Après leur mariage, Rosule et Irénion habitèrent un grand château
entouré de bois et de prairies, où l’on pouvait marcher pendant des
heures et des heures sans jamais repasser par le même chemin et sans
sortir du domaine. Là, on se sentait roi,--maître de la terre et des
arbres, de l’eau et des herbes, et presque du vent et presque des
nuages,--mais Rosule et Irénion avaient d’abord à tenter d’autres
plaisirs.
Rosule souriait; Irénion semblait heureux; les grains de nacre du
chapelet se déroulaient lentement et joyeusement; un jour, il osa
interroger Rosule.
C’était pendant une promenade distraite autour d’un étang aussi large
qu’un lac et aussi profond que la mer; l’eau était pure et bleue; le
soir, on y voyait les étoiles.
--Ai-je menti à mes promesses? demanda simplement Irénion.
Rosule ne répondit pas.
--Rosule, petite rose qui vous croyez vénéneuse et qui n’êtes que
parfumée, reprit doucement Irénion, ai-je menti à mes promesses?
--Oui! répondit Rosule.
--Rosule, c’est vous qui mentez à vous-même. Vous n’avez pas dit oui;
j’ai mal entendu. Rosule, avez-vous vraiment dit oui?
--Oui, dit Rosule.
Ils demeurèrent silencieux quelques instants, puis Rosule dit encore:
--Imprudent, qui me forcez à réfléchir et à faire pencher d’un côté la
balance qui eût sans doute oscillé éternellement, vous me demandez si
vos promesses de joie se sont réalisées? Je n’en savais rien. Vous me
demandez si je suis heureuse? Je sais maintenant que je ne l’étais pas
assez pour que le bonheur fût écrit en lettres sûres et clairement
lisibles dans ma conscience,--mais, avant votre interrogation, je ne
pensais pas à déchiffrer le mot peut-être en train de naître, de se
former et de se dorer. Vous m’avez posé une question: il fallait y
répondre et j’ai répondu. N’ayant rien à dire, rien de précis, je ne
désirais que me taire et garder dans les limbes mon verbe informulé:
vous lui avez donné la vie en parlant vous-même. Imprudent, médiocre
imprudent trop facile à contenter, vous ignorez donc qu’il manque
toujours quelque chose aux âmes élues, quelque chose que ni l’Amour, ni
l’Homme, ni Dieu, ne peut leur donner! Le seul bonheur atteignable par
un être intelligent, c’est l’inconscience de son malheur; je dois vous
apprendre cela pendant qu’il en est encore temps, homme grand et fort,
pendant que votre cervelle de géant palpite encore dans les puissantes
murailles de sa dure ossature, vous apprendre cela à vous, moi la faible
Rosule, la petite rose vénéneuse! Vous supposez donc, monsieur, que vous
m’avez comblée de joies, comme une mesure de froment où l’on verse le
grain jusqu’au ras du cercle de fer? Non, j’ai une âme; c’est dire que
je suis insatiable: vous avez eu tort de m’en faire souvenir. Songez à
ce que je vous ai dit, un jour d’automne, au passage du ruisseau et sous
les noyers, pendant que les jardins s’embellissaient à l’éclat du soleil
couchant,--et songez aussi à la mort de ma poupée, dont la tête était de
porcelaine.