Heureux, le docteur Bertereau l'était, et il se glorifiait d'y avoir
pris de la peine. A considérer le bonheur par les côtés purement
positifs, véritablement en effet le sien était son œuvre. Rude et
inlassable travailleur, sobre, patient, tenace, donnant tout de soi,
cœur, intelligence, énergie au labeur qu'il aimait, sa situation de
grand opérateur s'était fondée sur un solide savoir servi par une
habileté de main peu commune. Parvenu à la tête du corps médical, il
avait été envoyé au Sénat par les républicains de gouvernement de son
département picard. N'ayant guère le goût, moins encore le temps
d'être politicien, il se bornait à faire autorité au Luxembourg sur
les questions d'hygiène publique, y marquant l'attention nécessaire à
celles d'intérêt régional, et quant au reste, ministériel
imperturbablement. Aimé de ses élèves pour la conscience de son
enseignement, aussi pour sa grande bonté un peu bourrue, estimé de ses
confrères, en dépit de l'envie, pour sa probité professionnelle, la
loyauté de son caractère, la sûreté de son commerce, respecté de tous
pour la dignité de sa vie, jouissant d'une réputation européenne qui
souvent lui valait de lointains déplacements: illustres appendicites,
litotrithies augustes, cancers royaux, tumeurs impériales, se
chiffrant par le gros chèque accompagné d'une plaque ou d'un
cordon--le docteur Bertereau possédait tout ce que peut souhaiter
l'ambition légitime.
Personnellement, il était d'une simplicité d'habitudes confinant à la
rusticité. Matineux et couche-tôt, robuste mangeur sans aucun
raffinement gastronomique, ne buvant que de l'eau rougie, ne fumant
point, ne connaissant d'autre plaisir que le travail, n'ayant pas le
plus petit vice, même de collectionneur ou amateur de quoi que ce
fût--de tout ce luxe qu'il créait autour de lui, il goûtait uniquement
la joie de le donner aux siens. A condition que l'argent fût
honnêtement acquis et que le rechercher ne détournât point de
l'accomplissement des devoirs primordiaux, c'était, lui semblait-il,
le but essentiel de l'activité humaine, comme le dépenser largement,
afin d'en faire profiter autrui, constituait à ses yeux l'excuse,
voire la raison d'être de la fortune.
Pas davantage ne lui faisaient défaut les satisfactions intimes. De
complexion assez autoritaire, il gouvernait sa famille sans rencontrer
de résistance, n'en abusant point cependant pour jouer les despotes.
Mme Bertereau, de cœur excellent, de personnalité nulle, née pour
être un reflet, était en admiration devant son grand homme, non
toutefois sans exercer sur lui cette influence, d'autant plus occulte
qu'elle est inconsciente, de l'épouse soumise, agissant en quelque
sorte par la force du poids mort. Insignifiantes et sans beauté, ses
filles avaient dû à leur dot très ronde des établissements avantageux
dans la bourgeoisie industrielle et gouvernementale. L'aîné des fils,
bien doué, laborieux, déjà interne des hôpitaux, promettait une belle
carrière. Du second, «cacique» à l'École normale, section des lettres,
l'esprit singulier, de tour ironique, acerbe, réfractaire aux dogmes
sociaux qui constituent la religion civique de ce milieu, n'était pas
sans déconcerter quelque peu son père, l'inquiétant même parfois. Mais
du moins l'avenir s'ouvrait-il devant lui brillant et sûr. Tout ce
monde était bien portant; l'union domestique régnait, ainsi que
l'ordre dans les affaires. Hors ce qui, en Marcel, se révélait
d'originalité périlleuse, gourme intellectuelle sans doute, qui
s'éliminerait comme toutes effervescences de jeunesse, on ignorait
chez les Bertereau ces complexités morales que le robuste ouvrier de
science tenait pour manifestations morbides. On était des gens bien
situés dans la vie, carrément assis et d'aplomb, solidement attachés
aux choses de ce monde et les prenant telles quelles sans en chercher
plus long ni plus haut, n'ayant qu'à se louer au demeurant de la façon
dont elles sont arrangées.
Pour cette calme prospérité, ils auraient eu sujet de louer le ciel.
Mais ils n'y songeaient point. Chez le père, ce n'était pas cet
athéisme doctrinaire et agressif dont il se gardait comme d'une
infraction à la loi de tolérance,--une tolérance faite plus
d'indifférence que de charité,--mais le matérialisme serein du
physiologiste qui, n'ayant jamais rencontré sous son bistouri l'organe
nommé âme, n'a désir ni loisir de le chercher ailleurs. A quoi bon,
puisqu'il est inutile au fonctionnement physique et mental de la
machine humaine? Pour le reste, sa droiture native l'ayant toujours
incliné vers les bonnes actions et détourné des tentations mauvaises,
ce lui était assez de se savoir honnête homme, sans qu'il fût curieux
de la source intangible où se puisent la distinction du bien et du
mal, la conception de l'honneur, le sentiment de la bonté, et l'esprit
de sacrifice, et l'instinct de justice et la lumière d'amour. Il y
voyait simplement les fruits d'un exact équilibre de nature, ainsi que
d'une éducation conduite selon de saines méthodes scientifiques. Tout
l'édifice moral lui semblait fondé avec une solidité suffisante sur le
principe de l'échange: ce qu'on doit à autrui, c'est afin qu'autrui
vous le doive, toutes vertus ainsi abaissées au rang vulgaire de
simples rouages sociaux. Et par ainsi tenait-il la culture de l'idéal
pour pernicieuse autant qu'oiseuse, comme propre à fausser les données
de la vie, à engendrer des chimères, à produire une déperdition des
forces vives de l'homme au regard des besognes concrètes.
Issue d'un milieu de sec et froid positivisme,--elle était la fille du
chimiste Vergniol, de l'Institut,--depuis longtemps Mme Bertereau
avait tout oublié des premiers enseignements chrétiens qu'on lui avait
donnés, dans un esprit de vague déférence pour des traditions
surannées tombées à l'état d'usage, que répudie la supérieure raison
masculine, mais encore convenables peut-être à la faiblesse du cerveau
féminin. Absorbée en ses devoirs temporels et ses affections
paisibles, elle ne ressentait nulle velléité d'intérêt pour les
abstractions en général, ni pour rien qui fût extérieur au rayon
intellectuel de son mari.
De même que ses parents lui avaient fait faire sa première communion,
elle l'avait fait faire à ses enfants, et pour le même motif vulgaire.
Mais depuis lors, fermés à des idées absentes de leur berceau,
auxquelles leur entourage était étranger, voire hostile, ceux-ci
avaient grandi dans une insouciance absolue des choses du divin.
Hélène et Jeanne étaient de trop chétives âmes pour que jamais les eût
effleurées aucune aspiration supérieure à leur cercle étroit de petits
devoirs familiaux et mondains, d'occupations menues, de pensées
frivoles. Chez Georges, la culture scientifique dépourvue de
contre-poids spirituel avait desséché une nature, moins rude que celle
de son père, moins forte aussi. D'essence plus subtile, Marcel
subissait profondément l'intoxication de cette intellectualité aiguë
qui, sans le frein moral, mène grand train à l'anarchisme. Seul de la
famille, se trouvait-il ainsi affranchi de cette mentalité épaisse et
vulgaire de la bourgeoisie arrivée. S'il ricanait aux idées
séculaires, il ne respectait pas davantage le dogme jacobin. Par cette
tangente il s'évadait de l'orbite paternel, de quoi le docteur
commençait à éprouver un assez vif déplaisir.
Tel était le terrain, combien peu favorable au développement logique
de sa nature si différente, où, à cet âge transitoire qui de l'enfant
commence à dégager la jeune fille, le destin avait transplanté
l'orpheline, dont le docteur et Mme Bertereau avaient fait comme leur
dernière née.
De son père, Élisabeth ne conservait que la mémoire, estompée dans les
brumes du recul, d'un bel homme très bon, avec de l'or sur un uniforme
éclatant, d'un jour surtout où, après l'avoir embrassée plus fort que
de coutume, il était parti à cheval--un jour où sa mère avait beaucoup
pleuré. Ensuite, une lacune dans ce petit cerveau de quatre ans. Puis
les larmes de nouveau étaient entrées dans la maison, des larmes plus
éperdues, plus désespérées. On l'avait habillée de noir, on lui avait
dit que son père était au ciel, que jamais il ne reviendrait. De ce
jour-là, elle ne vit plus sa mère sourire. La balle prussienne qui
avait foudroyé glorieusement le brillant chef de bataillon des
grenadiers de la garde avait atteint sa veuve aux sources vives d'un
frêle organisme. Réduite, outre le revenu de sa dot réglementaire, à
sa modique pension, augmentée d'un bureau de tabac de maigre rapport,
Mme Charles Bertereau avait quitté Versailles pour se fixer à Morlaix,
son pays d'origine. Lentement la maladie de cœur avait exercé ses
implacables ravages, et dix ans plus tard une crise d'asystolie
l'emportait, sans qu'eussent réussi à conjurer le mal la science et le
dévouement de son beau-frère accouru auprès d'elle. Du moins eut-elle
la consolation suprême de savoir que sa fille, tout ce qu'elle
regretterait d'ici-bas, trouverait affection et sollicitude chez
l'oncle et tuteur, qui en fit à la mourante solennelle promesse--le
bonheur même, peut-être, qu'elle eût été sans doute impuissante à lui
donner.
Il semblait en effet que, part faite au déchirement de son petit
cœur très tendre, la fillette gagnât à ce bouleversement
d'existence. Tant qu'elle eût aimé sa mère et en eût été aimée, entre
cette valétudinaire neurasthénique, vieillie avant l'âge, noyée dans
un deuil éternel, et l'enfant saine, vivace, chez qui une précoce
gravité, née de la tristesse ambiante, n'étouffait point cependant
l'ardente sève de jeunesse--entre elles cette intimité morale n'avait
pu exister qui fait vraiment la force des liens du sang. Au sortir
d'une enfance retirée et morose, la joie de vivre bientôt eut raison
de son chagrin. Il s'atténua, puis passa, laissant place à un souvenir
attendri. Et dans une chaude atmosphère familiale la jolie fleur
s'épanouit doucement, fraîche, pure, délicate. Son oncle était parfait
pour elle. Mme Bertereau avait une de ces vocations de mère poule qui
se réjouit de chaque poussin ajouté à la couvée. Si dans les rapports
d'Élisabeth avec ses cousines il y avait quelque chose à reprendre,
c'eût été plutôt de la partialité en sa faveur. Cette gracieuse et
fine créature, au charme un peu austère et très prenant, séduction
qui, de s'ignorer, n'en était que plus profonde, avait apporté dans sa
nouvelle famille un élément qui y faisait défaut.
La bonne Mme Bertereau avait si bien pris pied dans son emploi de
matrone, qu'on ne pouvait se l'imaginer--son mari lui-même--avoir été
jeune et avoir été femme. Hélène était une grande fille massive et
vulgaire, du type haquenée, haute en couleur, le verbe bruyant autant
que le cerveau vide, futile sans grâce, coquette sans féminité,
n'ayant de goût que pour le chiffon et à cause de ce qu'il coûte.
Peut-être eût-elle ressenti quelque dépit de ne point posséder les
attraits de cette cousine qu'on lui donnait pour sœur. Mais ce
mauvais sentiment était emporté par la vanité de se savoir riche, le
plus appréciable à ses yeux des biens de ce monde. Bientôt mariée
d'ailleurs, épousant moins son mari que les Établissements Percheron
frères, dans les enfants qui lui naquirent elle aimait surtout de
petites poupées à attifer, et, passionnée de luxe uniquement, elle
s'asseyait dans son argent avec cette ostentation grossière qui le
fait prendre en dégoût par les âmes délicates.
Effacée au contraire et timide, bonne petite nature moutonnière dénuée
de tout relief, pas positivement laide, mais de physique ingrat et de
façons gauches, Jeanne non plus n'avait rien pour attirer ni pour
attacher. Élisabeth se trouvait ainsi la grâce et la lumière de la
maison.
Assurément elle y était heureuse. On remarquait en elle toutefois des
rêveries, que son oncle mettait sur le compte de l'aspiration plus ou
moins consciente au mariage. En cela le trompait ce diagnostic quasi
infaillible quant aux choses brutales de la pathologie. Élisabeth
était la jeune fille très jeune fille que ne soupçonnent guère les
hommes et qu'ils comprennent mal. Elle aimait les plaisirs de son âge,
mais avec assez de retenue pour que cela n'entravât point le
développement des côtés sérieux d'un caractère incliné vers la paix et
l'intimité domestiques. Qu'elle jouît de cette paix et de cette
intimité au foyer des siens ou à celui d'un époux, cela lui était de
peu. Se sachant mal pourvue, encore que pour soi-même elle crût à
l'amour la vertu de suppléer au défaut d'argent, elle n'ignorait point
que son établissement s'en trouvait rendu malaisé. Cela sans doute
était selon la sagesse courante, que ne discutaient pas son esprit
soumis, son âme douce. Seul un penchant maternel assez prononcé lui
eût fait éprouver du regret de rester fille. Mais à vingt ans elle
n'en était pas là. Et sans souci du présent, sans impatience de
l'avenir, paisible, elle attendait que s'accomplît son destin.
Un malaise pourtant troublait Élisabeth. Trouble léger, dont elle-même
ne possédait pas le secret. Elle avait été élevée dans la pratique
exacte de la religion. A l'opposé de ce qui arrive souvent, au lieu
que le cœur meurtri de sa mère se fût jeté dans la dévotion, plutôt
s'en était-il éloigné d'abord. La douloureuse veuve en voulait un peu
à Dieu de son malheur. Bretonne cependant, foncièrement chrétienne de
par la profonde empreinte héréditaire, elle n'était pas allée jusqu'à
la révolte contre une foi qui la consolait si imparfaitement. Sa santé
chancelante ne lui permettant guère de continuer elle-même l'éducation
de sa fille, elle l'avait mise au courant, tout près d'elle. Élisabeth
y avait connu l'effervescence mystique qui naît à l'époque de la
première communion et s'entretient volontiers dans l'ombre des
cloîtres. Mais son brusque et si radical changement d'atmosphère était
venu tarir l'afflux de cette adolescente piété. Non qu'elle cessât
d'être régulière. Le docteur eût préféré sa pupille détachée de
croyances qu'il jugeait puériles et caduques. Pour une femme
toutefois, cela tirait à moins de conséquence. Et, au surplus, auprès
de la mère mourante, pleinement réconciliée avec Celui qui l'avait
éprouvée si cruellement, il s'était engagé à respecter les principes
catholiques de l'enfant. Il avait scrupuleusement tenu parole. On
faisait accompagner Élisabeth à la messe par une femme de chambre.
Elle accomplissait le devoir pascal. Son oncle ayant pris, pour lui
interdire le maigre, des prétextes de santé, docile à la prescription
médicale comme au commandement de l'Église, elle en demandait dûment
la dispense. Ainsi se tenait-elle en règle stricte avec les
obligations.
Cela était insuffisant pour ses besoins d'âme. De pratique, elle
aurait eu assez, mais c'est la vie intérieure qui lui faisait défaut.
L'action d'un milieu indifférent est plus dissolvante que celle d'un
milieu hostile. Heurtées, les idées religieuses d'Élisabeth se fussent
exaltées par réaction naturelle. Ce qui même contribuait le plus
efficacement à maintenir sa foi, c'étaient les paroles de sarcasme et
de dénigrement qui sortaient de la bouche de certains amis de la
maison. Mais ces propos ne lui étaient point personnellement adressés
et nul jamais n'avait fait de tentative sur sa conscience. Aussi, dans
la liberté dédaigneuse qui lui était laissée, ne trouvait-elle pas à
puiser cette généreuse ferveur qu'inspire la persécution. Et, au
point de vue même le plus largement ésotérique, tous autour d'elle
étaient tellement étrangers à ces choses, que le sentiment qu'elle en
avait s'étiolait faute d'aliments. Nature un peu molle, l'énergie lui
manquait pour lutter contre son isolement moral. Puis cela était bien
abstrait, bien complexe pour sa jeunesse. En sorte que, dans
l'ambiance de matérialisme où elle vivait, les rites finissaient par
prendre pour elle ce caractère machinal qui en amoindrit le sens
divin. Fidèle à la lettre, Élisabeth sentait en elle se refroidir
l'esprit.
De ce desséchement de son être spirituel, elle souffrait. Sujette à
des réchauffements subits, comme celui qui s'était manifesté pour la
cérémonie nuptiale de sa cousine Jeanne, ce lui était l'occasion de
ces petites crises intimes auxquelles on attribuait faussement une
cause si concrète. Car elle ne s'en ouvrait à personne, sachant que
personne ne la comprendrait.
Sa tante toutefois ne se méprenait point en voyant dans ses élans de
ferveur l'ascendant de son ancienne compagne de couvent. Jamais elles
ne s'étaient perdues de vue. Plusieurs étés de suite, Élisabeth avait
passé un mois ou deux chez une sœur de sa mère qui habitait un
petit manoir sur la rivière de Morlaix. Monique Le Huédé était la
fille d'un officier supérieur de la marine retiré dans le voisinage
très proche. Déjà, lorsque les deux jeunes filles avaient été séparées
par les circonstances, chez l'aînée s'était déclaré ce penchant pour
la vie religieuse assez commun aux alentours de la seizième année. Le
temps semblait l'avoir confirmé, quoique, soumise à ses directeurs
spirituels, Monique n'en parlât guère, la prudence ecclésiastique lui
ayant imposé l'essai de la vie du siècle avant qu'elle envisageât
sérieusement l'éventualité d'une prise de voile. En attendant, elle
s'adonnait aux pratiques de la piété la plus exaltée. Moralement
dépaysée comme l'était, avenue de Messine, la nièce du grand
chirurgien athée, sur cette terre de Bretagne si intensément
catholique, où Élisabeth se retrempait dans le sang de sa race
maternelle, il lui semblait retrouver son équilibre rompu. Ce n'était
pas encore tout à fait cela néanmoins. La dévotion de Monique était
trop rigide, trop exaltée aussi pour satisfaire complètement à ses
propres tendances la portant vers une foi simple, calme, douce. Aussi
ne suivait-elle pas son amie jusqu'au bout du chemin où celle-ci,
dévorée d'un zèle d'apôtre qu'exagérait l'absolutisme de l'extrême
jeunesse, s'employait ardemment à l'entraîner sur ses pas. N'empêche
que les impressions subies laissaient leur empreinte et, rentrée à
Paris, jusqu'à ce que l'eussent effacée des contacts si différents,
Élisabeth ressentait le malaise créé par cette dualité morale.
Sans qu'aucune confidence épistolaire eût fait prévoir l'événement,
comme Monique venait d'atteindre sa vingtième année elle se maria.
Ayant eu dans leur famille la douloureuse aventure d'une fausse
vocation au lendemain amer, ses parents l'avaient voulu détourner du
cloître. Soit qu'à ce moment une détente se fût produite en elle, soit
que la personne du prétendant qu'on lui fit connaître eût triomphé de
son éloignement réel ou factice pour les fins normales des filles,
elle consentit à épouser l'aimable et galant homme qu'était Alain
Guivarch. Lui, las de la vie de garçon assez joyeusement menée,
s'était volontiers épris de cette jolie personne un peu austère et
frigide, mais qu'un mari aurait d'autant plus de mérite et d'agrément
sans doute à conquérir à l'amour. Quittant le commissariat de marine,
il venait d'entrer dans les bureaux de la Compagnie Transatlantique à
Saint-Nazaire. Puis un emploi supérieur l'appela à l'administration
centrale. Ainsi furent plus étroitement rapprochées les amies
d'enfance. Leur intimité s'était encore accrue du fait qu'Élisabeth
ayant perdu sa tante de Bretagne, ce deuil l'avait, six mois durant,
tenue éloignée du train mondain, et la famille Bertereau ne le
portant pas, un peu isolée dans la maison. A ce moment, Monique se
trouvait séparée de son mari, en voyage de service aux ports des
Antilles. Elle vivait très retirée. Il allait de soi que la jeune
fille fréquentât beaucoup chez elle, et d'autant plus que celle-ci
n'allait qu'à contre-cœur avenue de Messine, où tout lui était
sujet de scandale. Car le mariage n'avait guère adouci cette âpre
dévotion qui faisait d'elle--comme le remarquait le docteur
Bertereau--une religieuse égarée dans le monde, avec plus
d'intransigeance que n'en ont d'ordinaire les saintes filles nourries
d'esprit de charité. Ses occupations conjugales et maternelles--un
fils lui était né--l'empêchaient de donner autant de soi qu'auparavant
aux pratiques pieuses, mais sans qu'eût fléchi la rigidité de sa
religion. M. Guivarch aurait souhaité chez sa femme une foi plus
amène. De trouver son foyer si morose, il commençait à le délaisser.
Monique s'en affligeait. En humanisant son austérité, il n'eût tenu
qu'à elle de retenir ce mari un peu léger, encore épris pourtant.
Mais, scrupuleuse observatrice de tous les devoirs de l'épouse
chrétienne, il en est un qu'elle ne savait pas remplir: celui de se
faire aimer. Son humeur allait s'assombrissant de ce chagrin dont elle
était l'artisan, et cela rejaillissait en sévérités envers le
prochain. Élisabeth était si tendrement attachée aux parents très bons
à qui elle devait d'oublier la tristesse d'être orpheline, qu'il lui
eût déplu d'entendre sur eux des paroles de blâme. Aussi se
taisait-elle avec son amie du malaise spirituel qui parfois
l'oppressait. Et puis n'était-elle point assez heureuse par ailleurs
pour éviter de s'y attarder, troublant ainsi la joie de vivre la vie
douce et tiède de ses vingt ans en fleur?