II

Heureux, le docteur Bertereau l'était, et il se glorifiait d'y avoir

pris de la peine. A considérer le bonheur par les côtés purement

positifs, véritablement en effet le sien était son œuvre. Rude et

inlassable travailleur, sobre, patient, tenace, donnant tout de soi,

cœur, intelligence, énergie au labeur qu'il aimait, sa situation de

grand opérateur s'était fondée sur un solide savoir servi par une

habileté de main peu commune. Parvenu à la tête du corps médical, il

avait été envoyé au Sénat par les républicains de gouvernement de son

département picard. N'ayant guère le goût, moins encore le temps

d'être politicien, il se bornait à faire autorité au Luxembourg sur

les questions d'hygiène publique, y marquant l'attention nécessaire à

celles d'intérêt régional, et quant au reste, ministériel

imperturbablement. Aimé de ses élèves pour la conscience de son

enseignement, aussi pour sa grande bonté un peu bourrue, estimé de ses

confrères, en dépit de l'envie, pour sa probité professionnelle, la

loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, respecté de tous

pour la dignité de sa vie, jouissant d'une réputation européenne qui

souvent lui valait de lointains déplacements: illustres appendicites,

litotrithies augustes, cancers royaux, tumeurs impériales, se

chiffrant par le gros chèque accompagné d'une plaque ou d'un

cordon--le docteur Bertereau possédait tout ce que peut souhaiter

l'ambition légitime.

Personnellement, il était d'une simplicité d'habitudes confinant à la

rusticité. Matineux et couche-tôt, robuste mangeur sans aucun

raffinement gastronomique, ne buvant que de l'eau rougie, ne fumant

point, ne connaissant d'autre plaisir que le travail, n'ayant pas le

plus petit vice, même de collectionneur ou amateur de quoi que ce

fût--de tout ce luxe qu'il créait autour de lui, il goûtait uniquement

la joie de le donner aux siens. A condition que l'argent fût

honnêtement acquis et que le rechercher ne détournât point de

l'accomplissement des devoirs primordiaux, c'était, lui semblait-il,

le but essentiel de l'activité humaine, comme le dépenser largement,

afin d'en faire profiter autrui, constituait à ses yeux l'excuse,

voire la raison d'être de la fortune.

Pas davantage ne lui faisaient défaut les satisfactions intimes. De

complexion assez autoritaire, il gouvernait sa famille sans rencontrer

de résistance, n'en abusant point cependant pour jouer les despotes.

Mme Bertereau, de cœur excellent, de personnalité nulle, née pour

être un reflet, était en admiration devant son grand homme, non

toutefois sans exercer sur lui cette influence, d'autant plus occulte

qu'elle est inconsciente, de l'épouse soumise, agissant en quelque

sorte par la force du poids mort. Insignifiantes et sans beauté, ses

filles avaient dû à leur dot très ronde des établissements avantageux

dans la bourgeoisie industrielle et gouvernementale. L'aîné des fils,

bien doué, laborieux, déjà interne des hôpitaux, promettait une belle

carrière. Du second, «cacique» à l'École normale, section des lettres,

l'esprit singulier, de tour ironique, acerbe, réfractaire aux dogmes

sociaux qui constituent la religion civique de ce milieu, n'était pas

sans déconcerter quelque peu son père, l'inquiétant même parfois. Mais

du moins l'avenir s'ouvrait-il devant lui brillant et sûr. Tout ce

monde était bien portant; l'union domestique régnait, ainsi que

l'ordre dans les affaires. Hors ce qui, en Marcel, se révélait

d'originalité périlleuse, gourme intellectuelle sans doute, qui

s'éliminerait comme toutes effervescences de jeunesse, on ignorait

chez les Bertereau ces complexités morales que le robuste ouvrier de

science tenait pour manifestations morbides. On était des gens bien

situés dans la vie, carrément assis et d'aplomb, solidement attachés

aux choses de ce monde et les prenant telles quelles sans en chercher

plus long ni plus haut, n'ayant qu'à se louer au demeurant de la façon

dont elles sont arrangées.

Pour cette calme prospérité, ils auraient eu sujet de louer le ciel.

Mais ils n'y songeaient point. Chez le père, ce n'était pas cet

athéisme doctrinaire et agressif dont il se gardait comme d'une

infraction à la loi de tolérance,--une tolérance faite plus

d'indifférence que de charité,--mais le matérialisme serein du

physiologiste qui, n'ayant jamais rencontré sous son bistouri l'organe

nommé âme, n'a désir ni loisir de le chercher ailleurs. A quoi bon,

puisqu'il est inutile au fonctionnement physique et mental de la

machine humaine? Pour le reste, sa droiture native l'ayant toujours

incliné vers les bonnes actions et détourné des tentations mauvaises,

ce lui était assez de se savoir honnête homme, sans qu'il fût curieux

de la source intangible où se puisent la distinction du bien et du

mal, la conception de l'honneur, le sentiment de la bonté, et l'esprit

de sacrifice, et l'instinct de justice et la lumière d'amour. Il y

voyait simplement les fruits d'un exact équilibre de nature, ainsi que

d'une éducation conduite selon de saines méthodes scientifiques. Tout

l'édifice moral lui semblait fondé avec une solidité suffisante sur le

principe de l'échange: ce qu'on doit à autrui, c'est afin qu'autrui

vous le doive, toutes vertus ainsi abaissées au rang vulgaire de

simples rouages sociaux. Et par ainsi tenait-il la culture de l'idéal

pour pernicieuse autant qu'oiseuse, comme propre à fausser les données

de la vie, à engendrer des chimères, à produire une déperdition des

forces vives de l'homme au regard des besognes concrètes.

Issue d'un milieu de sec et froid positivisme,--elle était la fille du

chimiste Vergniol, de l'Institut,--depuis longtemps Mme Bertereau

avait tout oublié des premiers enseignements chrétiens qu'on lui avait

donnés, dans un esprit de vague déférence pour des traditions

surannées tombées à l'état d'usage, que répudie la supérieure raison

masculine, mais encore convenables peut-être à la faiblesse du cerveau

féminin. Absorbée en ses devoirs temporels et ses affections

paisibles, elle ne ressentait nulle velléité d'intérêt pour les

abstractions en général, ni pour rien qui fût extérieur au rayon

intellectuel de son mari.

De même que ses parents lui avaient fait faire sa première communion,

elle l'avait fait faire à ses enfants, et pour le même motif vulgaire.

Mais depuis lors, fermés à des idées absentes de leur berceau,

auxquelles leur entourage était étranger, voire hostile, ceux-ci

avaient grandi dans une insouciance absolue des choses du divin.

Hélène et Jeanne étaient de trop chétives âmes pour que jamais les eût

effleurées aucune aspiration supérieure à leur cercle étroit de petits

devoirs familiaux et mondains, d'occupations menues, de pensées

frivoles. Chez Georges, la culture scientifique dépourvue de

contre-poids spirituel avait desséché une nature, moins rude que celle

de son père, moins forte aussi. D'essence plus subtile, Marcel

subissait profondément l'intoxication de cette intellectualité aiguë

qui, sans le frein moral, mène grand train à l'anarchisme. Seul de la

famille, se trouvait-il ainsi affranchi de cette mentalité épaisse et

vulgaire de la bourgeoisie arrivée. S'il ricanait aux idées

séculaires, il ne respectait pas davantage le dogme jacobin. Par cette

tangente il s'évadait de l'orbite paternel, de quoi le docteur

commençait à éprouver un assez vif déplaisir.

Tel était le terrain, combien peu favorable au développement logique

de sa nature si différente, où, à cet âge transitoire qui de l'enfant

commence à dégager la jeune fille, le destin avait transplanté

l'orpheline, dont le docteur et Mme Bertereau avaient fait comme leur

dernière née.

De son père, Élisabeth ne conservait que la mémoire, estompée dans les

brumes du recul, d'un bel homme très bon, avec de l'or sur un uniforme

éclatant, d'un jour surtout où, après l'avoir embrassée plus fort que

de coutume, il était parti à cheval--un jour où sa mère avait beaucoup

pleuré. Ensuite, une lacune dans ce petit cerveau de quatre ans. Puis

les larmes de nouveau étaient entrées dans la maison, des larmes plus

éperdues, plus désespérées. On l'avait habillée de noir, on lui avait

dit que son père était au ciel, que jamais il ne reviendrait. De ce

jour-là, elle ne vit plus sa mère sourire. La balle prussienne qui

avait foudroyé glorieusement le brillant chef de bataillon des

grenadiers de la garde avait atteint sa veuve aux sources vives d'un

frêle organisme. Réduite, outre le revenu de sa dot réglementaire, à

sa modique pension, augmentée d'un bureau de tabac de maigre rapport,

Mme Charles Bertereau avait quitté Versailles pour se fixer à Morlaix,

son pays d'origine. Lentement la maladie de cœur avait exercé ses

implacables ravages, et dix ans plus tard une crise d'asystolie

l'emportait, sans qu'eussent réussi à conjurer le mal la science et le

dévouement de son beau-frère accouru auprès d'elle. Du moins eut-elle

la consolation suprême de savoir que sa fille, tout ce qu'elle

regretterait d'ici-bas, trouverait affection et sollicitude chez

l'oncle et tuteur, qui en fit à la mourante solennelle promesse--le

bonheur même, peut-être, qu'elle eût été sans doute impuissante à lui

donner.

Il semblait en effet que, part faite au déchirement de son petit

cœur très tendre, la fillette gagnât à ce bouleversement

d'existence. Tant qu'elle eût aimé sa mère et en eût été aimée, entre

cette valétudinaire neurasthénique, vieillie avant l'âge, noyée dans

un deuil éternel, et l'enfant saine, vivace, chez qui une précoce

gravité, née de la tristesse ambiante, n'étouffait point cependant

l'ardente sève de jeunesse--entre elles cette intimité morale n'avait

pu exister qui fait vraiment la force des liens du sang. Au sortir

d'une enfance retirée et morose, la joie de vivre bientôt eut raison

de son chagrin. Il s'atténua, puis passa, laissant place à un souvenir

attendri. Et dans une chaude atmosphère familiale la jolie fleur

s'épanouit doucement, fraîche, pure, délicate. Son oncle était parfait

pour elle. Mme Bertereau avait une de ces vocations de mère poule qui

se réjouit de chaque poussin ajouté à la couvée. Si dans les rapports

d'Élisabeth avec ses cousines il y avait quelque chose à reprendre,

c'eût été plutôt de la partialité en sa faveur. Cette gracieuse et

fine créature, au charme un peu austère et très prenant, séduction

qui, de s'ignorer, n'en était que plus profonde, avait apporté dans sa

nouvelle famille un élément qui y faisait défaut.

La bonne Mme Bertereau avait si bien pris pied dans son emploi de

matrone, qu'on ne pouvait se l'imaginer--son mari lui-même--avoir été

jeune et avoir été femme. Hélène était une grande fille massive et

vulgaire, du type haquenée, haute en couleur, le verbe bruyant autant

que le cerveau vide, futile sans grâce, coquette sans féminité,

n'ayant de goût que pour le chiffon et à cause de ce qu'il coûte.

Peut-être eût-elle ressenti quelque dépit de ne point posséder les

attraits de cette cousine qu'on lui donnait pour sœur. Mais ce

mauvais sentiment était emporté par la vanité de se savoir riche, le

plus appréciable à ses yeux des biens de ce monde. Bientôt mariée

d'ailleurs, épousant moins son mari que les Établissements Percheron

frères, dans les enfants qui lui naquirent elle aimait surtout de

petites poupées à attifer, et, passionnée de luxe uniquement, elle

s'asseyait dans son argent avec cette ostentation grossière qui le

fait prendre en dégoût par les âmes délicates.

Effacée au contraire et timide, bonne petite nature moutonnière dénuée

de tout relief, pas positivement laide, mais de physique ingrat et de

façons gauches, Jeanne non plus n'avait rien pour attirer ni pour

attacher. Élisabeth se trouvait ainsi la grâce et la lumière de la

maison.

Assurément elle y était heureuse. On remarquait en elle toutefois des

rêveries, que son oncle mettait sur le compte de l'aspiration plus ou

moins consciente au mariage. En cela le trompait ce diagnostic quasi

infaillible quant aux choses brutales de la pathologie. Élisabeth

était la jeune fille très jeune fille que ne soupçonnent guère les

hommes et qu'ils comprennent mal. Elle aimait les plaisirs de son âge,

mais avec assez de retenue pour que cela n'entravât point le

développement des côtés sérieux d'un caractère incliné vers la paix et

l'intimité domestiques. Qu'elle jouît de cette paix et de cette

intimité au foyer des siens ou à celui d'un époux, cela lui était de

peu. Se sachant mal pourvue, encore que pour soi-même elle crût à

l'amour la vertu de suppléer au défaut d'argent, elle n'ignorait point

que son établissement s'en trouvait rendu malaisé. Cela sans doute

était selon la sagesse courante, que ne discutaient pas son esprit

soumis, son âme douce. Seul un penchant maternel assez prononcé lui

eût fait éprouver du regret de rester fille. Mais à vingt ans elle

n'en était pas là. Et sans souci du présent, sans impatience de

l'avenir, paisible, elle attendait que s'accomplît son destin.

Un malaise pourtant troublait Élisabeth. Trouble léger, dont elle-même

ne possédait pas le secret. Elle avait été élevée dans la pratique

exacte de la religion. A l'opposé de ce qui arrive souvent, au lieu

que le cœur meurtri de sa mère se fût jeté dans la dévotion, plutôt

s'en était-il éloigné d'abord. La douloureuse veuve en voulait un peu

à Dieu de son malheur. Bretonne cependant, foncièrement chrétienne de

par la profonde empreinte héréditaire, elle n'était pas allée jusqu'à

la révolte contre une foi qui la consolait si imparfaitement. Sa santé

chancelante ne lui permettant guère de continuer elle-même l'éducation

de sa fille, elle l'avait mise au courant, tout près d'elle. Élisabeth

y avait connu l'effervescence mystique qui naît à l'époque de la

première communion et s'entretient volontiers dans l'ombre des

cloîtres. Mais son brusque et si radical changement d'atmosphère était

venu tarir l'afflux de cette adolescente piété. Non qu'elle cessât

d'être régulière. Le docteur eût préféré sa pupille détachée de

croyances qu'il jugeait puériles et caduques. Pour une femme

toutefois, cela tirait à moins de conséquence. Et, au surplus, auprès

de la mère mourante, pleinement réconciliée avec Celui qui l'avait

éprouvée si cruellement, il s'était engagé à respecter les principes

catholiques de l'enfant. Il avait scrupuleusement tenu parole. On

faisait accompagner Élisabeth à la messe par une femme de chambre.

Elle accomplissait le devoir pascal. Son oncle ayant pris, pour lui

interdire le maigre, des prétextes de santé, docile à la prescription

médicale comme au commandement de l'Église, elle en demandait dûment

la dispense. Ainsi se tenait-elle en règle stricte avec les

obligations.

Cela était insuffisant pour ses besoins d'âme. De pratique, elle

aurait eu assez, mais c'est la vie intérieure qui lui faisait défaut.

L'action d'un milieu indifférent est plus dissolvante que celle d'un

milieu hostile. Heurtées, les idées religieuses d'Élisabeth se fussent

exaltées par réaction naturelle. Ce qui même contribuait le plus

efficacement à maintenir sa foi, c'étaient les paroles de sarcasme et

de dénigrement qui sortaient de la bouche de certains amis de la

maison. Mais ces propos ne lui étaient point personnellement adressés

et nul jamais n'avait fait de tentative sur sa conscience. Aussi, dans

la liberté dédaigneuse qui lui était laissée, ne trouvait-elle pas à

puiser cette généreuse ferveur qu'inspire la persécution. Et, au

point de vue même le plus largement ésotérique, tous autour d'elle

étaient tellement étrangers à ces choses, que le sentiment qu'elle en

avait s'étiolait faute d'aliments. Nature un peu molle, l'énergie lui

manquait pour lutter contre son isolement moral. Puis cela était bien

abstrait, bien complexe pour sa jeunesse. En sorte que, dans

l'ambiance de matérialisme où elle vivait, les rites finissaient par

prendre pour elle ce caractère machinal qui en amoindrit le sens

divin. Fidèle à la lettre, Élisabeth sentait en elle se refroidir

l'esprit.

De ce desséchement de son être spirituel, elle souffrait. Sujette à

des réchauffements subits, comme celui qui s'était manifesté pour la

cérémonie nuptiale de sa cousine Jeanne, ce lui était l'occasion de

ces petites crises intimes auxquelles on attribuait faussement une

cause si concrète. Car elle ne s'en ouvrait à personne, sachant que

personne ne la comprendrait.

Sa tante toutefois ne se méprenait point en voyant dans ses élans de

ferveur l'ascendant de son ancienne compagne de couvent. Jamais elles

ne s'étaient perdues de vue. Plusieurs étés de suite, Élisabeth avait

passé un mois ou deux chez une sœur de sa mère qui habitait un

petit manoir sur la rivière de Morlaix. Monique Le Huédé était la

fille d'un officier supérieur de la marine retiré dans le voisinage

très proche. Déjà, lorsque les deux jeunes filles avaient été séparées

par les circonstances, chez l'aînée s'était déclaré ce penchant pour

la vie religieuse assez commun aux alentours de la seizième année. Le

temps semblait l'avoir confirmé, quoique, soumise à ses directeurs

spirituels, Monique n'en parlât guère, la prudence ecclésiastique lui

ayant imposé l'essai de la vie du siècle avant qu'elle envisageât

sérieusement l'éventualité d'une prise de voile. En attendant, elle

s'adonnait aux pratiques de la piété la plus exaltée. Moralement

dépaysée comme l'était, avenue de Messine, la nièce du grand

chirurgien athée, sur cette terre de Bretagne si intensément

catholique, où Élisabeth se retrempait dans le sang de sa race

maternelle, il lui semblait retrouver son équilibre rompu. Ce n'était

pas encore tout à fait cela néanmoins. La dévotion de Monique était

trop rigide, trop exaltée aussi pour satisfaire complètement à ses

propres tendances la portant vers une foi simple, calme, douce. Aussi

ne suivait-elle pas son amie jusqu'au bout du chemin où celle-ci,

dévorée d'un zèle d'apôtre qu'exagérait l'absolutisme de l'extrême

jeunesse, s'employait ardemment à l'entraîner sur ses pas. N'empêche

que les impressions subies laissaient leur empreinte et, rentrée à

Paris, jusqu'à ce que l'eussent effacée des contacts si différents,

Élisabeth ressentait le malaise créé par cette dualité morale.

Sans qu'aucune confidence épistolaire eût fait prévoir l'événement,

comme Monique venait d'atteindre sa vingtième année elle se maria.

Ayant eu dans leur famille la douloureuse aventure d'une fausse

vocation au lendemain amer, ses parents l'avaient voulu détourner du

cloître. Soit qu'à ce moment une détente se fût produite en elle, soit

que la personne du prétendant qu'on lui fit connaître eût triomphé de

son éloignement réel ou factice pour les fins normales des filles,

elle consentit à épouser l'aimable et galant homme qu'était Alain

Guivarch. Lui, las de la vie de garçon assez joyeusement menée,

s'était volontiers épris de cette jolie personne un peu austère et

frigide, mais qu'un mari aurait d'autant plus de mérite et d'agrément

sans doute à conquérir à l'amour. Quittant le commissariat de marine,

il venait d'entrer dans les bureaux de la Compagnie Transatlantique à

Saint-Nazaire. Puis un emploi supérieur l'appela à l'administration

centrale. Ainsi furent plus étroitement rapprochées les amies

d'enfance. Leur intimité s'était encore accrue du fait qu'Élisabeth

ayant perdu sa tante de Bretagne, ce deuil l'avait, six mois durant,

tenue éloignée du train mondain, et la famille Bertereau ne le

portant pas, un peu isolée dans la maison. A ce moment, Monique se

trouvait séparée de son mari, en voyage de service aux ports des

Antilles. Elle vivait très retirée. Il allait de soi que la jeune

fille fréquentât beaucoup chez elle, et d'autant plus que celle-ci

n'allait qu'à contre-cœur avenue de Messine, où tout lui était

sujet de scandale. Car le mariage n'avait guère adouci cette âpre

dévotion qui faisait d'elle--comme le remarquait le docteur

Bertereau--une religieuse égarée dans le monde, avec plus

d'intransigeance que n'en ont d'ordinaire les saintes filles nourries

d'esprit de charité. Ses occupations conjugales et maternelles--un

fils lui était né--l'empêchaient de donner autant de soi qu'auparavant

aux pratiques pieuses, mais sans qu'eût fléchi la rigidité de sa

religion. M. Guivarch aurait souhaité chez sa femme une foi plus

amène. De trouver son foyer si morose, il commençait à le délaisser.

Monique s'en affligeait. En humanisant son austérité, il n'eût tenu

qu'à elle de retenir ce mari un peu léger, encore épris pourtant.

Mais, scrupuleuse observatrice de tous les devoirs de l'épouse

chrétienne, il en est un qu'elle ne savait pas remplir: celui de se

faire aimer. Son humeur allait s'assombrissant de ce chagrin dont elle

était l'artisan, et cela rejaillissait en sévérités envers le

prochain. Élisabeth était si tendrement attachée aux parents très bons

à qui elle devait d'oublier la tristesse d'être orpheline, qu'il lui

eût déplu d'entendre sur eux des paroles de blâme. Aussi se

taisait-elle avec son amie du malaise spirituel qui parfois

l'oppressait. Et puis n'était-elle point assez heureuse par ailleurs

pour éviter de s'y attarder, troublant ainsi la joie de vivre la vie

douce et tiède de ses vingt ans en fleur?

Après le divorce · 第 10 / 23 题