Instruite de l'objet de cette démarche si inattendue, c'est de la
surprise qu'Élisabeth en avait ressenti, presque de la confusion. Car
ce qui avait été dit la veille était passé sur elle sans laisser de
traces. Petite taquinerie, pensait-elle, de son cousin Georges, et
autant en emportait le vent. La réalité cependant s'imposait. Sentant
ce qu'il y a d'insolite à solliciter la main d'une jeune fille
rencontrée une seule fois, Mme Lambertier avait argué du caractère
impulsif de son fils, d'habitudes d'enfant gâté à qui sa grande
fortune permettait de satisfaire ses fantaisies sans compter avec
aucun obstacle. Captivé par la beauté et la grâce de cette charmante
jeune personne, il s'était senti tout d'un coup converti à l'idée de
mariage. Disposition à encourager, certes, et trop douce au cœur
d'une mère pour que celle-ci ne se fût décidée à brusquer la
situation. Dans le fait d'avoir inspiré à première vue un sentiment
aussi vif, Mlle Élisabeth devait voir une garantie de bonheur. Quant
aux avantages positifs de cette union, ils étaient de notoriété assez
publique pour dispenser Mme Lambertier d'insister au delà de ce que
comporte le bon goût.
Ébloui par l'aurore dorée se levant pour l'enfant qu'il chérissait à
l'égal des siens propres, le docteur avait accueilli cette recherche
avec l'empressement qu'elle méritait, sous réserve, s'entend, de la
volonté de sa nièce, de qui il n'influencerait en nulle manière la
décision.
Comme il le disait, il le croyait. Lorsqu'il vit pourtant Élisabeth
plus interdite que touchée d'aussi éclatante conquête, il ne négligea
aucun des arguments de nature à lui en faire apprécier la valeur, dont
elle ne semblait pas suffisamment frappée.
«Mais avant toute chose, conclut-il, tu dois consulter ton cœur.
Est-ce qu'il te déplaît, ce jeune homme?
--Que vous dirai-je, mon oncle?... je ne le connais pas.
--J'en conviens. C'est assez cependant d'une rencontre pour déterminer
l'antipathie, phénomène d'ordre purement physiologique, tu peux m'en
croire. A cela tu répondras peut-être que, par réciprocité, la
sympathie... ou plutôt, dans l'espèce, l'amour, pour l'appeler par son
nom, naît également de la première approche...
--Je ne répondrai rien de pareil, mon oncle. Que sais-je, moi, de ces
choses?
--Allons donc!... C'est là une science sur laquelle les petites filles
en remontrent aux barbons. Tout vieux monsieur que je sois, et n'ayant
d'ailleurs jamais eu de temps pour les occupations sentimentales, je
ne méconnais pas le coup de foudre. J'accorde même que de lui seul
sort la passion. Mais la passion est un sentiment particulier et rare,
qui le plus souvent fait faire de grosses sottises. Tellement rare,
que s'il était indispensable dans le mariage, le monde finirait. Pour
fonder une famille, il n'en faut pas autant... ou il faut davantage,
peut-être: la confiance et l'estime. Vois tes cousines... Ce n'est
assurément pas un amour romanesque qui les a poussées vers leurs
maris. Ne sont-elles pas heureuses? Ta tante et moi, ne faisons-nous
pas le meilleur des ménages? Eh bien! la première fois que j'ai dîné
chez son père, elle a déclaré que j'étais un ours mal léché.
--Justement, mon oncle, c'est en vous connaissant mieux qu'elle a
appris à vous estimer et à vous aimer.»
Le docteur toussa. Fréquemment ce petit esprit simple et droit le
mettait au pied du mur, lui et ses sophismes. Lui-même au surplus
sentait bien ce qu'il y avait d'inquiétant dans telle soudaineté.
«D'accord, répondit-il, et c'est flatteur pour moi. Mais je n'étais
qu'un méchant carabin de plus ou moins d'avenir, sans autre fortune
que l'espérance. Je n'avais aucuns motifs pour le prendre de haut, et
j'ai pu attendre avec tranquillité que mon mérite éclatât au soleil.
Tout épris que soit le jeune Lambertier, si tu prétendais lui imposer
un stage, je doute qu'il consentît à s'y soumettre.
--Mais je ne prétends rien de pareil, se récria Élisabeth. Ce serait
très mal de demander à le voir davantage pour ensuite lui dire: non,
décidément, monsieur, vous ne me plaisez pas.»
Le docteur se mit à rire.
«Comme de se faire apporter la carte des gens et ne point les
recevoir... Tu es remplie de tact, mon enfant. Pour en revenir au coup
de foudre, je te ferai remarquer que, si tu ne l'as pas, toi,
ressenti, il s'est produit de son côté. Or un homme aussi amoureux est
assuré de faire partager son sentiment à sa femme, à moins, cela va de
soi, que de la part de celle-ci il y ait éloignement préalable. De la
physiologie, tout cela, quoi qu'on en pense, de la simple physiologie
que nous habillons de phrases afin de la rendre plus aimable, mais
quand on va au fond...»
Se rappelant à temps que cette doctrine n'est pas de celles
précisément qu'il convient d'approfondir avec un esprit virginal,
brusquement le grand chirurgien s'interrompit:
«Tu es très jeune. Élisabeth, reprit-il, très sérieuse aussi, et peu
curieuse des choses qui, prématurément parfois, troublent les jeunes
filles. Cela est préférable ainsi, car comme elles ne sauraient jamais
qu'en être très imparfaitement instruites, ces idées qu'elles se
forgent, le plus souvent fausses, à tout le moins incomplètes, servent
plutôt à les égarer qu'à les guider dans la grave affaire du mariage.
Hors des cas très exceptionnels et qui, je le répète, sont loin de
toujours tourner pour le mieux, elles ont donc tout avantage à s'en
reposer sur l'expérience de ceux qui ont vécu. L'essentiel est
qu'elles y aillent de bonne grâce et de bon cœur... la nature se
charge du reste. C'est une vieille personne fort sage, la nature, qui
sait ce qu'elle fait et à qui les plus malins sont incapables de
rompre en visière. Ainsi, ma chère petite, ne te mets point martel en
tête pour chercher d'où vient l'amour et comment... ce sur quoi
d'ailleurs jeunes ni vieux ne sont guère mieux informés les uns que
les autres. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si la recherche d'Edmond
Lambertier t'est désagréable, si sa personne te déplaît, si la pensée
d'unir ta vie à la sienne te repousse. De cela, toi seule es juge. Tu
connais mon principe en toutes choses: liberté absolue, en tant que ce
n'est pas pour faire le mal. Tu es souveraine maîtresse de toi-même.
Seulement, tu le reconnais, une réponse dilatoire est impossible:
c'est un oui qu'il faut, ou un non. Pas sur l'heure, pas aujourd'hui,
ajouta le docteur, voyant la perplexité peinte sur le joli visage de
sa nièce... Naturellement, j'ai à me renseigner quant à la moralité de
ce jeune homme, et cela nous donne quelques jours de répit. Fais tes
réflexions. De mon côté, après la petite enquête discrète, je te dirai
s'il est vraiment digne de faire le bonheur de la fille de mon
frère... de la mienne. Embrasse-moi, mon enfant chérie... Et crois-le
bien, je suis aussi heureux de cette bonne fortune que si elle s'était
présentée pour Jeanne ou Hélène. A présent, je te laisse causer de
cela avec ta tante, et je vais travailler de mon état.»
Sur quoi il s'en fut, d'un esprit serein et d'une main sûre, pratiquer
certaine laparatomie d'importance scientifique considérable, qui
l'intéressait pour l'amour de l'art autant que pour celui du patient.
Autant, mais pas davantage, le docteur Bertereau étant réputé très
paternel pour ses opérés.
Réfléchir... c'était bientôt dit. Sur quelles bases asseoir ces
réflexions? Son oncle n'avait-il pas déjà tout élucidé? Accoutumée à
tenir pour un oracle cet homme de si haut mérite, dont la parole
faisait loi dans sa famille, sachant aussi la tendre affection qu'il
lui portait, et certaine qu'il voulait son bien, exception faite pour
la question religieuse qui les divisait, elle se fiait aveuglément à
lui en toutes choses. Docilement donc, sans discuter ce qui était
lettre morte pour son inexpérience, elle s'interrogea sur le seul
point qui dépendît d'elle. Non, assurément, ce jeune homme ne lui
était pas antipathique. Edmond Lambertier, possédait cet attrait qui,
aux yeux de ceux mêmes le moins portés à adorer le veau d'or, résulte
du prestige de l'opulence avec la quasi toute-puissance qu'elle
confère. Assez bien fait de sa personne, un vernis cercleux et sportif
maquillant sa vulgarité foncière, une manière de bon garçonisme le
défendant en apparence de la sottise et de l'infatuation du parvenu,
il n'avait rien en somme pour inspirer la déplaisance. S'étant mis au
profit d'Élisabeth en frais de galanterie, si peu coquette qu'elle
fût, elle était femme, elle avait vingt ans, et cela l'inclinait à le
trouver aimable. Aurait-elle de la répugnance pour le mariage? Non,
certes pas. N'est-ce point le lot et le devoir communs? Elle avait
pleine confiance dans la vertu du sacrement. Dieu, lui semblait-il,
doit bénir les unions qu'il consacre, et une honnête femme aime
toujours son mari, s'il est honnête homme et s'il l'aime. Or, des
sentiments de celui-ci elle ne pouvait douter--revanche des filles mal
pourvues sur celles dont la dot jette son poids dans la balance.
Vivant en un milieu de propos assez libres, quoique de mœurs très
familiales, Élisabeth n'était pas d'une innocence absolue de
pensionnaire. Elle n'ignorait point qu'il y a de par le monde, le
monde surtout de loisir et de plaisir, des jeunes hommes de vie
déréglée--encore que le mot ne présentât pas à son esprit d'image
précise--et aussi des époux qui ne sont pas pour leur femme ce que
commande la loi divine et humaine. Mais c'étaient choses qui au lieu
d'éveiller sa curiosité la repoussaient. La parfaite pureté de son
imagination la retenait de chercher à approfondir ce qui lui était
appris à la volée par des bribes de conversation auxquelles elle ne
prenait point part et ne prêtait qu'une oreille distraite. Cela,
c'était l'affaire de son oncle. Et dès qu'il lui eut affirmé que tout
était bien, elle n'avait plus à s'en préoccuper.
Tout d'ailleurs, autour d'Élisabeth, conspirait pour peser sur sa
détermination. Bien plus, on la considérait comme acquise. On était
très en dehors dans cette famille, expansif, voire un peu bruyant en
ses manifestations. Après un léger passage de regret que ses filles
n'eussent point eu les attraits nécessaires pour décrocher pareille
timbale, la bonne Mme Bertereau avait souhaité joie et bonheur à sa
nièce du meilleur de son cœur. Jeanne pareillement, tout heureuse
dans l'alanguissement de sa maternité prochaine. Et de quoi eût-elle
été jalouse, elle qui n'eût pas troqué son beau Gaston contre tous les
trésors de Golconde? Marcel, en l'occurrence, garda par devers lui
l'expression de cette ironie corrosive dont il empoisonnait toutes
choses; quoique de complexion médiocrement tendre, il se sentait
désarmé devant la douce et jolie créature que tous aimaient. Le
capitaine Maurice lui-même la félicita avec toutes les apparences
d'une parfaite sincérité. A la vérité remarqua-t-on que désormais il
vint moins souvent avenue de Messine. Mais cela s'expliquait fort
naturellement: il n'y a plus de place pour les célibataires dans une
maison où se chante l'alleluia de fiançailles. Quant à Georges, qui
était pour sa cousine le frère le plus affectueux, il se réjouissait
avec éclat et des «Je l'avais bien dit» qui exaspéraient sa sœur
Hélène. Celle-ci seule jetait dans ce concert de bénédictions une note
acide.
«Comme si cette pauvre Élisabeth était la femme qui convient à ce
fêtard!... Elle si pot-au-feu, si simplette... Elle ne saura même pas
comment s'y prendre pour dépenser son argent. Cela ne peut pas bien
tourner. Jolie certainement, Élisabeth... Mais ce n'est pas tout, ce
n'est même rien pour un noceur fieffé qui en a vu bien d'autres. Il
n'en fera qu'une bouchée, et après?... Ce n'est pas sérieux, ce
mariage-là. Je ne comprends vraiment point que papa encourage pareille
folie.»
Mais elle n'aurait eu garde d'adresser cette remarque au docteur,
lequel, avec ses côtés débonnaires, était un chef de famille des plus
intransigeants sur le respect dû à son infaillibilité. Les
«renseignements», pris hâtivement et superficiellement,--ces
renseignements pour mariage qui ne sauraient être véridiques et dont
tout au plus peut-on espérer qu'ils demeureront neutres, n'affirmant
pas plus dans le sens du bien que dans celui du mal,--n'avaient rien
révélé qui fût de nature à disqualifier le prétendant. Ses aventures
bruyantes, ses fantaisies coûteuses, quelques culottes formidables,
péchés de la vie de garçon trop riche qui s'amenderait dans un mariage
d'amour. Autrement passait-il pour honorable dans ses affaires de jeu
et d'écurie, et nul scandale n'avait marqué son libertinage, confiné
dans les milieux de haute noce.
Qu'exiger de plus? Le «petit charbonnier» pouvait-il apporter à sa
femme un passé de bon jeune homme? Le docteur Bertereau n'était
rigoriste que pour lui-même--sans mérite au surplus, disait-il, la
sagesse de conduite étant la première obligation du travailleur--et
son optimisme l'inclinait toujours aux jugements favorables. Celui-ci
étant signifié à sa nièce, ce n'est pas elle qui l'aurait pu révoquer
en doute. Les notes discordantes jetées par la pénétration née de
l'envie dans le concert de félicitations et de bénédictions dont elle
était l'objet ne parvenant point aux oreilles de la partie intéressée,
Élisabeth en vint à croire qu'un refus équivaudrait à un symptôme de
dérangement d'esprit.
C'est ainsi que, quelques jours après ce coup de foudre éclatant dans
la sérénité de son ciel, elle autorisa Edmond Lambertier à lui mettre
au doigt l'anneau des accordailles, et la splendeur déjà de ce saphir
princier accolé d'un diamant royal était un avant-goût de l'opulence
qui allait être sienne. Pendant la période de cour, aussi brève que le
permettaient les nécessités légales, celles surtout de la préparation
du trousseau et de la corbeille, menée bon train en payant triples
guides, Élisabeth fut roulée dans un tourbillon ne lui laissant pas
un instant de tête-à-tête avec son cœur. Étourdie plutôt que
captivée, cependant était-elle grisée aussi un peu par cette musique
d'amour qui porte en soi son ivresse, extérieure à la personne qui la
chante. Le viveur repenti se montrait fiancé pressé plus encore
qu'empressé; mais ce sentiment-là n'est-il pas un hommage dont
l'ardeur touche la femme sommeillant dans la vierge?
Si Élisabeth avait eu du temps pour se reconnaître, elle eût préféré
toutefois que fût mieux enveloppé de tendresse ce désir manifesté trop
brutalement peut-être. Les façons d'être aussi de son futur lui
semblaient bien légères pour une circonstance aussi solennelle, avec
quelque chose de cavalier où elle ne sentait rien de l'émotion qui,
lui disait son instinct de ces subtiles et douces choses, est l'accent
de leur sincérité, la marque de leur profondeur. Mais où eût-elle pris
le loisir d'en raisonner? Et, au demeurant, n'avait-elle pas ouï
soutenir que la raison doit pour un temps céder le pas à l'amour? Or,
on l'aimait, cela ne pouvait faire doute. Elle aimait aussi, ne
l'avait-elle pas déclaré implicitement le jour où sa main était tombée
dans celle qui s'offrait pour la vie et pour l'éternité? Les
événements marchaient, marchaient, l'entraînant dans la rapidité et le
vague du rêve, par un chemin fleuri, parfumé, rayonnant, jusqu'au
pied du maître-autel de Saint-Augustin où, pour la troisième fois, le
docteur Bertereau conduisit une épousée, jolie à miracle, celle-ci,
qui en toute l'honnêteté et la ferveur de son doux petit cœur
tendre jura devant Dieu et devant les hommes foi et amour à Edmond
Lambertier.
Ce fut le grand mariage de la saison pour ce tout Paris bigarré de
l'argent et de la politique. Lorsque, comme quelques mois auparavant,
un jeune couple eut quitté les salons en désordre de l'avenue de
Messine, où dans une atmosphère de fête se flétrissaient les blanches
fleurs nuptiales, le vieux ménage cette fois demeura seul. Comme, pour
conjurer la tristesse qui les prenait un peu, M. et Mme Bertereau
commentaient ensemble les menus incidents de la journée, ils vinrent à
parler de l'absence de leur neveu Maurice. Encore que le capitaine se
fût excusé de paraître à la cérémonie sur l'imminence d'un voyage
d'état-major dans les Vosges, dont la préparation l'accablait de
travail,--et à la vérité l'École de guerre se mettait en route le
lendemain,--ils se demandèrent si ce n'était pas là un prétexte. Ils
ne surent que se répondre. Mais après tout cela n'importait guère.
Tout énergie et vaillance, appartenant corps et âme au métier qu'il
aimait passionnément, il saurait se consoler de son regret, si regret
était. Et quant à la jolie fleur fragile, objet de leur sollicitude,
jamais, on en était bien certain, elle n'avait ressenti pour lui rien
de plus qu'une amicale sympathie.
_DEUXIÈME PARTIE_
I
Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la
mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M.
et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.
Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut
pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est
qu'il avait ignoré--ne l'ayant pas assez cherché peut-être--le
véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le
jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible
sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très
réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette
détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère
d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances,
souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une
grosse succession--le tiers des parts du charbonnage--et qui voulait
des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il
pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se
préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que
pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui
se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les
jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par
lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth
était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de
la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non
moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet,
volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un
désir et sa satisfaction.
Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles
secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses
bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et
ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où
commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de
cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle
escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de
peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes
plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de
filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large
compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le
cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était
point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait
au mieux pour le bien de tous.
Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle,
Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la
sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui
prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce
fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement
brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins
délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez
elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la
vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur
imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées
de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité.
Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour,
demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que
dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le
repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui
glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.
Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles
dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne
s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait
par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral
et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes
obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se
mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par
s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut
infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il
allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un
jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première,
ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi
était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la
même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.
Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.
Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque
intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont,
à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que
la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête
du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement
aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le
cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les
rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un
mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était
à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à
l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait
réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement
pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la
promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie
l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui
causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt
que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui
de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.
Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth
n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un
grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet
l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires
plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre
le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses
répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par
son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément,
elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus
promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun
frein de travail ni de devoirs.
Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond
Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth
beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se
retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel
qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses
entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques
mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils
prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter
sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment.
Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth
avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les
sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui
c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se
taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et
douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet
à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre
lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait
son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il
ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire,
l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne,
sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des
souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier,
Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la
forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper
d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché
d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était
grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs
toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du
mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon
d'excuse:
«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»
Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite
en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il
n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais
elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir
caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour
qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude
de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait
brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son
accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent
dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses
habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie
commune.
Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines
apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de
l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque
révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat
dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes.
La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu
qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.
Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir
dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure
plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement
d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des
doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère
et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu
fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la
vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux
s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de
tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade
comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment
une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait
imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion.
Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que,
le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se
trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui
exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce
fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les
foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et
puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en
portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se
sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents
procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur
l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments
chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.
Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme
se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont
choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la
perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur
Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection
qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son
infaillibilité, et cela l'irritait.
Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son
plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa
naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée,
Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au
cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si
fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible
département de l'Oise était le plus malaisément administrable de
France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche
soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du
dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du
grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le
scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au
piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène
Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son
habitude. Elle en vint à se récrier:
«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des
écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...
--Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage,
remarqua Mme Edmond Lambertier.
--Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait
se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait
certaine de garder sa petite fille.
--Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?
--Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le
tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston
est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni
travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien.
Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au
lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans
un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause
des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales
récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la
moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des
attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père
très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors,
qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est
bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à
haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son
bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait
capable de se cramponner à lui.»
De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après
la crécelle de sa cousine:
«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»
Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos
désobligeant et brutal.
«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre
raison, qui est meilleure.»
Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup
de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:
«Est-ce que je me plains de mon mari?
--Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas
positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa
poche.»
Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la
grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il
repartit:
«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe
chez toi.»
Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait
hennissement de cavale.
«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il
t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a
autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»
Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en
expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le
plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont,
dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise,
il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une
corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs
demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait
adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais
accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y
arrêta point.
«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire,
qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de
son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de
l'intérêt?»
Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et
péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre
esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience
religieuse:
«Ah! oui, dit-elle, les principes!...
--Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les
vôtres?
--Les miens, ma chère enfant...»
Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables
affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement
dédaigneuse.
«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère
respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements
librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de
façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.
--Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le
principe de l'amour?»
Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à
l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:
«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes
que du maire et du curé.
--Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement
au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un
élément supérieur aux fluctuations sentimentales.
--Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur
l'épouse du fonctionnaire jacobin.
--Je crois qu'il n'en faut pas abuser.
--Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.
--Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!
--Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements
sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi,
un esprit vraiment libre.
--Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de
fond en comble.»
Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le
caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de
famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore,
non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De
quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les
Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:
«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela
vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce
qu'approximativement a dit le poète:
_Le_ principe _est une île escarpée et sans bords:
On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors._
Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales
n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.
Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.
«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le
mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est
revêtu de la majesté sacramentelle.
--Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité
en subissant l'outrage...»
Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de
son Alcide...
«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»
Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la
raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au
débat.
L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que
Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale,
dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le
libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec
certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents
s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa
conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave
chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement
aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant
dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie
facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours
aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari
le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain
minimum d'obligations constituant une apparence de partage.
Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis
mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé
un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique
grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de
lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé
l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était
retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes,
habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur
préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double
sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des
procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction
même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le
docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en
plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que
souffert.
A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la
séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens
radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois
années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait
certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en
finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du
scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en
définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du
moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils,
laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait
été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui
vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière
liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au
contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases
honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du
soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme
Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle
qui emporta la décision d'Élisabeth.
La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant
point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme
qu'en ses moments mauvais--les plus fréquents--il qualifiait
d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral,
l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour
instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la
plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté
réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la
liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite,
remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre
particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses
appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était
exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art
de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération
n'avait pas été mauvaise.
Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la
sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris
possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides
successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis
d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le
toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les
cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans
autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son
miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses
vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait
le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs,
quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie
très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses
épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de
jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un
instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte
sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi
définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un
peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:
«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»
C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:
«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»
Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son
incrédulité.