationaux». Puis, il se repentit de cette liberté qu’il laissait aux
protestants et fit ajouter à la fin de l’article ces simples mots:
«par la permission de S. M.[810].» C’était fort habile, car sans
rien supprimer, cela annulait l’article: c’était dire, en effet, que
le roi permettait aux protestants de lui demander l’autorisation de
tenir leurs assemblées ecclésiastiques. Et s’il la refusait, lui
ou ses officiers, leur culte se trouvait interdit. Heureusement,
l’assemblée de Chatellerault ne laissa point passer cette formule
sans protester[811]. Sur sa demande, le roi ne put refuser un «brevet
particulier», par lequel les réformés obtenaient le droit de se réunir
sans la permission royale et nonobstant le contenu dudit article[812].
Mais tout cela était assez compliqué, il ne pouvait manquer de
s’ensuivre des difficultés, et c’est ce qui arriva: au XVII^e siècle,
on se basa précisément sur le XXXIV^e article secret pour supprimer
successivement les synodes nationaux, puis les provinciaux et les
colloques[813].
L’assemblée de Chatellerault ne parvint pas à faire annuler toutes
les modifications ainsi faites au texte primitif[814]. Et en somme,
le principal mérite de l’édit de Nantes fut d’être, tant bien que
mal, exécuté. Mais de cela même il ne faut pas savoir tant de gré
à Henri IV. Il ne fit, après tout, qu’ordonner des «commissaires
exécuteurs», suivant la coutume[815]. Par bonheur, ce fut dans un temps
où la France, lasse de la guerre, goûtait la paix. La Ligue était
morte d’épuisement et d’anarchie; les villes s’étaient apaisées; les
protestants s’étaient séparés. Personne ne s’opposa à cet édit qui,
pourtant mécontentait papistes et huguenots. L’heureuse fortune de
Henri IV fut de se trouver le Roi à une époque où chacun n’aspirait
plus qu’à se reposer.