II

«Qu'on ne me parle plus de lui, clamait le docteur Bertereau... Je ne

le connais plus... Il n'est plus mon fils... Que jamais son nom ne

soit prononcé devant moi...»

La colère empourprait son visage de façon alarmante; son cou puissant

se gonflait dans sa cravate, où machinalement il passait les doigts

pour l'élargir. Faiblement, sa femme s'efforçait de l'apaiser.

«Un égarement passager... l'entraînement de ces mauvaises compagnies

où il se plaît... Il en reviendra.

--Et quand il en reviendrait?... Mon nom n'en demeurera pas moins

déshonoré. Mon nom, lire mon nom au bas de cette ordure!...»

Il froissait avec violence le _Temps_, dont, dans sa large et forte

main, l'ample feuille fut réduite en une petite boule que furieusement

il lança à travers la chambre.

«J'interdis formellement à ce drôle l'entrée de ma maison... tu

entends, Amélie? Si tu as envie de voir ton fils, tu iras chez lui...

en quoi d'ailleurs tu me désobligeras entièrement. Mais qu'il

franchisse le seuil d'un honnête homme, d'un bon citoyen, non... Quand

je serais mourant même, je défends qu'il vienne... Quand je serai

mort, qu'il marche derrière mon cercueil.

--Allons, Frédéric, calme-toi... Tu t'excites... Tu vas te faire du

mal.

--C'est vrai qu'il y a de quoi s'en flanquer une attaque... Et ce

serait péché que lui faire cet honneur de mourir du chagrin qu'il me

donne. En voilà assez. J'avais quatre enfants, je n'en ai plus que

trois... Un point, c'est tout.

--Vous comptez mal, mon oncle. C'est cinq que vous aviez... Il vous en

reste donc quatre, si vous le voulez bien.»

Un baiser sur le grand front dénudé accentua les paroles d'Élisabeth,

prononcées avec cette grâce affectueuse demeurée chez elle aussi

fraîche qu'en ses vingt ans. Sous cette caresse, l'ébullition du vieux

chirurgien tomba. Tout grondant encore, comme le flot qui se retire

après s'être brisé au récif, il redressa sa haute taille, que l'âge

commençait à courber, et sortit d'un pas lourdement appuyé, afin de

l'assurer mieux.

Une stupeur régnait. Mme Bertereau s'essuyait les yeux; Jeanne

Vuillaume poussait de grands hélas! incohérents, qui s'accordaient

avec son attitude habituellement éplorée. André Rogerin avait ramassé

le journal, le lissait avec ses paumes, et, les coudes sur la table,

relisait le passage incriminé, sa physionomie et ses gestes trahissant

une vive indignation. Mâchonnant avec fureur sa moustache, Maurice

Briffault semblait absorbé dans la contemplation de l'aimable

spectacle que présentait la pelouse aperçue par les portes-fenêtres

grandes ouvertes. La petite Andrée Bertereau, gambadant de ses longues

jambes menues, gainées de noir, sous la courte robe de broderie

anglaise à ceinture rose, victimait de son mieux et impartialement son

cousin Gabriel, tout essoufflé de tant de turbulence, et le bon gros

dogue bringé, qui vainement prétendait lui faire peur avec ses

grognements de bourru bienfaisant. Plus loin, tout en adressant aux

enfants d'intermittentes objurgations, qui demeuraient de nul effet,

Marguerite Vuillaume, un peu frêle pour ses dix-huit ans, et

ressemblant à sa mère, avec la grâce en plus, faisait une moisson de

roses destinée au surtout de table. Entre les deux gros catalpas, un

envolement rythmé de jupes claires et de dessous vaporeux: la petite

Mme Georges pelotonnée dans le hamac, qu'à grands éclats de rire

balançait très haut son fils Jean, tout fier de la force déployée.

Dans la lumière enveloppante de cette fin d'après-midi d'un chaud

septembre, c'était un joli tableau familial heureux et paisible. Le

vieux chirurgien aimait ces réunions dominicales à Marly-le-Roi,

auxquelles, cet été-là, était exact le ménage Rogerin. Leur fils

suivait un traitement d'hydrothérapie résineuse et de massage, dont on

augurait grand bien pour sa coxalgie; ils avaient renoncé à la

villégiature en Suisse ou en Bretagne pendant les vacances judiciaires

et loué une villa à Saint-Germain, auprès de l'établissement de ce

spécialiste. Depuis peu secrétaire du comité de l'infanterie au

ministère, emploi du grade de lieutenant-colonel auquel il allait être

prochainement promu, Maurice Briffault était venu ce dimanche dîner

chez son oncle, assuré désormais de n'y point rencontrer Marcel dont,

quoique sans rupture déclarée encore, la place au foyer paternel

demeurait toujours vide.

Après un instant, Mme Bertereau quitta le salon. Il ne lui était pas

habituel de s'abandonner à l'accablement. Et elle savait comment

distraire son grand homme, unique procédé efficace pour le calmer dans

ces colères auxquelles, en vieillissant, il devenait sujet.

«C'est ignoble, se récria André, frappant violemment le journal du dos

de la main... c'est abominable... Vous avez lu cela, commandant?

--Oui, tout à l'heure, en venant, dans la _Patrie_.»

Tous deux se mirent à se renvoyer les phrases saillantes de ce factum

affiché le matin sur les murs de Paris, à l'adresse des conscrits sur

le point de se mettre en route, et au bas duquel, parmi d'autres

notabilités de l'anarchisme scientifique, figurait la signature de

Marcel Bertereau.

«L'infâme livrée militaire... les soudards galonnés... ces bagnes que

sont les casernes... le troupeau de brutes abjectes auxquelles on

enseigne l'art de tuer... La patrie bourgeoise, une marâtre, à qui

vous ne devez dévouement ni obéissance... Quand on vous enverra à la

frontière pour massacrer vos frères en humanité, vous répondrez par la

grève, par l'insurrection... Vous abattrez dans la boue le drapeau,

cette loque...»

Bien qu'il n'en eût pas la surprise, à ce mot l'officier sursauta,

comme un moment auparavant, dans le train.

«Canaille!... Misérable!... Faut-il que nous ayons le même sang dans

les veines... Grâce à Dieu, je porte un autre nom... Et pourtant, en

vérité, je ne sais ce qui me retient d'aller de ce pas lui mettre ma

main sur la figure, ou, mieux encore, ma botte... où vous savez.»

Une voix douce de nouveau intervint.

«Ce qui vous retient, je le sais: c'est la pensée que votre

manifestation, bien justifiée, certes, aggraverait le chagrin de votre

oncle et de votre tante.»

Maurice s'inclina.

«Mme Élisabeth a toujours raison.

--Et puis quoi? reprit André... Pareilles ignominies ne sont

justiciables que du dégoût.

--Oui, avec une bonne correction autour. Le dégoût, si vous saviez ce

que cela leur indiffère... Ces messieurs planent au-dessus de

semblables fadaises. Le dégoût... Pour être sensible à celui qu'on

inspire, il faudrait avoir le sens de la propreté.

--Celui-là justement le possède. C'est pitié de voir cette nature

distinguée, cet esprit raffiné tombés à pareille déchéance. Je ne

l'avais que trop prévu, tu t'en souviens, Élisabeth?... Il a été roulé

par le torrent. Mais en dépit de tout ce qu'il peut affecter de

cynisme, il a conscience, je le crois, de son abaissement... fût-ce

seulement à cause de la profonde sottise de ces déclamations, pire

encore peut-être que leur infamie. Et de se trouver en telle

compagnie, c'est déjà pour lui, allez, un châtiment.

--Voilà l'auto de Georges, dit Jeanne qui regardait par la fenêtre. Il

doit être furieux, lui aussi.»

Le jeune docteur Bertereau fit son entrée en rafale et brandissant _la

Liberté_. A la vue de l'animation régnante:

«Ah! vous savez déjà, s'écria-t-il. Eh bien! c'est du joli. Papa

est-il au courant? Il est capable d'en prendre une congestion.

--Dieu merci, répondit son beau-frère en montrant _le Temps_ qu'il

tenait, tant de tués que de blessés, il n'y a qu'un journal endommagé.

--C'est que je m'inquiétais, et j'ai fait de la quatrième vitesse. Il

est tellement sanguin... On peut le trouver trop radical, mais du

moins est-il un républicain patriote, genre vieille barbe de 48.

--Oui, fit André, hochant la tête: un de ces républicains qui voient

la république comme elle devrait être... Et l'expérience a beau leur

démontrer qu'elle ne peut pas être comme elle devrait, rien ne les

décourage.

--Je suis loin d'être un fanatique du régime. Toutefois n'est-ce pas

injuste de le rendre responsable de tels excès? Les doctrines de

Marcel et de ses copains ne relèvent pas plus du dogme républicain que

d'aucun autre... C'est le néant.

--Et c'est Charenton, ajouta le commandant avec un haussement

d'épaules.

--Chez ceux qui sont sincères, reprit André, il y a bien, je crois, un

élément de névrose. Mais lui ne croit même pas à sa négation. Ce n'en

est que plus triste...

--Et plus honteux.»

Moins apte à juger des idées générales que des effets particuliers, en

soupirant, Jeanne remarqua:

«Tout cela est bien fâcheux pour maman. Il est bon, papa, en lui

disant d'aller chez Marcel si elle a envie de le voir... Est-ce que

c'est possible avec sa situation fausse?... Eh! quoi, Maurice, tu ne

sais pas? Tu arrives bien de ta province...

--Et même d'Embrun.

--Tu ne sais pas qu'il vit avec une étudiante finlandaise?... Très

jolie, dit-on... Georges la connaît.

--Elle a été dans mon service à Lariboisière. Je te crois qu'elle est

jolie: longue, frêle, pâle, blonde, des yeux vert de mer... une fée

des neiges. Avec cela, la mâchoire carrée des travailleurs, un

tempérament de fer, des nerfs d'acier... Elle te vous disséquait son

cadavre en cinq sec, aussi tranquillement que ta fille, là-bas,

dispose des roses en gerbe. Elle vient de passer le concours de

l'internat et est arrivée dans un fauteuil. Le père Lestouvée, qui

présidait le jury, et qui a horreur des doctoresses, s'est vu obligé,

en grinçant des dents, de lui octroyer un très bien et de lui grimacer

un compliment. Ce n'est pas seulement dans la spécialité qu'elle est

calée... Cultivée comme le sont ces femmes du Nord quand elles s'en

mêlent; une demi-douzaine de langues vivantes et du grec autant que

régent en Sorbonne, et la philosophie allemande, et Herbert Spencer,

et Lombroso, toute la lyre... Ah! pour banale, elle n'est pas banale,

Nadèje Elsingborg.

--Ce que je me demande, fit Élisabeth, c'est pourquoi Marcel ne

l'épouse pas.

--Parce que, ma chère, elle est une disciple de Tolstoï... _la Sonate

à Kreutzer_... Tu n'as pas lu cela? Tant mieux pour toi. Le nihilisme

de ces régions hyperboréennes englobe toutes institutions sociales, à

commencer par la plus bourgeoise: le mariage. Union libre et

métaphysique!... Pacifisme et dynamite!... Cela devrait être très

simple, puisqu'il n'y a plus rien, et pourtant c'est très compliqué,

parce qu'il y a de tout, de tout... Très obscur aussi... Cela vient

bien d'un pays où les nuits sont de vingt-quatre heures.»

La quarantaine passée avait laissé à Georges Bertereau toute sa verve

de carabin. Plus sérieux, il reprit:

«La demoiselle, au surplus, serait pour notre famille une acquisition

peu enviable, car, avec sa mine d'iceberg, c'est une gaillarde qui

inscrit à son actif plusieurs caprices antérieurs. Pour ces

Scandinaves émancipées, cela compte comme expériences scientifiques.

--Si votre frère était ici, Georges, il vous dirait que les Finlandais

ne sont pas des Scandinaves.

--Ah bah!... Oui, j'ai de cela une notion vague.

--Les Scandinaves constituent un rameau de la grande famille

germanique, tandis que les Finlandais, ou Finnois, appartiennent à la

race mongolique, comme les Hongrois, les Turcs et les Lapons...

Pardon, ajouta André en souriant... Voilà que j'émule notre chère et

excellente pédagogue Mme Biscaras.

--Ainsi, ma pseudo belle-sœur serait une petite Lapone. On ne

s'ennuie pas en Laponie!

--Oh! Georges, comment peux-tu plaisanter de ces choses?...

--En pleurer, ma pauvre Jeanne, ne remédierait à rien. Parlant de Mme

Biscaras, je m'étonne que cette apôtre de la paix ne figure point

parmi les signataires du manifeste, au nombre desquels brillent

quelques dames, aux fins d'égayer la situation. Voyez: une Roumaine,

une Russe, une Norvégienne... très qualifiées pour parler à des

conscrits français... non moins d'ailleurs qu'un Grec, un Espagnol,

une couple de Belges. Il y manque vraiment Mme Biscaras, laquelle est

Génevoise.

--Oh! tout de même, le vieux jacobin ne l'aurait pas permis. Si papa

est de 48, lui remonte à 92: la patrie en danger, les armées en

sabots... Il ne serait pas antimilitariste, notre Alcide, si seulement

les soldats étaient moins militaires.

--Et surtout s'ils pouvaient se passer d'officiers. C'est nous qui les

offusquons. Voilà où le bât les blesse dans leurs efforts pour

concilier le patriotisme avec le jacobinisme: ils veulent une armée,

mais ils détestent l'esprit des armes. C'est qu'ils n'oublient pas

que, faute de Bonaparte pour les mettre dans sa poche, c'eût été

Moreau, ou encore Kléber ou Desaix, Marceau ou Hoche... partis en

sabots, oui, mais arrivés en bottes. Depuis cent ans, ce petit

cliquetis du sabre sur l'éperon les épouvante pour leur chère R. F...

tellement intangible cependant, à les en croire, que personne ne veut

entendre parler d'autre chose. Que tout cela est donc logique!...»

En souriant, Élisabeth remarqua:

«M. Biscaras vous dirait, monsieur Maurice, qu'une armée républicaine

doit être vouée uniquement à la défense du pays, laquelle est sainte,

autant que coupable et barbare une guerre d'agression.

--Parfaitement. Et au jour de la mobilisation, je vois mes braves

alpins, que j'ai quittés avec tant de regret, me dire: «Mon

commandant, nous ne comprenons pas très bien ce que racontent les

journaux. C'est-il vraiment que les Prussiens nous tombent sur le

casaquin? Parce que, vous savez, si c'est nous qui leur cherchons des

raisons, je ne marche pas.» Voilà les extravagances auxquelles on

arrive. Ce sont les Alcide Biscaras qui conduisent aux Marcel

Bertereau.

--Très juste, approuva André. Le frein intellectuel est un instrument

délicat. A le trop relâcher, on le fausse, puis le brise. Le cas est

fréquent chez les peuples du Nord, dont cette doctoresse finlandaise

constitue un spécimen si remarquable. Leur culture, intensive à

l'excès, révulse leur mysticisme naturel et le tourne en anarchisme.

L'orgueil scientifique les affole; leurs orgies spéculatives les

grisent: ils perdent pied dans le déchaînement de la pensée.

Nietszche, un prodigieux esprit pourtant et d'une rare puissance, y a

laissé sa raison. Le surhomme qu'il a créé si ingénieusement est en

lui retombé à l'état d'imbécillité.

--Surmenage cérébral, dit Georges.

--Non, non: ce n'est pas un phénomène d'ordre physique, mais

psychologique. Le mythe de la confusion des langues...

--Quelle que soit la cause, l'effet est une folie fort malfaisante.

Pour se garder la tête fraîche, le mieux est de les laisser se gourmer

entre eux, comme à la tour de Babel, en effet.»

Et le jeune docteur, dont l'esprit un peu léger ne s'attachait pas

longtemps au même sujet, s'en alla au jardin retrouver sa femme et

embrasser ses enfants. Depuis un moment déjà sa sœur s'était

éclipsée. L'entretien la dépassait d'une longue portée. Élisabeth, au

contraire, très attentive, songeait.

«André n'aurait-il pas tout à l'heure mis le doigt sur la plaie?

dit-elle. Ces déraisons proviennent de l'orgueil. Et ce n'est pas sans

cause que la religion enseigne l'humilité.»

Mais son mari protesta:

«Il n'est point nécessaire. On peut être parvenu à un étiage

intellectuel assez élevé, Dieu merci, en demeurant dans la mesure et

dans la règle.

--Mme Élisabeth pourrait bien avoir dit le mot de la situation. Cela

vous étonne de m'entendre parler ainsi?... Je m'en étonne un peu

moi-même. Et pourtant, moi, j'arrive à croire que la foi est encore le

plus sûr des guides, le plus solide des freins. Toujours je l'avais

respectée... mais je m'en tenais à cette déférence affectueuse, avec

une nuance de condescendance, qu'on porte à sa bonne vieille nourrice.

Et puis... et puis j'ai vingt ans de plus que quand j'en avais vingt

cinq. Pour être soldat, on n'en réfléchit pas moins... dans ces

garnisons alpestres surtout, où l'on n'a guère d'autre compagnie que

celle de la nature du bon Dieu... dans ces campagnes coloniales où

l'on se trouve en permanence alangui par la fièvre et face à face avec

la mort. J'ai réfléchi. Et j'ai été conduit à me demander si la

religion ne serait pas la discipline suprême qui engendre toutes les

autres... la source unique de toutes idées de devoir, d'abnégation, de

sacrifice...

--Je ne fais pas profession d'athéisme. Toutefois dois-je vous prier

de remarquer que nombre d'incroyants sont gens de bien.

--Sans conteste. Mais le sens du bien, d'où le tiennent-ils?

--Notre oncle vous répondrait que la pratique du bien et

l'accomplissement du devoir sont choses d'utilité sociale, nées de la

loi d'échange; chacun faisant ce qu'il doit envers le prochain afin

que le prochain en fasse autant pour lui... Mais, ajouta André en

souriant, je me hâte de soulever l'objection qui vous vient aux

lèvres. Le plus adroit et le moins scrupuleux étant assuré qu'il saura

tout recevoir et ne rien donner, il se tiendrait quitte de sa part.

Aussi je tombe volontiers d'accord avec vous pour attribuer à ces

notions une origine plus haute.

--Eh bien! cette origine, je la trouve dans la foi.

--Peut-être, fit André pensif. Certes, elle est bien affaiblie à

présent. Le sentiment religieux cependant est de ceux qui demeurent

tenaces au cœur de l'homme. Vidé le vase, le parfum subsiste,

lequel est long à s'évaporer. Dans les pays, dans les milieux les

moins croyants, l'atmosphère morale en est encore assez imprégnée,

sans doute, pour qu'inconsciemment nous en subissions l'influence.

Peut-être...

--Eh bien! reprit Maurice Briffault avec quelque vivacité, là où vous

admettez l'hypothèse, j'ai, moi, acquis la certitude. Et de catholique

latent je suis devenu catholique pratiquant.

--Le sabre et le goupillon... Mais j'ai tort de sourire. Et très

sincèrement, mon cher commandant, toutes mes félicitations. Être

certain, c'est être heureux.»

Par petite taquinerie il ajouta:

«Les athées aussi le sont... Les athées bien convaincus.»

De cette voix sombre que parfois, à présent, avait Élisabeth:

«Non, dit-elle, ils ne sauraient l'être, parce que Dieu n'est pas avec

eux.»

Cette voix-là, symptôme de ses retombées dans la tristesse, alarmait

son mari et l'irritait un peu, car cette tristesse-là n'était pas, il

le savait bien, celle qui leur était commune.

«Allons, répliqua-t-il, regarde autour de toi. Combien de gens fort

religieux ont sujet de se plaindre alors que tout sourit à tant de

mécréants.

--C'est qu'on ne regarde pas assez longtemps. Qui sait, à ceux-ci, ce

que réserve l'avenir?»

D'un regard circulaire, s'assurant que personne ne serait offensé de

sa remarque, elle ajouta:

«Existait-il famille plus heureuse que celle de mon oncle? Vois

aujourd'hui tout ce qu'il y est entré de chagrins.

--Il est trop facile de te répondre que les plus croyants ne sont

point à l'abri des traverses. S'il en était autrement, la piété

prendrait fâcheuse couleur de prime d'assurance avec le ciel. Sans

chercher plus loin, tiens, ta chère Mme Guivarch, Dieu l'aurait donc

abandonnée? Ce serait bien ingrat de sa part.

--Du moins a-t-elle puisé dans la foi et dans les pratiques la force

nécessaire pour supporter ses épreuves.

--Toujours n'y trouve-t-elle pas un visage riant ni une aimable

humeur. La religion pourtant, me suis-je laissé dire, veut qu'on soit

gai.

--Oui, quand on a le cœur pur.

--Est-ce que ton amie?... Oh! Élisabeth...

--A tort ou à raison, elle se sent, je te l'ai dit, troublée par le

scrupule d'avoir failli à sa vocation. Puis, Monique est de nature

morose.

--Et elle a été l'artisan de ses malheurs, dans lesquels en effet

n'est pour rien la colère céleste. Ainsi de nous tous. Mais, hormis la

mort des êtres chers, tout ce qui nous atteint vient de notre fait,

va, sans qu'il soit nécessaire que Dieu y mette le doigt.»

Sous prétexte d'aller fumer un cigare, Maurice Briffault s'était

dérobé d'un entretien qu'il voyait tourner à l'intime.

«Puisque, continua André, tu invoques l'exemple des Bertereau, ce qui

afflige ton oncle dans ses enfants est la conséquence logique de

l'éducation et du milieu. S'il est, lui, non seulement un homme

éminent, mais un caractère irréprochable, c'est qu'il a grandi dans

cette rigide, rude et forte bourgeoisie provinciale d'il y a trois

quarts de siècle. En ce temps-là, les bleus comme les blancs, les

rouges comme les noirs étaient retenus sur les pentes par un solide

frein moral. Les plus libéraux admettaient l'obligation d'une

discipline de l'esprit et s'y soumettaient. De Proudhon, tu ne connais

sans doute que l'aphorisme fameux: «La propriété, c'est le vol!»

L'auteur cependant de cette formule un peu bien hardie professait

d'autre part une sévérité morale ne le cédant en rien à celle de la

religion. Aujourd'hui, c'est le règne du laisser-aller, laisser-faire,

un relâchement général dont les ravages s'exercent jusque parmi les

plus conservateurs, voire les plus chrétiens. Notre oncle, si rigide

pour lui-même, comment a-t-il élevé ses enfants? Au nom de la liberté

individuelle, du droit imprescriptible de chacun à son développement

intégral--n'est-ce pas pitié de voir des hommes de sa grande valeur se

bercer de pareilles sornettes?--il les a laissés pousser comme herbes

folles. A-t-on tenté de combattre chez Marcel, d'enrayer les tendances

d'un tempérament intellectuel si singulier? A-t-on pris la peine

d'arracher l'ivraie dès qu'elle apparaissait parmi le bon grain? La

moisson a été ce qu'elle devait être. Le mauvais laboureur est bien

venu vraiment à s'en étonner et à s'en courroucer.»

Mal convaincue, Élisabeth se taisait, un pli têtu barrant son front.

«Vois Georges, continua son mari. Lui a-t-on donné plus de religion

qu'à son frère? Il est ce qu'il est parce que, livrée à elle-même, sa

nature meilleure était moins exposée à la détérioration.

--Georges ne s'est pas soumis à l'Église, comme l'a fait son cousin,

mais il ne nie point. Ta sœur est à son côté, une bonne

catholique... Son fils est élevé par des ecclésiastiques...

--Effet, mais non point cause. Le docteur Bertereau junior est de

tempérament beaucoup moins positif que son père... ce qui, soit dit en

passant, pourrait bien expliquer pourquoi il n'est pas aussi grand

chirurgien. Or, mieux que le doute, la foi, j'en conviens, satisfait

aux besoins d'idéal. A telles enseignes que nombre de gens aujourd'hui

lui demeurent attachés, ou même y reviennent, uniquement par élégance

morale, par sentiment artistique.

--Ceux-là ne sont guère agréables au cœur de Dieu.

--Crois-tu? Des prêtres me l'ont dit pourtant: tout leur est bon, qui

n'est pas la négation absolue. Et moi-même, plus éloigné encore de la

foi véritable, ils me recevaient en grâce parce que, ne la possédant

point, je ne lui suis point hostile.

--C'étaient des prêtres bien indulgents.

--Les prêtres le sont plus que les dévotes.»

Dans son humeur contre Mme Guivarch, il ajouta:

«Car ton amie, j'imagine, me présente à tes yeux comme un réprouvé.

--Oh! André... A supposer qu'elle pensât ainsi, lui permettrais-je de

le dire?

--Merci pour cette bonne parole. Mais à bon entendeur salut. Et

l'insinuation est une arme plus efficace souvent que l'affirmation...

Une arme perfide... une arme de femme.»

Élisabeth eut son sourire des bons jours.

«Et les procès de tendances, dit-elle en le menaçant gentiment du

doigt, est-ce une arme d'homme? Laissons la pauvre Monique,

veux-tu?... et parlons de l'oncle Frédéric.»

Heureux de ce rayon de soleil qui perçait le nuage, André n'insista

point et, prenant la tangente:

«Eh bien! ma chérie, si tu prétends que l'oncle Frédéric et tous les

siens pèchent par défaut d'idéal, nous sommes d'accord. C'est là que

je vois la source des autres déboires qui sont venus à l'encontre de

son bel optimisme. Les infortunes de Jeanne? Assurément n'est-elle pas

la première à qui soit advenu de tirer un mauvais numéro à la loterie

matrimoniale. Mais c'est jouer à coup presque sûr que choisir un

gendre dans ce monde de petits arrivistes féroces, d'une immoralité

inconsciente, embusqués aujourd'hui sur toutes les routes

gouvernementales et parlementaires, qui commencent par être de

vulgaires noceurs et finissent dans la peau d'un député prévaricateur

ou d'un ministre concussionnaire... Tu verras si je suis mauvais

prophète pour Vuillaume. Les Percheron?... Leur déconfiture même,

d'ailleurs honorable, n'est point un accident aussi fortuit que cela

semble. On est hypnotisé par le gros lingot à l'américaine. Dans la

ruée, la plupart se cassent les reins. Et une femme comme ta cousine,

matérialisée dans les seules jouissances de vanité, constitue un actif

agent de ruine en demandant à son mari de gagner trop d'argent, ce qui

est le plus sûr moyen d'en perdre. Leur fils Fred? S'il n'a pas tourné

au pire, c'est que les natures médiocres le sont en tout, même dans le

mal. Mais vingt-quatre ans, fruit sec de tous ses examens, cent

sottises, des dettes... et, au lieu de briller dans la diplomatie

républicaine, à quoi le destinait madame sa mère, par grande

protection, ce rejeton de deux princes de la science s'échoue dans les

bureaux du P.-L.-M., à deux cents francs par mois. Est-ce un effet du

hasard? Jamais ce garçon n'a entendu une parole élevée. Dans son

esprit, on n'a pas mis un goût délicat, pas une idée noble. Il n'y a

trouvé que la blague bête, que le penchant pour des plaisirs

grossiers. A quinze ans, il passait ses dimanches aux courses et y

jouait avec des camarades de collège, une pépinière de jolies

fripouilles. Aussi discutait-il pertinemment les mérites respectifs

des étoiles de tous les beuglants de Paris. Certes, le grand docteur

Bertereau a des sujets de s'affliger... Mais c'est un phénomène tout

scientifique, cette décadence... je dirai même cette déchéance de son

sang. Bien heureux encore si Marcel et sa doctoresse ne font pas

souche de petits anarchistes qui fabriqueront des bombes à

renversement. Tout cela, te dis-je, était fatal. Oui, les erreurs se

paient, les fautes s'expient. Mais cela se fait mécaniquement... Que

vas-tu donc, à ce propos, invoquer l'intervention de Dieu?... lequel,

à vous en croire, vous autres dévotes, ne s'occuperait jamais de nos

affaires que pour les gâter...»

Une explosion de joie, un déchaînement de rires, l'entrée bruyante des

enfants poussant, devant eux, douloureusement résigné, le gros dogue

qu'ils avaient coiffé d'un vieux bonnet de leur grand'mère... Et plus

avant ne parla-t-on, ce jour-là, de telles choses.

Après le divorce · 第 17 / 23 题