III

Le vœu d'Élisabeth se trouva exaucé: ce fut une fille qui lui

naquit. Et cette fois enfin semblait-il que fût conjuré le maléfice,

l'enfant étant venue saine et vigoureuse au delà de l'ordinaire. Dès

que la petite Yvonne eut émergé de cette phase du premier âge,

tellement ingrate, même aux yeux prévenus d'un père et d'une mère, on

eut lieu d'espérer qu'elle serait fort jolie. Elle tint loyalement ses

promesses et devint la plus charmante enfant du monde, gracieuse et

fine à miracle, d'une adorable gentillesse, d'une vivacité d'esprit

peu commune, d'une rare précocité d'intelligence, en contraste avec le

développement si laborieux, si tardif de son frère. Car, en dépit des

soins les plus éclairés, Gabriel demeurait un demi-infirme, cerveau

lent dans un corps souffreteux. La tendresse des Rogerin pour leur

premier-né ne souffrait en rien du partage; mais celle qu'ils

portaient à leur fille était de l'idolâtrie. Ils l'auraient

outrageusement gâtée si son naturel n'eût été tellement excellent que

rien de mauvais ne pouvait entrer en elle.

Ce charme de l'enfance, dont nul ne se défend, vient-il du monde

mystérieux d'où les âmes descendent dans la chair de femme qui leur

pétrit un corps? Est-il emprunté aux êtres de pureté suprême,

habitants de l'invisible? Cela semble que le tout petit enfant,

obscurément pensif, demeure attaché à cet invisible par quelque fibre

profonde, lien qui va se relâchant à mesure qu'il entre davantage dans

l'humanité. Le langage populaire, d'instinct si sûr, traduit cette

hypothèse en qualifiant les enfants de chérubins. C'est par eux que,

notre raison, notre sagesse, notre connaissance des choses de la terre

étant aussi vaste qu'est nulle celle des choses du ciel, c'est par eux

que nous nous trouvons en contact furtif avec l'inconnaissable, dont

leur blancheur nous apporte le parfum.

Mais ce charme essentiel, tous ne le possèdent pas à degré égal, loin

de là. Pourquoi certains de ces petits êtres sont-ils d'essence si

notoirement supérieure? Secret du laboratoire divin où se forge

l'étincelle qui anime l'argile humaine. Il en est que véritablement on

croirait venus à nous chargés de quelque message d'en haut. De

ceux-là, et à un point exceptionnel, était la petite Yvonne. Cet on ne

sait quoi d'inconsciemment profond de la première enfance persistait

en elle avec l'âge. Elle était vivace, elle était gaie, mais elle

était réfléchie aussi et elle était grave. Elle jouait peu. Avant de

savoir ses lettres, elle aimait demeurer assise aux pieds de sa mère,

sur un carreau, feuilletant un livre à images sérieuses qui

emportaient son imagination en des chevauchées lointaines. Elle avait

une exquise petite manière à elle de se tenir bien sage, les mains

croisées dans son giron, sa jolie tête blonde un peu penchée de côté,

comme pour mieux écouter des chansons qu'elle seule entendait, ses

grands yeux de violette fixés sur des choses qu'elle seule voyait, et

auxquelles souriaient ses lèvres roses, choses de cet au-delà d'où

nous venons et où nous retournerons. Sa curiosité très éveillée, et

s'exerçant de préférence sur des abstractions bien supérieures à la

portée de son intelligence, si avancée fût-elle, s'épanchait en

questions infiniment subtiles, mettant dans un grand embarras ceux qui

avaient charge d'y répondre. Particularité plus rare, une fleur

mystique déjà s'épanouissait au fond de cette petite âme. Déjà ou

encore? Intuition ou souvenir? La première fois que sa mère l'avait

emmenée à la messe, ce n'est point, comme d'autres, un intérêt puéril

qu'elle avait pris aux chants, aux lumières, aux ornements, bientôt

lassé par l'obligation de rester silencieuse et tranquille. Ce n'était

même pas ce vague respect un peu craintif inspiré à l'enfance par la

solennité de l'appareil sacré sous les hautes voûtes sombres et

sonores. Spontanément attentive et recueillie, il semblait que cette

enfant de quatre ans eût pénétré le sens des saints mystères. Si loin

encore de l'âge où on aurait commencé à l'instruire de la religion,

elle en avait la prescience. C'était un petit être singulier et

charmant.

Trop singulier au gré du physiologiste qu'était son grand-oncle,

manière d'aïeul pour elle. A ces propos, à ces reparties, dont

s'émerveillait toute la famille, le docteur Bertereau, soucieux,

hochait sa grosse tête bourrue.

«Ne pousse pas cette petite, disait-il à sa nièce... Retarde-la au

contraire. Pour une fille, rien ne presse. Empêche de travailler ce

cerveau trop actif.

--Mais, mon oncle, protestait Élisabeth, elle n'est pas surmenée, je

vous assure. Avant cinq ans, apprendre à lire a été pour elle un jeu.

--Eh bien! ne lui donne pas de livres, ou à peine.

--Un peu d'histoire sainte pour l'amuser, quelques fables, voilà

toutes ses leçons. Nous ne lui enseignons rien et c'est vrai qu'elle

sait déjà une foule de petites choses. Elle les trouve dans sa tête.

--Précisément, c'est ce que je n'aime pas. Elle est intuitive à

l'excès, elle a l'imagination anormalement ardente. Rien de morbide en

elle, non... seulement disproportion entre l'âge et la mentalité.

Toute robuste qu'elle soit, le contenant déborde le contenu. Il faut

prendre garde à une rupture d'équilibre... Je lui voudrais des

poupées... mieux encore, des petits amis avec qui jouer et se

gourmer... les quatre coins, les barres, la cachette. Et puis, le plus

possible, la vie à la campagne, dans l'herbe, dans le sable, au milieu

des bêtes, mollets égratignés, des bleus...»

Sans doute. Mais comment contraindre une enfant à des jeux qui ne lui

donnent aucune joie? Comment lui imposer des sociétés de son âge, où

elle se déplaît et où elle ne plaît point? Aux petits compagnons avec

qui on essayait de la mettre en familiarité, elle n'avait rien à dire;

pas davantage ne savaient-ils lui parler. Il en était de tout

indiqués: les enfants de Georges Bertereau, car les deux ménages

qu'unissait une double alliance se trouvaient en intimité étroite.

Mais Andrée était une petite fille volontaire, étourdie, taquine, ne

pouvant guère s'accorder avec Yvonne. Beau petit gars vif et dru, dont

le maillot marin découvrait le cou de taureau de son grand-père, Jean

avait voué à sa jolie cousine une de ces passionnettes enfantines qui

présentent en raccourci, avec le charme de la sincérité et de la

naïveté, tous les caractères de la passion. Il était son esclave, sa

chose, en adoration devant elle comme le pèlerin devant la Madone. On

riait de ce jeu au petit mari et à la petite femme--tiens, pourquoi

pas? Mais Jean se tenait pour très offensé de n'être point pris au

sérieux, à dater du jour surtout où il dépouilla les culottes courtes

pour revêtir l'uniforme de l'école Albert-le-Grand... Oui, ce

petit-fils du grand chirurgien athée fut confié à des religieux, de

quoi le vieux docteur prit son parti au nom de la tolérance, laissant

bouillonner d'indignation le jacobin Alcide Biscaras.

Mais l'objet de cette flamme y demeurait insensible. De quatre ans son

aîné, son cousin était pour elle quantité négligeable. Douce et

gentille avec lui comme avec tous, petits et grands, elle trouvait

tout autant d'attrait à la compagnie de son loulou blanc, nommé Pom, à

cause qu'il était de race poméranienne--une idée de Jean précisément,

très fort en géographie et qui avait déjà décidé vouloir être

explorateur. Un jour qu'en manière de plaisanterie son père lui

reprochait tant d'indifférence:

«Mais, papa, répondit-elle, je l'aime bien, Jean... seulement, il ne

comprend pas les choses.

--Quelles choses, ma chérie?»

Les grands yeux pensifs s'ouvrirent plus grands encore, comme pour

regarder dans ce lointain qui l'attirait.

«Les choses qu'on sait quand on est grand.

--Et toi qui es toute petite, tu les comprends donc?»

Un instant elle réfléchit avant de dire:

«Je ne les comprends pas très bien, mais je les vois.»

Fidèle à la consigne de ne point encourager ces propensions vers les

sujets abstraits, il laissa tomber le propos. Mais un instant plus

tard Yvonne reprit:

«Dites, papa, quelqu'un qui saurait tout, tout... tout ce qu'il y a à

savoir... toutes les sciences...

--Celui-là n'est pas né, mon trésor.

--Mais enfin, s'il y avait quelqu'un comme cela... ce n'est pas les

sciences, n'est-ce pas, qu'il saurait, c'est la science?

--Voyez la petite philosophe!... Tu as tout à fait raison, ma

chérie... Mais va donc jouer avec Pom... L'entends-tu qui gratte à la

porte?»

Aux remarques de ce genre, la satisfaction de l'orgueil paternel se

mitigeait d'un souci analogue à celui du grand-oncle. La campagne?

Oui, certainement, ce serait bon de donner à ce cerveau suralimenté

les dérivatifs de la vie animale. Mais, en sus des deux mois de

vacances du Palais, sur lesquels la mère prenait une avance de

quelques semaines et qu'elle prolongeait d'autant, pouvait-on séparer

les enfants de leur père, la femme de son mari? On faisait de son

mieux cependant pour se conformer à ces avis si autorisés. On

s'efforçait de ramener à la puérilité ce sérieux précoce, d'entraver

l'essor de cette spiritualité anormale. Ainsi le système d'éducation

adopté pour Yvonne se trouvait-il être exactement le rebours de celui

qui convenait à son frère dont, tout en ménageant la faiblesse

physique, il fallait stimuler l'intelligence paresseuse. Dans

l'accomplissement de cette double tâche, la tendresse de la mère,

passionnée pour la fille, attendrie pour le garçon, lui était un guide

plus sûr que toute la pédagogie du monde. Et André, qui n'avait pas le

loisir de s'occuper de ses enfants, se louait de posséder à son foyer

les plus solides, les plus hautes vertus domestiques, alliées à tant

de grâce et de douceur. Il était très heureux.

Assez singulièrement cependant les préoccupations du docteur

Bertereau, au sujet de cette enfant, semblaient trouver un écho chez

l'enfant elle-même. Non seulement l'idée de la mort, aussi étrangère à

cet âge qu'elle l'est aux animaux, lui représentait bien celle de la

disparition, mais encore Yvonne possédait une conception de l'au-delà,

guère moins définie que la nôtre, laquelle l'est si peu. A peine sa

petite raison formée, les vêtements de deuil, les convois funèbres

avaient eu un sens à ses yeux. Sa première question ayant reçu

l'habituelle réponse que les morts vont au ciel,--on n'avait pas jugé

devoir lui parler de l'enfer,--assez longtemps elle était demeurée

silencieuse. Puis alors que, croyait-on, elle n'y pensait plus:

«Oh! dit-elle, comme ce doit être beau, le ciel... On doit y être

bien.

--Sans doute, mignonne, avait-on répondu. Mais tout de même, personne

n'est pressé d'y aller voir.

--Pourquoi, ma tante?...»

Oh! ces éternels pourquoi de l'enfance!...

«Pourquoi, puisqu'on y est bien?

--Mais comment sais-tu cela?

--Parce qu'on est auprès du bon Dieu.»

Quand elle se fut éloignée:

«Personne ne lui a jamais rien dit de tel, remarqua Élisabeth. Elle

l'a trouvé d'elle-même.

--C'est très bien, fit son père. Toutefois à six ans, mieux vaut

regarder la vie. Cela lui est mauvais de parler de ces choses-là.»

Mais l'enfant souvent en reparlait. Une jeune fille de l'entourage des

Rogerin vint à mourir. Comme devant Yvonne on s'apitoyait sur la

douleur des parents, la jolie petite voix claire et fraîche, semblant

une goutte de rosée dans du cristal, vint à dire son mot:

«Il ne faut pas qu'ils pleurent... Ils la reverront dans le ciel, et

ils seront ensemble, toujours, toujours.»

La notion de la vie future et la notion de l'éternité... C'était

étrange vraiment. Plus on écartait ces sujets d'elle, plus elle y

revenait.

«Sais-tu bien, Frédéric, que cela me fait peur, déclara Mme Bertereau

à son mari quand on lui eut rapporté ce trait. On dirait, chez cette

petite, comme un avertissement.»

Le docteur haussa les épaules. Les faits d'ordre psychique le

trouvaient incrédule. Tout récemment encore, n'avait-il point, à

l'Académie de médecine, soutenu une polémique vigoureuse contre un

illustre confrère qui s'adonnait à l'étude des phénomènes

télépathiques? Et comme, sans qu'en fût ébranlée sa sécurité

scientifique, il n'avait pas laissé d'être déconcerté par quelques

coups droits de ce brillant jouteur, le souvenir des horions reçus

lui inspirait quelque dépit.

«Voilà que toi aussi, tu as la tête tournée par les extravagances de

ce pauvre Charlys... Cet animal a une telle virtuosité qu'il fait

gober sa marchandise comme muscade par des esprits sérieux. C'est

vraiment pitié de voir un homme de si grande valeur se galvauder de la

sorte.»

En matière scientifique, le docteur Bertereau était l'intolérance

même.

Peu de jours plus tard, rentrant de son hôpital, il trouva un billet

de son fils Georges. Celui-ci l'avisait que, mandé la surveille pour

la petite Yvonne, et ce matin ayant trouvé l'état de l'enfant plus

caractérisé, il voudrait bien avoir son avis, le cas lui paraissant

alarmant. Aussitôt après le déjeuner, les deux Bertereau se trouvèrent

réunis boulevard Saint-Germain. Défaite un peu de cette nuit sur pied,

pendant l'examen attentif et prolongé de la malade, Élisabeth conserva

quelque calme, son angoisse révélée seulement par le regard apeuré qui

s'attachait implorant sur les deux hommes, comme s'il dépendait d'eux

d'aller contre les desseins de Dieu. Quand ce fut fini:

«Oh! mon oncle, demanda-t-elle en lui prenant les mains, c'est très

grave, n'est-ce pas?

--Grave?... Non, pas positivement... Mais c'est assez sérieux. Ne te

frappe pas ainsi, mon enfant... Ces petits êtres sont pris avec une

violence extrême, d'autant plus, justement, qu'ils sont plus forts...

Mais la réaction se produit de même. Tout ce qu'a prescrit Georges est

bien. Ce soir, je reviendrai pour me rendre compte. Allons, fillette,

allons, un peu de fermeté... Tu as l'habitude des malades, que diable!

avec Gabriel... lequel, par parenthèse, je trouve en très bonne voie.

Et cette petite n'a jamais eu un bobo... Tôt ou tard, cela se paye

d'un seul coup. A ce soir... Viens-tu, Georges? Je te mettrai là où tu

as affaire. Non, non, André, ne me reconduisez pas. Restez auprès de

votre femme et dites-lui de ne pas se laisser abattre. On intimide le

mal en n'y croyant point.»

Mais sur l'escalier ils s'arrêtèrent, comme pour se soulager du poids

qui les oppressait. Très ému, le jeune docteur articula ce mot

seulement:

«Méningite?»

D'un signe de tête, le père acquiesça. Et sa grosse voix s'enrouant

subitement, la faisant basse, comme s'il eût craint qu'on l'entendît:

«Elle est perdue, dit-il.

--Oh! les pauvres gens!...»

Le soir, l'état avait empiré, et le nom fatal dut être prononcé, le

nom de cet horrible mal qui guette les enfants trop précoces. André

ayant entraîné Georges dans son cabinet, sous prétexte d'y écrire une

ordonnance, la porte soigneusement refermée, avec cet effort pitoyable

de l'homme pour se montrer supérieur à la faiblesse, il lui demanda:

«La vérité?... Je veux la savoir.

--Mon pauvre ami, mon frère, ayez du courage... Il vous en faudra pour

deux, songez-y.»

Les traits d'André se décomposèrent; un cri rauque sortit de sa

poitrine. Vivement son beau-frère lui mit une main sur la bouche.

«Prenez garde... Élisabeth pourrait vous entendre. Tant qu'il reste

une lueur d'espoir, nous devons la lui laisser.»

Écroulé sur un fauteuil, dans ses bras croisés en travers d'une table,

il avait enfoui sa tête, secouée par les sanglots.

Lorsqu'ils rentrèrent dans la chambre, André prenant soin de tenir son

visage hors du rayon de la lampe, le vieux docteur tapotait l'oreiller

où gisait enflammée, baignée de sueur, la jolie petite tête blonde, au

milieu des cheveux épars, tout humides de l'eau qui avait filtré des

vessies de glace.

«Allons, mignonne, disait-il, il faut bien vite guérir, pour que ton

papa et ta maman n'aient plus de chagrin. Qu'est-ce que cette vilaine

méchante qui s'avise de faire des peurs à ceux qui l'aiment et de

déranger le pauvre vieil oncle? Fi! que c'est laid...»

Mais ces propos puérils glissaient sans le frapper sur un esprit

envolé déjà au pays de lumière. Plus loin que jamais regardaient,

infiniment agrandis, les grands yeux de violette. Comme à regret, ils

se tournèrent cependant vers la grosse tête grise penchée sur elle et

qu'elle aimait. Elle lui sourit. Puis, ainsi que pour lui reprocher de

l'avoir réveillée de son rêve:

«C'est beau là-bas, fit-elle... C'est si beau!...»

Agenouillée au pied du lit, la mère tressaillit à cette voix, qui

semblait venir de là-bas, en effet. Se jetant, éperdue, sur le petit

corps brûlant:

«Que dis-tu donc, mon amour chéri?... Il ne faut pas parler comme

cela...

--Un peu de délire... Donnez-lui de la potion.»

Mais il savait bien que l'enfant ne délirait pas. Quand il s'éloigna

pour partir, Élisabeth le suivit, s'attachant à ses vêtements, les

doigts si convulsifs qu'à travers l'épaisseur du drap il en sentit les

ongles.

«Oh! mon oncle, mon oncle, n'est-ce pas que vous la sauverez?»

Avec le sang-froid du vieux praticien qui a assisté à tant d'agonies,

vu couler tant de larmes:

«Parbleu! répliqua-t-il, nous sommes ici pour cela. Demain matin

j'amènerai Bernal, le spécialiste, qui pourra nous donner un bon avis.

Il a opéré de véritables miracles sur les enfants. Et le tempérament

de celle-ci offre de telles ressources...»

Hélas! la pratique du docteur Bernal fut aussi impuissante que la

science de son illustre confrère, que le dévouement du jeune docteur

Georges, qui soignait sa petite nièce comme il eût soigné sa propre

fille. Pas davantage ne put la vigilance passionnée de la mère, ne

quittant une minute cette chambre où c'était comme sa propre chair qui

agonisait. L'enfant souffrait avec une patience hors nature.

Docilement elle se prêtait à tous les soins. Mais il semblait que ce

fût pour complaire à ceux qui les lui donnaient, car elle avait une

étrange connaissance de son état. Et répétant ce propos qui avait tant

frappé au sujet d'une jeune morte:

«Papa, maman chéris, disait-elle, il ne faut pas pleurer... C'est si

beau là-bas, vous verrez... Vous y viendrez aussi, avec Gabriel... et

on sera tous très heureux.»

Puis, son attention attirée par un jappement plaintif du loulou blanc

qui, inquiet et attentif, constamment se tenait assis auprès du lit,

comme elle n'avait pas sept ans, après tout, elle ajouta:

«Et Pom aussi voudra, parce que c'est un bon chien.»

Le délire cependant finissant par l'égarer, elle en vint à proférer

des paroles sans suite, mais dans lesquelles toujours surnageait cette

idée fixe:

«C'est beau, ce que je vois... Oh! comme c'est beau...»

C'était atrocement déchirant.

Enfin se fit l'apaisement suprême, et doucement, sans secousse, dans

un sourire, la blanche petite âme en sa fleur remonta au pays

merveilleux d'où, à regret, elle était descendue.

_QUATRIÈME PARTIE_

I

L'énergie virile d'André Rogerin n'eût pas suffi peut-être à le

défendre contre l'accablement de cette affreuse douleur, n'eût été

l'obligation qui lui incombait de réagir contre celle, effroyable, où,

les premiers jours, on craignit de voir sombrer la raison d'Élisabeth.

Ces excès de désespoir ne se dépeignent point. La crise aiguë

conjurée, ce fut un affaissement lugubre presque aussi alarmant. Dans

cette enfant adorable, présent de Dieu que Dieu lui avait repris, elle

avait mis tout elle-même; morte l'enfant, il semblait qu'elle-même fût

morte. Il appartenait à son mari de l'arracher par la force et

l'autorité de sa tendresse à cette tombe où elle s'ensevelissait.

Élisabeth l'aimait, elle chérissait son fils. En lui parlant de ses

devoirs envers eux, envers surtout le pauvre petit être chétif et

incomplet, impuissant à se développer hors l'abri doux et chaud de

l'aile maternelle, on réussit à ranimer la flamme vitale, mais combien

faible encore. Assez vite, car elle était plus robuste que ne le

donnait à penser la fragilité de son apparence, elle se reprit à la

routine physique et machinale de l'existence. La revanche des pauvres

est dans cette impossibilité de se nourrir de leurs larmes, où les met

la nécessité de gagner le pain quotidien par un labeur sans répit, par

ce labeur manuel qui endort le chagrin en le berçant de fatigue. Parmi

les riches mêmes, le chef de famille trouve dans ses responsabilités

professionnelles cet anesthésiant de la douleur, ceux du moins, comme

André Rogerin--et c'est la plupart--qui ne sont riches que parce

qu'ils travaillent. Mais leurs femmes, supérieures aux besognes

matérielles, le gouvernement d'un intérieur est insuffisant à leur

donner cet oubli au moment de l'effort, avant-coureur de l'œuvre

apaisante du temps. Et aujourd'hui devait-on tenir pour un bienfait

l'état précaire du premier-né d'Élisabeth, lui imposant des

occupations et des préoccupations qui constituaient l'unique dérivatif

acceptable par sa détresse.

Les premiers jours néanmoins il avait fallu éloigner le petit Gabriel

de la maison en deuil. D'abord nécessité de dérober à sa nervosité

morbide des spectacles déchirants risquant de provoquer ces troubles

convulsifs qui toujours le menaçaient. Puis on était trop absorbé par

les soins à donner à sa mère pour s'occuper de lui. Cécile Bertereau

l'aurait pris chez elle, mais sa petite fille relevait de la rougeole.

La bonne Mme Bertereau ne pouvait s'en charger, appelée, dès le

lendemain des funérailles, à Firminy, auprès de sa fille Hélène sur le

point de subir une opération. Mme Guivarch offrit de recueillir

l'enfant. On accepta de grand cœur. En son désarroi, le père

n'opposa aucune objection, et au surplus n'en était-il point de

valable.

Depuis trois ans Monique était veuve, fixée à Versailles, où elle

vivait dans une retraite austère, vouée aux pratiques pieuses et aux

œuvres charitables, sans autre intérêt humain que son fils, dont

les études s'achevaient chez les Eudistes. Le refroidissement entre

elle et son amie d'enfance, provoqué par un divorce la blessant dans

sa foi, s'était accentué en scission complète après ce second mariage

que n'avait pas béni l'Église. Non qu'aucune parole eût été dite de

part ni d'autre; mais celle-ci se sentait réprouvée de celle-là, et

elle avait eu la fierté de ne point frapper à la porte d'un cœur

qui se fermait. Le silence s'était donc fait entre elles jusqu'au

jour où les rapprocha une circonstance singulière.

Définitivement rebutée par la sévérité de son foyer, la nature joyeuse

et jouisseuse de M. Guivarch avait cédé aux entraînements grossiers de

ce monde d'affaires marseillais où l'immoralité est de règle, tenue

quasiment pour une obligation affermissant le crédit de la maison, à

l'égal d'une loge au Grand-Théâtre et d'un équipage bien tenu. Mais

ses émoluments aux Messageries Maritimes ne lui suffisaient point pour

lutter sur le terrain du plaisir avec les fortunes des savons et des

huiles, de la commission et de l'armement. Afin de subvenir à ses

doubles charges, il s'était lancé dans des spéculations sur les

terrains de la Côte d'Azur. Trop léger à la fois et trop loyal pour

réussir des opérations aussi dangereuses, roulé par un associé, il

s'était vu contraint de lui intenter un procès. La compétence reconnue

de Me Rogerin ne l'avait pas seule guidé dans le choix d'un conseil,

mais aussi le souvenir de cette gracieuse figure souvent rencontrée

chez lui naguère, et à laquelle il avait conservé une affectueuse

sympathie. L'idée était heureuse, car pour l'amour de sa femme,

vivement intéressée à la cause, André avait mis au service de son

client quelque chose de plus que sa conscience professionnelle. Ayant

réussi à faire rendre gorge au brasseur d'affaires véreuses, ainsi

avait été conjuré un désastre dans lequel se fût trouvé englouti tout

l'avoir du ménage. A la profonde gratitude de M. Guivarch pour

l'avocat s'était jointe une vive estime pour l'homme, et un commerce

amical s'était établi entre eux. Cette alerte l'avait assagi. Se

sachant une atteinte au cœur, aggravée par ces émotions, un souci

lui était venu de l'avenir des siens, ce qui semblait prématuré. Il ne

se méprenait pourtant point, car, ayant eu le temps de mettre ordre à

ses affaires, il ne tardait pas à être foudroyé par une embolie. Son

testament instituait André Rogerin subrogé tuteur de son fils, alors

âgé de quinze ans, qui était le filleul de Mme Rogerin. Voilà comment,

sans qu'il lui fût possible de s'en défendre, Monique s'était trouvée

remise en contact avec son amie d'enfance. Elles ne se fréquentaient

point comme naguère. Mais malgré tout ne pouvait s'effacer l'emprise

de l'intimité ancienne. Et n'ignorant pas ce qu'elle devait au mari

d'Élisabeth, Mme Guivarch se jugeait tenue à surmonter son éloignement

pour le péché dans lequel ils vivaient.

Cet éloignement, André le devinait et s'en irritait. Certes il se

croyait bien dégagé de tout scrupule quant aux conditions de son

mariage. Elles avaient été imposées, pensait-il, par des circonstances

adverses, que c'eût été coupable de laisser mettre obstacle à son

bonheur, à celui d'une autre. Sa finesse l'avertissait cependant que

d'avoir l'épiderme aussi sensible au blâme pressenti sur ce point

venait peut-être de ce que, dans son for intérieur, il se blâmait

lui-même. Se blâmait-il? Non: un regret seulement. Regret dont, pour

s'en excuser vis-à-vis de sa raison, il s'affirmait ne l'éprouver qu'à

cause d'Élisabeth. Ainsi en raisonnait cette casuistique qui se glisse

dans les consciences les plus loyales. Son existence, au surplus,

était trop remplie pour qu'il eût loisir de s'attarder à l'analyse de

soi. Lorsque ce doute l'assaillait, il le chassait comme une mouche

importune. Mme Guivarch avait, à ses yeux, le tort de le lui ramener

dans l'esprit, par la réprobation qu'elle dissimulait, mais qu'il ne

se dissimulait point. A la vérité n'entretenait-il avec elle que les

relations strictement nécessaires à l'accomplissement de son office.

Mais Élisabeth parfois allait à Versailles. Et il avait remarqué chez

elle, à la suite de ces visites, une recrudescence de cette mélancolie

dont il eût préféré que la source lui demeurât mystérieuse.

«Qu'as-tu à faire, lui disait-il, avec cette béguine revêche? Si l'on

n'avait des raisons de penser que la dévotion ainsi comprise est

insupportable à Dieu autant qu'aux hommes, ce serait à vous inspirer

pour la religion la vertueuse horreur du farouche Alcide Biscaras.

--Elle est malheureuse, mon amie. En dépit des si graves torts de son

mari envers elle, Monique l'aimait...

--Hum! cela ne m'est pas démontré... Ou du moins l'aimait-elle si mal

que mieux eût valu pour lui, pour elle pareillement, moins d'amour et

plus de bonne grâce.

--Je te l'accorde. Cela pourtant excuse-t-il M. Guivarch?

--Ma chère enfant, sur cent mauvais maris il n'y en a qu'un ou deux

peut-être de qui on ne puisse dire que c'est la faute de sa femme...

Et la réciproque est non moins vraie. Cela n'excuse pas les torts, si

tu veux, mais cela les explique. Dans le cas de ton amie, je conviens

que son époux s'était dérangé plus que de raison. Mais aussi c'est

qu'elle y avait mis vraiment trop du sien. Cette femme qui est de peu

ton aînée et qui n'a plus d'âge, qui a été jolie, me dis-tu, et qui

est un épouvantail à moineaux...

--Oh! André...

--Soit! de beaux yeux encore... ces grands yeux noirs qui survivent à

la décrépitude des brunes. Mais qu'est-ce que cela et que toute beauté

d'ailleurs, avec un tel abandon de soi? Tout à l'heure, je prononçais

à son sujet le beau nom d'amour... Il hurle avec elle comme le violet

avec le bleu. De ce que ce brigand-là se fait souvent le complice du

diable, Dieu pourtant ne commande pas aux femmes d'en sevrer leur

mari.

--Au contraire, dit étourdiment Élisabeth, puisqu'il leur commande

d'être fidèles comme Sara, sages comme Rebecca, aimables comme

Rachel...»

Une légère rougeur lui monta au front et, brusquement, elle s'arrêta.

Ces paroles qui lui étaient revenues à l'esprit, pourquoi fallait-il

qu'elles eussent consacré son triste mariage avec Edmond Lambertier,

alors que cette union d'aujourd'hui, toute de douceur et de tendresse,

de secs et froids articles de code en avaient constitué la seule

formule? Fidèle comme Sara, elle, la femme d'un autre quand celui-là

était vivant... Vivement, elle reprit:

«L'erreur de la pauvre Monique est de s'être mariée... Elle n'était

pas faite pour le siècle.

--Mais il y a des religieuses amènes. Tiens, pendant mon volontariat,

j'ai passé un mois à l'hôtel-Dieu de Caen, tenu par les Augustines. La

sœur supérieure des salles militaires était une femme absolument

charmante au sens mondain du mot. Je suis bien certain qu'elle fait

une meilleure religieuse que n'aurait été Mme Guivarch.»

Bien que jamais André ne parlât avec irrévérence des choses saintes,

c'étaient sujets que toujours avec lui évitait Élisabeth. A quoi bon,

puisqu'elle avait perdu le droit d'essayer de le ramener à la foi?

«Enfin, poursuivit-elle, Monique a aimé à sa façon. Et d'avoir

tellement souffert par son mari, elle ne l'en pleure pas moins.

--Oui, elle est de ces femmes qui chercheraient prétexte à

s'endeuiller si elles n'en avaient motifs. Elle a manqué sa vocation:

elle aurait dû être une de ces pleureuses de votre pays de Bretagne,

qui font profession d'ensevelir les morts. Quand je la vois, c'est

plus fort que moi, je cherche le corps.»

Mais Élisabeth lui mettant la main sur la bouche:

«Tais-toi, André, tais-toi... Il ne faut pas plaisanter avec cela.»

Il sourit à sa femme, lui baisa la main, puis on parla de n'importe

quoi.

Louis Guivarch était un grand garçon bien découplé, très vivant, un

peu léger de caractère, tenant beaucoup du tempérament paternel. Assez

travailleur, intelligent, très doué pour les mathématiques, dès que

s'était révélé chez lui cette aptitude spéciale, qui s'accordait avec

des goûts militaires, l'École Polytechnique avait été son objectif. Ce

fut un profond étonnement lorsque, muni de son baccalauréat ès

sciences, aussitôt ses dix-huit ans révolus, il s'engagea dans

l'artillerie coloniale. Sa mère en fut chagrine, d'abord dans

l'intérêt de son avenir, qui eût été plus brillant s'il fût entré dans

l'armée par la grande porte, aussi parce qu'elle s'alarmait de cette

émancipation précoce. En ce moment à Morlaix, où elle réglait quelques

affaires, ayant écrit au subrogé tuteur du jeune homme pour lui

annoncer la nouvelle, elle reçut de lui cette réponse:

«Comme vous je déplore ce coup de tête, et si j'avais été consulté,

j'aurais fait de mon mieux pour mettre du plomb dans cette folle

cervelle. Folle?... Pas si sûr. Votre fils est un Breton pur sang.

Sous des apparences un peu en l'air, il tient sans doute de sa race,

de la vôtre,--vous la connaissez bien,--cette fermeté de propos qui,

ne se gaspillant pas en paroles vaines, sait patiemment attendre son

heure. J'en vois la marque dans sa dissimulation d'un dessein contre

lequel vous auriez lutté de toute la force de votre autorité morale.

Ainsi a-t-il laissé venir le jour où la loi l'autorisait, pour cet

objet spécial, à disposer de soi par anticipation sur sa majorité.

Alors, Sixte-Quint en herbe, il a jeté ses béquilles, vous mettant en

présence du fait accompli. Je conçois certes que vous en ressentiez du

déplaisir. Me permettrez-vous cependant de vous présenter son excuse,

laquelle je crois connaître aussi bien que s'il me l'avait dite? La

charge dont son père m'a fait l'honneur de m'investir ne comportant

aucune ingérence dans son éducation, jamais je n'ai pris la liberté de

vous adresser à ce sujet la moindre remarque. Mais je n'en pensais pas

moins et, je vous l'avoue respectueusement, parfois je me donnais

licence d'en désapprouver l'esprit. Les jeunes gens, madame, sont des

jeunes gens. A leur tenir la bride trop haute, on risque de leur faire

prendre le mors aux dents. Celui-là en particulier devait supporter

impatiemment le joug d'une vie familiale que vous lui faisiez bien

sévère. Pour s'affranchir trois ans avant l'âge légal, un moyen

s'offrait à lui: il en a usé. Et peut-être n'est-ce que demi-mal. Qui

sait si cette folie ne l'aura pas préservé de bien des sottises? Par

le rang, il parviendra à l'épaulette; ce sera plus dur et il ira moins

loin peut-être. D'autre part, le voici sous une bonne discipline pour

le garder de graves écarts que je n'étais pas sans appréhender, par

l'effet d'une loi de réaction contre laquelle rien ne prévaut dans le

domaine moral, non plus que dans le domaine physique. De ce côté du

moins aurez-vous donc satisfaction, et cela est raisonnable,

aujourd'hui, de la part des mères, de ne pas trop attendre des

garçons.»

Le jeune soldat incorporé à Rochefort en attendant son embarquement

pour quelque pays d'outre-mer, seule désormais, Mme Guivarch devait se

jeter plus complètement encore dans les bras de la religion. Toutefois

n'était-elle point une mystique pure. Quelque chose d'ardent était en

elle qui en eût fait une militante de la vie monastique.

L'exercice de la charité agréait moins à son tempérament que les

œuvres d'apostolat. En visitant les pauvres, elle s'enquérait

de l'état de leur âme plus que des besoins de leur corps.

L'évangélisation des humbles toutefois ne lui inspirait qu'un intérêt

relatif. Elle ne se payait pas d'illusion et savait qu'en ces champs

ingrats l'ivraie le plus souvent repousse aussitôt arrachée. Faire

revenir de ses égarements une âme éclairée lui semblait devoir être

plus utile à la fois et plus agréable au Seigneur. En la rapprochant

d'Élisabeth par une circonstance aussi imprévue, Dieu sans doute lui

marquait sa voie. La piété de Monique n'était pas exempte de quelque

orgueil, qui s'exaltait à la pensée de ce triomphe. Là était le secret

de son apparente tolérance pour le péché de son amie, unique moyen de

reprendre l'ascendant d'autrefois. Et quoique son zèle n'eût pas

encore exercé d'action directe sur cet esprit sans endurcissement,

quelque chose déjà se dégageait de son seul contact, qui y jetait ce

trouble si bien deviné par André, les jours suivant les visites de sa

femme à Versailles.

Le désastre où venait de chavirer le bonheur d'Élisabeth était-il

l'occasion attendue par Monique? Sans doute ne se formula-t-elle point

cette pensée cruelle. Très sincèrement, car elle l'aimait, elle lui

apporta le tribut de ses larmes, en même temps que l'assistance

matérielle dont avait si grand besoin la malheureuse mère. Outre qu'un

homme, le plus tendre, le plus délicat, n'est guère apte à remplir

auprès de la femme la plus chérie certains offices de sœur de

charité, André se trouvait très pris par les nécessités concrètes de

l'existence. De nature retirée, vivant beaucoup chez elle, Élisabeth

n'avait pas d'autres amies intimes. Sa famille ne lui offrait guère de

ressources. La tante Bertereau prenait de l'âge et avait assez à faire

de soigner son grand homme vieillissant. Hélène Percheron, n'eût-elle

pas été éloignée de Paris, ne s'était jamais occupée de personne que

d'elle-même. La pauvre Jeanne Vuillaume, d'ailleurs effondrée dans ses

propres chagrins, était trop apathique, trop maladroite pour se rendre

d'aucune utilité. Pas davantage Élisabeth n'avait-elle à attendre de

sa belle-sœur Cécile, gentil oiseau jaseur, au bon petit naturel

affectueux, mais absorbée par un mari qu'elle adorait, par des enfants

dont elle se parait, par des goûts mondains que partageait Georges.

Ainsi la triste amie d'enfance se trouvait-elle seule indiquée pour la

place à prendre dans cette vie dévastée par la douleur. Monique n'y

faillit point. Pendant ces premiers jours de lutte terrible entre la

raison d'Élisabeth et son désespoir, avec une intelligente sollicitude

elle la remplaça auprès du petit Gabriel. Le moment venu de remettre

l'enfant aux bras de sa mère, afin de provoquer une salutaire

réaction, elle continua ses soins à tous deux, discrètement, sans

s'imposer en tiers dans le ménage. Lorsqu'elle ne se jugea plus

nécessaire, elle s'effaça.

Le plus farouche désespoir cependant ne saurait s'accommoder d'une

solitude absolue. Précisément à cause qu'était insupportable à

Élisabeth toute rumeur de dissipation, que lui était amer le commerce

avec les heureux, sur ses crêpes les crêpes de Monique exerçaient une

attraction. La distraction lui était recommandée--les médecins ont de

ces ironies... Le petit voyage de Versailles lui en créait une. Aussi

y trouvait-elle occasion de prendre l'air, de faire de l'exercice, ce

qui lui était également prescrit. Entre le déjeuner d'onze heures,

après lequel André se rendait au Palais, et le dîner qui de nouveau

réunissait les époux, longues étaient les journées pour la tristesse

d'Élisabeth. Souvent elle allait les passer dans le petit pavillon de

cette rue de Mademoiselle, au nom évocateur d'un passé royal, où

l'herbe pousse entre les pavés. Demeure retirée, silencieuse, au seuil

de laquelle venaient expirer les bruits du monde, quasiment aussi

monastique que le couvent mitoyen des Capucins, dont les grêles

sonneries de cloche y marquaient la fuite des heures. Les études de

Gabriel ne l'occupaient que le matin, son professeur spécialiste pour

les enfants en retard venant le faire travailler à domicile. Elle

l'emmenait. Il se plaisait mieux à jardiner dans le petit parterre

qu'à s'aérer au Luxembourg, et cela lui était plus sain. Ou bien on

faisait quelque promenade à pied ou en voiture dans le parc. Les deux

amies parlaient du pays de leur race; elles évoquaient ces souvenirs

si vivaces de la première jeunesse. L'entretien parfois tombait sur

quelque matière pieuse. Monique exaltait la puissance de la religion

pour panser les plaies saignantes en les rapportant à celles du

Sauveur.

La pitoyable mère, alors, remuée dans ses fibres chrétiennes,

s'essayait à cette résignation que Dieu donne en récompense aux

cœurs animés de la foi profonde. Mais quand c'est la splendeur des

sacrements qu'on lui vantait, leur efficacité consolatrice, un nuage

lui montait au front, sa tête se courbait, elle demeurait sombre,

accablée dans le sentiment de l'indignité qui la tenait éloignée de la

sainte table. Et une honte la prenait de la légèreté avec quoi, depuis

dix ans, elle acceptait de vivre hors la loi de l'Église, se tenant

pour quitte envers sa conscience catholique par l'assistance régulière

aux offices d'obligation.

Ces jours-là, elle revenait auprès de son mari plus lourde de

tristesse. Ce qui la consumait, ce n'était plus seulement cet

arrachement de la chair de sa chair. C'était la mémoire ravivée d'une

parole entendue aux premiers jours de son deuil. Dans un paroxysme de

désespoir, il lui était arrivé de s'écrier:

«Ah! Dieu n'est pas bon...»

Épouvantée de ce blasphème, Monique, pour l'en reprendre, avait manqué

de douceur.

«Dieu ne permet pas qu'on lui préfère ses créatures. C'est de cela

qu'il m'a châtiée, moi aussi.»

C'était son scrupule qu'en se dérobant à sa vocation d'épouse du

Christ elle l'avait offensé. Elle professait cette piété sombre faite

de plus de terreur que d'amour. Penchant de son âme austère, influence

lointaine aussi de certain confesseur dont la stricte doctrine pesait

sur elle, malgré les efforts de ses directeurs ultérieurs pour en

effacer l'empreinte. La douce Élisabeth, toujours, avait été rebelle à

pareille conception de l'idée divine. Cette fois tout son être

s'était révolté.

«Dieu me punirait pour avoir trop aimé ma petite fille?... C'est ce

que je dis alors: il serait méchant... Mais non, avait-elle repris,

effrayée à son tour, non, non, ce n'est pas vrai. S'il me punit, c'est

d'autre chose, peut-être... de cela, non...»

Monique n'avait répondu que par un geste évasif et n'y était pas

revenue. Mais le trait avait pénétré profondément. C'était une de ces

blessures qui d'abord ne produisent qu'un choc douloureux et rapide,

pour ensuite, lentement, déterminer une plaie qui s'ouvre, s'étend,

gagne et ronge l'os avec la chair. Sur cette plaie, au lieu d'un

baume, c'est un corrosif qu'y versait l'esprit assombri d'Élisabeth,

et ce corrosif, c'est à Versailles qu'elle le puisait.

De cela, bien qu'il ne sût pas tout, André avait le soupçon. Pour

combattre cette hantise, il était armé par sa tendresse, par

l'autorité de sa fermeté douce, par l'affectueuse confiance qu'il

inspirait à sa femme. Il la sentait pourtant lui échapper un peu. Leur

intimité morale subissait quelque atteinte--moins que cela,

pensait-il: légère discordance seulement, passager défaut d'équilibre

résultant du bouleversement de leur foyer. Certes, son cœur

paternel saignait cruellement. L'obligation cependant de faire face à

la vie l'allégeait de ce poids mort qu'est l'abandon de soi.

Passé les premiers mois, lorsqu'il se fut ressaisi, cette douleur dont

il devait, dont il savait s'abstraire, ne vibrait plus à l'unisson de

la douleur maternelle, toujours présente. Dans son existence très

extérieure, tout concourait à l'en distraire; tout y ramenait dans

celle, essentiellement domestique, d'Élisabeth. C'était quelque jouet

retrouvé, le dernier livre feuilleté par l'enfant, ces chères petites

choses qu'elle avait portées, qu'elle avait touchées, qui conservaient

un peu de sa forme, de son empreinte, de son parfum. C'était un mot de

Gabriel au sujet de la petite sœur. C'était le loulou blanc, dont

d'abord on avait voulu se défaire, chacune de ses gambades, de ses

caresses évoquant amèrement l'image de celle dont il avait été le

compagnon favori; finalement, on s'était décidé à le garder, à cause

que, dans ses longs poils soyeux, avaient erré jusqu'à la dernière

heure les doigts fiévreux, glacés aujourd'hui. Cela au désespoir de

Jean Bertereau, qui avait réclamé Pom comme souvenir de sa cousine

chérie et à qui on n'en avait pas tenu la promesse. Puérils et

touchants rappels de douleur, vivement ressentis par la sensibilité

féminine et qu'épargnait au chef de famille la plus grande largeur de

ses horizons. Élisabeth n'en faisait point à son mari le reproche.

Elle était raisonnable: elle ne tenait pas pour mauvais qu'il cherchât

dans des commerces étrangers, dans des distractions sérieuses, une

détente indispensable pour maintenir la liberté de l'esprit,

l'élasticité du cerveau. Mais il ne devait pas la blâmer non plus si

elle s'écartait de lui parfois afin de pleurer.

Pour elle-même comme pour lui, il aurait voulu la voir réagir. Cette

action lénitive du temps qui, sans frustrer les morts de ce qu'on leur

doit, finit par restituer leur part aux vivants, elle était bien lente

à faire son œuvre. Non sans raison, c'est à la fréquentation de Mme

Guivarch qu'André attribuait le retard de cette évolution nécessaire.

Doucement, prudemment, il essayait d'éloigner sa femme d'une

atmosphère si peu propre à lui rendre la force et le goût de vivre. Un

jour il avait à dessein mis ce sujet sur le tapis en présence de son

beau-frère, afin de solliciter l'avis professionnel du jeune docteur

quant à l'action non seulement moralement, mais physiquement

déprimante d'une ambiance morose. Georges s'était prononcé dans son

sens. Puis, comme souvent les gens de naturel joyeux, étant volontiers

étourdi en ses propos, il avait ajouté:

«Je me demande d'ailleurs comment ton amie te peut porter une si belle

tendresse, car enfin, soit dit sans t'offenser, tu es pour elle une

pierre de scandale.»

Avec une âpreté dont elle n'était pas coutumière, sa cousine avait

répondu:

«Monique pratique la charité... Elle prie pour les pécheurs.

--Elle est bien bonne. C'est seulement dommage qu'elle ne s'en soit

point avisée plus tôt. Si Dieu l'écoute--et il doit bien cela à qui le

sert d'un zèle si ardent--elle t'aurait épargné ton grand chagrin.»

Devenue toute pâle:

«Tais-toi, tais-toi, s'était écriée Élisabeth... Ne parle pas de

cela... tais-toi.»

André s'étonna. D'habitude, loin d'écarter le souvenir de la chère

petite morte, elle le recherchait. C'est lui au contraire qui

s'étudiait à l'en détourner. Et au lieu que les paupières de la mère

se fussent mouillées, que sa voix se fût faite tendre, c'est d'un

accent presque dur qu'elle avait imposé silence à Georges, avec de la

colère quasiment dans les yeux, une altération profonde du visage.

Cela donna fort à penser à son mari. Il ne savait pas quel écho ces

paroles imprudentes avaient réveillé dans cette conscience troublée.

Après le divorce · 第 16 / 23 题