«Cocher! à l'église Saint-Jacques-Saint-Christophe... Vous savez où
c'est?... A la Villette, rue de Crimée, je crois. A l'heure, ajouta
André Rogerin, voyant le visage rougeaud se renfrogner à l'énoncé de
cette adresse, tellement inattendue de la part d'un bourgeois
emmitouflé d'une aussi belle pelisse.»
Bougonnant quand même, afin de n'en pas perdre l'habitude, l'automédon
enveloppa sa haridelle de ce long coup de fouet en douceur, qui a pour
objet moins de la stimuler que de la préparer à la résignation.
Durant cette longue route, André avait tout loisir pour songer. Il
songeait à sa vieille camaraderie avec Augustin Aldebert, depuis le
lycée de Rouen, où ils s'étaient liés dès la classe de seconde,
jusqu'à leurs doctorats, l'un en droit, l'autre ès lettres, passés
simultanément à Paris. Commerce étroit et affectueux sans autre
interruption, en ces dix années, que celle du service militaire
accompli par André, tandis que, dispensé comme fils aîné de veuve,
Augustin poursuivait ses études en demeurant auprès de sa mère,
atteinte d'un mal sans remède, qui bientôt la devait emporter.
Aussitôt qu'elle fut morte, le jeune homme entrait au séminaire de
Saint-Sulpice. Encore que ses sentiments religieux fussent connus de
son ami, aussi la singulière rigidité de ses mœurs, cette
détermination avait semblé imprévue. Rien pourtant de moins
romanesque. Dès l'adolescence, Augustin s'était dans son cœur voué
au sacerdoce. S'il avait su s'en taire, cela d'abord avait été pour
s'éprouver soi-même. Puis son devoir envers cette mère condamnée, dont
il était l'unique enfant, l'avait retenu dans le monde. Mais sa
vocation était de celles, fortes et sûres, qui s'affermissent encore à
attendre leur heure. Libre, il était allé à l'autel comme le fleuve va
à la mer.
La carrière de l'abbé Aldebert avait été celle d'un prêtre instruit et
pieux, que son caractère énergique, son inlassable activité, ses
facultés administratives et organisatrices désignent plus spécialement
pour le ministère paroissial. Ces qualités même les possédait-il à un
degré si éminent, qu'elles eussent dû le conduire rapidement au sommet
de la hiérarchie ecclésiastique. Sa franchise cependant, parfois un
peu rude, certaine indépendance d'esprit qui, sans ébranler sa
soumission à la discipline, ne lui laissait pas la souplesse
nécessaire pour se concilier les faveurs de l'autorité épiscopale, non
plus que du pouvoir civil, avaient quelque peu entravé son essor. En
attendant d'être évêque, s'il devait le devenir, il était le curé par
excellence, pour une paroisse populaire surtout comme celle qu'il
gouvernait depuis plusieurs années. Croyant plus à l'efficacité
sociale de l'éducation chrétienne qu'à celle de l'aumône, sans
négliger le soin des pauvres, il se montrait particulièrement attentif
aux écoles libres, aux patronages, aux cercles et associations
catholiques, à la diffusion des bons livres et de la bonne presse. En
chaire, ce lettré savait approprier son langage au développement
intellectuel de l'auditoire. Sa parole chaude, colorée, précise,
exposait une doctrine très simple, mais très ferme, qui élevait
l'homme à Dieu, sans porter préjudice au siècle. En enseignant le
devoir, la patience, la charité, la pureté, l'amour, il ne s'efforçait
pas uniquement de provoquer en ces âmes frustes dont il était le
pasteur l'éclosion de la fleur d'idéal qui adoucit, qui embellit, qui
ennoblit les existences rudes et humbles: il s'adressait aussi à la
raison pour faire entendre que les plus sûrs chemins vers le bonheur
sont encore ceux de la vertu et de la foi. Ainsi obtenait-il, dans
cette population toute de prolétaires, des résultats surprenants pour
qui ne sait quelles réserves de droiture demeurent encore sous les
scories de la démoralisation populaire si difficiles à déblayer.
A cette tâche qu'il aimait, le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe
dépensait sans compter, outre l'appoint non négligeable en cette
paroisse pauvre de ses deniers personnels, un zèle ardent, une rare
puissance de travail, donnant l'exemple à ses six vicaires, de qui il
exigeait la besogne de douze. Par là avait-il acquis dans la partie
saine de ses paroissiens, même parmi ceux, le plus grand nombre, qui
ne fréquentaient pas l'église, une popularité de bon aloi, car elle
n'était pas due à la faiblesse.
«C'est un costaud,» disaient de lui les fortes têtes du quartier...
Dans ce mot, à la Villette, tient tout un jugement, et des plus
flatteurs.
Par la force des choses, sans qu'en fût diminuée leur affection
réciproque, l'entrée dans les ordres de l'un des deux jeunes gens
avait relâché leur intimité. Cet ecclésiastique n'était pas un
mondain. Bien que ne mettant dans sa vie nul ascétisme, il la vivait
de façon purement sacerdotale. Il estimait qu'en raison de ce que la
mission du prêtre présente de si haut, du privilège moral qu'elle lui
confère sur les autres hommes, elle lui impose l'obligation de se
tenir à l'écart d'un train où il n'a que faire et où risque de
s'amoindrir le prestige dérivant de son caractère sacré. Toute sa
carrière s'étant faite dans le diocèse de Paris, de temps à autre son
ami allait causer avec lui de philosophie, de théologie parfois,
plutôt de lettres ou de politique. Alors premier vicaire à la Trinité,
il avait célébré le mariage de Cécile Rogerin. Puis, presque aussitôt,
André se mariait à son tour. En rupture ouverte avec l'Église, il
avait pensé qu'en serait rendu malaisé son commerce avec un prêtre.
Aux occasions, il y avait échange de communications affectueuses, et
c'était tout. Ainsi l'avocat ignorait-il le presbytère de
Saint-Jacques-Saint-Christophe.
Le boulevard traversé sous la porte Saint-Martin et le fiacre
poursuivant de l'autre côté l'indéfiniment longue rue de ce nom, puis,
plus loin que la gare de l'Est, la non moins interminable rue
d'Allemagne, pour ensuite gravir les Buttes-Chaumont par le ruban de
queue de la rue de Crimée, André, qu'étonnait la longueur du trajet,
regardait à l'entour, et il lui semblait se trouver dans un monde
étranger. Immense ruche humaine bourdonnant au milieu des chantiers,
des ateliers, des usines, à grands fracas de lourds camions glissant
sur le pavé gras, hommes en bourgeron, femmes en cheveux, enfants
innombrables, un grouillement sentant la sueur, aspect non de misère,
mais de rude et morne labeur exclusivement manuel. Particularité qui
frappe tout passant égaré dans les régions ouvrières, sur deux
boutiques, l'une est un étalage de victuailles, à moins que ce soit la
boisson qu'on y débite. Évidence matérielle du fait que l'effort de
ces milliers et de ces milliers d'êtres humains se concentre sur le
pain quotidien, à la lettre--y compris l'alcool. Se vêtir, se
chausser, le tabac, de loin en loin une pharmacie, un coiffeur, un
petit horloger, un marchand de fer ou de papeterie commune, et voilà
tous les besoins satisfaits, nécessaire et superflu, l'élément plaisir
représenté par la manille et le zanzibar, qui se jouent dans tous les
endroits où «on prend un verre», depuis le mastroquet jusqu'à
l'estaminet, le vice s'indiquant par des bals musette, des beuglants
borgnes, des garnis louches. Ces tableaux suggestifs d'existences si
profondément différentes de celles qu'on connaît, qu'on coudoie,
éveillaient chez André cette pensée:
«Combien de ces politiciens qui se prétendent les interprètes des
besoins et des aspirations du peuple, qui en font le suc de leur
éloquence et le tremplin de leurs ambitions, combien vivent cette vie,
combien même la voient vivre? Les démocrates dorés, les socialistes en
chambre, ont-ils seulement jamais mis le pied dans ces quartiers?
L'excellent docteur Bertereau, ce vieux républicain fermement
convaincu que sa doctrine politique a pour unique objectif le bonheur
du peuple, lui, le praticien recherché des grands et des riches,
quand, pour aller à l'hôpital où il soigne les corps de ces pauvres
dont il ignore les âmes, il traverse ces parages excentriques, absorbé
dans la lecture des journaux du matin, jette-t-il parfois un coup
d'œil à travers les vitres de son coupé? Le jacobin Biscaras, en
son confortable logis bourgeois où, parmi ses bibelots d'art et ses
toiles de maître, il s'occupe administrativement de la misère
publique, a-t-il jamais pris contact avec ces masses pullulantes et
peinantes dont il se prétend l'ami, le frère? Non: de ces âmes, de ces
mentalités dont les sépare un abîme, ils ne savent rien, rien, pas
plus que moi-même.»
Et songeant à la visite qui, pour la première fois de sa vie,
l'amenait en pareil quartier, André se dit encore combien le clergé,
vivant au milieu d'elles, pour elles, est plus apte à les comprendre,
ces mentalités et ces âmes, mieux placé pour leur parler, pour les
éclairer, pour les relever, les encourager, les consoler. Par quelle
étrange et détestable aberration faut-il que ceux qui sont les
meilleurs amis du peuple, qui devraient lui être ses guides, ses
soutiens, aient pris à ses yeux figure d'ennemis?...
«M. le curé est à la chapelle des catéchismes. Mais cela va être
fini... Il sera ici dans l'instant.»
En cette pièce où on l'avait introduit, salon et cabinet de travail,
André retrouvait l'arrangement familier de naguère. Le meuble
quelconque, noyer ciré et velours olive, un peu plus défraîchi, le
grand bureau de bois noir, les étagères chargées de livres fatigués;
au milieu du parquet bien brillant, une carpette française; aux murs,
des gravures à la manière noire de tableaux de sainteté: la _Cène_, de
Léonard; la _Descente de Croix_, de Rubens; l'_Assomption_, du Titien;
le _Mariage de la Vierge_, du Pérugin; un portrait du Pape, une copie
du _Ravissement d'Ezéchiel_, de Raphaël; sur la cheminée, une
réduction en bronze du _Moïse_ de Michel-Ange, donnant seule une note
artistique, et c'était--il sourit en se le rappelant--son propre
présent à l'occasion de la première messe de son ami. Sans affectation
de sévérité, dans un caractère plutôt bourgeois, mais studieux et de
confort suffisant, intérieur bien ecclésiastique, caractérisé par
l'absence de toute esthétique corruptrice et d'amollissante élégance.
«Bonjour, André.
--Bonjour, Augustin.»
Dans leur serrement de main passa la chaleur de l'affection ancienne.
«Je suis content de te voir,» ajouta le prêtre, et un sourire très
franc accentuait la cordialité de sa parole.
Par un contraste auquel il devait un charme singulier, cet homme
d'action, au tempérament de lutteur, était de stature peu élevée, le
corps menu, plus nerveux que robuste, la physionomie fine et douce,
animée par l'éclat des yeux gris très perçants, le front haut du
penseur, encadré de cheveux noirs qu'il portait assez longs autour de
la tonsure, mais l'énergie s'indiquant dans la carrure du menton,
comme la bonté dans la bouche aux lèvres fortes.
«Moi aussi, Augustin, je suis content. Tu ne crois pas que je
t'oublie, au moins?... Nos voies sont tellement divergentes... et la
vie emporte chacun dans son tourbillon. A moins de nous chercher
expressément, où nous rencontrerions-nous?
---Notre vieille amitié est à l'épreuve de l'absence. Y a-t-il dix
ans que nous ne nous sommes vus? Est-ce hier?... Je n'en sais rien,
sinon que te voici.
--Tu m'as écrit une bonne lettre au moment de mon cruel chagrin. Je
t'ai bien répondu, n'est-ce pas?
--Et tu as bien su que je m'étais présenté chez toi?
--Je l'ai su, et j'en ai été profondément touché. Mais en ces premiers
jours l'état de ma pauvre femme était tel que je n'existais plus pour
personne. Je te l'ai dit en t'écrivant.
--Tu m'as dit aussi la fin de tes alarmes. Souvent j'y pensais, et
j'ai prié pour elle et pour toi. Le mieux s'est confirmé, j'espère?
--Physiquement, oui; elle va tout à fait bien à présent.»
Après un peu d'hésitation, André ajouta:
«Pourquoi n'es-tu pas revenu?
--Parce que, comme prêtre, j'aurais craint de paraître vouloir imposer
des consolations qu'on ne me demandait pas.»
De nouveau il y eut un passage de silence. Approchant un fauteuil de
chaque côté de la cheminée où grésillait un feu de coke:
«Viens donc t'asseoir ici, reprit le curé... Il fait très froid.»
Mais André poursuivait son idée. Ayant pris place, c'est d'un ton très
légèrement agressif, crainte de paraître s'excuser, qu'il dit à son
ami:
«Depuis mon mariage, je t'aurais volontiers prié à dîner avec nous
quelquefois, en famille. J'aurais aimé que ma femme te connût. Mais
j'y ai mis de la discrétion... Ton habit ne saurait fréquenter chez
des gens qui vivent en état de péché mortel.»
De nouveau l'abbé Aldebert sourit, d'un sourire très fin cette fois:
«Mon habit, au contraire, a plus affaire avec les réprouvés qu'avec
les saints. Et quant au péché mortel, comme tu y vas, ami!... Pour
perdre irrémissiblement l'âme, sais-tu bien dans quel esprit le péché
doit être commis? Celui, très grave, par lequel tu offenses Dieu...
Mais au fait, crois-tu toujours en Dieu? Tu ne le niais pas jadis?
--Pas davantage à présent... pas plus que je ne l'affirme. Quoique,
après tout, j'y inclinerais plutôt. L'idée de Dieu pourrait bien être
nécessaire à l'humanité... et sans elle aussi me semble-t-il difficile
d'expliquer tant de choses... Mais comment répondre à un prêtre? Ma
conception du divin s'éloigne tellement de la sienne que ce que je
crois, pour lui, c'est de l'incroyance.
--Oui, oui, je sais... Pas de l'athéisme, non certes... une cote mal
taillée entre le positivisme, qui se dit scientifique, et le déisme,
dilution de la religion en religiosité... L'homme se donne une peine
infinie pour inventer des complications, alors que se trouve à son
service une foi si simple, qui le dispenserait de se mettre martel en
tête... Enfin, tant qu'il n'y a pas négation, la porte demeure ouverte
à l'affirmation. Que ta croyance donc soit au Dieu chrétien ou à
quelque raison suprême, lorsque tu as contracté cette union devant la
loi, union qui n'est pas valable pour l'Église, est-ce avec le propos
délibéré d'offenser celui qui a institué le sacrement du mariage? En
péchant, dis-le moi, aimes-tu ton péché?
--Pour te répondre, il faudrait que je crusse pécher, et je ne le
crois point. Traduisant ta question en une langue qui m'est plus
familière, je te dirai ceci. Loin qu'aucune intention irrespectueuse
ou hostile ait déterminé le caractère purement civil de mon mariage,
j'ai eu regret de ne pouvoir lui donner une consécration que je ne
tiens pas pour indispensable, mais qui ne saurait nuire et qui a sa
grandeur... un sentiment analogue à celui qui me faisait aimer la
présence du Christ dans les prétoires, d'où il ne s'ensuit point que
me soit moins sacré le serment prêté en dehors de lui... Mais je
t'avais écrit tout cela, en t'en faisant part.
--Je ne l'ai pas oublié. Si je te le fais répéter aujourd'hui, c'est
afin de te faire toucher du doigt l'erreur commune à bien des laïques.
Songe donc, André, que le juste pèche sept fois par jour...
véniellement, soit! Mais dans le tas comment ne se glisserait-il point
de temps à autre quelque péché mortel? Tous réprouvés, alors?... Pas
un élu pour s'asseoir à la droite du Seigneur?... Non, non... En
dehors du péché qui se délecte de soi-même, le péché démoniaque qui a
perdu Lucifer, il n'en est point dont ne se puisse obtenir la
rémission. N'est-ce pas la doctrine de la pénitence qui est le sang et
la moelle de notre sainte religion? Le plus bel attribut de Dieu
n'est-il pas la miséricorde?»
Le prêtre était devenu grave, et cela pourtant était dit avec une
grande simplicité. Un instant, André se tut. Puis, brusquement, d'un
accent au fond duquel il y avait une ironie légère, un peu voulue:
«A ce compte, dit-il, ma femme et moi, nous ne serions pas damnés?»
Question, certes, imprévue sur ses lèvres. Un instant les yeux gris se
fixèrent sur lui, avec, dans leur éclat, de la curiosité et de
l'intérêt. Mais ce manieur d'âmes en possédait trop l'expérience pour
s'étonner d'aucun retour. En souriant, il répliqua:
«La damnation, mon cher André, est un mot que je prononce le moins
possible. Pour obtenir le bien, la crainte de l'enfer est un moyen...
moi, je préfère montrer le ciel. Puisque tu m'interroges sur ce point,
je te répondrai que nul pécheur ne saurait être dit damné tant qu'il a
devant lui le temps pour se repentir. Plus il en a, mieux cela vaut.
Un monde de contrition, néanmoins, peut tenir en des minutes bien
courtes... ces minutes suprêmes qui précèdent la comparution devant le
divin juge, et que l'homme vit plus intenses, cent fois, comme au
moment de s'éteindre la flamme brille plus haut et plus clair. Là est
le secret de cette absolution _in articulo mortis_ raillée par ceux
qui ne la comprennent point. Damné parce que tu vis dans le péché?...
Mais ce serait presque l'équivalent de cette effroyable doctrine
calviniste de la grâce, prétendant que certaines créatures sont
marquées par le Créateur du sceau de la réprobation éternelle, sans
qu'efforts ni souffrances, sans que foi ni amour puissent jamais
fléchir la malédiction de leur naissance. Attends, André, attends
d'être au seuil de la mort. Si tu y appelles non l'ami, mais le
prêtre, nous causerons... et c'est à ce moment que je te répondrai.»
Cette assurance des croyants déconcerte toujours quelque peu ceux qui
doutent. Avec un geste évasif, du même ton railleur de soi-même, André
reprit:
«A ces scrupules que je t'expose, ne te demandes-tu point si j'aurais
trouvé mon chemin de Damas?
--J'en ai vu bien d'autres. Tu as été éprouvé cruellement... Ceux qui
souffrent apprennent facilement le chemin qui conduit vers nous.»
En dépit de la douceur dont s'enveloppaient ces paroles, quelque chose
de fier y passait, dont fut atteint au vif l'orgueil du rationaliste.
Vivement il répondit:
«Ce n'est pas ma souffrance que je t'apporte... La raison aussi bien
que la religion enseigne à se résigner. C'est de ma femme qu'il
s'agit.»
L'abbé Aldebert s'inclina en façon de dire:
«Tout à son service comme au tien.
--Ma femme souffre, Augustin... elle souffre d'autre chose... bien que
ce soit à cette occasion... que de la mort de son enfant. Depuis notre
grand malheur, j'ai cherché à pénétrer le secret de son âme. J'ai fini
par y parvenir et j'ai découvert une plaie que je suis, moi,
impuissant à guérir. En venant à toi, mon vieil et cher ami, ce n'est
pas tant le prêtre que j'ai cherché: c'est l'homme de qui me sont
connus l'élévation d'esprit, la sûreté de jugement, la bonté de
cœur, le sens droit et profond de la vie. Si tu n'étais qu'un homme
toutefois, une pudeur m'interdirait de te livrer ainsi la pensée de ma
femme, l'intimité de mon ménage. Ta robe te revêt d'une immunité me
permettant de te confier sa peine, qui fait la mienne. Elle te donne
aussi pouvoir de l'alléger peut-être... Et me voici.
--Le prêtre et l'homme sont tout à toi, André... Parle.»
D'un geste bien ecclésiastique, enfonçant ses deux mains dans sa
ceinture, pour écouter, il s'adossa, très attentif.
André raconta tout. Quand il eut fini:
«Je vois, dit le curé... Scrupules d'une âme demeurée religieuse
malgré qu'elle se soit écartée des sentiers de la foi... Absence de
direction de conscience...»
Percevant chez son ami un léger signe d'irritation, il s'interrompit:
«C'est un mot, je le sais, dont les maris prennent ombrage. A la
pensée d'une intervention étrangère auprès de leur femme,
l'exclusivisme de possession se hérisse... Eh! mon ami, la conscience
n'appartient qu'à Dieu... saint tabernacle dont il a remis la clé en
nos mains indignes. Toi-même, tout à l'heure, ne l'établissais-tu pas,
cette prérogative de notre ministère? Adresse à Dieu ta jalousie,
alors, non pas à nous, ses serviteurs.»
Se souvenant que la veille lui, le raisonneur, presque en ces mêmes
termes il avait parlé à sa femme, André aussitôt se détendit.
«Soit! j'ai tort... J'ai tort, puisque c'est moi qui sollicite pour
elle ton conseil. C'est que, vois-tu, nous avons peine, nous autres
dégagés des liens dogmatiques, à comprendre qu'une conscience ne
trouve pas sa direction en soi-même. N'est-ce donc point à ces fins
que nous avons reçu la connaissance du bien et du mal?
--Tu parles d'une conscience d'honnête homme, non d'une conscience
catholique. Ne t'imagine pas, d'ailleurs, que nous encouragions le
scrupule... tout au contraire en réprimons-nous l'excès. Et
personnellement je suis ennemi de l'abus de direction comme de l'abus
des sacrements... Mais, à soulever ce débat, nous nous écartons de
l'objet proposé. Je reprends donc. Faute de direction, une conscience
qui s'affole... D'autre part, zèle indiscret d'une personne dont la
piété ardente et militante est sujette à oublier que, de toutes les
vertus chrétiennes, la charité est la plus agréable au Seigneur... Une
de ces femmes qui, exaltées par l'orgueil de leur foi, pensent pouvoir
se substituer au prêtre pour la conduite des âmes... qui, dans la
louable intention de travailler à la gloire de Dieu, s'instituent de
leur autorité privée mères de l'Église... Ah! mon ami, les laïques qui
rendent la religion comptable du mal fait dans le monde par certaines
dévotes plus dévotes que le pape ne se doutent pas qu'elles en font à
la religion bien plus encore, et quelles croix elles sont pour nous,
leurs confesseurs!... Mais, reprit l'abbé en riant, voilà que moi
aussi je manque à la charité... Tu vois combien c'est vite fait de
choir dans le péché... oh! véniel, celui-ci, à n'être même pas compté
dans les sept quotidiens du juste...»
Puis, redevenu sérieux:
«Allons, André, le mal n'est pas sans remède. Ta femme peut guérir.
--Tu crois?... Tu crois que la paix peut rentrer en elle?...»
Mais le front du prêtre s'était fait plus sévère.
«La paix?... Entendons-nous. Il ne saurait être de paix véritable que
dans les sacrements, et l'approche lui en demeure interdite.
--Tu veux dire qu'elle ne peut pas communier?
--Elle ne le peut pas. La loi canonique est formelle.
--Cela pourtant est d'obligation?
--Absolue, au moins une fois l'an.
--Alors tu ne saurais la réconcilier avec l'Église.
--Tant qu'entre l'Église et elle se dresse son péché, le Saint-Père
lui-même n'en aurait pas pouvoir.»
André eut un geste violent.
«Oh! cet homme, s'écria-t-il d'un accent de haine... Auparavant, je ne
songeais pas plus à lui que s'il eût été mort. Mais depuis que le
malheur est entré dans ma maison... depuis que son existence... une
existence imbécile et coupable... est cause que ma femme s'éloigne de
moi...»
Avec une gravité douce, le prêtre l'interrompit.
«Tais-toi, ami, tais-toi... Dieu tient tout dans ses mains... Certes,
ce me serait une grande joie le jour où vous monteriez à ma pauvre
paroisse pour me demander de vous bénir au nom du Dieu d'Abraham,
d'Isaac et de Jacob... Mais il ne sied point de penser à ces choses...
--C'est juste, fit André, ironique... Une superstition affirme que
ceux-là dont la mort est désirée enterrent qui la souhaite.»
C'est en souriant que son ami le reprit:
«Le point de vue auquel je me place diffère un peu du tien.»
Mais l'amertume était montée aux lèvres d'André et y restait.
«L'amour du prochain?... Pour ne pas vouloir de mal à celui-là, je ne
suis pas assez chrétien, mon cher. Mais ces remarques sont oiseuses.
Lambertier est de ce monde, ce qui est tant pis pour le monde... Aux
fins d'abolir son péché, ma femme dispose d'une autre ressource. Elle
n'aurait qu'à m'abandonner, n'est-ce pas?... Son salut éternel vaut
bien ce sacrifice.
--Qui parle de cela?
--Eh! sais-je donc tout ce que peut lui suggérer sa funeste amie?
M'abandonner, c'est tellement simple... et abandonner son enfant
aussi... ou bien me le prendre. A ce prix, elle ferait sa paix avec
Dieu.»
Il s'était levé et marchait par la chambre, en proie à une
surexcitation peu habituelle à cet esprit ferme et pondéré.
«Allons, André, garde-toi des jugements téméraires. Mme Rogerin
assurément ne songe à rien de pareil et personne sans doute ne l'y
pousse.
--Explicitement, non... ce serait trop abominable et monstrueux. Mais,
dans cette pauvre tête exaltée, Dieu sait quel chemin font les idées,
et les transformations qu'elles subissent. Oui, ce serait
monstrueux... Car enfin, Augustin... pardonne-moi de parler dans un
esprit aussi profane... acceptant même la doctrine catholique et ne me
considérant pas comme le mari de ma femme, elle a des devoirs envers
moi... elle n'a pas le droit de me rendre malheureux.
--Le droit au bonheur, mon ami, il n'est inscrit nulle part. Et je te
ferai remarquer que, dans l'espèce, ton malheur étant issu de la faute
que tu as commise en détournant une conscience catholique, c'est bien
toi qui en es l'artisan.»
Encore une chose que lui-même avait dite et qui se retournait contre
lui. Voyant sur son visage une contraction d'humeur:
«Mes paroles te blessent? reprit le curé... Tu m'as cherché, André, je
te réponds.»
Vivement une main se tendit vers la sienne:
«De toi, Augustin, rien jamais ne me blessera.»
Et s'asseyant, plus calme, mais amer encore:
«Ainsi tu n'admets pas que l'homme soit justifié à chercher le
bonheur, le plus honnête, le plus légitime des bonheurs: celui du
foyer? Dieu permet l'amour pourtant, puisqu'il le bénit. Où donc est
sa bonté, alors?
--Tu viens de le dire: Dieu bénit l'amour... C'est sa bénédiction qui
manque au tien. Oui, il est bon, oui, il permet et il veut le bonheur
de ses créatures, mais en tant que ce bonheur ne viole pas sa loi; car
sa loi est plus forte que sa bonté.»
Et s'animant:
«Là est bien, poursuivit-il, le vice qui ronge comme une lèpre les
sociétés modernes: elles prétendent subordonner tous principes à la
satisfaction de l'individu. En matière sociale, tu réprouves cet
esprit. Pourquoi le défends-tu dans le domaine de la morale? Tu
professes que le citoyen se doit à la cité... Pareillement le fidèle
se doit à la foi. Tu honores l'homme qui s'immole à son idée... Dieu
aime celui qui s'immole à sa conscience.
--Tu oublies que ma conscience à moi n'est point en cause. C'est à
celle de ma femme que je serais sacrifié. Magnanimité excessive, ce me
semble...
--En ce moment, André, nous battons l'eau. Il n'est point question de
disputer sur des articles de foi ni d'examiner des éventualités
chimériques. Revenons au fait, veux-tu? Tout à l'heure tu alléguais
qu'en certains cas un commerce illicite crée des devoirs... C'est un
terrain sur lequel je ne saurais te suivre. Toutefois, je dois le
reconnaître, bien qu'absolument identique aux yeux de Dieu à celle que
je viens de mentionner, votre situation ne l'est point aux yeux du
monde. Puis il y a un lien né de votre chair, qui vous unit dans votre
péché commun. Mme Rogerin le sait et ne nourrit aucunement, sois-en
sûr, le dessein que tu lui prêtes. Vous vous trouvez, mes pauvres
amis, dans une impasse douloureuse... Il s'agit de vous aider, non pas
à en sortir, la porte en étant hermétiquement close, mais à y vivre
le moins mal possible.»
Les lèvres d'André s'ouvrirent pour parler, puis se refermèrent.
Coupant court enfin, par un petit rire amer et sec, à son hésitation:
«Ma femme croit avoir découvert une solution, dit-il... Ce serait que,
sous le même toit, nous soyons comme frère et sœur.»
Grave, un peu froid, l'abbé Aldebert répondit:
«Cela serait bien, en effet.
--Tu es prêtre, Augustin... Je ne suis, moi, qu'un homme.»
D'un léger mouvement de la main, cette main qui savait bénir, son ami
apaisa sa révolte:
«Tu n'as pas si complètement oublié ton catéchisme que tu ne te
rappelles les commandements de Dieu... «OEuvre de chair ne désireras
qu'en mariage seulement...» Et ce mariage-là, c'est le sacrement:
l'Église n'en connaît pas d'autre. _Non possumus..._ Je ne puis faire
que ta femme ne soit exclue de la Sainte-Table. Mais il ne me paraît
pas impossible de lui donner de la consolation et de l'espérance...
Envoie-la moi.»
Une ombre passa sur le front d'André.
«Te l'envoyer?... Voudra-t-elle?... Depuis notre mariage elle n'a pas
vu de prêtre...
--Eh! qui te parle de confession?... Car c'est bien là, n'est-ce pas,
où le bât te blesse!... Cette défiance du confesseur qu'ont les
maris... Et tu as pensé pourtant que le mal de cette âme, un prêtre
seul pourrait t'indiquer le moyen de le soulager... Mon cher ami, s'il
plaît à Mme Rogerin de se présenter au tribunal de la pénitence, mon
confessionnal est ouvert à tous... et je ne connais pas ceux qui s'y
agenouillent. Mais, à te dire vrai, je préférerais qu'elle allât tout
bonnement à sa paroisse, et je l'y engagerais au besoin... Ces
choses-là gagnent à être faites simplement. Non: ce qu'il faut, c'est
que j'aie occasion de m'entretenir avec elle... c'est qu'avec le peu
que je puis avoir de pénétration et de prudence, je sonde sa plaie...
c'est que dans mon humble jugement je trouve le dictame propre à
l'adoucir. Néanmoins, tu as raison... Peut-être serait-ce mieux de ne
pas l'effaroucher en l'abordant de front... Ces âmes meurtries sont
délicates... Cherchons une entrée en matière... Tiens, si tu pouvais
l'associer à mes œuvres?... J'en ai une bien faite pour toucher son
pauvre cœur maternel: un orphelinat qui a grand besoin
d'assistance. Tu lui dirais m'avoir rencontré fortuitement, que je
t'en ai touché mot, que tu serais aise de la voir s'y intéresser, que
ce lui serait une occupation salutaire... Oui? C'est entendu.»
Tous deux s'étaient levés. Posant ses mains sur les épaules de son
ami:
«Allons, reprit-il de sa voix plus sonore, sa voix d'espoir, toute
réchauffée par l'amitié, Dieu qui m'envoie par toi une œuvre à
accomplir me donnera les lumières nécessaires. Mes ferventes prières
seront pour vous... Demain je dirai ma messe à votre intention... Puis
vous avez là-haut un avocat: cette chère petite âme qui était trop
belle pour demeurer parmi nous. Tu bondiras, si je parle en ceci comme
la pieuse amie de Mme Rogerin... mais il est véritable que ces purs
holocaustes désarment le Seigneur. Puisque tu ne nies pas Dieu, André,
mets ta foi en lui: il est favorable à qui, d'un cœur sincère, se
confie à sa clémence.
--C'est à ta sagesse surtout que je me confie et à ton affection.
Je parlerai donc à Élisabeth des œuvres paroissiales de
Saint-Jacques-Saint-Christophe... En attendant, Augustin, accepte ma
modeste offrande pour tes orphelines.»
Et dans la main du curé il glissait un billet bleu.
«Merci, André. Reviens me voir, reviens souvent... Et embrasse-moi,
ami.»
V
«Une dame demande si madame veut la recevoir. Elle n'a pas donné son
nom, mais elle dit que madame la connaît bien.
--Est-ce une quémandeuse?
--Oh! madame... En revenant de la poste, je passais devant la loge
comme elle demandait l'étage et je l'ai vue descendre d'un équipage à
deux chevaux.»
A une heure... Une personne qui jamais n'était venue chez elle...
Quelque quêteuse sans doute...
«Faites entrer dans le petit salon.»
S'étant assurée qu'elle avait sa bourse sur elle, Élisabeth suivit de
près le valet de chambre. Elle eut peine à étouffer un cri
d'étonnement en se trouvant en présence de Mme Lambertier. Comme elle
demeurait interdite, sans que lui vinssent aux lèvres les machinales
formules d'accueil, ce fut celle-ci qui prit la parole:
«Vous m'excuserez de vous surprendre ainsi... Je craignais tellement
que, sachant qui était là, vous ne me receviez point.
--Et pourquoi donc?... Pourquoi... madame?...»
Élisabeth avait hésité, ne sachant d'abord comment s'adresser à celle
que, pendant cinq années, elle avait appelée «ma mère».
«Prenez ce fauteuil, je vous prie...»
Autant qu'elle, Mme Lambertier semblait en proie à l'embarras. Cela
frappait chez cette femme à l'esprit si ferme, à l'attitude si
assurée. Un changement à la vérité s'était opéré en elle. Tout blancs
aujourd'hui, ses cheveux naguère si terriblement noirs. Mais, on le
devinait à l'ensemble de la physionomie, cela était moins l'œuvre
naturelle des douze ans écoulés que le renoncement à certains soins
pris dans le secret du cabinet de toilette. Et ce visage sec, aux
traits durs un peu, y gagnait un adoucissement en même temps qu'il en
tenait un caractère vénérable. Une émotion aussi se lisait sur ses
traits. Instinctivement Élisabeth eut un regard vers ses vêtements...
Non: ils étaient sombres, mais n'étaient pas de deuil.
«Je me suis présentée chez vous aussi matin, reprit la visiteuse, afin
d'avoir la certitude de vous rencontrer. Puis je sais qu'à cette
heure M. Rogerin est au Palais... et il lui aurait déplu, sans doute,
de me savoir ici.»
Élisabeth ne répondit que par un geste de politesse vague.
«Pour vous aussi, j'ai le sentiment de n'être point la bienvenue...
C'est un passé douloureux que ma présence fait revivre.
--Ce passé est lointain, il est aboli... Tout ce que j'en veux
retenir, c'est la mémoire de votre bonté et de votre affection. Si
vous venez me chercher, c'est que peut-être puis-je vous être de
quelque service. Je serai heureuse, croyez-le, que vous fassiez état
de moi.
--Merci, ma chère enfant... vous permettez à une vieille femme cette
appellation familière? Merci... Je ne viens qu'en ambassadeur... Je
viens de la part de mon fils.»
Une vive rougeur monta au front d'Élisabeth. Elle en fut confuse et en
rougit davantage. Elle aurait tant voulu ne point paraître troublée...
«Mon fils est très malade. La vie qu'il a menée depuis son adolescence
devait finir par avoir raison de la constitution la plus robuste.
C'est fait. Que ses jours ne soient pas en danger immédiat, sans rien
affirmer les médecins m'en donnent l'espérance. Ce qui est certain,
c'est que jamais il ne se relèvera du mal qui l'a terrassé. D'abord
nous l'avons guéri d'une fièvre typhoïde, puis d'une pneumonie. Ces
accidents consécutifs ont déterminé le bouleversement complet d'un
organisme usé par les excès de toute nature. A présent la moelle
épinière se trouve atteinte sous forme d'ataxie du caractère le plus
grave. Voilà six mois que je le dispute à la mort. Tout ce temps-là,
hors les périodes aiguës de fièvre et de délire, il a conservé sa
pleine connaissance. Vigoureux comme il était, il ne pouvait crouler
entièrement tout d'un coup, et son moral, au contraire, a gagné une
partie de la force qu'a perdue le physique. Oh! combien il est
changé... Je savais ce que valait mon malheureux fils... jamais je ne
me suis fait à son sujet d'illusions maternelles. Et ce n'est pas
auprès de vous, ma pauvre enfant, si cruellement outragée par lui, que
j'entreprendrais de réhabiliter son caractère. Je dois le dire
cependant, parce que c'est la vérité qui à présent se révèle: il
n'était pas foncièrement mauvais.
--Jamais je n'ai pensé cela de lui.
--N'est-ce pas? Il a été, voyez-vous, victime de cette grande fortune
dont, trop jeune, il s'est trouvé le maître. Son éducation avait été
détestable. A ma décharge, je dois représenter que, passé sa petite
enfance, je n'ai eu sur lui aucune autorité. M. Lambertier estimait
que l'héritier appartient au père... façon de dauphin de l'argent,
retiré des mains des femmes presque dès ses premières culottes. Il
m'abandonnait sans contrôle la direction de ma fille; il s'attribuait
exclusivement celle de son fils. Direction qui, par malheur,
consistait à faire de lui un homme avant l'âge, et par les plus
mauvais côtés de la nature masculine. Sous prétexte de le viriliser,
on a étouffé en lui la sensibilité, la délicatesse. Et comme, en
réalité, Edmond était un faible, c'est la brutalité qui s'est
développée au lieu de la force. J'ai honte à le dire, mais on l'a
prématurément corrompu. Cela donnait à son père un plaisir malsain
que, dès sa seizième année, il connût la débauche. Dans cet esprit on
n'avait rien mis de sérieux, rien d'élevé dans cette âme, rien de
noble dans ce cœur, rien que des principes sommaires d'honneur
mondain... et encore, je crois bien qu'Edmond les a trouvés en
lui-même. Sans doute j'aurais dû lutter contre cette démoralisation
systématique... Mais mon mari était autoritaire et violent. Je tenais
de lui ce grand luxe que j'aimais... pour en mieux jouir, je voulais
la paix dans mon ménage, et ainsi me suis-je désintéressée de ce qu'au
surplus je n'aurais pu qu'imparfaitement combattre. Lorsque son père
est mort, il avait dix-huit ans. Par son émancipation précoce, il
m'échappait. Que pouvais-je faire?...»
De nouveau, Élisabeth protesta.
«Qui songerait, madame, à vous reprocher les défauts de votre fils?
--Moi, aujourd'hui, j'y songe... Lorsqu'il vous a épousée, j'avais
conçu quelque espoir. Il semblait épris... il l'était... l'amour opère
des miracles...»
Mme Lambertier s'embarrassa. Quelque chose d'importun lui montait dans
la gorge au souvenir de certaine équivoque qu'il lui avait paru
expédient de ne point chercher à dissiper. Rapidement elle passa.
«Je n'ai pas regardé d'assez près peut-être... Je n'ai pas réfléchi
qu'avec un homme de son caractère une inclination honnête risquait de
n'être que feu de paille... Je n'ai pas assez considéré les périls
auxquels on expose une pureté comme l'était la vôtre en la jetant dans
des bras vicieux...
--Mon oncle a bien commis la même erreur... cet homme de jugement si
sûr et qui me chérissait tendrement.
--Votre oncle ne connaissait pas mon fils comme le connaît sa mère.
--Mais une mère est pardonnable de se méprendre sur son fils.
--Cela est digne de votre cœur, ma chère petite, d'atténuer ainsi
ma responsabilité. Mais je veux, moi, l'assumer tout entière...»
De nouveau elle s'éclaircit la voix, qui s'enrouait un peu, car elle
savait ne pas dire toute la vérité.
«Et j'ai le sentiment d'un tort envers vous, Élisabeth, d'un grand
tort. Voulez-vous me le pardonner?
--Oh! madame... Enfin, puisque vous y tenez, je vous accorde le tort,
pour vous prier de n'y plus penser jamais.»
D'un geste cordial auquel donnait plus de prix son habituelle
froideur, la vieille femme tendit ses deux mains à celle qui avait été
sa fille. Et, dans cette étreinte, ce qui restait de glace entre elles
se fondit.
«C'est trop parler de moi, reprit Mme Lambertier. Je n'ai pas été la
seule à réfléchir. La vie jusqu'à présent n'en avait point laissé le
loisir à mon fils... la vie telle qu'il la brûlait, les compagnies
dans lesquelles il se plaisait. Depuis ces mois qui l'ont tenu cloué
sur son lit ou sur un fauteuil, dans le silence, dans la solitude qui
se sont faits autour de lui, il s'est mis enfin à regarder en
lui-même. Et quand on a vu la mort de près, quand on la sait qui rôde
autour de soi, chassée par la porte, rentrant par la fenêtre, la
conscience la plus endurcie s'éveille. C'est alors seulement qu'avec
lui j'ai connu le regret de ce qu'il aurait pu être. Tout ce temps-là,
je ne l'ai pas quitté. Cet homme, qui a les cheveux gris aujourd'hui,
il est redevenu pour sa mère le petit blondin aux joues roses que seul
j'avais possédé, puisque, dans l'intervalle, quarante années durant,
il ne m'avait pas appartenu. Non qu'Edmond m'ait beaucoup entretenue
de ces choses. C'est lentement, silencieusement qu'il les a dégagées
de lui. Le sentiment de ses fautes lui est venu, le tardif regret
d'avoir irrémédiablement gâché une vie qui s'offrait si belle...
--Pourquoi irrémédiablement?... Il est assez jeune encore pour la
refaire et la revivre mieux.
--Ne vous ai-je pas dit que ses années sont comptées... si même ce
sont des années ce qu'il a devant lui? Et puis, quand même... jamais
il ne sera plus qu'une épave... Ah! vous êtes bien vengée,
Élisabeth...
--Vengée, madame!... Oh! comment pouvez-vous m'attribuer un désir de
vengeance? Comment, vous qui me connaissiez, me jugez-vous capable de
me réjouir du mal d'autrui?»
Dans ce cœur si doux, que sa propre détresse rendait plus pitoyable
encore, une profonde commisération était entrée. Et très sincère était
sa protestation impétueuse.
«Par votre fils, il est vrai, j'ai souffert... Ses torts envers moi
ont été grands... Mais ce n'est point volontairement qu'il m'a fait du
mal, ce n'est point par méchanceté. Il y avait entre nous un
malentendu... Je l'ai bien compris: je n'étais pas la femme qu'il lui
fallait... Si j'avais été autre, peut-être aurait-il bien vécu avec
moi... Il a essayé à sa façon, puis s'est découragé. Il avait
l'habitude que tout se pliât à ses désirs... Moi, je n'ai pas pu, cela
l'a rebuté. Mais je n'ai pas eu que des reproches à lui faire?
Pourquoi donc aujourd'hui me souviendrais-je du mal et non du bien?»
En cet instant, au contraire, le jeu fantasmagorique de la mémoire
soudain réveillée qui lui remettait ce passé sous les yeux, semblable
à des images de cinématographe, lui montrait seulement les quelques
bons procédés qu'avait eus pour elle ce mauvais époux, bon garçon par
intermittences.
«Et puis, dit Mme Lambertier, vous avez pu, grâce à Dieu, vous refaire
un bonheur. Vous avez eu votre revanche.
--Oui, madame. Mon mari me rend infiniment heureuse. Et si un immense
malheur ne m'avait frappée...
--Je l'ai su et j'ai eu bien pitié de vous. En cette occasion, j'ai
songé à cet événement d'il y a quinze ans ou seize...»
Élisabeth détourna la tête pour cacher que de nouveau elle rougissait.
C'était, cette fois, un mouvement de pudeur.
«Laissez-moi encore vous dire ceci, continua Mme Lambertier... C'est
un autre et bien amer regret pour mon fils que celui de la paternité
perdue par la faute de son imprudence et de son entêtement. A l'époque
déjà, il en avait été chagriné... beaucoup, je vous assure. Il n'a pas
su vous le faire comprendre... C'était un de ses grands travers, cette
affectation d'indifférence, cette fausse honte de ce qu'il possédait
de sensibilité. Mais depuis... ah! depuis... Aujourd'hui qu'il voit se
dresser devant ses yeux, s'il me survit, le spectre de l'isolement au
milieu de tout son or, avec, autour de lui, rien que des mercenaires
ou des parasites... aujourd'hui que cet or se trouve sans héritier de
son sang... seulement des neveux qu'à peine connaît-il, car il était
brouillé, vous vous le rappelez, avec sa sœur, et le replâtrage qui
s'est produit à l'occasion de sa maladie n'a pas ramené grande
affection entre eux... aujourd'hui, quelle tristesse est la sienne, à
cette pensée qu'il pourrait, qu'il devrait avoir dans sa maison de
petits êtres à aimer et qui l'aimeraient... un premier-né qui bientôt
serait un homme, ou déjà une douce et gracieuse jeune fille...»
Mais s'apercevant du trouble d'Élisabeth:
«J'ai tort, s'interrompit-elle, de vous parler de cela, après votre
grand chagrin.
--Non, non... je puis l'entendre. Éternellement je pleurerai cet ange
que Dieu m'a repris. Mais un enfant me reste. Entre lui et mon cher
mari, je connais la joie des pures et douces tendresses. Et parce que
je les connais, je plains M. Lambertier, oui, vraiment, je le
plains... Je regrette qu'il n'ait pas contracté une seconde union,
laquelle peut-être aurait mieux réussi que la première. Vous l'avez
dit, madame, j'ai ma revanche. De tout cœur, je souhaiterais qu'il
eût la sienne aussi.»
C'était sa fierté qui parlait, ce sentiment de revanche, en effet, qui
l'exaltait malgré tout. Combien amère cependant sa détresse, à sentir
si incomplet le bonheur dont ainsi se paraît-elle... Et à cause de
cela précisément, elle l'affirmait plus haut, car elle ne devait rien
laisser soupçonner de la plaie vive qui la rongeait.
«Vous êtes, ma chère enfant, la bonté, la générosité mêmes... au delà
encore de ce que j'attendais de vous. Et cela m'encourage à vous
rendre le message de mon fils. Il n'a jamais été religieux, vous le
savez, irréligieux pas davantage: indifférent seulement à ces choses,
comme à tout ce qui n'était pas sa jouissance ou son plaisir. Depuis
pourtant que son âme s'est révélée, une inquiétude l'a pris de ce
qu'elle deviendra après son corps... ce corps duquel seul il s'est
occupé pendant ses belles années de jeunesse et de maturité, et qui
est aujourd'hui celui d'un vieillard. Sans avoir à ce sujet une
croyance bien ferme, il pense que cette âme peut-être ne mourra point
et il ne voudrait pas qu'elle quittât ce monde sans avoir obtenu le
pardon de celle qu'il a offensée si gravement. Il m'a priée de venir
le solliciter de vous.
--Oh! madame, pouviez-vous donc, pouvait-il en douter? Pourquoi, de
quoi lui garderais-je rancune! Les chagrins d'autrefois sont
effacés... Quel mal me fait-il à présent?»
Oh! la chère petite âme héroïque, qui saignait en prononçant ces
paroles...
«La charité nous commande le pardon des injures... et je serais bien
dure si je le lui refusais à lui, quand il souffre, quand il est
malheureux. Mais, dites-le lui, madame, ce n'est pas uniquement par
devoir de chrétienne que j'en use ainsi avec lui... dites-lui bien que
c'est vraiment du fond de l'âme... Je ne sais quels mots trouver pour
l'en assurer mieux.»
Mme Lambertier hocha la tête.
«Vos mots sont excellents, et il me suffirait de les lui rapporter
tels quels. Seulement...
--Seulement?
--C'est que je n'ose... Comprenez cependant ma crainte. S'il allait
croire... on doit tellement mentir aux malades, et ils s'en doutent
bien... s'il allait croire que, pour l'apaiser, c'est moi qui les
invente?... Et vous prier de lui écrire ces paroles, non vraiment, je
ne saurais...»
Que se passait-il depuis un moment en Élisabeth? Quelque chose
rayonnait autour d'elle, qui la transfigurait.
«Je ferai mieux, répliqua-t-elle: moi-même je les lui porterai.»
Cela était dit d'un ton si calme, si ferme, si fier aussi et si doux à
la fois, que Mme Lambertier--pourtant n'était-elle pas sans avoir
escompté cette réponse--en demeura d'abord muette de saisissement.
«Oui, madame, si vous le désirez, j'irai.
--Mais... M. Rogerin?...
--Il m'en coûtera sans doute d'avoir, pour la première fois, à lui
cacher une de mes actions. Pour une bonne action, néanmoins, je puis
me le permettre, je pense.
--Ah! Élisabeth, vous qu'autrefois j'ai appelée ma fille... comme
autrefois laissez-moi vous embrasser.»
Non, ce n'est pas ainsi, jamais, qu'elle l'avait embrassée
autrefois...
«Vite, que je porte à mon fils cette bonne nouvelle. Quand
viendrez-vous?
--A l'instant même. Emmenez-moi. A cause de mon mari, en effet, à la
réflexion peut-être me raviserais-je... Oh! à cause de lui seulement,
car, pour le reste, rien ne serait changé dans mes sentiments...
Plutôt que ce soit immédiat. Veuillez me donner quelques instants pour
m'habiller et je vous suis.»
Sa toilette rapidement faite, des instructions laissées pour la
promenade du petit Gabriel, et elle prenait place dans le grand coupé
bas de Mme Lambertier, cette voiture de rhumatisante que toujours elle
avait connue à sa belle-mère. Oh! ces souvenirs qui revenaient...
Tandis que les emportait vers l'avenue d'Iéna le trot souple et
allongé des deux beaux carrossiers normands, l'une et l'autre
demeuraient silencieuses. Ce n'est pas tant le léger trouble causé par
son coup de tête, à présent, qui remplissait l'esprit d'Élisabeth; ce
n'était pas une émotion de revoir cet homme que jamais elle n'avait
aimé, que même n'avait-elle point haï. C'était un bouillonnement de
pensées confuses qui montaient en elle comme une houle, une sorte
d'exaltation sans objet encore bien défini. Mme Lambertier respectait
son mutisme.
Lorsque la voiture roula sous la voûte de cet hôtel où elle avait
régné en maîtresse, ce lui fut une sensation singulière. Foulant la
première des marches, cette remarque intérieurement se formula:
«Le tapis était vieux rose, à dessins gris... de la moquette
d'Axminster... Aujourd'hui, c'est du Smyrne.
--Je vais le prévenir, lui dit Mme Lambertier. Voulez-vous attendre
dans le petit salon blanc?»
Élisabeth s'étonna que le valet de pied lui montrât le chemin. Pierre,
Jean, François, n'importe... c'était toujours avec même livrée verte,
même facies rasé, sournoisement respectueux. Il lui semblait que cet
homme fût à elle et qu'elle allait lui dire: «Victor, vous commanderez
les chevaux pour quatre heures.» Oui, Victor, c'est ainsi que
s'appelait, quand elle avait quitté cette maison, sa maison, celui
spécialement affecté à son service personnel. Que lui revînt ce détail
puéril, n'était-ce pas absurde? Puis, machinalement, elle constatait
des transformations. L'escalier maintenant était tendu des tapisseries
anciennes qu'elle avait connues dans la galerie, et la galerie était
décorée de peintures. A la place du jardin d'hiver, un hall... En
effet, c'est pour elle qu'avait été faite cette serre, galanterie de
fiancé, à cause qu'elle avait dit aimer passionnément les fleurs. De
tout ce que l'argent peut donner, il était libéral. Il n'était pas
méchant. Et même, oui vraiment, les premiers temps, il avait essayé à
sa façon de se faire aimer, de l'aimer peut-être. Ce souvenir
l'attendrissait. Et son regard embrassant l'enfilade des pièces
désertes, portes ouvertes afin d'égaliser la chaleur du calorifère,
son cœur se serrait à cet aspect morne de la fastueuse demeure, si
animée naguère, quasi bruyante, où ne s'entendait aujourd'hui que le
frôlement noir des ailes de la mort qui y errait, guettant sa proie.
«Montez-vous, ma chère enfant?... Il vous attend.»
Arrivée à l'étage, Élisabeth se dirigeait vers la droite.
«Non... par ici. Son installation est changée.»
Mme Lambertier l'avait oublié peut-être, mais Élisabeth se reconnut;
c'est de l'ancien boudoir de sa femme qu'il avait fait son fumoir, et
la chambre dans laquelle lentement il se mourait était celle où, le
soir de ses noces, il avait conduit la jolie vierge. C'était étrange
en vérité qu'aujourd'hui y entrât Mme André Rogerin.
* * * * *
Au moment de monter dans le fiacre qu'on lui avait fait avancer,
Élisabeth hésita à donner son adresse. Puis elle jeta la plus éloignée
qui lui vint en tête, boulevard Berthier. Avant d'avoir ordonné ses
pensées, elle appréhendait de se retrouver chez elle, entre son mari,
qui bientôt rentrerait, et son petit garçon qui viendrait chercher ses
caresses. Pauvre Élisabeth! N'eût-on pas dit une femme coupable
sortant de son premier rendez-vous?...
Pelotonnée dans sa fourrure, profondément elle s'absorba. Et derrière
ses paupières closes, afin de mieux regarder en soi, voilà que se
dessine avec netteté l'état de son âme tel que l'a fait cette heure
qui vient de s'écouler.
De cet examen intime d'abord se dégage le remords du tressaillement
dont elle a été secouée aux premiers mots de Mme Lambertier, lui
donnant à comprendre que bientôt peut-être aurait disparu l'obstacle à
son bonheur, cette vie à cause de laquelle est troublée la paix de sa
conscience, cette existence qui s'interpose entre son cœur et celui
de son mari. Afin de se pardonner à elle-même ce mouvement de joie,
suffisait-il qu'elle eût si spontanément, si généreusement rendu le
bien pour le mal? Peut-être. Mais alors lui reviennent à l'esprit des
paroles qui au surplus n'en sortent guère, ces paroles résumant ses
entretiens avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe.
«Dieu seul a pouvoir pour lier et pour délier. L'homme ne saurait
désunir ce que le Tout-Puissant a uni, ce qui, par sa volonté, n'a
qu'un seul principe. Rappelez-vous le langage du rituel: «L'union des
époux est assurée par un mystère si élevé, qu'elle figure l'union de
Jésus-Christ avec son Église.» La loi des hommes a libéré votre
personne--c'était son droit; mais pour libérer votre foi il n'est que
la mort. Rome?... Non, madame. Même avant, dans vos circonstances,
Rome vraisemblablement n'aurait pu le faire. Après, elle se refuserait
même à examiner le cas. Tant que vivra celui qui est votre époux
devant l'Église, l'Église assurément vous autorise à demeurer séparée
de lui, mais non à entretenir commerce avec un autre. Votre péché est
manifeste et ses conséquences sont inéluctables: ayant profané le
sacrement du mariage, vous êtes indigne de recevoir celui de
l'eucharistie. A cela il n'est de doute ni de remède. Mais est-ce une
raison pour désespérer? Que la perte de votre chère enfant ait été un
avertissement d'en haut, il ne m'appartient pas de vous le dire.
Encore moins cette affirmation sied-elle à des personnes bien
intentionnées certes, mais à qui leur piété ne confère sur ce point ni
autorité ni lumières. Et qu'avez-vous affaire de rechercher cela? Que
vous servirait-il d'en être assurée? Il ne nous est pas permis de
scruter les intentions de Dieu. Il est la sagesse, il est la justice.
Ce qu'il fait est bien fait, sa volonté doit être votre loi en toutes
choses. Les croix qu'il nous envoie, nous les devons porter d'un
cœur humble et soumis. Et si ce cœur saigne, nous devons nous
rappeler les plaies de son Divin Fils qui ont saigné pour notre
rédemption. Mais ne songez pas tant, madame, à la colère du Seigneur.
Songez plutôt que, si sa droite est terrible, infinie est sa
miséricorde. Parce que vous avez cessé de marcher dans ses voies, il
ne vous connaîtrait plus? Ce serait oublier que le bon pasteur ouvre
ses bras à la brebis égarée. Ayez confiance en lui, madame: la
confiance le touche plus encore que la prière. Qui n'a jamais douté de
sa bonté peut beaucoup attendre de sa clémence. Ce serait tomber dans
le péché d'orgueil que se croire l'objet d'une réprobation implacable.
L'Écriture le dit: «Dieu ne se met pas en colère chaque jour.»
Remettez entre ses mains votre esprit troublé: il l'éclairera. Mettez
à ses pieds votre contrition parfaite... Vous avez lu les psaumes de
la pénitence: _Cor contritum et humilitatum Deus non despiciet._ Cela
dépend de vous d'obtenir qu'il se tourne vers votre péché et délivre
votre âme. Priez, madame: la prière est douce. Mais les œuvres sont
efficaces. Si cela est bien d'implorer la grâce divine, cela est mieux
encore de la mériter. A ces fins le Seigneur a pour agréable les
oblations et les holocaustes... mais les holocaustes de soi-même,
faites-y bien attention. En immolant votre conscience à votre passion,
vous avez péché gravement; ne croyez pas vous en laver par
l'immolation de votre devoir à votre rédemption. Le Créateur veut
qu'on l'aime et qu'on le serve; il permet aussi et il ordonne qu'on
serve et qu'on aime ses créatures. Vous êtes mère, madame... le
sacrifice d'Isaac n'est pas demandé à tous, et d'ailleurs ce ne fut
pas la volonté d'en haut qu'il s'accomplisse? Le chemin qui conduit
l'âme vers son salut n'est point aussi étroit que d'aucuns le pensent.
Trois routes y donnent accès, qui sont larges et qui sont belles:
celles que jalonnent les actes de foi, de charité et d'amour.»
Si ferme, si consolant pourtant, ce langage avait apaisé Élisabeth.
Mais que pouvait-elle faire? La foi, elle la possédait. Émoussée à
présent l'acuité première de la douleur, elle était sans révolte
contre le cruel décret qui lui avait arraché la chair de sa chair. Et
depuis que ce prêtre lui avait ouvert la porte de l'espérance, la
confiance était entrée en elle avec la soumission. La charité? Par ce
mot, elle le savait, l'abbé Aldebert n'entendait point seulement cette
action si peu méritoire de consacrer au soulagement des pauvres
quelques heures de son loisir et une partie de son superflu. Mais,
sans émuler le Philistin se glorifiant de ses vertus devant l'Éternel,
elle se connaissait douce à autrui, pitoyable au prochain, charitable
en ses jugements, sans haine pour ceux qui lui avaient fait du mal.
L'amour? Ah! c'était là sans doute les œuvres attendues d'elle pour
que Dieu la reçût en sa grâce. Mais comment? Prisonnière de ses si
faciles devoirs de mère et d'épouse, où trouver l'occasion d'élever
son cœur à l'héroïsme? C'est ce que chaque jour se demandait
Élisabeth. Et une tristesse nouvelle l'envahissait de ce que, prête au
sacrifice, le sacrifice ne se présentât point.
Eh bien! voilà qu'aujourd'hui il était venu à elle. Que ce sacrifice
dût être tenu pour agréable, elle n'en pouvait douter. A peine
avait-il surgi en son cœur, imprécis encore, qu'aussitôt elle en
ressentait la volupté douloureuse. Et à présent qu'il se formulait
dans sa précision cruelle, nulle hésitation ne la troublait. Elle,
timorée plutôt, et faible, une certitude la pénétrait, cette assurance
qui déjà l'avait conduite à faire une démarche aussi hasardée. Cela
n'était-il point une indication d'en haut? N'y fallait-il pas voir un
signe que la main du Tout-Puissant l'avait touchée pour lui montrer
son chemin? Et y obéir, ne serait-ce point un témoignage de foi en
même temps qu'une œuvre d'amour?
Cette âme en peine désormais voyait clair devant soi. Un instant plus
tard, Élisabeth entrait dans l'église Saint-Augustin. Là, au pied de
l'autel même où elle avait été liée pour la vie par le lien que, dans
son orgueil, dans sa faiblesse aussi, elle avait cru pouvoir
rompre--là, elle s'abîma en une prière ardente. Du cœur le plus
sincère, le plus fervent, Élisabeth Rogerin demandait à Dieu que
fussent épargnés les jours de cet homme, dont la mort l'eût soulagée
du poids de son péché.
Et quand après un long recueillement elle se leva, elle se sentit
purifiée, elle se sentit forte.
Rentrée au logis à une heure plus tardive qu'elle n'avait accoutumé,
elle y trouva son mari. Libéré plus tôt au contraire des visites qu'à
la fin du jour il recevait dans son cabinet, André était auprès du
feu, parcourant les journaux du soir. Souriant, il lui dit:
«Je te croyais perdue. Tu as fait l'école buissonnière?
--Oui... beaucoup de courses... Je me suis attardée...
--Que m'a raconté Gabriel? continua-t-il gaiement... Une dame est
venue te chercher et t'a emmenée dans une belle voiture?...»
Son visage enfoui dans les cheveux du petit garçon, qui s'était jeté à
son cou, Élisabeth put rougir. Comment s'y prennent donc,
pensait-elle, les femmes qui ont à se cacher de leur mari? Toute
confuse d'avoir aussi vite trouvé un mensonge, elle répondit
vaguement:
«Ah! oui... Mme Laurent-Janin... Elle était venue me parler pour sa
vente de charité au profit de la Croix-Rouge, et nous sommes sorties
ensemble... Elle m'a menée au Bois.
--Tu as très bien fait. Mais je ne savais pas que les Laurent-Janin
fussent si fastueusement attelés. Bon métier que dépecer son
prochain... Cela mène plus loin que la classique guimbarde du médecin
d'antan.
--Oh! Gabriel a un peu exagéré, j'imagine.»
L'enfant, qui, comme souvent il faisait, avait suivi des yeux sa mère
par la fenêtre, savait très bien que cette visiteuse n'était pas Mme
Laurent-Janin et que la voiture était bien plus belle, avec les deux
grands chevaux et un valet de pied tout fourré. Comme habituellement
les petits infirmes, il était très observateur. Mais, comme eux aussi,
il avait de la finesse, et une intuition l'avertit qu'il devait se
taire.
«Vois, ma chérie, combien la distraction te réussit, reprit André.
Depuis longtemps je ne t'avais vu aussi belle mine.»
Un regard dans la glace montra à Élisabeth ses yeux brillants d'une
flamme singulière. Le sourire qui errait sur ses lèvres, allant très
loin, très haut, là où était monté son cœur, s'accentua. Et, se
penchant vers son mari, elle lui donna un baiser.