Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée
sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se
dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires.
En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes; et, de leurs lèvres si
éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le
sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres.
Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le
vent du soir était triste comme un adieu; on n’entendait d’autres bruits
que le sanglot des roseaux; il pleura comme les roseaux, tout uni
d’amour au deuil des choses et des dieux.
* * * * *
Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et
toujours prêtre: des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des
gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec
de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui
flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur
la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les
sanglots des roseaux; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane
aux genoux blancs.
Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin; ce que les
hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en
quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des
chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple
l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait
la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être
agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son
indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais
l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés
d’un sacrilège inutile.
Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les
sanglots des roseaux; le jour nouveau naissait; ayant lavé la vase qui
lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la
Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre
laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.
Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il
s’évanouit.
* * * * *
«Marbre pur, marbre de grâce,
Genoux fiers,
Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir,
Crèche où nul enfant n’a dormi,
Source où l’oiseau n’est pas venu boire,
Ventre inaccessible,
Neiges éternelles,
Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,
Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs,
Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches,
Bouche d’orgueil,