I
--Eh bien, monsieur, dit Rosule, j’ai réfléchi. Vous pouvez me faire la
cour, mais je vous préviens que...
Elle alla chercher dans un coin une grande poupée abandonnée depuis pas
beaucoup de semaines.
--... Si, après m’avoir conquise, vous ne réalisez pas toutes les
promesses de joie dont vous m’avez récité le chapelet--et dont j’ai
compté soigneusement les grains de nacre--je vous briserai comme ceci...
Sèchement et sans colère, elle cogna la tête de la poupée contre le
front d’une des chimères de fer qui veillaient songeuses sous la haute
cheminée.
La tête de porcelaine fut mise en morceaux et Irénion ne put s’empêcher
de sourire à un tel enfantillage,--mais les deux chimères de fer eurent
de mystérieuses raisons de rester graves.
Rosule ensuite et Irénion, sans plus rien dire, sortirent vers les
jardins qu’embellissait le soleil couchant.
Quand ils marchèrent le long d’une allée plantée de dahlias, Rosule
n’apparut guère plus haute que la tige des grosses fleurs tuyautées,
mais elle relevait la tête, d’où un voile attaché retombait sur ses
épaules; elle marchait droite, sérieuse et impérieuse, et c’était bien
vraiment une jeune princesse; Irénion semblait le géant commis à sa
garde par une bonne fée.
Il y eut un ruisseau à passer, qui semblait un fleuve à Rosule. Irénion
la prit dans ses bras et enjamba le fleuve.
--Vous êtes grand et vous êtes fort, Irénion, dit Rosule; moi, je suis
méchante: par ma méchanceté, je suis plus forte et plus grande que vous.
--Rosule, dit Irénion, petite rose, vous vous croyez vénéneuse et vous
n’êtes que parfumée.
Rosule ne put s’empêcher de sourire; mais, comme les chimères de fer,
les grands dahlias restèrent graves, et leurs lourdes têtes calamistrées
se penchaient toujours immobiles dans l’air pur.
Ils arrivèrent à un endroit où il y avait de grands noyers tout chargés
de belles noix encore prisonnières dans les lambeaux de leur gangue
verte, mais les branches étaient si hautes que Rosule pensait: Nul ne
pourra jamais les atteindre.
Irénion n’eut qu’à lever le bras pour cueillir les belles noix; puis,
dépouillées de leur gangue verte, il les brisa comme des perles de verre
et Rosule dit:
--Décidément, Irénion, vous êtes grand et fort; moi, je suis rusée: par
ma ruse, je suis plus forte et plus grande que vous.
Irénion n’osa rien répondre, car au même instant un grand coup de vent
passa qui secoua les vieux noyers et sema dans l’herbe toutes les noix
mûres.