Entrant en coup de vent, à son habitude, dans le petit salon
d'Élisabeth, Georges Bertereau se heurta presque à Mme Guivarch qui en
sortait.
«Vraiment, dit-il à sa cousine, il faut le savoir pour le croire
qu'elle est ton amie d'enfance. Ce n'est pas deux ou trois ans qu'elle
a de plus que toi: elle est ta grand'mère. Cette mine d'abbesse en
rupture de clôture, ces costumes bons pour conduire le diable en
terre, à moins que ce soit pour porter son propre deuil... Ah! je
comprends son mari d'être toujours à courir le monde, afin de se
secouer le sang.
--S'il la délaissait moins, repartit doucement Élisabeth, peut-être
conserverait-elle mieux sa jeunesse. Quoique, je te l'accorde, la
pauvre Monique ne sache pas se rendre aimable, et c'est apparemment
pourquoi elle n'est pas ou elle n'est plus aimée. Elle tourne dans un
cercle vicieux.
--Dans un cercle vertueux, veux-tu dire... Mon trait d'esprit est
assez médiocre. Mais positivement ce serait pour faire prendre la
vertu en grippe, si elle avait toujours cette allure. Où se
trouve-t-il présentement, M. Guivarch?
--En Indo-Chine, où il fait une inspection des agences de la
Compagnie. Il ne pouvait emmener sa femme, son petit garçon surtout
dont les études commencent à prendre de l'importance.
--A cause de quoi, sans doute, il aura demandé la préférence pour ce
voyage. Cela me rappelle notre ancien prosecteur à l'École... tu le
connais bien, Gaucherin, ce petit gringalet qui a peur de son ombre,
fait pour le sport comme moi pour la théologie, et qui s'adonne à la
chasse au sanglier avec une passion aussi féroce qu'inattendue, parce
que c'est l'unique occasion où sa terrible épouse est dans
l'impossibilité de le suivre.
--Monique n'est pas si terrible.
--Tu trouves? Moi, elle me fait l'effet du «Frère, il faut mourir» des
trappistes... une légende d'ailleurs, car, toute vérification faite,
ils ne disent rien de pareil, puisqu'ils ne parlent pas. Mais
t'imagines-tu ce que c'est pour un mari d'avoir constamment devant les
yeux le rappel de son salut éternel? Allez, allez au couvent,
Ophélie... Et le ciel nous préserve des dévotes!»
Souriant, Élisabeth lui demanda:
«Ta future ne l'est-elle pas un peu?
--Ah! oui, une petite dévote dans ton genre. Quand la religion rend
une femme douce, gracieuse, bonne, et ne l'empêche pas d'être jolie ni
d'avoir la coquetterie de plaire à celui qu'elle aime, je ne crains
pas cela. Sans te ressembler du tout par ailleurs, dans le caractère
Cécile a quelque chose de toi... Aussi est-elle charmante.
--Grand merci... On voit que tu es entraîné dans l'art de faire ta
cour.
--Un mot de plus et je te bombarde d'une déclaration. Tu es à ravir,
ce soir, Élisabeth.»
Déjà habillée pour le dîner qui allait réunir à la famille Bertereau
celle où entrait le jeune docteur, elle était, en effet, très à son
avantage dans une simple et légère toilette de mousseline de soie
blanche, le corsage drapé en façon de fichu Marie-Antoinette garni de
valenciennes, au cou un beau fil de perles, cadeau de noce de son
oncle, l'unique bijou que jamais elle portât, laissant aux écrins
ceux provenant de son triste mariage, et dans le corselet de velours
noir, assujetti par des boucles de cailloux anciens, quelques
branchettes de bruyère rose pâle--harmonie de tons en rapport exact de
celle que ses fins cheveux sombres faisaient avec la blancheur
délicatement rosée de son teint.
«Tant mieux, répondit gaiement Élisabeth; je ferai honneur à la
maison.»
Sans retour amer sur soi, du meilleur cœur, elle prenait part au
bonheur de Georges, très épris, apportant dans son personnage de
fiancé l'ardeur qu'il mettait en toutes choses, et fort occupé pour le
quart d'heure à rectifier devant une glace le nœud de sa cravate
blanche, qui ne lui semblait pas d'un mouvement assez libre, puis à
relever une des pointes de sa moustache, dont la frisure n'était pas
symétrique avec celle de l'autre.
«Est-ce Mlle Rogerin qui a fleuri ta boutonnière? Non... Alors,
laisse-m'en le plaisir.»
Elle remplaça le gros œillet saumon par un beau narcisse de serre à
cœur d'or entre ses blancs pétales étoilés.
«C'est plus léger... les fleuristes font toujours trop massif.
--Tu as un goût parfait, Élisabeth. Aussi suis-je venu de bonne heure,
afin de te demander une grâce. Pour le sérieux et le solide d'une
corbeille, maman est inappréciable, mais dans le domaine de la
fantaisie, déplorablement nulle. Si nous nous en rapportions à elle,
certains articles seraient par trop pompier. Voudrais-tu m'aider à les
choisir? Et même, pour faire mieux encore, nous irions courir les
magasins avec Cécile. Les convenances seraient sauvegardées, nous
aurions ton précieux conseil et nous serions servis à nos souhaits.
--Surtout vous auriez le plaisir de faire une petite escapade. Très
volontiers, mon cher Georges... Cela m'amusera aussi, moi, de jouer
les chaperons.
--Et l'on se demandera laquelle des deux est la grande sœur?
--Ainsi m'exercerai-je à mon futur emploi. Car, puisque tu veux bien
rapprocher la parenté, tu verras quelle tante modèle je serai pour tes
enfants.
--Allons! tu as mieux à faire...»
Un léger soupir échappa à Élisabeth. Tout ce qu'elle regrettait du
mariage, c'était la maternité.
«Dieu ne l'a pas voulu, dit-elle.
--Il peut changer d'avis, répliqua Georges, moitié sérieux, moitié
plaisant.»
Mais elle ne partageait pas son optimisme d'amoureux. Ne lui était-il
point interdit d'aimer tant que vivrait l'homme dont pourtant elle ne
portait plus le nom?
De tous les Bertereau, le jeune docteur était celui qui respectait le
mieux les idées de sa cousine, sans doute parce que son esprit tendait
à s'en moins éloigner. Au surplus, il y avait entente tacite pour ne
point heurter de front la jeune femme en lui parlant de l'éventualité
d'une seconde union. Aussi est-ce évasivement que Georges reprit:
«Tu as la vocation du mariage, Élisabeth... autant que l'avait peu ton
austère amie. Les choses de ce monde sont tout à fait mal arrangées.
Elle aurait dû prendre le voile, et toi épouser un aimable garçon dans
le genre de M. Guivarch, à qui tu aurais mis du plomb dans la
cervelle, en douceur, et qui t'aurait aimée comme tu mérites de
l'être. Et cette brute de Lambertier serait resté pour compte. Ou bien
Hélène en eût fait son affaire... Pour l'amour du charbonnage, elle
aurait passé condamnation sur le charbonnier.
--Pauvre Hélène!... Ne la plaisante pas... elle est très malheureuse.»
Après la mésintelligence du ménage Vuillaume, la déconfiture des
Établissements Percheron Frères avait apporté un nouveau nuage dans le
ciel serein de la famille Bertereau.
«Malheureuse! malheureuse! répéta Georges... Sans doute c'est une
forte tape. Mais, à l'entendre, on la croirait inscrite au bureau de
bienfaisance. Sais-tu ce qu'elle m'a écrit? Qu'à son grand regret elle
ne viendra pas pour mon mariage. Quand on est dans ma position,
dit-elle, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de rester dans son trou.
--Question de toilettes.
--Et tu veux qu'on s'apitoie sur son sort? En tant que frère, je le
devrais peut-être. Mais comme homme, je ne puis m'empêcher de rire.
Avec la partie dotalisée de ses propres et ce que Gustave gagne dans
ces forges de Firminy, elle est plus riche que toi. Et puisqu'elle
avait décrété que tu es pourvue selon tes mérites...
--Selon mes besoins.
--Oui, oui: tes goûts simples... C'est bientôt dit. Et chacun de les
attribuer libéralement au voisin, non sans une nuance de mépris, alors
que pour soi-même la vie sans luxe ne vaut pas d'être vécue.
--Ils ont deux enfants.
--Mon père nous avait déjà tous les quatre alors qu'il était loin de
prévoir où le conduirait la fortune. Crois-tu qu'il se trouvait à
plaindre, et maman non plus? On tient trop à l'argent aujourd'hui.
--Mon oncle comme les autres... pour ses enfants du moins.»
C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole
ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui
avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se
cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux
remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.
«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute
notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne
prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras...
lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours
connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse
qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en
ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par
mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve
appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire
de la poussière au nez du prochain.
--Tu prêches une convertie.»
Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu
qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir
de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.
«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère
consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et
qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû
voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au
Palais.
--Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?
--Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela
ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté
réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de
l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.
--Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?
--Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est
digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très
sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au
salon? On va arriver.»
Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité
André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès
de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche,
qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le
sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du
caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé
loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie
dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral,
une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur
des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il
était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la
sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table
d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa
conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très
douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait,
assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre.
Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui,
appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se
livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres
accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans
la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte:
«Vous voyez, cher monsieur, nous sommes d'assez bonnes gens... Votre
sœur ne sera pas trop malheureuse avec nous.»
Au geste et au sourire d'assentiment muet, André Rogerin ajouta:
«Et si vous voulez bien, docteur, me considérer comme étant un peu de
la famille aussi, je prendrai la liberté de revenir souvent.»
Ce n'est pas son interlocuteur qu'il regardait en prononçant ces mots,
et il eut la satisfaction de voir rougir un joli visage.
En croyant sa vie irrévocablement fixée dans ce veuvage légal,
Élisabeth avait beaucoup présumé de sa jeune sagesse. Pour s'en
apercevoir, point ne fut-il besoin qu'André Rogerin eût souvent repris
le chemin de l'avenue de Messine. Tout étourdie d'abord par ce trouble
exquis du cœur qui s'éveille, étouffant la voix de la raison,
masquant la vue du péril, redoutable complice de la passion imprudente
ou coupable, le jour venu où les paroles d'amour furent dites, sa joie
se trouva noyée dans une détresse infinie. De l'amour, oui, c'en était
bien vraiment: c'était cette émotion ardente et douce, impondérable et
profonde, dont son instinct virginal lui avait montré l'absence dans
les soins du fiancé d'autrefois, sur laquelle, depuis, l'expérience du
monde lui avait donné des lumières, sans qu'elle l'eût encore
ressentie ni eût conscience de l'avoir jamais inspirée. Ainsi se
retrouvait-elle aujourd'hui face à face avec l'épreuve: on l'aimait,
elle aimait, elle était légalement libre de s'abandonner à un penchant
de tous points honorable--et aux yeux de Dieu, elle demeurait la femme
d'un autre.
Ce cœur qui s'offrait cependant arrivait à son heure. Élisabeth
était sans goût, sans capacités aussi pour l'indépendance.
Essentiellement, uniquement femme, dès qu'elle avait dû renoncer à
être épouse et mère, hors une émancipation extérieure dont elle ne
faisait guère usage, elle était retombée à sa vie de jeune fille,
cette vie effacée, puérile, sans responsabilités, sans autorité,
presque sans devoirs, n'ayant pour tromper l'oisiveté que de menues
occupations. Dans la toute première fraîcheur de jeunesse, cela a son
charme et sa grâce, pierre d'attente d'un avenir uni ou tourmenté,
selon comme il plaira au destin. Mais pour la maturité de la trentaine
proche et avec derrière elle des années vécues et souffertes, c'était
bien vide, et c'était un peu morne. L'apaisement fait, le repos
savouré, elle commençait à se sentir oppressée entre ces horizons
étroits. Puis elle ressentait la fausseté de sa situation. Pour se
créer l'intérieur personnel actuellement nécessaire à son équilibre
social, l'initiative lui faisait défaut. La crainte aussi de la
solitude l'en avait jusqu'alors retenue. Et dans la maison de son
oncle, qu'était-elle? Fille ni femme, n'apportant dans l'état de veuve
ni le deuil qui parfois remplit une existence, ni la satisfaction
d'être libre de toutes entraves. Une désorbitée en somme. Toute
ambiguïté porte en soi un malaise. Et celle-ci était d'autant plus
sensible à une nature exacte, ordonnée, faite pour la règle. Voici
que, pour l'en sortir, pour renouveler le ressort brisé faute duquel
allait s'affaissant sa vitalité sans emploi, se tendait une main
loyale et tendre. Auprès de ce galant homme, de qui dès l'abord
l'avait rapprochée une attirance réciproque, Élisabeth connaîtrait
enfin les joies douces, calmes, profondes, de l'union intime, but
normal, à ses yeux, de l'existence féminine. Il y avait plus encore.
Des cruels déboires éprouvés, le regret de la maternité était le seul
dont Élisabeth eût conservé l'amertume. Et ce serait certes autre
chose de donner le jour à des enfants qui auraient pour père un André
Rogerin qu'un Edmond Lambertier.
Edmond Lambertier... Cet homme qui ne lui était plus rien, qui jamais
plus ne serait rien pour elle, dont elle avait oublié les fugitives
caresses, dont elle eût voulu ignorer jusqu'au nom, évocateur de
douloureux souvenirs, et qui surgissait aujourd'hui dans son chemin,
obstacle insurmontable au bonheur d'aimer, d'être mère... Pour la
première fois, la douce créature sentit monter en elle une révolte
contre la destinée, une colère contre celui qui en avait été
l'instrument.
Car, dès les premiers mots d'André, elle lui avait opposé le _Non
possumus_ de l'Église, très convaincue qu'il était également le sien.
Résistance de sa part réflexe plutôt que réfléchie. Que le mariage
valût uniquement par le sacrement, c'était chez elle une de ces idées
primordiales qu'on porte en dépôt au fond de soi, sans avoir jamais
l'occasion ou la fantaisie de la discuter. Article de foi, oui, mais
de foi qui depuis ces dernières années avait subi de notables
atteintes. Non que le doute fût entré dans son esprit. Ce n'est point
par action qu'elle péchait: c'était par omission. Ce desséchement de
son être spirituel contre lequel, jeune fille, elle avait eu à se
défendre, s'était aggravé dans l'atmosphère plus lourde encore de
matérialité respirée pendant ses années de mariage. Dans l'entourage
d'Élisabeth Bertereau, du moins le travail était-il tenu en honneur,
et cela constituait une manière d'idéal manquant à celui de Mme Edmond
Lambertier. Pour celui-là sans doute n'avait-elle éprouvé que
répulsion. Elle n'était pas néanmoins de trempe si forte que ne l'en
eussent pénétrée quelques émanations toxiques. Et si sa pureté n'en
avait point été altérée, c'est sur sa spiritualité que cela avait agi,
la flamme mystique aujourd'hui éteinte en son âme, ou ce qu'il en
subsistait, cette faible étincelle d'où quelque jour peut-être un
brasier jaillira, demeurant enfouie sous la cendre grise de la
tiédeur.
Mme Guivarch avait cessé d'exercer sur son amie l'influence de
naguère. Leurs voies étaient trop divergentes pour que demeurât
possible entre elles l'intimité, l'une se confinant de plus en plus
dans ses devoirs domestiques et ses pratiques pieuses, l'autre de plus
en plus, quoique à son corps défendant, appartenant au monde. L'humeur
aussi de Monique s'assombrissant de ses chagrins conjugaux, la
rigidité et la frigidité toujours croissantes de sa religion
rebutaient l'âme douce d'Élisabeth. Elle blâmait le divorce de
celle-ci, elle ne le lui avait point caché. Sans que cela eût amené de
brouille, un refroidissement s'en était suivi, un ralentissement de
leur commerce déjà bien moins étroit. Enfin M. Guivarch ayant été
placé à la tête des services de la Compagnie à Marseille,
l'éloignement aidant, c'était le relâchement quasi jusqu'à la rupture
du lien qui rattachait à son passé de «petite dévote», comme on
l'appelait autrefois, la pupille du grand chirurgien incroyant.
Dans ce terrain en jachère qu'était devenue la conscience religieuse
d'Élisabeth, ce devait être un jeu pour l'homme qu'elle aimait de
faire germer les mêmes sophismes vainement invoqués par le docteur
Bertereau auprès du capitaine Maurice. Et il avait pour auxiliaire
l'action latente du milieu, cette action démoralisante des choses
coudoyées, tolérées, admises, qui conduit à se dire: «Pourquoi pas moi
aussi bien que d'autres?» Elle en avait tant vu, de femmes divorcées
et remariées, qu'on fréquentait, qu'on choyait, qu'on honorait--elle
en avait tant vu, que chez elle s'était émoussé même le préjugé
mondain, adjuvant des scrupules de la foi défaillante. Comment donc
eût-elle résisté à la caresse de cette voix qui l'avait captivée et
que venait échauffer encore l'éloquence de l'amour.
Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration
religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la
bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son
temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie
pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de
l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de
cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne
s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les
études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec,
comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité
sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage
doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant
«Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un
certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son
efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en
particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur
et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme,
avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes
gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans
son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la
grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière
d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit:
«Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez
mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui
était donc de se contenter du bien.
Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu
fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action
sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt
réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était
prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce
revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle
alliance qui en faisait sa belle-sœur.
Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand
Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi,
où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour
villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte
intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau.
Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide
Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle
ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi
couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son
père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches,
en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de
son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites
et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie
s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa
conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle
était bien cette fois en route vers le bonheur.
_TROISIÈME PARTIE_
I
«Rien de grave... une de ces petites alertes comme il en a déjà donné
et en donnera encore. Élisabeth, dans sa sagesse, avait jugé qu'il ne
fallait pas, en vous inquiétant, risquer de nuire à vos moyens.»
André Rogerin revient de Bordeaux, où il a passé trois jours pour
plaider une grosse affaire de conseil judiciaire. C'est avec quelque
émoi qu'en arrivant il a trouvé son beau-frère le docteur Georges au
chevet de son petit garçon. Rassuré à présent, il sourit pour dire:
«J'ai quand même perdu mon procès.
--Est-ce possible? La cause était si bonne.
--Ingénuité d'une âme honnête!... Depuis quatre ans qu'elle me voit
défendre la veuve et l'orphelin, ma femme en est encore à croire que
les arrêts s'inspirent du bon droit au lieu du droit tout court.
--Et aussi voudrait-elle que son cher époux comptât une victoire pour
chaque bataille.»
De ce ton plaisant qu'on prend volontiers, revenu d'une alarme:
«Si on y songe, remarqua l'avocat, ce n'est vraiment pas juste qu'on
nous impute à grief la défaite de nos clients, tandis que vous, les
morticoles, vous avez licence de tuer impunément les vôtres.
--Certes!... Et même ce sont eux qui sont dans leur tort de mourir.
--Mais vous irez en appel? insista Élisabeth.
--Nous irons et nous gagnerons. L'échec était à prévoir devant un
tribunal esprit nouveau, qui considère la famille comme une
institution caduque et tient pour attentatoire à la liberté
sacro-sainte sa prétention de protéger le prodigue contre soi-même.
N'est-ce pas d'ailleurs conforme à la doctrine socialiste, de dissiper
l'infâme capital?... Mais la cour est composée de vieux messieurs
encore imbus de préjugés.
--Vous aviez Roussin pour adversaire, je crois?
--Lequel, à son habitude, a usé d'ironie agressive, d'insinuation
venimeuse. Une mère bigote, qui ne veut pas que jeunesse se passe...
avare et n'admettant point que l'argent soit fait pour rouler...
autoritaire et entendant garder son fils en tutelle sous ses jupes...»
De nouveau Élisabeth s'indigna.
«Comment peut-on attaquer un pareil caractère? L'admirable usage que
Mme Lehardy fait de cette énorme fortune, auprès de laquelle elle vit
quasiment sans y toucher pour elle-même, devrait au moins commander le
respect.
--Cas de folie douce, te dira-t-on, voire dangereuse, car ce dédain
des richesses mal acquises est d'un déplorable exemple.
--Oh! il risque si peu d'être suivi... Chez vous, Georges, on va bien?
--A merveille. Votre filleule a fini de dévorer la Jeanne d'Arc en
cotignac de votre dernier voyage, et s'inquiète fort de savoir quand
son oncle ira de nouveau plaider à Orléans.
--Et Jean, toujours un démon?
--A nous faire tourner en bourrique. Béni le jour où nous pourrons le
fourrer à l'école!... Mais à son âge, quoiqu'il en paraisse le double,
ce serait vraiment prématuré.»
Penchée sur le lit où dort d'un sommeil fiévreux le pauvre petit être
si chétif, de six mois seulement le cadet de ce vigoureux et turbulent
poulain au pré qu'est son cousin Jean Bertereau, Élisabeth laisse
échapper un soupir. Georges l'a comprise. Jetant un regard sur l'ample
peignoir où se dissimule l'épaisseur de la taille, de la voix
claironnante et joyeuse dont il sait si bien encourager ses malades,
il lui dit:
--Bah! à toi le tour. Quand tu auras donné à Gabriel un beau petit
frère dru et gaillard...
--Pardon: ce sera une fille... C'est convenu avec André.
--Ne disputons point là-dessus. L'essentiel est qu'il ou elle soit
bien réussi, et cette fois, j'en réponds... Tu verras si je suis bon
prophète. Sur ce, mes bons amis, je file pour procéder à l'ablation
d'un rein.
--Beaucoup d'opérations en ce moment, Georges?
--Beaucoup. Le fibrôme surtout se porte énormément cette année. A
propos vous ne savez pas la nouvelle? Le Chah serait menacé
d'appendicite et papa est mandé à Téhéran. Mais il décline l'honneur:
il se trouve trop vieux pour le voyage. Moi, je suis trop jeune pour
qu'il me le repasse. C'est Laurent-Janin qui en héritera. Grandeur et
décadence des Bertereau!
--Décadence très relative. Et Gaston Vuillaume d'ailleurs ne va-t-il
pas jeter un nouveau lustre sur la famille? Le beau-père au Sénat, le
gendre à la Chambre...»
S'associant à l'ironie légère d'André, le jeune docteur leva les
épaules. L'élection récente du mari de Jeanne à un siège vacant
n'avait causé parmi les parents de sa femme qu'une médiocre
satisfaction.
«Entre nous, remarqua-t-il, nous pouvons bien le dire... Un préfet
révoqué pour les motifs que nous savons... inutile de les étaler... à
qui le suffrage universel refait une virginité en faisant de lui un
législateur... et ils sont légion de la même farine... C'est vraiment
bien pour donner à respecter le peuple souverain et son Parlement!
--Aussi voilà-t-il bel âge qu'on y a renoncé.
--Enfin, pour ma sœur, nous devons nous estimer satisfaits de cette
solution. Peut-être la verrons-nous femme de ministre.
--Oh! la pauvre Jeanne, je crois qu'elle n'y tient guère. Je ne l'ai
pas vue depuis quelque temps, continua Élisabeth... Comment marche le
ménage?
--Toujours de même, cahin-caha, tant bien que mal et plutôt mal que
bien. Lui plastronnant, portant beau, un monument de cynique
inconscience. Elle, dolente, bêlante, geignante, ne sachant pas
s'arrêter à un parti: ou bien lâcher ce vaurien... c'est ce qu'elle
pourrait faire de mieux... ou bien faire tête à la situation. Loin de
moi la pensée de chercher à Gaston une excuse; mais tout de même, ces
yeux rouges et ces attitudes éplorées à l'état chronique, ce n'est
pas pour reconquérir un mari. On sait ce qu'on veut, que diable!...»
Doucement Mme Rogerin hocha la tête.
«Ce n'est pas aussi simple que tu crois, Georges. Une femme a bien de
quoi réfléchir avant de prendre cette grave résolution du divorce.
--Regretterais-tu de l'avoir fait?
--Oh! André...»
Dans le ton demi-plaisant du mari se devinait une susceptibilité
éveillée et comme une légère réticence dans la protestation de la
femme.
«C'est assez drôle, reprit Georges en riant, le spectacle qu'offre
notre famille au point de vue politique. Tous républicains, et pas
deux qui soient de même nuance. Le prisme dans son complet. Papa,
républicain de gouvernement, inclinant vers le radicalisme. Gustave
Percheron, l'ancien opportunisme, programme de la rue du Sentier.
Gaston Vuillaume, radical-socialiste, parce qu'il doit combattre le
cabinet qui l'a mis à pied. Marcel, anarchiste en chambre. Moi,
tendances centre gauche. Vous... oh! vous, André, un affreux
réactionnaire. L'êtes-vous seulement, républicain?
--Je le suis... parce que nous sommes en république.
--Bon! c'est jugé. Maurice Briffault?... Il nous dira: «Je ne suis pas
royaliste, bonapartiste non plus... mais votre régime me dégoûte...»
--Et Alcide Biscaras, presque de la famille, le pur jacobin dans toute
son horreur, ce qui est encore autre chose.
--Plus sa femme, une tricoteuse.
--Voilà bien, conclut André, ce qui fait l'unité d'une nation.»
Consultant sa montre, le docteur Georges sursauta.
«Et mon rein flottant que j'oubliais... Adieu, mes enfants. Nous
dînons ensemble dimanche, avenue de Messine? N'y manquez pas; c'est
pour les adieux de Maurice qui s'en va prendre le commandement de son
bataillon de chasseurs alpins à Embrun. Il ne se tient pas de joie.
Belle garnison!...
--Mais beau service, Georges. Cela vaut bien une belle épidémie.
--Oui, oui, cousine, on te sait cocardière.
--Mon père était soldat.
--Il n'y a pas de mal à cela, tout au rebours. Maurice aime son
métier, qui est de tuer, dirait notre chère Mme Biscaras... laquelle
vient d'être bombardée vice-présidente de certaine ligue pour la paix,
composée d'un demi-quarteron de bonnes toquées, et destinée assurément
à avoir voix prépondérante dans le conseil des nations... Moi, j'aime
le mien... qui, à ce que prétendent les méchants, n'est pas sans
analogie...
--En temps de paix, remarqua André, le bistouri est même plus
meurtrier que le sabre.
--Sans nul doute. Bref, comme dit papa, nous sommes tous de braves
gens. A dimanche.
--Si je peux quitter Gabriel.
--Tu pourras. A moins de complications improbables, il sera sur pied
demain. Aujourd'hui la potion, puis les cachets... le régime bien
surveillé... je ne vois aucune nécessité à revenir. Cécile passera
tantôt t'embrasser et prendre des nouvelles.»
C'était l'épine de leur bonheur, cet état de santé du pâle et malingre
enfant, venu au monde dans de si déplorables conditions que, pour
aller déclarer sa naissance à l'état civil, le père avait tardé
jusqu'à la dernière heure du troisième jour, délai de rigueur,
redoutant d'avoir du même coup à en déclarer le décès. De ces
convulsions terribles dont il avait été atteint à l'entrée de la vie,
le petit Gabriel était demeuré rachitique, une jambe retirée, menacé
de coxalgie, sujet à de graves accidents nerveux, joli de visage
cependant, le naturel doux, l'intelligence nette, quoique de
développement tardif. Les médecins donnaient à penser que peut-être,
avec des soins très attentifs, parviendrait-on à triompher de sa tare
physiologique, à l'atténuer tout au moins. La sollicitude certes ne
lui faisait point défaut. Tout choyé qu'il fût néanmoins, et chéri
comme le sont les enfants débiles, à qui sont plus nécessaires encore
la chaleur et la douceur du nid, c'est avec grande joie que ses
parents avaient accueilli une espérance nouvelle. Joie qui, chez
Élisabeth, n'était pas sans mélange d'appréhension. Jusqu'alors elle
avait si peu réussi dans sa fonction maternelle, qu'elle craignait
quelque nouvelle malencontre. Volontiers elle inclinait aux prévisions
fâcheuses. Parfaitement heureuse dans son union avec un galant homme,
de qui elle appréciait le mérite intellectuel comme la valeur morale,
elle n'y avait pas cependant trouvé cet épanouissement de tout l'être
propre aux natures souples et fortes, dès que l'existence vient à leur
sourire.
Une mélancolie flottait autour d'elle, qui n'était pas de la
tristesse, sorte de vapeur dont s'estompaient sa beauté pure et son
âme douce, telles ces nuées mauves des crépuscules du Nord. Effet sans
doute de l'ambiance de deuil où avait respiré son enfance, des
meurtrissures ensuite infligées par sa première expérience de la vie.
Ainsi du moins son mari expliquait-il ces ombres légères passant sur
son front, et qui, au demeurant, lui étaient un charme. Il ne
s'attardait point à pénétrer plus avant. L'esprit d'André Rogerin,
très fin, délié, eût été porté vers l'analyse; mais il l'avait
discipliné aux labeurs d'activité et de précision. Sachant se
reposer--la marque et la condition du bon travailleur--sorti de ces
dossiers, il ne surmenait pas son cerveau à rechercher de ces
problèmes psychologiques dont la solution demeure toujours douteuse.
La vie lui était bonne: il se gardait de la compliquer. Assuré de la
tendresse de sa femme, certain qu'il la rendait heureuse, hors le
souci qui leur venait de cet enfant, quelle peine aurait donc pu se
trouver au fond de ce cœur si pur! Ainsi pensait-il. Et pourquoi en
aurait-il pensé plus long, alors que sur elle-même Élisabeth peut-être
n'en savait guère davantage?
L'état du petit malade s'améliora suffisamment pour que sa mère pût se
rendre au dîner dominical. Elle y tenait particulièrement, car,
approchant de son terme, ce serait la dernière fois peut-être pour
bien des semaines. Dans la voiture qui les conduisait du boulevard
Saint-Germain à l'avenue de Messine, André dit à sa femme:
«J'espère que Marcel aura le tact de n'être pas là ce soir. Depuis
longtemps le commandant le regarde de travers. Aujourd'hui il ne
faudrait qu'une étincelle pour faire sauter la sainte-barbe.»
Voyant une interrogation dans les yeux d'Élisabeth:
«Tu n'as donc pas lu les journaux, ces jours-ci?
--Superficiellement, je l'avoue. J'étais tellement occupée et
préoccupée de Gabriel...
--Puis tu ne t'intéresses que médiocrement à ce qui se passe. Tu as
bien raison, car c'est d'ordinaire fort vilain. Alors tu n'as pas eu
connaissance de ces articles de ton cousin qui font le tour de la
presse?»
Devançant des mesures disciplinaires probables, Marcel Bertereau avait
abandonné sa chaire pour faire du journalisme. Essayiste mordant,
d'une subtilité perfide et d'une cynique audace dans le paradoxe,
puissant polémiste dont la virulence était sans mesure comme sans
scrupule, il y brillait de l'éclat de son esprit incisif nourri par
une culture profonde, servi par une langue très châtiée en même temps
que très personnelle, par la force aussi de ce persiflage impitoyable
devant lequel ne trouvaient grâce rien ni personne.
--Des articles dans l'_Aube_, demanda Élisabeth, ou dans la _Revue
Verte_?
--Dans la _Revue_, par malheur, que lisent nombre d'honnêtes gens.
_La Légende de Jeanne d'Arc..._ Tu devines dans quel esprit il a
traité le sujet. On en glose fort en ce moment. Toujours cette
absurdité: sous couleur de réfutation, faire de l'écho à ces pétards,
tout ce que veulent ceux qui les tirent. Si nul n'avait prêté
attention au chien d'Alcibiade, il en aurait été pour sa queue coupée
en pure perte.
--Maurice Briffault, en effet, doit être tout bouillant d'indignation.
Toucher à une figure nationale... à une femme, qui pis est...
--Il a la tête près du képi... Marcel, de son côté, pratique avec
maestria l'art de faire monter les gens à l'échelle en leur poussant
des sophismes, comme on exaspère le taureau en lui posant des
banderilles. Qu'une parole imprudente fuse et la collision se
produira.
--Mais qui de nous irait soulever ce sujet irritant?
--Ma chère, la funeste gaffe ne manque jamais de sévir au moment
opportun. Tiens, sans chercher bien loin, cette odieuse pédante, Mme
Biscaras, avec la rage agressive caractéristique de l'intolérance
jacobine, bien plus accentuée chez elle que chez son époux, car
lorsque les femmes se mêlent d'être sectaires, elles n'y vont pas de
main morte...
--Oh! mais elle n'est pas du tout portée pour Marcel. Il se fait un
sport, au contraire, tu le sais, de les taquiner tous deux en leur
démontrant qu'ils sont des réactionnaires et des obscurantistes.
--Le prisme, ainsi que Georges le remarquait l'autre jour... Se
trouve-t-il deux Français dont les opinions s'accordent? Sous le même
drapeau, tous s'entre-tirent aux jambes... Voilà bien ce qui fait au
contraire la force de l'Église: elle demeure homogène dans sa
doctrine. On est catholique ou bien on ne l'est pas...»
Si léger que fût le changement de visage d'Élisabeth, l'intuition de
la tendresse fit comprendre à son mari que lui non plus n'était pas à
l'abri de l'impair. Cette pensée en effet lui venait parfois:
serait-ce de n'être point en règle avec la foi à laquelle elle demeure
attachée qui jette une ombre dans cette âme scrupuleuse? La voyant,
d'un mouvement frileux, ou nerveux peut-être, se draper plus
étroitement dans sa pelisse, bien vite il détourna l'entretien.
--Tu as froid, ma chérie? Je me demande ce qu'on attend pour chauffer
les bouillottes. Décidément, je veux que tu prennes des remises. Ces
fiacres parisiens sont la honte d'une capitale civilisée.
--Ils me suffisent bien, je t'assure. Tant d'autres s'en contentent,
qui valent mieux que moi... Comme le dit Hélène avec commisération,
je n'ai pas le sens de la grandeur.»
Après avoir joui d'un si grand luxe pendant son premier mariage,
Élisabeth mettait une coquetterie délicate à montrer dans le second
une simplicité fort au-dessous de la très large aisance qui y régnait.
Cela au surplus sans mérite. Outre qu'au regard de ce que donne
l'argent, le propos de Mme Percheron était juste, elle l'avait
tellement détesté, son luxe insolent et brutal...
«Crois-tu Marcel sincère? demanda-t-elle après un moment.
--Qui saurait établir le point exact où finit le voulu et où le vrai
commence? Il y a, cela est certain, des tempéraments réfractaires à
toute discipline morale. Lorsque, comme chez ton cousin, cette
disposition va avec un esprit aigu, au sens hypercritique, ils se
plaisent à ce jeu de massacre qui prend pour cible tout ce qu'autrui
respecte, précisément parce que c'est respecté. Dans leur mépris du
préjugé--lequel n'est après tout que l'envers du principe--ils
englobent le principe lui-même. En haine du lieu commun, ils vont à
l'encontre de tout ce qui a été dit avant eux. L'outrance... je dirai
l'insolence de leur individualisme se refuse à rien accepter qui soit
de consentement général. Afin de justifier leur rébellion au pacte
social, ils prennent texte de ses imperfections pour le dénoncer en
bloc. Dans leur cas, il y a aussi de ce goût de malfaisance qui nous
porte à planter notre canne au milieu d'une fourmilière. Mais ce virus
finit par leur brûler le sang. L'intoxication fait son œuvre et ce
qui n'était que turlupinade devient conviction. Ce sont des êtres bien
malfaisants.
--Surtout quand ils ont du talent. Car Marcel en a, n'est-ce pas?
--Il en a. Il a surtout celui de manier le sarcasme, de jongler avec
le sophisme, et pas plus n'en faut pour déconcerter les bonnes gens.
Bien creux en définitive ce genre de talent, si on le passe au crible.
Lorsqu'on écrit, lorsqu'on parle à plume et à langue débridées, c'est
facile d'aller loin et de frapper dur. Une fois qu'on a démoli, force
est de reconstruire. Et, là encore, ces esprits dissolvants s'en
tirent par des tours d'escamotage. Pour édifier une humanité
nouvelle... pardon: intégrale, selon leur jargon, ils font table rase
du passé qui a engendré la nôtre. Le sang, la race, les traditions,
les formations historiques, les passions héréditaires... passez,
muscade! Cela simplifie la besogne théorique. Mais qu'ils se mettent à
l'œuvre concrète et nous les attendons, eux et leur talent.»
Avec sa culture superficielle de femme assez passive par nature,
intelligente pourtant, surtout très réfléchie, Élisabeth était un de
ces esprits essentiellement réceptifs qui savent comprendre et sont
satisfaits d'écouter. Les maris, d'ordinaire, aiment assez cela. Aussi
André se plaisait-il, et elle l'y encourageait, à parler devant elle
plutôt qu'avec elle, de choses abstraites.
«Mon oncle voit ainsi tourner son fils, s'afflige et s'irrite de tout
cela.
--Peut-être ne se trouve-t-il pas au bout de son ennui. Passé le point
d'équilibre, c'est une loi physique de verser du côté où l'on
penche... une loi morale bien davantage encore. Cet anarchisme de
dilettante est d'une perversité détestable, mais non sans quelque
élégance. D'employer cependant à aussi pernicieux usage des facultés
supérieures, on finit par les détériorer. Que la main s'alourdisse,
que l'esprit s'aigrisse, que l'ironie se tourne en acrimonie, et aux
coups de griffes on substitue les coups de poing. Alors c'est la chute
dans le bas révolutionnarisme brutal. Marcel ne serait pas le premier
à qui c'est arrivé. Qui sème le vent récolte la tempête.
--Pourvu qu'il n'en éclate pas une ce soir!... Déjà entre Georges et
son frère, c'est bien tendu. Je m'étonne même... et j'en suis heureuse
pour la paix de la famille... que tu ne te sois pas encore trouvé en
conflit avec Marcel.
--Parce que moi, homme sage, je tiens ces défis au sens commun pour
indignes des honneurs de la discussion. Ou si j'y prends garde,
j'essaie, dans la mesure de mes moyens, de les combattre avec leurs
propres armes en les traitant par la raillerie. Mais les militaires
aiment la bataille. Et quand quoi que ce soit se trouve en jeu qui
tient à sa religion du drapeau, celui-là n'entend plus du tout la
plaisanterie. Notre anarchiste, à la vérité, possède une rare
souplesse pour, au moment extrême, rompre les chiens par quelque
cabriole. Et cela me donne à penser qu'il en est encore à la phase de
l'acrobatie intellectuelle.
--Peut-être alors en reviendra-t-il?»
André hocha la tête.
«On revient de l'immoralité, mais non de la démoralisation. Comment
veux-tu qu'on change de doctrine, lorsque celle qu'on professe
consiste à n'en avoir aucune?...
--Pourquoi, soupira Élisabeth, toutes ces divisions?
--Parce que, ma chérie, l'homme se jugeant sans doute trop heureux en
cette vallée de larmes, s'ingénie à susciter des sujets de querelle.
Ainsi, n'en déplaise à Mme Biscaras et à ses émules en apostolat
anti-belliqueux, est-ce une utopie de fonder sur la paix le bonheur
de l'humanité. L'humanité veut être battue.
--Se battre à coup d'idées, c'est tout de même moins meurtrier qu'à
coups de canon.
--Pas bien sûr.