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Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque
invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa
honte, de son désespoir, de son amour.
«Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai
pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je
n’ai pas su te préserver du sacrilège.»
Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute
humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui,
et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait:
«Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais
voulu de la vie; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin
que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore
vu de pareil.
»Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais; mais, si anciens, ils
ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de
leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne
meurent pas comme des hommes; ils meurent comme des dieux, leur essence
permane et va revivre en de nouvelles formes.
»Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la
joie des hommes; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni
la terreur, ni l’amour; ils deviennent indifférents aux âmes familières
et aux cœurs distraits; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus
confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous
leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel: alors, retombés dans la
tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du
monde, dans le marécage obscur de l’animalité.
»Il faut des échelles nouvelles; c’est pourquoi des arbres ont été
abattus dans la forêt de l’infini.
»Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je
fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu
monteras si haut que tu en auras le vertige.»
Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une
femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues;
autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains
étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans
le temple.
* * * * *
Héliodore dormit encore; quand il se réveilla, il vit que le temple
avait été restauré selon un art nouveau: partout, sur la blancheur des
murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et
des lettres grecques appelées thau.
Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le
gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne
reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis
à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni
l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et
de perles,--et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son
rêve sonna encore en son cœur:
«Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la
toujours Vierge; approche-toi: si tu me dis quelques paroles d’amour, tu
comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens,
Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle.»
Les fidèles chantaient:
Ave, semper virgo,
Ave, scala cœli.
Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée
devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois
fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts
échelons; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il
comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change
ne change qu’en forme et non pas en essence.