A.—_Les «deniers du roi pour l’entretien des pasteurs»._

En 1589, Henri III «avait promis, par l’accord conclu entre lui et le

roi de Navarre à Plessis-lez-Tours, de fournir lui-même une partie

des gages des pasteurs de la Guyenne, du Languedoc et du Dauphiné.

Henri IV prit le même engagement aussitôt après son avènement. Plus

tard (1592) il en étendit le bénéfice à toute la France[699]». Il

confirma cette mesure en 1593, malgré l’opposition de son conseil.

«Mais par le mauvais vouloir des trésoriers généraux, elle fut

d’abord de nul effet... Alors, sur les remontrances de l’assemblée

de Mantes (15 janvier 1594), Henri IV décida qu’un fonds serait fait

en Espagne, et serait, sous le nom de Madame Catherine, distribué

aux Églises. En 1594, le synode national de Montauban détermina le

mode à suivre pour le répartir et pour en déterminer l’emploi...

Mais l’allocation promise en 1594 ne fut pas payée exactement. En

conséquence, les protestants de plusieurs provinces posèrent à

l’assemblée de Loudun (1596) la question suivante: «Est-il permis de

se saisir des dîmes ecclésiastiques?» Au lieu de répondre, celle-ci

pressa le roi de satisfaire, par un bon édit, aux réclamations de ses

anciens coreligionnaires. Henri IV déclara verbalement qu’il leur

ferait remettre chaque année 25.000 écus, mais refusa de spécifier,

par un acte public ou secret, la destination de cette allocation;

seulement, à la requête des assemblées de Saumur et de Chatellerault,

il porta la somme promise de 25.000 à 45.000[700]». Il en donna un

brevet le 3 avril 1598[701], par lequel il déclarait accorder aux

protestants 45.000 écus «pour employer à certains affaires secrets qui

les concernent que Sa Majesté ne veut estre spécifiez ni déclarez»,

payables par quartiers, «sans qu’il en puisse estre retranché ni reculé

aucune chose pour les non-valeurs ou autrement».

L’assemblée de Chatellerault, retraçant ses négociations au synode

de Montpellier, l’avertit que, par déférence, elle lui laisse «le

deppartement et distribution desd. deniers», en l’engageant à les

faire de suite, et à nommer en chaque province «un personnage fidelle

et responsable pour recepvoir et distribuer la part et portion desd.

deniers qui escherra, selon et en la forme qu’il sera advisé par

les sinodes provinciaux[702]». En conséquence, le synode fit la

distribution; il accorda au Bas-Languedoc, pour 116 églises[703], 6.105

l. 15 sols 9 deniers, plus 611 l. 6 sols 8 deniers pour le collège de

Nîmes et 500 l. pour celui de Montpellier[704]. Puis, pour l’année 1598

spécialement, attendu «que le roy ne donne payement que pour trois

quartiers, à cause que le brevet n’est accordé que du premier avril»,

il refit un état qui portait la part du Bas-Languedoc à 4.578 l. 28

sols 4 deniers et celle du collège de Nîmes à 458 l. 20 sols[705]. En

outre, il décida qu’on devait pensionner, sur l’allocation accordée par

le roi, les pasteurs qui, par vieillesse ou indisposition, ne pouvaient

exercer leurs charges, ainsi que les écoliers proposants, les veuves et

orphelins de ministres[706]. Afin d’établir un contrôle, les provinces

étaient tenues d’envoyer au prochain synode national leurs comptes des

deniers avec les reçus des pasteurs, proposants, veuves et orphelins.

De même, les universités devaient lui faire savoir comment elles

avaient employé leur subvention. Enfin, chaque province avait à nommer

un receveur de ses propres deniers[707].

Mais, en attendant, il fallait recouvrer les sommes promises. Le roi,

par son brevet du 3 avril 1598, avait assigné les 45.000 écus sur les

«premiers et plus clairs deniers» des recettes générales de Rouen,

Paris, Caen, Orléans, Tours, Poitiers, Limoges et Bordeaux[708].

L’assemblée de Chatellerault chargea ses députés en cour d’en obtenir

des assignations «bonnes et certaines[709]». Malgré ces précautions,

la somme fut loin d’être exactement payée. En effet, au lieu de 66.301

écus 30 sols que l’on devait toucher pour les trois derniers quartiers

de l’année 1598, à savoir 33.750 écus pour les pasteurs et 32.551 écus

pour la solde des garnisons des places de sûreté[710], le sieur Palot,

receveur des églises, n’avait encore reçu que 32.829 écus 50 sols 6

deniers, en juin 1600[711]. Ainsi donc, dès la première année, les

protestants se voyaient frustrés d’environ la moitié de ce qui leur

avait été promis. A la vérité, ils avaient bien des rescriptions pour

le reste de la somme, mais elles valaient si peu, qu’en 1600 ils durent

renoncer officiellement à l’espoir de toucher entièrement ce qui leur

était dû[712]. D’ailleurs, sur les deniers de l’année 1599, ils eurent

moins encore. En juin 1600, ils n’avaient pu obtenir en tout que 42.020

écus, au lieu de 45.000 écus pour les églises, plus 66.372 écus 17 sols

pour les garnisons, soit en tout 111.372 écus 17 sols pour lesquels ils

avaient eu des rescriptions[713]. L’assemblée de Saumur se plaignit au

roi; le roi promit qu’à l’avenir «ceux de lad. religion auront occasion

d’en estre contens», et il continua de ne pas payer[714].

La part de chaque pasteur se trouvait ainsi réduite à peu de chose,

car, non seulement, comme on l’a vu, le roi ne payait pas à beaucoup

près ce qu’il promettait, mais encore la plus grosse part des sommes

obtenues à grand’peine était prudemment consacrée à la solde des

garnisons[715]. En outre, sur la part même des ministres, on prélevait

encore une certaine somme pour l’entretien des collèges de Nîmes et de

Montpellier[716] et la fondation d’académies de théologie[717]. Les

protestants attachaient en effet une grande importance à ce que leurs

«universités» devinssent florissantes. Leurs synodes en encourageaient

le développement[718]. On décidait de les payer sur les deniers du

roi avant toutes les églises[719]. On tâchait de ne pas prélever sur

leur part les frais extraordinaires[720], que l’on couvrait au moyen

des deniers du ministère. En 1601, les deux collèges de Montpellier

et de Nîmes recevaient 1.000 écus, alors que tous les pasteurs de

Bas-Languedoc n’avaient à se partager que 3.201 écus 3 sols[721].

Enfin, les consistoires veillaient soigneusement à ce que les réformés

n’envoyassent pas leurs enfants faire leurs études ailleurs que dans

les universités de la Religion[722].

Outre les sommes consacrées à l’entretien des collèges et des

académies, les «deniers du ministère» avaient à supporter certaines

dépenses extraordinaires comme celles des députations à la cour et aux

assemblées[723], et ces dépenses pouvaient monter à de très grosses

sommes. Ainsi, en 1601, on se trouvait avoir à prendre sur l’argent

destiné aux ministres de Bas-Languedoc, 1.314 écus 45 sols 6 deniers,

ce qui réduisait la part de chacun d’eux de près de moitié[724].

Ce qui restait pour l’entretien des pasteurs n’était donc que peu de

chose, et il fallait encore en distribuer une part aux infirmes, aux

proposants, aux veuves et aux orphelins, suivant l’ordonnance du synode

national de Montpellier[725]. En février 1600, l’assemblée de Castres

prétend que la part du Bas-Languedoc sur les deniers des pasteurs a été

plus faible encore que celle des autres provinces[726], mais il est à

croire que chaque province devait penser de même, en voyant le peu que

lui rapportaient les promesses du roi.

Quoi qu’il en soit, si l’église de Nîmes comptait bien, à l’origine,

toucher sa subvention, il ne paraît pas qu’elle en ait eu grand’chose.

Le 2 décembre 1598, le consistoire décide d’envoyer un porteur jusqu’à

Montauban pour réclamer de l’argent à M. de Viçoze, «recepveur des

deniers destinés par le Roy pour le payement de Messieurs les

pasteurs[727]». Il n’avait donc probablement rien reçu encore.

Il est, au reste, très difficile de connaître exactement les sommes que

les églises touchèrent. Ainsi, le synode provincial d’Uzès, en mars

1600, déclare que «de l’argent desdié aux professeurs en théologie aux

académies de Montpeillier et Nismes, 200 escus seront deslivrés... à

M. Gigord... et 50 escus à M. Moinier et aultant aux hoirs de M. de

Falguerolles, en recognoissance des lecteures [en théologie] par eulx

faictes[728]». Peut-être le synode a-t-il entre les mains quelque

argent et ne donne-t-il pas là qu’une simple promesse, car Moynier,

réclamant en 1602 d’être payé de ses leçons de théologie, avoue avoir

reçu autrefois 50 écus[729]. Mais en tout cas, le synode ne doit pas

avoir la somme entière, et même, il semble bien qu’il ne possède que

ces 300 écus: car s’il pouvait disposer de quelque argent en surplus,

il le distribuerait aux académies et le consistoire de Nîmes ne se

plaindrait pas, au mois d’août, de ne pas avoir touché les 600 écus

qui lui avaient été octroyés par le synode national pour «dresser une

académie en théologie[730]».

Donc, voilà tout ce qu’avait pu obtenir en 1600 le Bas-Languedoc

sur les deniers des académies qui lui revenaient: 300 écus environ.

Pourtant, comme nous l’avons vu, on faisait passer le payement de

ces académies avant celui des pasteurs. Ceci laisse à penser que les

ministres n’eurent rien ou à peu près. Je ne trouve aucun texte avant

1602 qui permette de croire qu’ils touchèrent quelque argent sur les

deniers du roi. Aussi comprend-on que, par compensation, les églises

aient imposé les rentiers des bénéfices quand elles le pouvaient, et au

moins pour payer les tailles dont elles n’avaient pu obtenir que le roi

déchargeât les pasteurs.

Les protestants à Nîmes au temps de l'Édit de Nantes · 第 38 / 86 题