Hélène Percheron avait fini par s'apercevoir que sa situation diminuée
n'équivalait pas à la ruine. Au début cela lui avait été de peu de
conserver l'aisance; dès qu'elle ne pouvait plus éblouir le prochain,
autant être tout à fait pannée, pensait-elle. Néanmoins, on ne saurait
indéfiniment bouder contre soi-même. Sans être réconciliée avec son
nouveau destin, elle s'était arrangée pour en tirer le meilleur parti
possible. Deux fois l'an, au changement de saison, elle faisait à
Paris un séjour fort économique, l'appartement de l'avenue de Messine
étant assez vaste désormais pour que ses parents l'y pussent
hospitaliser. Son véritable objet était le renouvellement de ses
toilettes; son prétexte, assez motivé, amuser sa fille, la marier
surtout, entreprise qui n'allait pas sans peine. Cette grande
Antoinette à qui son ample corsage, sa lourde structure, son imposant
maintien, ses traits massifs, sa physionomie immuable avaient valu
d'être surnommée par les intimes «la statue de Strasbourg» était
insuffisamment pourvue d'attraits pour compenser la pénurie de dot,
n'ayant en cela à compter que sur la générosité de son grand-père.
Ce printemps-là, sa mère avait fait précéder le voyage à Paris d'un
mois à Nice pour le carnaval. Dînant chez les Rogerin peu de jours
après son arrivée, elle leur en narrait les élégances, encore que cela
ne les intéressât guère. Mais la laisser parler ne coûtait aucun
effort, tant elle se chargeait bien de faire elle-même la réponse avec
la demande. C'était une pluie qui tombait, une grêle plutôt, étant
fort bruyante, sous laquelle il n'y avait qu'à courber le dos avec
résignation. Sa fille en revanche--renonçant à la lutte sans
doute--gardait habituellement le silence, et tout portait à croire
qu'elle n'en pensait pas davantage.
«Oh! et figure-toi, Élisabeth, s'interrompit tout d'un coup Hélène,
qui j'ai rencontré là-bas? Ton «ex» en personne, ma chère.»
Cette expression d'un goût médiocre étant en usage dans son milieu, où
n'étaient pas rares les femmes divorcées, elle l'employait sans
songer que cela risquait de déplaire à la délicatesse de sa cousine.
Et cette fois, par aggravation, c'était en présence d'André, qui
fronça légèrement le sourcil. S'en étant aperçue elle appuya
lourdement sur son impair.
«Oh! pardon... cela ne vous est pas agréable qu'on parle de lui. Je
comprends cela. Quoique à présent il n'y ait plus lieu de prendre la
mouche. Si vous vous doutiez de l'état dans lequel je l'ai trouvé!...
Depuis près d'un an il est très malade de la moelle épinière... Le
savais-tu?
--Eh! comment Élisabeth l'aurait-elle su? fit André avec impatience.
--Voici quelques mois il était même condamné. Puis tout d'un coup
s'est manifesté un mieux vraiment miraculeux. Est-ce le Midi qui l'a
retapé ou quoi? Toujours est-il qu'il a repris du poil de la bête. La
mauvaise herbe est la plus tenace. Tout de même il n'est pas destiné à
faire de vieux os. Il te doit bien cela, Élisabeth... Car alors tu
pourras régulariser ta situation.»
Très sec, de nouveau le mari répondit au lieu de la femme:
«Quelle irrégularité, ma chère cousine, voyez-vous donc dans notre
situation?
--A mon point de vue, aucune. Évidemment c'est toujours mieux d'être
mariés avec toutes les herbes de la Saint-Jean. Mais ce n'est pas moi
qui trouve rien à reprendre dans un mariage civil, quand on ne peut
pas faire autrement. Dernièrement il avait été question pour
Antoinette d'un homme divorcé, à son profit... Cela n'aurait même pas
été une cause d'hésitation, si sa fortune m'avait paru suffisante.
Non: ce que j'en dis, c'est pour Élisabeth. Sans doute ne serait-elle
pas fâchée de passer par l'église. Il est toujours temps, vous savez.
--Quel que puisse être mon sentiment à ce sujet, Hélène... et jamais
je ne te l'ai fait connaître... en aucun cas je ne fonderais sur la
mort de personne la réalisation du plus cher de mes désirs.
--Oh! la mort de celui-là serait une si petite perte, même pour lui...
T'imagines-tu, pour un viveur, pour un sportsman, ce que ce doit être
que se trouver réduit à l'état de cadavre ambulant? Le monsieur n'est
guère intéressant, et pourtant c'est pitié de voir ce décartonnage.
Des amis chez qui nous nous sommes trouvés ensemble... tu les as bien
connus autrefois: les Caverois, les grands meuniers... les Paul, ceux
qui ont un si beau yacht... ils ont racheté l'écurie de courses de
Lambertier... Eh bien! ils me le disaient: la vie lui est tellement à
charge qu'il parle souvent de se faire sauter le caisson. A la vérité,
ce sont choses qu'on dit... cela ne coûte guère. Mais on ne les fait
pas.»
Très calme et très grave, Élisabeth répliqua:
«J'espère bien que Dieu écartera de lui une tentation aussi coupable.
--D'autant qu'en définitive l'existence a encore du bon pour un homme
tellement riche. Sa mère vit auprès de lui à présent. Dame, il n'est
guère mariable... Quoique avec son argent, il trouverait bien quand
même... Il a eu le tact de ne pas me parler de toi.
--Et je vous serai obligé, ma cousine, d'imiter sa réserve, intervint
de nouveau André. Ce thème de conversation n'est point des plus
plaisants.
--Je puis bien encore dire à Élisabeth que Mme Lambertier m'a tourné
un joli compliment à son endroit. Elle trouve que depuis douze ans tu
n'as pas pris un jour. Pourtant elle t'avait vue en deuil cet hiver,
et le noir n'est guère avantageux aux brunes. De l'avoir quitté, tu es
vraiment rajeunie. Et cela n'ôte rien à ton chagrin pour la pauvre
petite, n'est-ce pas?»
Puis, par une de ces sautes d'esprit qui n'avaient d'égales chez
Hélène que sa prolixité sur un même sujet:
«A propos, s'écria-t-elle... il n'y a d'ailleurs aucun rapport, mais
puisque André veut qu'on parle d'autre chose... savez-vous ce que j'ai
appris aujourd'hui? C'était chez Marescot, où se coiffe aussi la
femme du procureur général. Nous nous y sommes trouvées ensemble, et
elle m'a confié dans le tuyau que Gaston est compromis dans l'affaire
des chemins de fer de Madagascar... Il serait un des 62, et non des
moindres. Cela expliquerait comment il peut soutenir son train. La
pauvre Jeanne ne se doute de rien. Il lui conte qu'il fait des
affaires à la Bourse, et elle le croit, dur comme fer. Pensez donc,
pour entretenir deux ménages... Un véritable collage à présent avec
cette danseuse...»
Un regard machinalement jeté par Élisabeth vers «la statue de
Strasbourg» rappela à sa mère qu'il serait séant d'abréger ces
révélations peu faites pour des oreilles virginales. Au vrai, la
placidité toute bovine d'Antoinette n'en semblait ni troublée ni
intéressée.
«Encore pour papa un coup terrible, continua Mme Percheron ayant
repris du souffle. Heureusement il est au mieux avec le garde des
sceaux, son collègue de la Somme. Ils ont été camarades au collège, au
quartier Latin... On pourra sans doute étouffer l'affaire en ce qui
concerne Gaston.
--Ne vous inquiétez pas, dit André. On l'étouffera bien pour tous les
chéquards. Ce n'en sera pas moins triste pour mon oncle. Mais la
conscience publique aujourd'hui est plus indulgente que la sienne, et
la prochaine crise ministérielle, je le parierais, fera de son gendre
un sous-secrétaire d'État. Rien de tel que d'être pris la main dans le
sac. On en rit, comme les nègres, et l'opinion est désarmée. Le tout
est d'avoir de l'estomac. Or, à défaut de mérite plus saillant, de
celui-là du moins votre beau-frère est copieusement pourvu.
--Vous pensez? Eh bien! tant mieux pour Jeanne. Et pour moi aussi: il
pourra attacher Fred à son cabinet et en quittant le pouvoir lui
refiler une bonne petite sous-préfecture. Eh! que voulez-vous,
André?... A chacun de tirer son épingle du jeu. Autant mon fils qu'un
autre... Il ne fera ni mieux ni plus mal. Sur ce, mes bons amis, vous
me permettrez de vous souhaiter le bonsoir? J'en ai tant fait tantôt
que je ne tiens plus ensemble. Mes essayages m'ont tuée. Ah! au fait,
j'ai pour demain la loge du préfet pour la Comédie-Française. Tu ne
voudrais pas venir, Élisabeth? Une belle seconde... Bartet y est,
dit-on, excellente, et des toilettes délicieuses. Non?... C'est une
baignoire, tu sais... et la pièce est tout à fait sérieuse. Je
t'assure, ma chère, que tu devrais te distraire un peu. Non, vraiment?
Et vous, André, vous ne voulez pas une place? J'en ai trois à offrir
parce que ce n'est pas un spectacle pour Antoinette, et je vais
demander à Georges et Cécile... Non?... Je regrette... Autrefois,
j'avais horreur des places de théâtre données. Jamais on ne les a pour
le jour qu'on voudrait. Ainsi demain cela dérange tous mes plans...
Mais aujourd'hui je suis bien heureuse de profiter des aubaines...
--Et vous avez raison, ma chère cousine. On trouve de meilleures
occasions de placer sa dignité... Oh! s'écria-t-il en revenant de
l'accompagner jusqu'à la porte, l'insupportable crécelle...
--Cela lui fait plaisir de parler, et on n'est pas tenu de l'écouter.
--Bon gré, mal gré, on l'entend. Cela suffit pour que les dents en
grincent. Si encore son parlottage était inoffensif...
--Elle n'a pas de mauvaises intentions.
--Les sots font plus de mal que les méchants.»
Sa femme ne répondit que par un sourire, et elle sortit pour aller
voir si son fils dormait. Dans l'après-midi, l'enfant avait eu un
petit mouvement de fièvre.
Souvent il revenait maintenant, le joli sourire d'autrefois. L'abbé
Aldebert le lui avait dit:
«Soyez aimable à ceux qui vous entourent et à vous-même. Il ne faut
pas confondre la contrition avec ce qu'en théologie nous appelons la
délectation morose. Dieu aime qu'on tourne vers lui un visage riant.
Il y voit une marque de la confiance qu'on met en sa miséricorde, et
la prière lui arrive plus agréable.»
C'est presque sans effort aujourd'hui qu'elle obéissait à cette
direction. Si la plaie demeurait ouverte, un baume du moins la
rafraîchissait, en calmait les élancements douloureux. Le sentiment de
sa faute ne s'était point affaibli; mais elle avait conscience d'avoir
fait un pas vers son rachat. Et chaque jour elle répétait la généreuse
supplique où elle mettait toute sa sincérité avec toute sa ferveur.
Son mari sentait en elle, entre eux, la détente. Il en attribuait tout
le mérite à cette intervention sacerdotale qu'il avait provoquée.
«Augustin, pensait-il, lui aura parlé raison. Il lui aura dit
sensiblement les mêmes choses que moi, mais dans ces formes
ecclésiastiques qui savent joindre l'onction à l'autorité. Élisabeth
est une douce créature, mais une âme molle. Elle suit l'impulsion
donnée, sans rien mettre de son effort personnel. Le tout était de la
soustraire à des influences désastreuses. C'est fait... le temps se
chargera du reste.»
Et il se réjouissait que fût conjuré le mal.
Ce soir pourtant, c'était le front d'André qui s'assombrissait d'un
nuage. Quand sa femme fut rentrée dans le salon, où avant de se
retirer pour la nuit elle remettait en ordre avec une exactitude un
peu méticuleuse livres entr'ouverts, journaux dépliés, bibelots
dérangés, brusquement il lui dit:
«Je voudrais, Élisabeth, te demander une chose. D'après ce que vient
de dire Hélène, je crois comprendre que tu as vu Mme Lambertier cet
hiver?
--Je l'ai vue.
--Et où cela?
--Ici.
--Tu ne m'en as jamais parlé.
--Il me semblait que ce nom n'est pas fait pour être prononcé devant
toi.»
C'était donc là le petit mystère qui, voici quelques mois, lui avait
trotté en cervelle. Cette explication, si naturelle pourtant, de
certaine visite reçue par sa femme, lui était apparue inexacte.
Incident de telle insignifiance qu'il n'y aurait plus songé néanmoins,
si peu après, promenant son fils au Bois un dimanche matin, à la vue
d'un grand coupé bas, attelé de deux beaux carrossiers normands,
cocher et valet de pied engoncés dans le collet de vison, le petit
garçon ne s'était écrié:
«Tiens! la voiture qui est venue l'autre jour chercher maman.»
Derrière la glace il avait aperçu une haute et sèche silhouette à
cheveux blancs. Ce n'était pas la débordante Mme Laurent-Janin, de
qui, en outre, il avait su depuis qu'elle s'était ralliée à
l'automobilisme. Pourquoi ce petit mensonge? Puis il s'était dit que
les femmes, les meilleures, sont enclines parfois à des cachotteries.
Et nulle ne saurait être plus innocente que celle-ci, où se trouvait
mêlée une vieille dame. C'était donc cela... Mais comment Élisabeth
était-elle sortie avec Mme Lambertier, et pourquoi?
«Je ne suis pas curieux, reprit-il. Cependant, puisque l'indiscrétion
de cette caillette me fait connaître une visite assez étrange, tu en
conviendras...
--L'indiscrétion n'en est pas une. Je suis bien aise au contraire que
tu saches la seule chose depuis notre mariage qu'à tort ou à raison
j'avais cru devoir te laisser ignorer.
--Alors tu me conteras ce que venait faire chez nous ton ancienne
belle-mère.
--En deux mots ce sera dit: elle venait de la part de son fils,
gravement malade, solliciter le pardon des torts qu'il a eus envers
moi.
--Honorable scrupule. Mais je n'aurais pas cru ce noceur croisé de
maquignon si accessible à la peur du diable.»
L'ironie d'André était fort acerbe. Doucement, sa femme l'en reprit:
«Pourquoi parler ainsi d'un homme qui est malheureux?... tandis que
nous ne le sommes point, que t'en semble?»
Le vaillant sourire reparut sur les lèvres, elle lui tendit une main
où brillait l'anneau de leur union. Machinalement, il la prit, et
presque aussitôt la laissa retomber. Y avait-il donc vu l'alliance
qui, à ce doigt, avait précédé la sienne? Et sur le même ton il
continua:
«Requête qui, d'ailleurs, fleure ridiculement la littérature.
--Un quasi mourant qu'il était alors?... Et la littérature jamais
n'avait été son fait... Mais si nous quittions un sujet qui m'est
pénible et ne t'est point agréable?...»
André s'entêta.
«Et tu lui as octroyé son absolution?
--Aurais-tu voulu me voir la lui refuser? Un jour, t'en souvient-il,
c'est toi qui m'as rappelé les enseignements du Pater: pour que Dieu
nous pardonne nos offenses, nous devons pardonner les offenses
d'autrui... Quoiqu'en cette occasion j'aie eu bien peu de mérite...»
Et dans un mouvement de gracieuse coquetterie dont elle voilait son
héroïque mensonge:
«Car je lui devrais même de la gratitude. S'il s'était un peu moins
mal conduit avec moi, serais-je ici, monsieur, pour faire votre
bonheur, comme je m'en flatte... sans compter le mien?
--Vrai, ma chérie, tu es heureuse?... tout à fait heureuse?»
Il la regardait jusqu'au fond des yeux. Élisabeth détourna légèrement
son visage où montait un peu de rougeur.
«Tout à fait?... puis-je l'être, avec le souvenir toujours saignant de
notre cher petit trésor?»
André eut le sentiment qu'elle s'évadait de la question. Sa réplique
cependant était inattaquable. Pourquoi, en la forçant dans ses
retranchements, risquer de troubler la douceur revenue entre eux? Et
avec une gaieté un peu voulue:
«Malgré tout le gré, dit-il, que je lui sais pour t'avoir donnée à
moi, je ne nourris pas à son endroit autant de mansuétude. Mais tu es
meilleure...
--Je suis chrétienne, simplement.
--Et puisque tu as administré à ce vilain monsieur son viatique pour
l'autre monde, qu'il s'y rende donc à bref délai. Ce sera un
soulagement pour lui, un débarras pour l'humanité... unique parole
sensée proférée tout à l'heure par ta linotte de cousine... Et pendant
que c'est chaud, il courra meilleure chance que Dieu le reçoive en
grâce sous tes auspices.
--Ne parle pas aussi légèrement, mon ami... C'est mal.»
De nouveau le visage d'André se rembrunit, et l'irritation, un moment
détournée, s'accentua.
«Allons, Élisabeth, n'exagère point. Que tu aies bien agi en ceci, j'y
consens. Mais à pousser trop loin ta magnanimité, elle prendrait un
caractère désobligeant pour moi. A t'entendre, on croirait vraiment
que tu portes au personnage une manière d'intérêt...
--Tu ne crois rien de pareil, et ce n'est pas bien de soulever même
une idée aussi absurde.
--Il ne fallait pas me la suggérer par un excès de charité très
chrétienne, sans doute, mais fort malplaisante pour un mari. Jamais,
cela va de soi, je ne prononçais ce nom; jamais je ne pensais à celui
qui le porte... presque jamais. Et puisque nous nous trouvons dans des
milieux très différents, j'ai la bonne chance de ne pas même connaître
son visage. Je ne serais pas un homme cependant, et je ne t'aimerais
pas, si son existence n'était une épine qui parfois me blesse. Le jour
où j'apprendrais sa mort, il serait légitime que j'en ressentisse de
la satisfaction...
--André!...
--Et si, comme le professe la philosophie occultiste, je croyais que
le désir est une force, qui porte en soi sa puissance de réalisation,
je souhaiterais de tout mon cœur la disparition de cet être
malfaisant. A tout hasard, tiens, je la souhaite... Cela servira
peut-être.»
Avec une véhémence dont elle ne fut pas maîtresse, Élisabeth se
récria:
«Non, non, mon chéri, il ne faut pas... c'est un souhait impie... Je
t'en prie, ne fais pas cela... Non, non...»
Un flot de sang empourpra le visage d'André.
«En vérité, Élisabeth, tout à l'heure je plaisantais... Mais à
présent, je me demande... Allons, ce n'est pas possible... je suis
fou...
--Un peu...»
Et reprenant son sang-froid comme il perdait le sien:
«André, continua-t-elle, mon cher mari, ne me force pas à
t'expliquer... car oui, cela est vrai, je souhaite, moi, que M.
Lambertier vive... Ne me contrains pas à te dire pourquoi.»
Mais lui, sa colère montant:
«Je le prétends, au contraire. Que me disais-tu donc, tout à l'heure,
n'avoir jamais rien eu à me cacher?... Et voici un mystère entre
nous... un mystère offensant pour moi. Que signifie tout cela,
Élisabeth?... J'ai le droit de le savoir.
--C'est une chose qui regarde uniquement ma conscience. Et toi-même me
l'as déclaré un jour: même pour l'époux le plus tendrement chéri, ce
terrain-là est sacré.
--Qu'est-ce que ta conscience peut avoir affaire avec la vie ou la
mort de cet homme?
--Ne me demande pas cela, André, je t'en conjure. C'est puéril
peut-être, c'est absurde... mais tu ne peux savoir combien tu
m'affliges en insistant.
--Et pourquoi donc, si, comme je n'en veux pas douter, ton motif est
avouable?
--Il est des choses avouables et même louables qu'une pudeur retient
de révéler.
--Une pudeur, Élisabeth!...
--Une délicatesse, si tu préfères. André, sois généreux. N'abuse pas
pour forcer un petit secret... et un secret bien innocent, tu en es
certain, de l'imprudente protestation que m'a arrachée ton souhait
malséant.
--Tu as même dit impie, rien que cela... Il est impie de souhaiter que
M. Lambertier meure!
--Il est impie de souhaiter la mort de qui que ce soit.
--Eh! sais-je si celui-là ne t'inspire pas un intérêt particulier?
--André... oh! André...»
Il eut honte un peu de cette parole. Mais pour s'en excuser, son
irritation était trop vive. Cette femme d'apparence frêle et de nature
timide possédait des réserves inattendues de fermeté. Aussitôt elle se
ressaisit.
«Mon pauvre ami, je ne te ferai pas l'injure de prendre sérieusement
tes paroles. M'attribuer à moi l'ombre même d'un intérêt pour l'homme
qui depuis douze ans est sorti, non de mon cœur, où jamais il
n'était entré, mais de ma vie... de ma vie qu'il aurait ruinée si tu
ne m'avais, toi, reconstruit le plus doux des foyers!... je me refuse
à discuter semblable aberration.»
Fâché contre elle, plus encore mécontent de lui, André se taisait,
tordant nerveusement la pointe de sa barbe.
«Si j'y consentais, poursuivit Élisabeth, je n'aurais qu'à en appeler
au simple sens commun. Serait-ce lui vouloir du bien que désirer qu'il
vive, quand lui-même appelle la mort et au besoin la hâterait de sa
main?
--Tu raisonnes très bien, Élisabeth... trop bien... Je serais mieux
convaincu si tu me dévoilais tout bonnement cet abîme d'iniquité.
Peut-être ai-je eu tort de te presser là-dessus... mais à présent nous
ne saurions rester sur une équivoque pénible. Pour toi, pour moi, il
faut m'expliquer ce cri de tout à l'heure... un cri parti du cœur,
quoi que tu en dises.
--Il est parti du cœur, cela est vrai. Je souhaite que M.
Lambertier ne meure point, parce que j'aurais peur d'en éprouver trop
de joie.
--C'est tout?... Cela ne valait pas une telle résistance à m'avouer
un sentiment qui t'honore... encore qu'il me paraisse bien alambiqué.
--Non, ce n'est pas tout... Tu le veux?... Mets-toi ici, André, tout
près de moi... Tu vas savoir le reste. Mais à cette condition que tu
m'écouteras sans colère, sans humeur, sans m'interrompre même. Tu
promets?»
Il promit. Et, la main dans la main de son mari, très simplement,
Élisabeth lui dit tout: la démarche de Mme Lambertier, sa visite
avenue d'Iéna,--ici elle dut, par une tendre pression des doigts,
calmer le frémissement irrité de ceux qu'elle tenait entre les
siens,--enfin cette résolution prise, ayant valeur de vœu, qui
quotidiennement la faisait prier pour la vie de celui dont la mort eût
délivré son âme. Fidèle à l'engagement pris, André gardait le silence.
«Tu vois, cher ami, dit-elle en finissant, il ne faut pas que ton
souhait aille contre le mien.»
Mais lui, levant les épaules:
«Des souhaits, fit-il... des mots!
--Peut-être. Mais si dans ces mots je puise la consolation et
l'espoir?... Oh! André, n'empêche pas Dieu de m'exaucer.
--Eh! ma chère, qu'empêcherais-je? Il t'écoute mieux que moi,
assurément.
--Je le voudrais. André, ne sois pas ironique. Songe bien que, pour
valoir un peu, ma prière doit partir d'un cœur sincère. Songe que,
si elle recélait aucune arrière-pensée, elle ne serait qu'un honteux
marché avec le ciel. Les sceptiques, je le sais, s'imaginent ces
choses... ils s'imaginent que nous offrons un sacrifice en échange
d'une grâce. Oui, cela semble ainsi. Il n'en est rien pourtant. Je
sens cela si bien... Comment me faire comprendre?... Oui, je souffre
amèrement de vivre avec toi en infraction aux lois de l'Église... oui,
ce me serait une joie infinie de pouvoir être ta femme devant Dieu
comme je le suis devant les hommes. Mais ayant péché si gravement,
sans doute dois-je souffrir encore afin de mieux expier. Il faut donc
que l'obstacle demeure, et mon vœu pour le conserver doit être
ardent, et ma prière doit être fervente. Des mots, André, crois-tu?...
Il va mieux cependant, un mieux miraculeux... Ce sont les propres
paroles d'Hélène. Simple coïncidence, vas-tu me dire. Pense-le à ton
gré, mais respecte mon illusion si c'en est une. Ce qui importe, c'est
que mon intention soit tenue pour méritoire. Tout est dans
l'intention, vois-tu. Quand on allume un cierge devant un autel,
est-ce ce morceau de cire dont on fait offrande? Non: il n'est qu'un
témoignage. Pratique puérile si tu veux, que peuvent dédaigner les
esprits raisonneurs, et qui pourtant, venant d'un cœur plein de
ferveur, touche celui de Dieu. La volonté du sacrifice m'appartient...
Puisse-t-elle être acceptée miséricordieusement comme humblement je
l'offre. Je donne tout ce que je puis dans ma faiblesse... le
souverain juge fera de moi ce qu'il voudra.»
Une flamme incendiait les clairs yeux de pervenche, la voix douce
vibrait d'un accent inconnu, et c'est sans exaltation pourtant qu'elle
parlait, sans emphase. Vaincu par cette simple foi, André se taisait.
Dans un élan de cette grâce mutine que parfois elle avait, avec un
sourire, Élisabeth reprit:
«Toi d'ailleurs, incroyant, puisque tu ne reconnais pas l'efficacité
de la prière, tu n'as pas à craindre qu'en soit influencé ce que tu
appelles le cours logique et normal des événements. A ton sens, toute
vie est mesurée au livre du destin... Ah! ne te dédis point, tu me
l'as dit un jour. De deux choses l'une, André: ou tu admets
l'intervention divine dans les choses d'ici-bas, et alors tu comprends
le sens de la supplique que j'adresse là-haut... ou tu la méconnais,
et en ce cas quel mal te semble-t-il que je puisse faire avec mes
paroles vaines?... Et pourquoi, toi, émettre un souhait contraire au
mien, puisque à tes yeux tous souhaits ne sont que des mots?
--Oh! sophiste... Mais tu as raison en ceci: que cet homme vive ou
bien qu'il meure, cela ne m'est de rien, puisque nous nous aimons.»
Raisonnablement en effet, avait-il donc sujet de se plaindre? Illusion
peut-être, superstition, conception puérile du divin... Peut-être...
Mais en remettant à un prêtre le soin de cette âme malade, il avait
bien dû prévoir que les remèdes employés ne seraient pas ceux suggérés
par son esprit de logicien. L'essentiel était qu'Élisabeth fût
soulagée, puisqu'elle ne pouvait guérir. Ce but atteint, allait-il
discuter les chemins qui l'y avaient conduite?
Ainsi d'abord raisonna André. Puis il pensa plus loin et plus
haut. Il pensa tellement que, parlant de cela au presbytère
Saint-Jacques-Saint-Christophe, il fut amené à faire cette remarque:
«La religion jusqu'à présent m'était apparue comme relevant du
sentiment... sans nier d'ailleurs que le sentiment n'ait ses droits.
--Fort bien, dit l'abbé Aldebert... Et à présent?
--A présent, un scrupule me trouble. Pour que dans cette douce petite
âme, que je jugeais passive, une résolution soit entrée, dont, la
valeur réelle en fût-elle nulle, l'héroïsme ne subsiste pas moins...
pour qu'Élisabeth la tienne en y apportant une sincérité profonde, une
ardente ferveur, une fermeté inébranlable... pour expliquer pareil
phénomène, il faut, me semble-t-il, que la religion soit quelque chose
de plus grand.»
Le prêtre sourit.
«Es-tu sûr, André, de n'avoir jamais auparavant pensé cela, dans le
tréfonds de toi-même?
--Non, je n'en suis pas sûr. Lorsque, fugitivement, ma réflexion se
fixait sur ces problèmes, un argument m'était apparu, probant, en
faveur de la puissance de l'idée religieuse. C'était le spectacle de
tout ce qu'elle a engendré de sacrifice et d'héroïsme. Preuve
empirique, à la vérité, et remontant de l'effet à la cause, méthode de
raisonnement des plus défectueuses. Mais, dans tout ce qui est du
domaine moral, une démonstration scientifique est-elle possible? Je me
disais donc qu'on ne souffre pas pour une non-entité, qu'on ne meurt
pas pour une chimère. Ma femme assurément n'émule que de très loin les
martyres dans le cirque. A deux mille ans de distance, cependant, son
acte émane du même principe. Et ce principe ne serait qu'un mirage,
fait de la faiblesse d'esprit de l'homme? Et pour lui faire enfin
entrevoir la raison, pour lui montrer le néant de cette foi qui a
transporté des montagnes, il aurait fallu que cent générations
vécussent dans pareille erreur... cent générations ayant, d'autre
part, opéré cette œuvre immense de conduire l'humanité du point où
elle était alors à celui où elle se trouve aujourd'hui?... Et c'est en
vain qu'auraient été manifestées tant de fidélités, tant d'immolations
consenties, tant de sang versé avec enthousiasme?...»
André s'animait, les idées surgissaient, pressées, dans son cerveau.
«Cela confond la raison, poursuivit-il... le rationalisme si tu
préfères, de considérer pour quelles infiniment petites divergences
dogmatiques tant d'hommes ont donné leur vie. Tiens, je me souviens de
ceci... Nous avons fait en Écosse notre voyage de noces. Race forte et
énergique, positive même entre toutes, et pays entre tous déchiré par
les luttes confessionnelles. Le catholicisme y fut persécuté; mais
cela ne suffisait point à la violence des passions religieuses. Dans
le vieux cimetière des Frères-Gris, à Édimbourg, je suis demeuré tout
pensif devant le monument--fort laid d'ailleurs, ces puritains n'ayant
aucun sentiment de l'esthétique--érigé à la mémoire de dix-huit mille
martyrs covenantaires. Hors les érudits en cette spécialité, qui de
nous sait aujourd'hui ce qu'était ce Covenant armant ainsi des
protestants les uns contre les autres? C'est oublié, c'est enfoui sous
les cendres de ceux qui sont morts pour ce morceau de parchemin. Et
ailleurs, pour le signe de croix fait de gauche à droite ou de droite
à gauche, combien de chrétiens se sont entr'égorgés? On sourirait de
cela?... Des sots. C'est chose sérieuse que mourir volontairement,
pour une idée... c'est chose sainte. Ah! pour un esprit de bonne foi,
Augustin, que cela est donc troublant!»
Très attentif, l'abbé Aldebert écoutait.
«Veux-tu, André, lui dit-il simplement, me faire un plaisir? Viens
dimanche à dix heures: c'est ma messe paroissiale. En chaire, tu
m'entendras débuter par ces paroles: «Aujourd'hui, mes frères, pour
texte je prendrai les pensées, très belles, d'un incroyant.»
Ce fut au tour de l'autre de sourire. Et le prêtre ajouta:
«Voyons-nous quelquefois, ami... nous causerons. Et qui sait?...»
André a hoché la tête. Mais il n'a pas dit non. Souvent il se
rencontre avec le curé de Saint-Jacques-Saint-Christophe, et tous deux
s'entretiennent longuement. Qui sait, en effet?...
A en croire Alcide Biscaras, il y aurait déjà de grands pas accomplis.
L'autre jour, en l'honneur du docteur Georges, fraîchement décoré, un
dîner réunissait, avenue de Messine, avec la famille et les intimes,
quelques-uns des camarades du père et des maîtres du fils. La
conversation ayant aiguillé sur la laïcisation des hôpitaux, un débat
assez vif s'engagea entre le haut fonctionnaire de l'Assistance
publique et certain membre de l'Académie de médecine, connu pour
s'être érigé en champion des Sœurs. De la prétendue pression
exercée par elle sur la conscience des malades, on vint à parler de
l'ingérence du confesseur dans les ménages. Et le vieux jacobin s'en
donna à cœur joie, jusqu'au moment où André finit par entrer en
lice.
«Le besoin de confier ses difficultés, ses peines, voire ses fautes,
est assez humain et très féminin. Si ce n'est un prêtre qu'une femme
met dans ses secrets, c'est une amie souvent, par qui il sera moins
bien gardé. Quel avantage y trouvez-vous?
--Qu'elle connaît les passions. Un prêtre les ignore.
--Vous croyez? Il ne les vit pas, soit, mais il les voit défiler à son
confessionnal, où elles palpitent sous sa main, dans toute leur
vérité. Et un confesseur intelligent--il y en a, je vous
l'affirme--exercera toujours sur une âme en détresse une action plus
salutaire que la plupart des confidentes. En tant qu'une robe doive se
trouver en tiers entre sa femme et lui, un mari a tout intérêt,
soyez-en sûr, à ce que ce soit une soutane au lieu d'un cotillon.»
Son interlocuteur demeurant quelque peu interloqué par une profession
de foi aussi inattendue, avec cet accent de conviction profonde qui
intimide la contradiction André ajouta:
«Croyant ou non à ce que détient le prêtre, on ne saurait douter,
monsieur, que ce soit quelque chose de très grand.
--Voilà donc ton neveu Rogerin qui s'encapucine comme l'autre,» dit un
instant plus tard Biscaras à son vieil ami.
Celui-ci haussa les épaules. A quelle adresse allait ce geste de
dédain ou d'impatience? il ne s'en est point expliqué. La remarque
cependant a fixé son attention sur ce que parmi les siens, groupés ce
soir autour du patriarche et ayant respiré pourtant l'atmosphère de
son athéisme, la religion conserve encore d'empire.
Le grand chirurgien mourra sans cesser de croire qu'il n'y a rien.
Mais dans ses songeries de vieillard à présent, parfois il
s'émerveille de la puissance de ce quelque chose à quoi tant d'autres
croient.
_Achevé d'imprimer_
le vingt-huit janvier mil neuf cent huit