PREMIÈRE PARTIE

I

Au jour finissant de cinq heures dont l'ombre obscurcit le vaste

appartement de l'avenue de Messine, c'est mélancolique, ce désordre

qui survit à la fête nuptiale. Dans les salons aux meubles épars, que

tout à l'heure animait la rumeur d'une foule parée, et où flotte la

poussière des tapis foulés longuement, vont se flétrissant les gerbes

de lilas, de lis, de tubéreuses, blanches fleurs d'hyménée ennuagées

de tulle. Et leurs parfums violents se font âcres en s'exaspérant de

la chaleur lourde qui épaissit l'air.

La salle à manger est en proie aux valets faisant disparaître les

reliefs du lunch et s'efforçant de la rétablir en son aspect usuel

pour le repas familial du soir. Là-bas, c'est la chambre vide de la

fille qui, au bras de l'époux, vient de s'envoler du nid. Les armoires

béantes, les traces de bagages enlevés, la robe blanche et le chaste

voile abandonnés sur le lit virginal, trahissent la précipitation du

départ, ce départ solennel pour le grand voyage à travers la vie. Mme

Bertereau, chez qui les légitimes émotions n'abolissent point le sens

pratique, s'y active à enfermer argenterie et bijoux, fourrures et

dentelles de prix, rapportés du petit salon où étaient exposés les

cadeaux somptueux. Le docteur s'est réfugié dans son cabinet, dont la

sévérité professionnelle n'exclut point l'opulence, seule pièce

demeurée à peu près en ordre. Las de cette journée de représentation,

lui qui jamais au chevet de ses malades ne connaît la fatigue, il

s'échoue sur son large fauteuil pivotant et, d'un geste machinal

d'homme sanguin, il donne de l'aisance au robuste cou de taureau

qu'étrangle depuis des heures matinales la rouge cravate de

commandeur.

Il n'est pas longtemps seul. Un pas léger, le froufroutement soyeux

d'une jupe rose, un baiser mis sur le haut front chauve et bossué:

«Eh bien! mon oncle, cela s'est passé à merveille, dit une claire voix

de cristal.

--Pour eux surtout, qui s'en vont. Et voilà, fillette, qu'à présent

il n'y a plus que toi ici. Pas pour longtemps d'ailleurs... Ton tour

va venir.

--Oh! moi, je n'en suis pas encore là.

--Pourquoi donc, mon enfant? J'espère bien qu'au contraire tu vas

bientôt trouver un mari digne de toi. Et il sera chanceux, le

coquin.... Une jolie fille bonne et gentille comme pas une...»

C'est avec des yeux paternels vraiment que le docteur Bertereau

regarde la fille de son frère. N'est-elle pas sa fille, en effet,

depuis sept ans? Et jolie certes, avec ses grands yeux de pervenche

éclairant ses traits purs, et sa fraîcheur délicate rendue plus

éclatante par le cadre sombre que lui font les légers bandeaux noirs;

frêle de corps, bien que forte et saine, grave, douce, froide un peu,

telle une vierge de missel. Sans rougeur, paisible, elle répond:

«Il n'y a pas de hâte, mon oncle. Je suis très heureuse comme je suis.

--Jeanne aussi était heureuse, et tout de même la voilà qui nous a

faussé compagnie, comme avant elle Hélène... Ensuite ce sera toi...

Les petits s'en vont et les vieux restent seuls.»

Un joli sourire de vingt ans passa sur les lèvres de la jeune fille.

«Si je demeurais toujours auprès de vous, qu'est-ce que vous diriez?

--Je dirais que tu me prends pour un affreux égoïste. Ta tante et moi

nous avons quitté nos parents, comme avaient quitté les leurs nos

pères et nos mères. Nos enfants nous quittent... C'est la loi, ma

petite Élisabeth. Personne n'a le droit d'aller contre ce qui doit

être.

--Vous avez raison, mon oncle; il ne faut pas prétendre en remontrer

au bon Dieu.»

C'est avec un peu de malice qu'elle avait jeté le propos.

«Le bon Dieu, le bon Dieu, grommela le docteur, demi-fâché,

demi-plaisant... s'il se mêlait de toutes vos affaires, à vous autres

dévotes, il n'y suffirait pas.

--Vous savez bien que je ne suis pas dévote. Pourquoi me taquinez-vous

là-dessus?

--C'est toi qui me taquines, avec ton bon Dieu.»

Mutine, sa nièce le gronda du doigt:

«Mon bon Dieu!... Il n'est pas seulement à moi, mon oncle, mais aussi

à vous, que vous le vouliez ou non. Et vous le voulez bien un peu tout

de même, puisque, ce matin, vous lui avez demandé sa bénédiction pour

Jeanne.

--Voyez donc la petite ergoteuse!...»

Il riait, mais le savant à tête grise, au fond, se sentait vaguement

troublé sous ce clair regard pur. Tout d'un coup, redevenu sérieux:

«Ma chère enfant, reprit-il, tu sais mes idées sur la religion. En

avoir ne fait aucun mal aux braves gens...»

Vivement, Élisabeth l'interrompit.

«Et on peut être de braves gens quoique n'en ayant pas. Témoin le

docteur Bertereau, lequel, sans qu'il s'en doute, est même un bon

chrétien.

--Je fais de mon mieux pour être bon tout court, ce qui vaut autant.

Mais à quel propos, fillette, cette controverse philosophique?»

Câline, elle s'était assise tout contre son oncle sur un siège bas.

Lui posant sur ses genoux ses bras ronds et blancs dans les manches

courtes de sa toilette de demoiselle d'honneur et, la tête levée, le

regardant bien en face:

«Vous n'allez pas vous fâcher de ce que je vais vous dire?

--Est-ce qu'on se fâche jamais avec toi?

--Eh bien! mon oncle, expliquez-moi une chose. Vous n'avez pas de

religion. Ma tante non plus. Et non plus mes cousines, depuis leur

première communion. Dans la maison, je suis seule à aller à la messe.

Étant «du gouvernement», mon nouveau cousin doit aussi sentir le

fagot. Alors, pourquoi Jeanne s'est-elle mariée à l'église?...

Pourquoi aussi Hélène, l'année d'après celle où je suis venue chez

vous?...»

Toute la bonhomie du docteur Bertereau ne le défendit point d'un léger

passage d'humeur. La dissimulant sous le ton de la plaisanterie:

«Non, mais elle vous pose de ces questions, cette petite!

s'écria-t-il... Tiens, demande-le à ta tante...»

Et saisissant la diversion qui s'offrait:

«Ma bonne amie, voilà Élisabeth qui nous reproche d'avoir marié nos

filles à l'église...

--Oh! mon oncle!...

--Qui du moins s'en étonne. Elle nous accuse d'hypocrisie.

--Ma tante, ne l'écoutez pas. Comme c'est mal de me faire dire

semblables sottises...»

Mme Bertereau souriait avec placidité. Le sourire semblait être un

attribut inséparable de ce visage rose et dodu entre les coques de

cheveux gris.

«Peut-être bien n'as-tu pas absolument tort, mon enfant, reprit le

docteur, plus grave. Hypocrisie, non, mais lâcheté un peu...

compromission tout au moins. Mon excuse est qu'étant incroyant,

cependant ne suis-je pas de ceux qui ont en haine l'idée du divin. Si

Dieu existe, il ne me gêne ni ne m'offense. Et les manifestations

dirigées contre lui sont tellement de mauvais goût, que je préfère ne

pas m'y associer. C'est également ton avis, ma femme?

--Mon avis... mon avis est que je suis bien lasse pour disserter sur

des sujets aussi sérieux. Je vais me défaire. Tous les enfants

reviennent dîner, tu sais. Je ne serais pas fâchée d'avoir un instant

de repos... si je puis, car j'ai tant d'ordres à donner.»

Comme elle était entrée par une porte, par une autre elle sortit, à

petits pas vifs de la femme active, malgré l'épaisseur de la ronde

silhouette qu'alourdissait encore le somptueux velours dahlia incrusté

de vieux point de Venise. Dans l'attendrissement de ce jour de noces,

le docteur suivit d'un regard affectueux la compagne fidèle de trente

années de sa vie.

«Tiens, Élisabeth, en ayant l'air de s'échapper par la tangente ta

tante a dit le mot de la question. Quand on est très occupé, comme

moi, comme elle, bonne mère de famille, épouse parfaite, ménagère

modèle, on en a plein les mains. Et quand on remplit tous ses devoirs

bien en conscience, qu'est-ce que Dieu, si Dieu il y a et s'il regarde

d'aussi près à chacun de nous, pourrait donc demander de plus à de

pauvres humains?

--Cela, mon oncle, c'est le temporel. Mais nous avons des devoirs

spirituels aussi. Dieu veut qu'on pense à lui quelquefois.»

De nouveau le grand chirurgien, taillé en colosse, sentit devant cette

enfant frêle l'impuissance de sa raison. Sa physionomie reprenant la

rudesse naturelle qui chez lui n'était que dans les traits, et

fronçant légèrement ses gros sourcils en broussaille, il essaya de se

faire sévère pour dire à sa nièce:

«C'est ton amie Monique qui te met ces idées en cervelle. Pratique ta

religion, fillette, puisque tu y crois... je n'y vois pas de mal et

jamais, rends-moi cette justice, je n'ai rien fait pour t'en

détourner. Mais défie-toi des dévotes... Cette fois je dis le mot

sérieusement.

--Ma mère l'était.

--Ta mère avait eu sa vie brisée par un cruel chagrin. Du jour où mon

pauvre frère lui a manqué, elle a cessé d'être de ce monde. Cela

explique bien des choses.»

Mais il y avait de l'obstination derrière le petit front blanc. Et,

pensive, Élisabeth reprit:

«Justement, mon oncle, voilà ce que je me dis souvent: pourquoi ceux

qui souffrent se réfugient-ils en Dieu? Cela semblerait plus logique

qu'ils s'en éloignent au contraire, puisque c'est de lui que viennent

leurs épreuves. Je ne suis pas un philosophe, mais je vois là dedans

une preuve de la grande force de la religion.

--Tant mieux pour ceux qu'elle console. Il serait inhumain de les

décourager. Aussi ne fais-je point de prosélytisme. Et puisque tu

tiens absolument, petite curieuse, à savoir pourquoi tes cousines ont

été mariées à l'église... comme sans doute le seront tes cousins, à

moins que cela ne leur convienne pas, car ils sont parfaitement libres

dans leur conscience affranchie... puisque tu veux le savoir, donc,

c'est parce que je l'ai été moi-même. Or mes idées d'aujourd'hui, déjà

je les avais alors. Je me suis conformé à un usage général,

qu'observent une foule de gens ne croyant à Dieu ni à diable. Ce que

j'ai fait... dans un intérêt mondain peut-être, de quel droit

aurais-je détourné mes filles de le faire? Concession au préjugé,

soit, contradiction entre les actes et les principes... Mais je serais

mal venu à leur demander plus d'intransigeance, plus de courage si tu

veux, que je n'en avais eu moi-même. Et voilà comme se perpétuent les

superstitions, dirait mon vieil ami Biscaras.»

Avec plus de vivacité qu'elle n'avait accoutumé, Élisabeth se récria:

«Oh! ce vilain homme... Ne me parlez pas de lui...

--Mais non, ce n'est pas un vilain homme. Jacobin à tous crins, je le

reconnais, et athée fanatique. Ah! pour lui, Dieu est bien vraiment

un ennemi personnel. Mais honnête homme quand même, et brave homme.

Si bon pour les pauvres...

--Et méchant à proportion pour les riches.

--Oyez la fine mouche!... Il te répondrait, non sans quelque vérité,

que les riches, prenant soin d'eux-mêmes, n'ont pas besoin qu'on s'en

occupe.

--Est-ce une raison pour leur vouloir du mal? La charité chrétienne,

mon oncle, s'exerce sur tous. D'ailleurs, n'est-il donc pas un riche,

M. Biscaras? C'est même bien heureux pour lui qu'il y ait des pauvres.

Ne disiez-vous pas l'autre jour que son emploi à l'Assistance publique

lui vaut vingt-cinq mille francs par an? Et encore il y a placé son

fils.

--J'y ai même contribué.

--C'est très mal, monsieur le sénateur, d'encourager le népotisme.

--Hum!» toussota le docteur, qui voyait sur son bureau une lettre

ministérielle mettant dans la corbeille une jolie préfecture pour le

jeune sous-préfet de première classe que sa fille avait épousé le

matin...

Mais de cette gentille Élisabeth rien jamais ne l'irritait, moins que

de ses propres enfants.

«Peste! fit-il, comme tu y vas, et que voilà mon vieux camarade

proprement accommodé! Que te prend-il donc, fillette, d'être aussi

combative? C'est à ne plus reconnaître notre petite bête à bon Dieu.

--Je vais vous dire ce qui m'a mise en colère. Ce matin, la quête a

été interrompue un moment par l'élévation. Je me trouvais justement

être arrivée auprès de M. Biscaras. Et si vous l'aviez vu, mon

oncle!... Alors que tous les assistants inclinaient plus ou moins la

tête, dans une attitude recueillie ou simplement convenable... tous,

même des protestants, qui étaient là, et des incrédules, et même des

juifs... lui affectait de se tenir bien droit, les bras croisés sur sa

poitrine, le nez en l'air, tellement que la pointe de sa barbiche en

menaçait le ciel, avec une mine de bravade, de défi, et des regards

dédaigneux pour tous ces pauvres esprits... C'était un scandale. Mon

cavalier, le capitaine Briffault, l'a remarqué comme moi.

--Et toi, ma petite fille, comment l'as-tu remarqué, puisque tu te

recueillais, la tête entre tes mains?»

Elle rougit un peu, puis, rieuse:

«Je vous ai souvent entendu dire que les femmes ont un œil par

derrière et un de chaque côté.

--Et tu l'es bien, femme: tu trouves toujours moyen d'avoir raison.»

Dans son sourire bonhomme se devinait l'indulgent dédain du

rationaliste pour le défaut de logique de l'esprit féminin.

«Allons, reprit le docteur, je t'accorde que Biscaras a eu tort. Qu'on

garde son chapeau à la synagogue, qu'à la mosquée on ôte ses

souliers... Il ne faut scandaliser personne.

--Jésus-Christ l'a dit, mon oncle: «Malheur à celui par qui le

scandale arrive!»

--C'est fort bien dit. Mais, que veux-tu? Lorsque des circonstances

comme celles-ci le traînent de force à l'église, mon vieux camarade

voit rouge. C'est sa marotte... On ne saurait être parfait. Et moi,

fillette, me donnes-tu un satisfecit? Ai-je eu bonne tenue?

--Excellente. N'est-ce pas que c'est beau, ces cérémonies?

--Très beau. L'autel était décoré avec infiniment de goût, l'organiste

s'est surpassé, la maîtrise a été admirable. Qui donc est cet artiste

de l'Opéra, qui a chanté le solo de ténor?

--Fi! le méchant oncle qui se moque de moi...»

Puis, avec un doux entêtement, revenant à la charge:

«Comme si vous ne compreniez pas que je veux parler du sens spirituel

des pompes religieuses...»

Élisabeth s'était levée. Appuyée à présent sur le dossier du fauteuil

et inclinant son frais visage vers les grosses joues rasées et

tannées où mettaient leur flamme deux yeux gris très vifs:

«Voyons, mon oncle, insista-t-elle, est-ce que vous n'avez pensé à

rien pendant l'élévation?

--Pendant qu'au lieu de te repentir de tes péchés tu mouchardais ce

pauvre Biscaras?... Si fait. J'ai pensé que Jeanne fera une brave

petite femme et que si Vuillaume la rend malheureuse il sera un

polisson.»

Secouant sa tête fine et douce, la jeune fille reprit, très grave:

«Raillez, raillez, mon oncle... je suis sûre que Dieu a quand même été

content de vous voir chez lui ce matin.

--Tu crois? C'est bien aimable de sa part. Au surplus, continua le

docteur d'un ton plus brusque, nous sommes des gens très heureux, et

nous le méritons, n'ayant rien à nous reprocher, que je sache. Ton

Dieu ne nous tient donc pas rigueur pour être des mécréants.

--Parce qu'il est très bon... Et vous aussi, d'ailleurs.

--Merci de cet hommage. Là-dessus je vais déposer ce harnais de fête

et reprendre celui du travail. Un gros courrier à ouvrir, mon carnet

de visites pour demain à vérifier, la dernière main à mettre au

mémoire que je dois lire à l'Académie de médecine... Embrasse-moi,

petite mystique... je ne te retiens pas.»

Ce soir-là, retirés de bonne heure dans la chambre conjugale, le

docteur dit à sa femme:

«Il faudrait qu'Élisabeth se marie. Voilà ses idées de religion qui la

reprennent.

--L'influence de son amie Monique.

--Elle la voit donc beaucoup?

--Beaucoup trop. Mme Guivarch a sur Élisabeth l'autorité morale que

lui confèrent ses deux années de mariage... Ces souvenirs sont du

temps où, au couvent, elle était sa petite mère. Lorsqu'elle s'est

fixée à Paris, le lien s'est renoué.»

Le docteur hocha sa grosse tête rude.

«Je n'aime pas cela, Amélie... je n'aime pas du tout cela.

--Qu'y faire? Je ne puis mettre obstacle à une intimité aussi

parfaitement honorable. Je tenais le plus possible Élisabeth avec

Jeanne. Depuis les fiançailles de notre fille, il y a eu relâchement.

Et, à présent, la voilà partie... Il faut bien à cette enfant une

amitié de son âge.

--Je n'en vois pas la nécessité. De ces papotages de femmes il ne

résulte que sottises. S'il en est ainsi, raison de plus pour la marier

au plus vite.

--Je crains qu'elle ne soit guère portée vers le mariage.

--Laisse donc... La nature est là, ma bonne amie, qui n'a cure de ces

imaginations de petite fille. Un bon mari y pourvoira... Et deux ou

trois beaux enfants par-dessus le marché, voilà un dérivatif

infaillible pour le mysticisme.

--Mme Guivarch, cependant...

--Pour le peu que je la connais, elle me fait l'effet d'une religieuse

ratée. Rien n'y a pu. Notre nièce est autrement vivante.»

Un instant, Mme Bertereau songea.

«Ne crois-tu pas, Frédéric, que Maurice aurait quelque penchant pour

elle?

--Je n'ai pas remarqué.

--Je n'y pensais pas non plus. Mais ce matin, les voyant quêter

ensemble, cette idée m'a frappée qu'ils feraient un joli couple. Et

cela m'est revenu que ces derniers temps il s'occupait passablement

d'Élisabeth.

--Ton neveu est un très gentil garçon. Seulement, rien que sa solde et

peu de chose à attendre après ses parents...

--Elle a des goûts sérieux et simples...

--Voilà qui est bientôt dit. On croit cela, et puis quand on se trouve

aux prises avec les difficultés de l'existence... Elle a été élevée

ici... Sans qu'elle s'en doute, elle y a contracté certaines

habitudes... elle ignore le prix de l'argent. De très bonne foi elle

s'embarquerait dans une existence besogneuse, et nous serions

responsables de ses désillusions.»

Comme toujours avec l'époux très révéré, Mme Bertereau opina du

bonnet.

«Aussi, reprit-il, pour tout dire, cela me déplairait que la fille de

mon frère, et de qui nous avons fait notre cinquième enfant, fût

établie dans des conditions trop mesquines en comparaison avec les

nôtres, qu'elle est habituée à considérer comme ses sœurs.

--Je reconnais bien là tes sentiments si délicats. Moi pareillement,

je souhaite la voir bien mariée. Il faudrait lui trouver un jeune

médecin distingué que tu patronnerais... un fonctionnaire d'avenir,

comme Gaston... Ton influence, c'est une dot.

--Soit. Mais, au département de la guerre précisément, elle est à peu

près nulle. Non... un mariage avec Maurice ne serait admissible que si

nous pouvions faire un sacrifice pour la petite.»

Mme Bertereau aimait fort sa nièce, mais elle était mère. Donnant

l'approbation mitigée qui était sa forme de contradiction la plus

hardie:

«Assurément, dit-elle, si nous pouvions... Mais la dot de Jeanne après

celle d'Hélène... Georges et Marcel qui n'ont pas encore leur

position faite...

--Sans doute, sans doute... Bah! l'enfant est jolie... Il y a encore

des hommes qui préfèrent cela à un sac d'écus.»

Le grand chirurgien professait l'optimisme des gens heureux.

Après le divorce · 第 9 / 23 题