Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses,
le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage
à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la
déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son
infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par
intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument
usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif,
tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il
tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant
intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes--on
sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques--n'avaient si
peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il
dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des
hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode
expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude
théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il
ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur,
réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement
personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme
dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute
culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui
avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.
Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais
sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont
était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie.
Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour
celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet
radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde
union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du
bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre
part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience
présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet
d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté
dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se
reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse
qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de
l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout
antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait
cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes
humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est
Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de
ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au
contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en
travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au
but.
C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa
femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure
du coucher.
«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour
Élisabeth?»
L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros
yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.
«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est
mariée...
--Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.
--Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?
--Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui
d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur
libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth
est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est
de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au
contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché
alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»
Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui
semblait la déclarer déjà résolue.
«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage
impossible...
--La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge,
la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du
tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de
l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière
militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante
pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à
présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui
les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient
les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se
connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils
sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires
au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que
soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage?
L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.
--Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant
qu'autrefois.»
Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de
Paris.
Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire
impeccable.
«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne
veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur
dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et
très énergique.
--Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»
La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.
«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth
alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce
qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce
que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en
défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune
fort rondelette en somme.
--Cela se pourrait bien.»
Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses
les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.
«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules
quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement
honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir
au premier mari.
--Maurice en effet est un caractère profondément délicat.
--Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la
matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à
triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc
pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce
l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre
neveu?»
Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en
droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors
très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée
irrévérencieuse ne lui vint même pas.
«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»
Pensif, il ajouta:
«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans
l'armée.»
Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche
inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.
«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il
commanderait un corps d'armée aujourd'hui.
--Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois,
Amélie, c'est indiqué.»
Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de
sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le
capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point
pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De
taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste,
vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent
officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour
ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins,
dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de
ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès
l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur
caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien
celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les
objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans
ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie
gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle
résistance.
«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter
dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies
manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du
moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de
prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui.
C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait
suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que
trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par
simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du
bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais
pas à qualifier de coupable.
--Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement
les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire
qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.
--Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement
réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut
deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends
au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu
donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons,
Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?
--Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.
--Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais
c'est bouder contre soi-même... On en revient.
--Ce premier mari n'est pas mort.
Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.
«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon,
sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au
début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a
souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle
s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur
à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas
courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu
la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour
ses péchés, elle a appartenu?»
Vivement le capitaine répliqua:
«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez,
il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort
justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais
il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout
qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se
trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du
divorce.
--Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une
jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...
--Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été
plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en
demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour
son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle
quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»
La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice
irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:
«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.
--Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant
les hommes?... C'est insuffisant.
--Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil
que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des
désagréments.
--Mon oncle!...»
Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais
aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa
large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé,
il le fit se rasseoir.
«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement
inattendu...
--Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis
point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je
crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage:
seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant
il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première
communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup
d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes
grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs
ancêtres...
--Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants
pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru
devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car
ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est
échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...
--Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?
--Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour
faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la
considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un
fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes
enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»
Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait
dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des
questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons
intellectuels.
«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute
croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à
l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre
semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore
mon _Credo_ et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la
religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant
ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant
d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes
ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve
par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au
même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au
point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a
été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et
qu'elle aide à mourir...»
Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge
le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son
métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:
«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui
meurent en héros.
--Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce
parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais
dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de
tièdes, on n'y compterait guère d'athées.
--N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos
délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si
l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre
d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de
principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la
nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière
aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point
avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le
dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer
fortement le roussi?»
Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le
sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu
contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois
il riposta:
«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont
on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès
qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous
semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses
saintes?»
Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre
jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître
la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.
«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton
inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en
quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.
--Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle
démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le
miracle de me rendre éloquent.»
Derechef l'attaquant au défaut de la cuirasse, son oncle reprit:
«Chez toi, pourtant, ce n'est pas affaire de foi, tu en conviens.
--Ai-je la foi, ne l'ai-je pas? Peut-être est-elle seulement en
sommeil, comme disent vos amis les francs-maçons.
--Tu n'obéis qu'à un vague traditionalisme. C'est une règle aussi
indéfinie, aussi imprécise qui gouverne ta vie... à laquelle tu fais
le sacrifice de ton cœur...»
Le docteur hochait sa grosse tête grise, gonflant ses lèvres rasées,
avec un petit claquement de la langue, gestes que ses élèves lui
connaissaient au chevet d'un malade dont le cas, tout d'abord, le
mettait en défaut.
«A ce compte, poursuivit-il, les générations seraient éternellement
prisonnières de la mentalité de celles qui les ont précédées?
--Ces générations nous ont faits... C'est de notre sang que nous
sommes prisonniers. Vous, un physiologiste, nierez-vous cela, mon
oncle?
--La pérennité de la race, soit!... Mais il n'y a pas équivalence
entre l'organisme physique et le système mental. Tu es conformé
sensiblement comme l'homme de l'âge de pierre... Ton être moral en
diffère assez profondément, j'imagine.»
A ce coup, le capitaine renonça.
«Sur ce terrain, dit-il en riant, je ne suis pas de force, et je mets
bas les armes. Mais ce que je sais bien... préjugé, superstition,
entêtement d'habitude, tout ce qu'il vous plaira... ce que je sais,
c'est que je ne me tiendrai pour marié que quand j'aurai conduit ma
femme devant un autel.
--Fais-toi protestant, ricana le docteur... C'est toujours être
chrétien.»
La voix de Maurice redevint grave pour répondre:
«Je suis né catholique, mon oncle, comme je suis né Français.»
Cet entretien laissa le grand chirurgien quelques instants pensif. Il
s'était heurté à une force que scientifiquement il ne déterminait
point.
Son insuccès suggéra à Mme Bertereau un doute.
«Élisabeth, à plus forte raison, consentira-t-elle jamais à aller
ainsi contre sa religion?»
Mais le docteur avait recouvré son assurance pour répondre:
«Élisabeth est une nature passive, destinée à être toujours la proie
des circonstances. Si cette passivité une fois a tourné mal pour elle,
le jour où c'est à son cœur qu'elle obéira, elle s'en trouvera pour
le mieux.»