II

Malgré la bonhomie, fine sous ses rudesses, du grand chirurgien,

malgré la souriante placidité de Mme Bertereau et le gentil caquet de

leur gracieuse belle-fille, cela sentait la poudre, en effet, au dîner

de famille. Et André Rogerin ne se trompait pas en pensant que les

fusils chargés finissent toujours par partir tout seuls, car ce fut

une voie bien inattendue qui amena l'éclat. M. Biscaras se piquait de

quelque compétence en esthétique et il possédait une bonne petite

collection de peinture moderne. Au cours de la soirée, on l'entendit

qui disait dans un groupe:

«Avec la sécheresse de son modelé, sa couleur plombée, la pauvreté de

son dessin, Bastien-Lepage était un assez méchant peintre. Mais

c'était un artiste, car il savait dégager la subjectivité de son

sujet. Ainsi sa Jeanne d'Arc, qui fut tant discutée à l'époque... Si

le personnage a vraiment été une visionnaire, elle était hystérique.

C'est donc à juste raison que, la représentant qui «entend ses voix»

sous les pommiers d'un verger, il avait choisi un modèle que l'on

croirait emprunté à la Salpêtrière.»

Le commandant Briffault n'était pas à la conversation. Mais ces mots

parvinrent jusqu'à lui. Aussitôt se rassembla-t-il dans cette attitude

combative qui évoque l'image du chevalier dressant sa lance et se

haussant sur les étriers. Ce ne fut pas lui cependant qui répliqua.

«Pas si juste que vous croyez. L'hystérie est un état morbide qui

atteint l'individu dans ses forces vives, le rendant impropre aux

œuvres d'énergie. Or Jeanne était une femme qui faisait besogne

d'homme, et des plus rudes.

--Georges parle en médecin, ajouta André, moi en avocat. Lisez les

procès-verbaux de Rouen. Cette dignité, cette fermeté dans sa défense

sont-elles le fait d'une déséquilibrée?»

Mme Biscaras n'aimait pas l'ironiste qui, fort irrévérencieusement, se

divertissait volontiers à la mettre en contradiction avec elle-même.

Mais elle détestait cordialement Maurice Briffault, tant à titre de

militaire que de réactionnaire. Aussi ne laissa-t-elle point échapper

l'occasion de mettre aux prises les deux cousins, persuadée que la

supériorité intellectuelle du normalien aurait aisément le dessus.

«Nous avons ici, suggéra-t-elle, un historien qui a élucidé le

problème et, mieux que nous tous, en possède les données.»

Nonchalant à son ordinaire, car l'absence de passion dans la

discussion était chez lui un parti pris déconcertant, mis en cause,

Marcel s'exécuta:

«A considérer la spécialité dans laquelle a œuvré celle qu'on

appelle la Pucelle d'Orléans, ainsi que l'ambiance soldatesque où elle

se trouvait tellement à l'aise, il semble logique, en effet, de voir

en elle plutôt une luronne...

--Pourquoi, pendant que tu y es, ne dis-tu pas une fille à soldats?

intervint brusquement son cousin, le sang aux joues.

--Parce que c'est un gros vilain mot, et qu'il y a des dames. Pour

parler tout à fait noblement, j'emploierai celui de virago...»

Afin d'éviter une nouvelle explosion imminente, André de nouveau s'en

mêla.

«Un lettré ne saurait le prendre que dans la pureté de son acception

latine «vierge forte», et cela n'est point fait pour offenser une

héroïne. C'est seulement le sens altéré passé dans la langue courante

qui présente un caractère injurieux.»

Marcel esquissa ce geste vague qui se peut interpréter en

acquiescement. Et, attentif aux spirales blondes de sa cigarette, sans

y prendre part, il écouta, indifférent, sinon dédaigneux, l'entretien

assez banal qui se généralisa sur les émules historiques de la bonne

Lorraine. Le docteur Bertereau aussi s'en désintéressait, légèrement

assoupi. Le chêne commençait à fléchir et la digestion du soir,

maintenant, quelques instants l'appesantissait.

«Ma mère, dit André Rogerin, portait le prénom peu commun de Philis,

dont l'origine vaut d'être relatée. Sa famille avait trois cents ans

de bourgeoisie, dans ce district du Dauphiné, confinant à la Provence,

qui fait encore usage de son ancienne désignation: les Baronies. Et ce

nom d'allure pastorale y était héréditaire, en mémoire d'une aïeule,

fille de Jean Duranton, notaire royal et consul de la ville de Nyons,

présentée au baptême par une Jeanne d'Arc locale dont vous avez

connaissance, Marcel, vous qui devez tout savoir.

--Philis de la Charce?

--Philis de la Tour du Pin de la Charce, cette fille de qualité qui,

lors de l'invasion du pays par le prince Eugène, en l'an... A moi,

l'historien!

--Ce que les historiens savent le moins, ce sont les dates. Voyez

Larousse.

--Enfin, le grand siècle finissant, ladite demoiselle, vu que tous les

gentilshommes de la région étaient aux armées, souleva les paysans,

les équipa et organisa dans la montagne une guerre de guérillas,

qu'elle commanda en personne, avec autant de capacité que

d'intrépidité, car les Impériaux durent battre en retraite.

--Une femme! se récria Jeanne Vuillaume, écarquillant ses bons gros

yeux ovins, toujours étonnés et humides... Une jeune fille!...

--A cette époque, corrigea André en souriant, on disait: fille... Et

d'autant plus justement en l'espèce que celle-ci allait alors sur ses

quarante-cinq ans.

--Ce qu'on est ignorant! s'exclama Maurice Briffault... Pardon: je

parle pour moi. Pourquoi ne nous apprend-on point cela à Saint-Cyr?

--Ce n'est pas oublié dans votre nouvelle garnison, commandant, car

Gap et Embrun eurent fort à souffrir des gens du duc de Savoie.

--Bon! je me documenterai pour conter cela à mes chasseurs.

--Mlle de la Charce eut son heure de gloire. Le roi la manda à

Versailles afin de la complimenter et lui octroya une pension

militaire de deux mille livres, ordonnant en outre que son épée et

ses pistolets fussent déposés au trésor de la basilique Saint-Denis.

--C'était, remarqua Marcel, faire acte de bonne politique. La famille

de la Tour du Pin ayant récemment abjuré la Réforme, en l'honorant il

encourageait les conversions dans ce nid de huguenots, illustré par le

baron des Adrets. De fait, ce capitaine en jupons espadonnait d'une

main et cathéchisait de l'autre, déployant autour d'elle un zèle de

néophyte.

--Cela m'est égal, dit le commandant. Qu'ils soient ou non de la vache

à Colas, les braves gens sont les braves gens, et quand c'est une

brave femme, c'est encore mieux.

--Tu veux dire une femme brave?

--Je veux dire ce que je dis, monsieur le pion... On sait tout de même

sa grammaire, quoique traîneur de sabre, mais j'ai observé... en ayant

connu plus que toi... que les braves sont presque toujours de braves

gens.»

Acide, Mme Biscaras fit cette observation:

«Il est d'autres courages que celui du soldat.

--D'accord, madame. Aussi les tiens-je tous en égale estime. Mais pour

l'instant nous sommes sur le terrain militaire. Et je demanderai à

Marcel, qui ne fait pas grand état du patriotisme, si même il n'en nie

absolument le mérite, ce qu'il pense du sentiment qui peut pousser une

femme à accomplir des actions pour lesquelles ni physiquement ni

moralement elle n'est préparée.

--Je pense que la guerre est un sport comme un autre. Cette amazone,

de qui André a l'honneur de descendre approximativement, avait du goût

sans doute pour arquebuser reîtres et lansquenets, comme pour courre

le cerf. Elle a profité de l'occasion.

--Alors tu considères que nous autres soldats nous faisons notre

métier par vocation sanguinaire?»

Selon son procédé habituel, se donnant l'apparence de désarmer

l'humeur de son interlocuteur, quoique en réalité l'exaspérant,

toujours imperturbable, le normalien riposta:

«Il n'est pas question d'un chef de bataillon d'infanterie breveté,

mais d'une noble dame qui guerroyait en amateur. Puisque ce genre

d'illustration t'intéresse, je puis te mentionner encore certaine

Catherine Sforza qui, en l'absence de son époux tenant la campagne,

avait revêtu le harnois pour défendre je ne sais plus quelle place. Et

comme les assiégeants, s'étant emparés de ses enfants, lui faisaient

sommation de capituler si elle ne voulait qu'ils fussent mis à mort,

cette Bradamante répondit: «A votre guise. J'en ferai d'autres.»

--Quelle horreur!» s'écria la petite Mme Georges...

Froidement, parce qu'il était très excité, le commandant répliqua:

«Pourquoi donc? Il faut, ma chère cousine, faire la part de la dureté

du temps. Cette atrocité sublime vous révolte. Mais tout se tient.

Aujourd'hui, elle n'aurait plus de raison d'être, parce que le droit

des gens défend qu'on vous prenne en otages Jean et Andrée.

Rappelez-vous cependant ces paroles admirables du maréchal Fabert,

inscrites sur le piédestal de sa statue à Metz: «Si pour défendre la

place que le Roi m'a confiée il me fallait mettre à la brèche ma

personne, ma famille et tout mon bien, je n'hésiterais pas une minute

à le faire.» Les Allemands, qui ont respecté le monument du grand

capitaine, en peuvent, chaque fois qu'ils traversent l'Esplanade,

tirer une moralité pour nous bien amère: c'est que si Bazaine avait

médité ces paroles, les casques à pointe, aujourd'hui, ne seraient pas

les maîtres de la cité jusqu'alors inviolée.

--Bravo! Maurice,» s'exclama Georges, tandis qu'André Rogerin

approuvait du geste, la bonne Mme Bertereau levant les yeux au ciel

comme pour le prendre à témoin de la malignité humaine et des horreurs

de la guerre.

Mme Biscaras se disposait à émettre quelque aphorisme en situation.

Marcel la prévint en disant à son cousin, de ce ton pince sans rire

dont on ne savait jamais si on devait se formaliser:

«Tu raisonnes, mon cher, selon la saine méthode de critique

historique: mesurer les actes à l'étiage moral de leur époque. Quant à

moi, je trouve de la ligne au geste de la Sforza. Il surpasse en

élégance celui des femmes cimbres, ne craignant pas d'occire de leurs

mains époux et fils qui fuyaient la mêlée... sans parler de ce

théâtral «Reviens dessus ou dessous» des mères lacédémoniennes, lequel

me fait fort l'effet d'être un mot d'auteur. De ces faits toutefois la

logique m'impose de déduire que la barbarie est le bouillon de culture

des vertus militaires.

--Soit! je préfère la barbarie engendrant l'héroïsme, à la

civilisation si elle doit faire des lâches.»

Un léger froid tomba sur ce mot dans lequel avait passé un souffle

provocateur.

«Voyons, dit Mme Bertereau à son neveu, n'es-tu pas un peu excessif

dans tes appréciations? Car enfin...»

Bien que l'excellente femme fût loin d'être sotte, ayant à la vérité

plus de sens commun que d'esprit, rarement elle parvenait à se faire

entendre. Dans cette famille où, hors quand parlait le grand homme,

dès l'enfance chacun disait son mot sur tout en se coupant la parole,

avec une inlassable patience elle commençait des phrases qu'avec une

souriante résignation elle devait abandonner avant de les avoir

finies. Cette fois, ce fut Mme Biscaras qui l'interrompit. Elle avait

un propos désobligeant à placer.

«Inutile, chère amie, de discuter sur ces sujets avec des militaires

dont la mentalité est tellement spéciale... Ils ne rêvent que plaies

et bosses...

--Pardon, madame, rectifia Maurice Briffault: nous sommes armés pour

riposter par des plaies à ceux qui seraient tentés de faire des bosses

aux pays... ou des trous au drapeau. D'ailleurs, ajouta-t-il, le sabre

n'est pas seul à avoir un tranchant.

--_Plures occidit lingua quam gladium..._»

Cette remarque d'André Rogerin était adressée au docteur Georges,

entre haut et bas. Mais l'ex-institutrice avait l'ouïe fine et elle

entendait quelque peu de latin. Se tournant vers Marcel, comme étant

le seul en état de la comprendre:

«Ce qui m'a particulièrement intéressée dans votre étude, c'est le

commentaire si ingénieux que vous donnez de cet appareil mystique dont

Jeanne d'Arc a enveloppé son aventure.»

Le commandant eut un sursaut.

«Son aventure!... Avoir relevé le courage de la patrie vaincue, avoir

victorieusement combattu l'envahisseur, avoir rendu au roi de Bourges

le royaume de France, et avoir payé cette œuvre de sa vie, vous

appelez cela, madame, une aventure?

--Je veux parler du point de départ. Il s'agissait de frapper les

imaginations, afin d'attirer l'attention sur elle. Ce n'était pas une

petite entreprise à machiner. Rien ne pouvait la mieux servir que

cette intervention du surnaturel, si puissant alors.

--Hum! objecta Georges, cela conduisait plutôt au bûcher. Et tel, si

je ne m'abuse, fut le dénouement.

--Cela a mal fini, mais avait bien commencé. Ainsi s'est-elle attaché

des champions, a-t-elle été conduite du fond du pays de Bar jusqu'à la

cour de Chinon, s'est-elle imposée, s'est-elle créé une atmosphère...

--Sa petite réclame, quoi!» fit ironiquement André.

Mais Maurice Briffault n'était pas en humeur de sourire.

«Ainsi, madame, si je vous comprends bien, elle aurait usé de

simulation, d'imposture?... Une aventurière enfin, pour demeurer dans

votre interprétation si moderne de la bataille de Patay et du siège

d'Orléans?

--Adressez-vous à votre cousin. Il a fait de la question un exposé

lumineux.

--Je te l'avais bien dit, glissa son mari à l'oreille d'Élisabeth...

Cette pacifique personne en est venue à ses fins de faire battre les

montagnes ensemble.»

Avec beaucoup de calme, le commandant riposta:

«Je n'ai pas voulu lire la _Revue Verte_, car, d'après ce que j'en

sais, si j'en avais su davantage je n'aurais pu me trouver ici ce

soir. Mais puisque vous avez jugé à propos, madame, de m'instruire

plus avant, je déclare qu'attribuer de bas calculs, de méprisables

intrigues, pire encore peut-être, à la glorieuse vierge objet d'une

vénération universelle, sans en excepter le peuple qu'elle a vaincu et

qui l'a fait périr d'une mort inique, je déclare que c'est une

mauvaise action, une action lâche.»

Prononcé pour la seconde fois, et avec une application plus directe,

le mot jeta dans l'air quelque malaise. Seul celui qu'il visait n'en

parut pas atteint.

«Allons, Maurice, dit-il gouailleur, vas-tu imiter ce Castillan qui,

entendant un mauvais plaisant risquer sur la Vierge une facétie que je

ne mentionnerai point crainte d'affliger Élisabeth et ma chère

belle-sœur Cécile, lui jeta son gant au visage avec ces mots: «Je

crois, monsieur, que vous venez d'insulter une femme?»

--Je ne te jetterai rien du tout au visage, d'abord parce que tu es

le fils de ma tante... et aussi parce que ce serait sans conséquence,

le mépris des injures étant la caractéristique par excellence de ce

que Mme Biscaras appellerait votre mentalité spéciale à vous autres,

messieurs les intellectuels.»

Une légère flamme cependant traversa les yeux pâles de Marcel,

aussitôt éteinte dans une expression dédaigneuse mitigée

d'insouciance, qu'accentua un haussement d'épaules.

«Allons, allons, mes enfants, intervint doucement Mme Bertereau,

laissez ces sujets irritants. Sachant que vous ne pouvez vous

accorder, ne vaudrait-il pas mieux...

--Eh quoi! maman?... Nous causons.»

La moustache hérissée de Maurice Briffault, son teint échauffé, son

regard qui flambait, n'étaient pas positivement dans le ton d'un

paisible colloque.

A son tour, M. Biscaras entra dans le débat.

«Demeurant sur le terrain purement historique et abandonnant toute

discussion quant à la personne de Jeanne d'Arc, puisque le commandant

s'en tient pour désobligé, il n'est pas démontré que ce n'eût été pour

la France un bonheur d'appartenir aux Anglais.»

Avant que l'indignation soulevée chez Maurice par cette hypothèse lui

eût permis d'en trouver l'expression, Marcel avait répondu:

«Cela se pourrait soutenir. Qui nierait que la Gaule a tout gagné à la

conquête germanique? Le nom même de la nation n'est-il pas celui de

ses vainqueurs?

--Il me semble acquis, reprit le vieux jacobin, que l'évolution de la

race se serait modifiée dans un sens offrant de grandes chances de lui

être favorable...»

Ces considérations de psychologie ethnique furent interrompues par une

grosse voix bourrue qui disait:

«Halte-là, Alcide!... tu vas trop loin...»

Depuis quelques instants sorti de son demi-sommeil, le docteur

Bertereau avait entendu l'échange des dernières répliques.

«Tu vas trop loin, et de pareilles doctrines déconsidèrent les idées

radicales. Je ne suis pas, moi, de ces républicains qui abandonnent à

la réaction le monopole du patriotisme.

--Et moi non plus, certes. Mais à l'époque dont il s'agit, le mot de

patrie n'avait pas la valeur que nous lui attribuons actuellement...

si même il existait.»

Depuis un moment, Maurice Briffault étranglait de ne rien dire.

«S'il existait! protesta-t-il... Le mot, je ne sais et peu m'en chaut,

mais la chose à coup sûr. La Pucelle aurait-elle donc porté les armes

pour son plaisir ou bien dans quelque intérêt féodal? Et que

signifieraient, je vous prie, ses paroles: «Il faut bouter l'Anglais

hors de France»?

--Et elle était sujette du duc de Lorraine, objecta avec ironie Mme

Biscaras, toujours attentive à faire montre de sa forte culture.

--Du Guesclin n'était-il pas vassal du duc de Bretagne? La patrie

existait déjà, vous le voyez, puisque déjà Bretons et Lorrains étaient

Français.»

A cette remarque d'André Rogerin, le commandant ajouta:

«Le patriotisme, monsieur Biscaras, ne date pas des volontaires de 92.

--Lesquels, fit Marcel, se battaient pour les biens nationaux.»

L'épais sourcil en broussaille grise du docteur se fronça.

«Je sais, dit-il à son fils, ton parti pris de négation et de

démolition universelles, lequel me déplaît fort, tu t'en doutes, bien

que je m'abstienne de t'en faire connaître mon sentiment. Au regard du

point particulier qui a provoqué ce débat assez vif, puisque

l'occasion s'en présente, je ne te cacherai pas, mon garçon, que je

réprouve hautement la besogne d'avilissement d'une figure nationale,

légendaire assurément dans beaucoup de ses traits, mais dont la

légende ne porte que des fruits bienfaisants. Car, négligeant les

visions et les voix du ciel que rejette notre rationalisme, il reste

d'elle une œuvre héroïque, ennoblie encore par une fin cruelle, et

qui, en parlant à l'imagination, est susceptible d'exalter dans les

esprits simples la notion nécessaire du devoir envers la patrie.

--Parbleu! appuya Maurice, nous faisons présenter les armes à ses

statues. Pense-t-on que cela n'impressionne pas le troupier?

--Les procédés empiriques sont bons en effet pour entretenir les

sentiments factices...»

De nouveau s'éleva, très autoritaire, la voix rude du vieux

chirurgien.

«Voilà, Marcel, des mots qui ne sont pas à dire et qu'il ne me plaît

point d'entendre chez moi.»

Avec une ironique affectation de soumission, le normalien s'inclina.

«C'est bien, papa. Mais alors, l'affranchissement de la pensée, qu'en

faisons-nous?

--Rien ne saurait être absolu. Est-ce à un coupeur de cheveux en

quatre que j'enseignerai la science des limitations?

--Oui, oui, je sais... la liberté ne doit pas dégénérer en licence...

Cela a déjà été dit.»

A ce sarcasme, la face sanguine de son père se colora d'un pourpre

plus intense.

«Par Joseph Prudhomme, pourrais-tu ajouter... Ne te gêne pas. Il a

souvent raison, le bonhomme. C'est par leur forme naïve et emphatique,

saugrenue parfois, que pèchent les aphorismes du gros sens commun:

mais le fond n'en est pas tellement mauvais.

--Ainsi M. de La Palice. Combien ce doit être fatigant de ne jamais

vouloir se trouver d'accord avec lui!»

Un peu sec, le normalien répondit à André:

«C'est surtout moins facile.

--Croyez-vous? Marcher sur les mains exige sans doute certaine

aptitude naturelle et quelque entraînement. Mais aussi, comme on est

plus assuré de se faire remarquer qu'en allant sur ses pieds!»

Étouffant un léger bâillement qui témoignait du médiocre intérêt pris

par lui dans cette joute:

«Allons, dit Marcel, je suis ici, décidément, le diable dans un

bénitier.

--En parlant de ma maison, répliqua son père, bénitier est plutôt

exagéré. Je confesse cependant être trop vieux jeu pour comprendre les

beautés de l'internationalisme. Tous ici, avec nos divergences

d'opinion, nous nous accordons là-dessus, même au fond ce vieux rouge

d'Alcide...

--Excepté Mme Biscaras.»

Cette remarque malicieusement faite par Élisabeth amena un sourire

goguenard sur les grosses lèvres rasées du docteur. Il n'aimait point

que les femmes fussent méchantes, et il possédait le sens du ridicule.

«C'est un apostolat louable quoique chimérique, je le crains, en

faveur de la paix universelle qui l'entraîne un peu plus loin sans

doute qu'elle ne pense. Tu as donc, Marcel, froissé le sentiment qui

nous unit tous dans cette chambre, et qui unit, je l'espère, tous les

Français dans le pays. Ta pensée est libre. Mais si ton anarchisme ne

va pas jusqu'à s'affranchir de toutes convenances familiales, tu

m'obligeras en te souvenant que je demeure attaché à quelques grands

principes primordiaux, et que, chez moi, je veux les voir respecter.

--Parfaitement, papa... Tu me permettras seulement de rappeler en

l'occurrence une observation que j'ai faite sur les protestants.

Vis-à-vis du catholicisme ils s'affirment dégagés des entraves

dogmatiques, en raison de leur faculté d'interprétation des livres

saints. Mais allez donc nier la révélation... Adieu le libre

examen!...

--Tu as trop d'esprit pour moi, mon cher garçon... Je te laisse le

dernier mot.»

Il le garda, car on apportait le plateau du thé et de l'orangeade, et

ce fut la rupture de l'entretien. Un malaise cependant demeura. Le

fils était blessé de la remontrance du père, le père irrité du

persiflage du fils. Presque aussitôt le commandant prit congé. Il

quittait Paris le lendemain même. Dans le tumulte des adieux, Marcel

fut le seul peut-être à s'apercevoir que son cousin avait omis de lui

tendre la main.

Autant qu'il était susceptible d'affection, ce cœur desséché par

l'outrance de la cérébralité en portait à Élisabeth, plus assurément

qu'à son frère et à ses sœurs. Un moment avant que s'opérât la

retraite générale, se trouvant seule à part avec lui, sur un ton de

douceur attristée, elle lui demanda:

«Pourquoi es-tu ainsi, Marcel? Cela nous fait de la peine à tous.»

C'est sans raillerie et sans dédain qu'il répondit:

«Parce que, ma chère, j'ai l'horreur du juste milieu... chacun

estimant que le juste, c'est le sien. J'aurais pu être catholique

irréductible, monarchiste intransigeant. Je suis anarchiste et athée.

Dès qu'on a cessé de croire à tout, il n'y a plus de raison pour

croire encore à quelque chose.»

N'était-ce pas étrange? Chaque fois qu'Élisabeth s'agenouillait dans

une église,--c'est une habitude qu'elle n'avait point perdue,--une

pensée analogue lui revenait. Sous ce joli front fin, bien plus

d'idées qu'on ne l'eût cru faisaient lentement leur évolution. Idées

profondes, bien que souvent imprécises, dont, malgré la tendre

confiance qu'elle lui portait, elle se taisait avec son mari. Et quand

il la voyait pensive, André s'étonnait, s'effrayait un peu qu'elle fût

si secrète.

Après le divorce · 第 15 / 23 题