III

De ces choses, d'ailleurs, Élisabeth jamais ne discutait avec son

mari. A quoi bon, alors que leurs angles de vision étaient si

divergents? Elle se renfermait en soi-même, se nourrissant d'une

souffrance que la souffrir seule faisait plus amère. Chaque jour

aggravait le tumulte de sa conscience, chaque jour grandissait en elle

le sentiment de son péché. Même entre les retours de plus en plus

fréquents de ces crises morales que dénotaient le front buté, les yeux

d'angoisse, même lorsqu'elle voulait sourire, André la sentait lui

échapper chaque jour davantage. Les troubles apportés par sa grande

douleur dans la santé d'Élisabeth avaient interrompu l'intimité

conjugale, jusqu'alors très étroite. Après douze années d'heureuse et

paisible possession, assagi par l'âge qui commençait à lui grisonner

les tempes, quoique toujours épris de la jolie créature demeurée si

jeune, André attendait que l'amour de la femme triomphât du deuil de

la mère. Mais au lieu d'amener le rapprochement, le temps semblait

confirmer la séparation. Elle lui était l'amie la plus douce, la plus

tendre; elle n'était plus l'épouse heureuse de donner du bonheur à

l'époux et d'en recevoir. Il souhaitait vivement un autre enfant pour

prendre dans ce cœur déchiré la place demeurée vide, une fille

peut-être, qui serait la consolation, non l'oubli, car en elle on

aimerait la chère petite Yvonne. Lorsqu'il crut pouvoir se risquer à

évoquer cette image, il pensait provoquer quelques larmes. Ce fut un

cri de révolte qui lui répondit.

«Encore un enfant né dans le péché?... Non, non, je ne veux pas.»

A son tour André eut un sursaut, qui était de colère.

«Né dans le péché!... Qu'est-ce que cette folie?...»

Mais aussitôt il se calma. C'est parla douceur qu'il pourrait avoir

raison de ce désordre d'âme. En effarouchant Élisabeth, en la

heurtant, il ne parviendrait qu'à refermer la porte du cœur, si

longtemps clos, qui venait de s'entr'ouvrir. C'était le soir, au coin

du feu, sous la lampe rose, à l'heure charmante des foyers heureux.

Reprenant place à son côté sur la causeuse, et s'emparant de ses mains

d'un geste d'affectueuse autorité:

«Élisabeth, dit-il, tu me rendras ce témoignage que jamais je n'ai

pris position devant toi sur le terrain confessionnel... le seul qui

ne nous soit pas commun. Je ne suis nullement hostile à ta croyance;

mais, le fussé-je, je la respecterais, parce que tu la professes. Il

est des maris pour vouloir que, de leur femme, tout leur appartienne,

jusqu'à sa conscience. J'admets, moi, chez les époux les plus unis, le

droit de chacun à un coin d'âme inviolable: le domaine des convictions

profondes. Et il n'en existe point, je le sais, de plus infrangibles

que les convictions religieuses. Mais du moins ne faut-il pas que ce

jardin secret recèle pour l'autre un ennemi. Or, depuis longtemps

déjà, je sens que ta religion se dresse entre nous... contre moi... Ta

religion... ou seulement peut-être une influence néfaste.

--Monique?... Quand même ce que tu dis serait exact...»

Faible effort pour protester, dont André ne fut pas dupe.

«Derrière elle il y aurait les matières de foi. Elle ne ferait

qu'interpréter la vérité.

--En quoi elle se mêlerait de ce qui ne la regarde pas. La direction

de conscience... ainsi cela se dit-il, je crois... me semble incomber

aux prêtres, non aux dévotes.

--Aussi ne prétend-elle point me diriger. Ai-je besoin d'ailleurs de

direction pour savoir que je vis en état de péché mortel?»

De nouveau il bondit:

«Quand tu m'as épousé, tu ne savais donc pas ce que tu faisais?

--J'étais aveugle alors. Depuis, Dieu m'a éclairée... Il m'a éclairée

par un premier avertissement... puis par un second, bien cruel.

--Si je te comprends, Dieu... ton Dieu aurait condamné le pauvre petit

qui dort là à n'être qu'un infirme?... Oh! la belle justice... Et non

content qu'un innocent déjà ait payé pour toi... pour nous... comme il

y a eu récidive, c'est notre petite fille, cette fois, qui a dû

mourir?

--Pour elle, où est le mal? Elle a un peu souffert. Mais l'âme

blanche, à présent, est à jamais heureuse, tandis que moi, que toi,

nous restons pour pleurer.»

Comme André se contenait, étouffant les paroles violentes qui lui

montaient aux lèvres, après un instant elle murmura:

«La victime expiatoire doit toujours être pure.

--Chez les païens, oui. Mais le christianisme, j'imagine, a marqué un

progrès de l'humanité. Et ce Dieu qui ne manifeste que par des

châtiments... est-ce là sa bonté dont vous parlez toujours?

--Ne convient-il pas de châtier nos enfants pour leur bien? Tu

envisages uniquement, mon ami, la vie de ce monde... Elle n'est qu'une

minute dans l'éternité.»

Nerveux, il allait et venait par la chambre, s'irritant de sentir sa

raison impuissante contre la foi. Et comme il était d'esprit droit, à

son irritation se mêlait une déférence involontaire pour la fermeté

inébranlable qui fonde sur le roc le sentiment religieux. Confusément,

Élisabeth démêlait son avantage.

«Du haut de ta philosophie, reprit-elle, dis-le-moi, André, si ce

n'est pas une expiation, pourquoi notre enfant bien-aimée nous

a-t-elle été reprise?... une enfant qui semblait n'avoir été

exceptionnellement adorable que pour rendre la perte plus atroce

encore. Dis, pourquoi?

--Pourquoi?... Eh! ma pauvre chérie, pourquoi toutes les douleurs

humaines? Encore en est-il qui n'atteignent que soi... En bonne

logique, celles-ci ne devraient-elles pas être réservées aux

coupables?

--Non, car ils sont mieux frappés dans les êtres qui leur sont chers.

--Mais elle est féroce, ta doctrine... Elle est féroce et elle est

absurde. Alors si je commets une mauvaise action, c'est sur ta tête

que s'écroulera une cheminée.»

Derechef s'apaisant:

«Et puis, vois-tu, Élisabeth, le malheur qui nous est échu, ce n'est

pas pour nous qu'il a été inventé. Tu as lu les vers de Musset:

_Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes,

Que personne avant nous n'a connu la douleur..._

Cette grande peine de perdre ceux qu'on aime et de les perdre avant le

temps, elle est de tous les jours. Ma mère, à moi, jeune, belle,

heureuse, pourquoi a-t-elle été fauchée dans sa fleur? Je l'adorais.

Ce que, si petit encore, je l'ai pleurée, le temps que j'ai mis à me

consoler, tu ne saurais le croire. Lorsque, quatre ans après, mon père

s'est remarié, j'ai cru que jamais je ne lui pardonnerais. Ce

chagrin-là, dis-moi, était-ce une punition de mes péchés d'enfant de

dix ans? Le pourquoi de ces injustices du destin, il ne faut pas le

chercher. C'est user son énergie, car cela décourage de vivre; c'est

se mettre le trouble dans l'esprit, puisqu'on ne saurait aboutir qu'à

des hypothèses. Ce que nous qualifions d'injustice n'en a que

l'apparence. Tout se résout en formules qui nous échappent. Je crois

fermement à l'existence d'une intelligence supérieure pour gouverner

le monde tangible et intangible. Tu l'appelles Dieu... j'y consens.

Pour les athées, ce sont des lois de la matière, encore inconnues, que

de plus ou moins bonne foi ils se flattent de découvrir quelque jour.

Un objet tombe en vertu de sa pesanteur; cela, nous le savons.

Qu'est-ce qui précipite un être dans son éternité avant l'échéance

normale de l'âge? La philosophie l'ignore, comme la science, et mon

sentiment est que toujours cela demeurera ignoré. Mais la religion

n'en est pas mieux instruite. Et, tiens, ne le dit-elle point: les

voies de Dieu sont impénétrables? Combien téméraire donc de lui

attribuer des intentions... et, qui pis est, des intentions

mauvaises.»

Il essayait de la faire sourire. Mais elle secouait la tête avec

tristesse, avec quelque chose aussi de sombre, d'accablé:

«Je sais que j'ai péché... que je pèche... et que je dois expier.

Voilà.»

Toujours le mur sur lequel venait se briser l'argumentation d'André,

comme sa tendresse. Pourtant, il ne se lassait point.

«Tu as péché, soit!... J'entre dans ton idée catholique, tu vois, d'où

il ne s'ensuit point que je la partage... Mais hors cette erreur, tu

es la plus droite, la plus pure, la meilleure des créatures. Tu aimes

Dieu, tu le crains, tu le sers... Et cette seule erreur, il te la

ferait payer de ton bonheur--sans parler du mien?... Pour cette unique

faute, il te frapperait comme épouse, il te frapperait comme mère?...

Il te déchirerait de cette pensée atroce que tu voues au malheur les

enfants de ta chair?... Et cela alors que nous voyons tant de coquins

triomphants?

--Le péché n'est pas une simple erreur... Tu ne peux comprendre,

André... C'est plus qu'une faute, c'est autre chose qu'un crime: c'est

une souillure. C'est ce qui nous rend impurs, ce qui nous rend

indignes. C'est ce qui met en péril notre salut éternel... Oh! sens-tu

bien tout ce qu'il y a dans ce mot de terrible?... Te rends-tu compte

avec ton intelligence, sinon avec la foi que tu n'as pas, de

l'angoisse éprouvée à voir que le Seigneur irrité s'est détourné de

soi?

--Mais à quoi le vois-tu, ma pauvre enfant, à quoi? C'est ton

imagination assombrie, ton esprit exalté, qui veulent interpréter dans

ce sens un malheur tout fortuit, ou du moins dont notre faible

entendement humain ne peut déterminer les causes... un malheur dont le

pareil en a atteint d'autres, purs de tout péché... un malheur épargné

à d'autres encore, lesquels se trouvent devant l'Église dans la même

situation que nous. Ce serait donc au hasard que descendrait la

colère d'en haut? Ce qui toujours a défendu ma raison des doctrines

matérialistes, c'est leur impuissance à m'expliquer tant de choses

obscures et profondes qui nous environnent. A s'en tenir aux faits, ce

serait l'incohérence qui régirait l'univers. C'est absolument

antiscientifique. Eh bien! Élisabeth, ta conception du divin pèche par

la même base...»

Avec un faible sourire de malice, elle l'interrompit:

«Toi-même l'as dit tout à l'heure: les voies de Dieu sont

impénétrables. Ce qui te semble le hasard est en conformité avec sa

loi.

--Diable! s'écria André, demi-plaisant: en matière théologique, j'ai

affaire à forte partie, et j'ai eu tort de me risquer sur ce terrain

qui m'est peu familier. Mais, continua-t-il, devenu grave et très

ferme, ce que je puis dire, c'est que je me fais de la justice divine

une idée plus haute que la tienne. Je me refuse à admettre qu'elle

châtie le coupable dans l'innocent. Je crois aussi à une bonté

suprême, source de ce qu'il y a de bon en nous. Et je soutiens que

cette bonté veut le bonheur de deux braves gens qui, loyalement, ont

fondé une famille dans les seules conditions permises par les

circonstances. Je proclame que cette bonté et cette justice ne

sauraient autoriser le cœur d'une femme à se reprendre après

s'être donné à un homme qui n'a point démérité d'elle...

--Que dis-tu là, André?... Je t'aime... jamais je ne cesserai de

t'aimer.»

Et des larmes brusquement montées voilèrent les jolis yeux clairs,

remplis d'une infinie détresse.

«Est-ce m'aimer que me faire souffrir par l'éloignement qui est entre

nous aujourd'hui? Est-ce m'aimer que me tenir pour l'instrument de ta

damnation?... Car tu n'as pas prononcé le mot, mais tu l'as dans

l'esprit... ou on te l'y a mis. Si tu m'aimais, Élisabeth, voudrais-tu

me faire croire que mes enfants sont marqués du sceau des réprouvés?

Si tu m'aimais, ne souhaiterais-tu pas comme moi la venue d'une autre

petite tête blonde qui aurait ce qui manque à notre pauvre Gabriel et

ainsi compléterait la joie de la maison?... Non, non, tu ne m'aimes

plus. Et si je croyais vraiment que ton Dieu fût cause de la ruine de

ta vie et de la mienne, si je le croyais...»

De sa main posée sur les lèvres de son mari, arrêtant les paroles que

faisait pressentir la violence du geste:

«Tais-toi, André, tais-toi, s'écria-t-elle... Ne blasphème pas.»

Il saisit cette main et la retint dans les siennes. Puis, plus doux:

«Si tu veux que je respecte l'idée divine... la tienne, montre-la moi

respectable. Ne me donne pas à penser qu'elle peut séparer une femme

de son mari, éloigner une mère de son enfant, empoisonner deux

existences honnêtes. Car, s'il en était ainsi, la religion du Christ

serait dépouillée de ce qui fait sa beauté: l'amour et la miséricorde.

--Elle parle de miséricorde, soupira Élisabeth, mais de pénitence

aussi.

--Et aussi de contrition, laquelle, si je ne m'abuse, est très

puissante au tribunal de Dieu... Vois, ajouta-t-il en souriant: tu

m'inspires un langage de prédicateur. Mais je n'ai pas oublié la

prière primordiale, celle des tout petits enfants: «Pardonnez-nous nos

offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.» Tu as

été offensée, Élisabeth, offensée gravement. Y a-t-il jamais eu dans

ton cœur place pour la rancune?... Non. De cela, va, Dieu te

tiendra compte. Calme, ma chérie, cette exaltation qui t'égare, qui te

fait beaucoup de mal et à moi également. N'avons-nous pas déjà été

assez malheureux.»

Sur la poitrine de son mari, qui lui baisait les cheveux, Élisabeth

pleurait doucement. Il pensa l'avoir vaincue. Mais lorsque, plus tard,

il voulut la suivre dans sa chambre:

«Oh! André! lui dit-elle, plaintive, je suis si lasse... je souffre

tant de la tête, si tu savais...»

Avec un geste de colère, il la quitta.

Ainsi viendrait toujours à crouler--André le sentait bien--l'édifice

fragile de son éloquence. Ce sentiment, plus fort que sa raison, plus

fort que sa tendresse, ranimé des cendres sous lesquelles si longtemps

il avait couvé, inextinguible, brûlait chaque jour d'une flamme plus

haute, d'une flamme dévoratrice menaçant de consumer leur bonheur,

bien entamé déjà. Et en présence de ce désastre lui ne pouvait rien,

rien. Il ne pouvait rien pour apaiser cette âme en détresse.

«Qui donc, pensait-il en arpentant à grands pas son cabinet dans la

tristesse de sa veillée solitaire, qui donc pourrait lui parler?...

Qui pourrait lui rendre la paix?...»

Brusquement il arrêta sa promenade machinale. Une idée lui était venue

et il la mettrait à exécution dès le lendemain.

Après le divorce · 第 18 / 23 题