PHOCAS

_A Octave Mirbeau._

Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion

chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme

grave, probe et intelligent; excellent jurisconsulte, il n’abusait point

de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur

uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal; tout au

contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider

selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois

pénales,--et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable

amende d’avares et inflexibles riches «coupables selon lui de ne pas

s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus

extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui

n’a rien à prendre à celui qui possède tout.» De tels jugements

paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en

indignerait; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où

se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes,

acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius;

vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature

humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal,

ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils

faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.

Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une

grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable

nom; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion

nouvelle une horreur mêlée de crainte; seules, devançant les dogmes, la

justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de

la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se

répétait avec surprise.

De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la

résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les

faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans

et les esclaves des grands domaines; on disait que le principal d’entre

eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un

nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit

enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.

Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice,

haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et

Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par

les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de

Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la

recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle.

Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et,

pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit

impérial.

Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on

employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de

Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.

Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire: «Phocas,

chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple

romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de

cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts; il connaît

l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons

d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les

Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant

de ruse; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut

de la République.»

Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus,

épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle

allait un peu au hasard, car--la police, en ces temps, était

sommaire--on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant

ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait

parmi la forêt une clairière de verdure; on irait là, tout d’abord, et

on s’informerait près des bûcherons.

Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de

Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en

une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait

que la quête serait difficile et pénible; mais la saison était belle,

les hommes décidés: «On en sera quitte, songeait-il, pour dormir

quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze

mamelles.»

Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en

deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face

d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait

s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon; il cogna à la

porte et demanda l’hospitalité.

La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une

tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux; ses

cheveux étaient ras et sa barbe longue; il avait l’air las et doux; ses

yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues.

L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes,

était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la

Providence lui envoyait des étrangers:

--Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?

--Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les

fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son

instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à

distance...

Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de

voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour

me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence

mes semis,--mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est

qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être,--et d’ailleurs, je

leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.

--Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a

résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes

instructions le portent.

--Quel est son nom? demanda Phocas.

--Son nom?

Il consulta ses tablettes:

--Phocas.

--Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout

près d’ici. C’est un chrétien.

--Mes instructions le portent, dit Amasius.

--C’est bien lui, dit Phocas,--un chrétien absolu, un chrétien farouche,

un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher

du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous

appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes

mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du

pain, des légumes de mon jardin,--ce que Phocas en a laissé.

--C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.

--Lui-même.

--Nous ne le ménagerons pas.

--Je l’espère bien, dit Phocas.

Phocas continua:

--Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de

vin d’Asie... Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne...

--Nous la boirons! dirent les soldats.

--Je l’espère bien, dit Phocas.

* * * * *

Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance

d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta:

--Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères,

tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes

laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans

la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille

de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun

de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les

uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer;

s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table; s’il est ignorant,

instruisez-le; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour

lui... Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de

blanc, comme un ciel matinal; il vient sur la mer, et les vagues

s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour

de lui et lui font un cortège d’amour... Il vient, je le vois! Il a les

yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique

d’allégresse; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante... Il

vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous... Aimez,

aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux,

aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les

refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir...

Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus; Amasius aurait voulu

entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie;

mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable

bandit, et il fit l’effort de dire:

--Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais

je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas...

J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais

plus, que mon centurion vénère comme un dieu... Tu seras mon Socrate...

Oh! que tes paroles m’ont fait de bien... Jamais je n’avais entendu de

pareilles choses...

Il se tut; puis faisant un nouvel effort:

--Et ce Phocas?

Le pauvre jardinier se leva et dit:

--Je suis Phocas.

--Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?

--Je suis Phocas.

Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son

courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche,

Phocas prouva qu’il était Phocas.

Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du

préteur Aurélius,--puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère

avancée quand ils entrèrent dans Sinope.

* * * * *

Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait

en grande foule; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui

haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris:

--A mort! A mort! criait le peuple.

Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où

Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence:

--Aux bêtes!

Et le peuple répéta:

--Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!

Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans

souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux

taureaux, il cria d’une voix forte:

--Je suis chrétien!

Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.

Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.

La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit

sauter en l’air, puis s’éloigna.

Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas

évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put

se remettre à genoux et continuer sa prière.

A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses

soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la

victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves;

il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur

envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu.

* * * * *

Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se

consultèrent un instant; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en

criant:

--Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens!

Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps,

car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y

en eut une douzaine: les yeux des femmes burent du sang.

D'un pays lointain: Miracles; Visages de femmes; Anecdotes · 第 28 / 84 题