de ces héros de la moralité personnelle, comme en évoque Dumas. Le mari
de _Monsieur Alphonse_ pardonne, lui aussi, à sa femme d'avoir eu une
fille d'un autre. L'ai-je assez défendue, cette scène, quand la pièce
fut jouée pour la première fois, et avais-je si tort de soutenir qu'il y
a là, dans ce pardon, une humanité profonde? Dans _le Petit-Fils de
Mascarille_, ce moqueur de Meilhac se rencontre avec cet apôtre de
Dumas. La différence est grande, pourtant, car l'enfant de M. Alphonse
et celui de Valentine dans _le Petit-Fils_ sont tous deux _d'avant_ le
mariage, au lieu que l'enfant adoptée par Auguste est _d'après_. Un
abîme sépare les deux situations. Mais quoi! si feu Mme Dupuis est
arrivée repentante, si elle a joué à ce «pataud» la comédie classique:
«Ah! je t'ai méconnu, toi si bon, toi si noble.... Mais va, je n'ai
jamais aimé que toi....»--_Trémolo_ à l'orchestre!--Il y a des femmes
qui vous servent cette colossale bourde, qu'elles ne vous ont trompé que
pour vous préférer. C'est assez logique, puisqu'il n'y a pas de
préférence sans comparaison. Quand il était tout petit, Auguste avait
des yeux à devoir digérer de ces couleuvres, une fois homme. Qui sait
s'il n'aura pas cru par-dessus le marché qu'elle avait eu cette fille en
pensant à lui? Alfred de Vigny, prête bien ce vers étonnant à un mari
perfide:
L'infidélité même était pleine de toi....
* * * * *
Malgré ces réflexions, ou à cause d'elles, je m'acheminais aujourd'hui,
vers une heure, après le dîner, ce dîner de province pris copieusement
au milieu du jour, du côté de la maison du docteur, avec une curiosité
bien vive. Il habite à une extrémité du village la maison où il est né,
où son père est mort, où le grand-père Dupuis a vieilli, goutteux et
rieur. Que cet incorrigible Jacobin nous a chanté de fois l'inepte
chanson libérale de 1830:
Grand-papa,
Grand-papa,
J'voudrais bien r'tourner par là!...
Je contemplais, en marchant d'un pied flâneur, cet horizon que j'ai
gardé si vaste dans ma mémoire et que je retrouvais tout rétréci, mais
plus intime, plus doux encore: une seule rue avec des maisons serrées et
qui dominent l'étroite vallée où court la Monne. De l'autre côté de la
petite rivière, une montagne étage ses pentes boisées et couronnées de
constructions étranges. Par une année de chômage, un grand seigneur
charitable imagina d'employer les ouvriers pauvres à fortifier la crête
de cette âpre colline avec des tourelles et des murailles formées de
pierre sans ciment. Par ce jour d'été d'un bleu intense, une brise
fraîche, venue des sommets lointains et comme conduite par le couloir de
la rivière, tempérait l'ardente chaleur. Je me demandais si je n'aurais
pas été sage de demeurer là, fixé au pays natal, apprivoisé à une vie
régulière, plutôt que de courir le monde à la poursuite de chimères
aussi vaines que le mince tire-bouchon de fumée bleue qui tremblotait
sur la cheminée d'une chaumière perdue dans le bois. Mais non, puisque
le docteur, mon ami d'enfance, a rencontré dans son coin de campagne la
même perfidie que moi dans les coulisses d'un théâtre parisien. Et il
n'a pas eu, pour le consoler de cette perfidie, un décor exquis autour
de sa misère, avec le souvenir de sensations dont le regret reste
voluptueux même dans la douleur....
Je m'arrêtai longtemps devant la maison Dupuis. Un jardinet la sépare de
la route. Je le connais si bien, comme le grand verger qui, par
derrière, dévale du côté de l'eau. J'observai que le colombier était à
la même place; à la même place le vieux cadran solaire, sur lequel le
grand-père avait lui-même gravé en latin l'inscription: «Il ne marque
que les heures sereines.» Mais l'aboiement du chien qui s'élança de sa
niche quand je poussai la grille me prouva que je n'étais plus l'hôte
familier de ce calme asile, comme aussi l'étonnement du gros homme qui
vint au-devant de moi lorsque la servante m'eut annoncé: «Comment, c'est
toi, Claude; pas possible!...» Et il me poussait dans un cabinet
encombré de livres et de brochures où jouait, assise sur un tapis un peu
râpé, une fillette, de huit ans peut-être, fine et menue, avec des
cheveux blonds, tressés en une natte épaisse, à qui le gros homme dit
d'une voix adoucie:
--«Allons, Louise, va au jardin.»
--«Oui, papa,» dit l'enfant, «mais j'emporte Lucie, n'est-ce pas?...» Et
elle sortit, enlevant, en effet, entre ses bras, une poupée qu'elle
était en train d'habiller. Le hasard me mettait du premier coup devant
la fille de _l'autre_, et je reconnus aussitôt les bons yeux mouillés de
mon vieux camarade du lycée de Clermont qui riaient, en regardant
l'enfant, dans le visage du médecin vieilli. Ses prunelles avaient
toujours leurs quinze ans. Seulement les rides précoces des joues et du
front, le grisonnement dont ma tante m'avait parlé et une expression
particulière de la bouche témoignaient que cet homme, né pour la gaieté
dans la bonhomie confiante, avait beaucoup souffert. Une photographie
presque de grandeur naturelle, pendue au-dessus du bureau, représentait
une femme très jolie et gracieuse, encore jeune. Je soupçonnai du
premier coup d'oeil, à la ressemblance, que c'était la mère de l'enfant.
Par la fenêtre ouverte, tandis qu'Auguste m'accablait d'affectueuses
questions, j'entendais le rire de la fillette, qui avait lâché sa poupée
pour jouer avec le chien, et la voix de la servante gourmandait la bête
d'être trop vive.
--«Et voilà ma vie,» conclut mon camarade, après m'avoir raconté un peu
pêle-mêle ses occupations; «et je suis, non pas heureux, mais content,
comme disait l'autre.» Puis, après un silence un peu embarrassé: «Tu as
su que j'ai été très malheureux?»
Il prononça cette phrase d'un ton triste et simple qui eût arrêté le
sourire sur la bouche la plus ironique, et qui me remua profondément.
Ah! je serai bien vieux quand je ne tressaillerai plus au contact de la
souffrance humaine!
--«Que veux-tu?» continua-t-il, «j'avais épousé une femme à laquelle il
fallait plus de tendresse que n'en pouvait donner un pataud comme moi.
C'était une artiste, une musicienne, élevée à Paris.... Et moi....»
Il se montra naïvement du geste. Je comprenais le motif de sa
confidence. Ma tante, il le devinait, avait dû me raconter toute sa
misère, et cela lui faisait de la peine que je condamnasse la femme
qu'il avait aimée, sans que rien plaidât pour elle. Et il insistait:
--«Ce que j'ai compris, vois-tu, mais trop tard, c'est qu'il y avait
beaucoup de ma faute, et lorsqu'elle m'a écrit qu'elle était seule,
pauvre et malade, et que je suis allé la chercher, si tu avais vu son
étonnement, ses larmes, sa reconnaissance! Les six derniers mois de sa
vie, elle m'a payé en bonheur toutes les larmes que j'avais versées....
Tu viens de voir l'enfant, comme elle est fine.... C'est sa mère, toute
sa mère.... Elle me la rappelle par ses moindres mots, ses moindres
gestes.... Oui, je sais que l'on m'a blâmé, que l'on me trouve faible,
ridicule....»
Il eut un haussement d'épaules, puis il dit, en secouant la tête et avec
une voix très basse:
--«Vois-tu, quand on a aimé une femme comme j'ai aimé la mienne, c'est
pour toujours, et on aime tout de ce qui vous la rend vivante.... Tout,
entends-tu bien?...»
* * * * *
Je voyais, tandis qu'il me parlait, ses yeux, d'une si fraîche candeur,
se remplir de larmes, et, au lieu de trouver cette émotion ridicule,
j'en suis à me demander où est la vie profonde du coeur, entre le
sentiment qu'il garde à celle qui l'a honteusement trahi, si doux, si
tendre, si étranger à toute haine, et ma féroce, mon avilissante
rancune, à moi.--Hélas! Après avoir tant écrit sur l'amour, en avoir
tant joui, tant souffert, n'aurais-je jamais aimé?
* * * * *
MÉDITATION XXIII [3]
PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE
Note:
[3] Quoique la préface actuelle du présent livre contienne des
indications suffisantes sur le but que s'était proposé feu Claude
Larcher, les lecteurs qui auront bien voulu suivre avec quelque
sympathie ce héros de la _Physiologie_, de _Mensonges_, de _Gladys
Harvey_, etc., etc., trouveront peut-être un intérêt aux documents trop
peu nombreux recueillis sur ses derniers jours. On a cru devoir laisser
à ces documents une forme qui les fait rentrer dans le plan général de
l'ouvrage, auquel ils servent de _postface_ et aussi de conclusion.
_A monsieur le Directeur de_ la Vie Parisienne.
Meggen, près Lucerne, septembre 1889.
Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais
envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce
qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez
moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres
atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette _Physiologie_ a
paru dans les colonnes de _la Vie_! Nous ne nous doutions guère,
n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une
restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la
littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos
correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués
jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire,
cependant, cette suite de _Méditations_. J'en trouve quelques-unes
amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une
forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les
observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un
grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en
suis à chercher une phrase immorale dans cette oeuvre d'un artiste que
j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et
la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles,
souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai
donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre,
un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à
beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le
caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de
marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir
spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression
et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces
études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a
jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son
oeuvre inachevée?
* * * * *
Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de
lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que
l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la
vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des
phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop
voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques
cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus
grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de
n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle _doucefine_ qui se
donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du
vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion,
et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le
singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la _Physiologie_ me
paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans
la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision
froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette
maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un
Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous
fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il
pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à
rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter
Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce
physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes
prétentions: _l'Amour moderne_, nous raconte sa petite histoire, et nous
apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le
tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette
fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en
fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité
autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre:
_l'Enfer_.
J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes,
Celui d'un dur labeur recommencé sans fin,
T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain,
Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides?
Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.
Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim,
Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein,
Ton âme était un fruit plein de sables arides.
Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort;
Hélas! en essayant de porter ton coeur mort
Jusqu'au vivant éther de la passion vraie,
Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour,
La jalousie, en moi, saigne comme une plaie
Que ronge un immortel, un affamé vautour.
--«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me
débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce
titre: _Ma Douleur_.
--«A quoi?» fit-il, un peu interloqué, car, en véritable homme de
lettres, il attendait un compliment.
--«Oh!» lui dis-je, «à un mot si célèbre qu'il en est banal; celui que
l'on fit sur Beaumarchais emprisonné ... avec une légère variante....»
--«Laquelle?»
--«Tu ne te fâcheras pas?»
--«Non,» fit-il.
--«Hé bien! Il ne suffit pas d'être trompé, il faut encore être
modeste....»
--«Tu as raison,» répondit-il en haussant les épaules; «mais comment
trouves-tu mes vers?...»
J'avais presque l'idée de transcrire ce bout de dialogue comme exergue à
cette _Physiologie_. Cette épigramme inoffensive avait amusé Claude, car
il avait cette coquetterie de se railler volontiers lui-même. Mais la
critique qu'elle enfermait était-elle absolument juste? Parmi des notes
de sa main que j'ai découvertes dans des circonstances assez
bizarres,--je les dirai tout à l'heure,--traînait celle-ci, où mon ami
semble avoir répondu par avance à cette objection: «Ecrire un livre
intéressant sur l'amour, c'est écrire un livre sur sa façon à soi de
sentir l'amour. Un tel livre a tout juste la valeur d'un mémoire rédigé
par un malade sur sa maladie. Beyle avait peur de ne noter qu'une
émotion lorsqu'il voulait noter une vérité. Etrange illogisme du plus
logique des analystes! Hé! quelle vérité cherchais-tu donc à dire, grand
disputeur, sinon des vérités sur des émotions?...» De ce point de vue,
même la misère enfantine de Claude, son impuissance à se débarrasser de
l'idée fixe, l'espèce d'anarchie intérieure dont la trace se retrouve
dans ses réminiscences, et qui le faisait vivre cette vie décomposée,
entre les voyages, le cercle, les restaurants, les théâtres et les
coulisses; cet étalage chirurgical à propos des plus humbles sensations,
cette sorte de pédantisme involontaire dans l'analyse, oui, tous ces
défauts me paraissent donner à ce livre une date, et du moins, par
suite, une valeur de document. Il est visible que la sensation heureuse
en est absente et absente aussi l'émotion simple. Mais le personnage en
était incapable, comme aussi de raisonner avec une suite ininterrompue
dans ses déductions. La vérité posée au commencement de son ouvrage, et
qui en fait la secrète moralité, à savoir que l'amour sensuel confine
sans cesse à la haine, méritait--quoique vieille comme le
demi-monde--une démonstration plus rigoureuse. C'est là ce chapitre
initial dont je regrettais tout à l'heure l'absence. Notre maniaque
s'est contenté de jeter sur le papier une série de notes capables de
servir à cette démonstration. Puis, comme il était naturellement curieux
de théories, de menues analyses et de dissections microscopiques, il a
mêlé à ces notes une foule de détails parasites que je lui aurais
conseillé d'enlever, par goût de la régulière ordonnance classique. A
quoi il m'eût sans doute répondu, comme à propos d'autres travaux:
--«Ce que j'aime le mieux dans les livres des autres, ce sont les
détails oiseux, les digressions et les défauts. Il n'y a que cela qui me
fasse penser....»
* * * * *
Faire penser,--c'était là toute sa rhétorique.--Il prétendait que le
seul rôle de l'écrivain consiste à inquiéter, à suggérer. Parmi les
papiers dont je parlais, se trouvait encore la phrase suivante: «Un
livre qui ne me parle pas comme un homme, comme un ami, comme un frère,
qui ne me dise pas des mots _capables de me changer le coeur_, qu'en
ferais-je? L'art n'est rien sans l'âme. Les faits ne sont rien que par
l'âme et pour l'âme. La pensée est à la littérature ce que la lumière
est à la peinture....» Et sur une autre feuille: «Type idéal du roman:
_l'Imitation de Jésus-Christ_.» Je ne me charge pas d'expliquer ce que
Claude entendait au juste par là, ni comment il conciliait son
admiration, sans blasphème, pour le solitaire du moyen âge avec son goût
pour le prince des détraqués. Benjamin Constant, qu'il eût volontiers
traité de grand Saint, à la manière de mon autre ami, le subtil Maurice
Barrès. Il était coutumier de ces étrangetés, associant dans son
enthousiasme des oeuvres et des noms qui frémissent de se rencontrer:
_les Pensées_ de Pascal et _les Liaisons dangereuses_, par exemple. J'ai
entre les mains une sorte de volume _pot-pourri_, si l'on peut dire,
dans lequel il a fait relier ensemble:--dix pages détachées de
Baudelaire, le fragment sur Orphée dans _les Gèorgiques_ de Virgile, _la
Maison du berger_ de Vigny, _Mes Ecarts ou Ma Tête en liberté_ du prince
de Ligne, le fragment des Mémoires apocryphes de Richelieu sur Mme
Michelin, quelques feuillets de _Candide_ et la moitié d'une nouvelle
d'Hippolyte Castille, intitulée: _Histoire de ménage_!...--Autant que
j'ai bien compris ses paradoxes, il estimait avant tout, chez un
écrivain, le mélange de la passion, quelle qu'elle fût, coupable ou
sublime, et de la lucidité. Il lui fallait des âmes assez ardentes pour
vivre beaucoup, assez curieuses pour se connaître, assez hardies pour se
confesser,--c'est-à-dire pour conter d'elles non pas des actions, mais
des états; non pas des faits, mais des habitudes. Je l'ai vu ainsi
raffoler du _Journal_ d'Amiel, ce protestant si pur, pêle-mêle, et des
mémoires de ce ruffian de Casanova. «J'aime à sentir sentir....» cette
étrange formule qu'il a employée, je crois, au cours de son livre, il la
répétait sans cesse. Peut-être trouverez-vous, mon cher directeur, dans
le détail de ces goûts disparates, la clef des contradictions de cette
_Physiologie_, à qui vous avez donné une large hospitalité. Pourquoi ne
vous dirais-je pas aussi la raison qui lui fit désirer vivement d'être
publié dans votre journal? Claude cherchait ainsi à se prouver à
lui-même son parisianisme. Il avait eu, par-dessus le marché et à
travers le fatras de ses théories, de passagères prétentions à la vie
élégante. Je l'ai vu hypnotisé à la lettre par les pantalons et les
bouquets de boutonnière de son rival Salvaney, un clubman ignare comme
son cheval, et dont la principale aristocratie consistait à faire le
voyou anglais, mais de ce côté-ci du détroit, vous savez, ces _cads_ qui
disent: «_Arry, my boy_...» dans le _Punch_, sans h, et en traînant la
voix.
La vérité, et voilà le motif qui rend ce livre sur _l'Amour_ si
incohérent,--je reprends le mot dans son sens d'étymologie,
«_incohaerere, qui ne se tient pas_,» comme d'ailleurs toutes les autres
oeuvres de Claude,--la vérité, c'est que Larcher, pareil en cela aux
neuf dixièmes d'entre nous, avait grandi sans milieu définitif et
précis. Par suite il n'avait pu prendre ni une forme d'âme ni une forme
d'existence définitive et précise. Il était comme né hors la loi. Il le
sentait lui-même, car il avait, à la suite de la _Méditation IV_, sur
_l'Amant moderne_, copié cette phrase de Michelet: «...Dans leurs
livres, ils ont surabondamment parlé de la divagation, _jamais marqué la
grande voie simple_, féconde, de l'initiation que l'amour mieux inspiré
continuerait jusqu'à la mort. Il est arrivé à ces ingénieux romanciers
ce qui arriva jadis aux casuistes, Escobar et Busenbaum, grands
analyseurs aussi, et qui dans leurs recherches subtiles n'oublièrent
rien que ce qui faisait le fond même de leur science. _Ils ont perdu le
mariage de vue et réglementé le libertinage_.» Claude avait ajouté:
«Noble phrase, si saine, si lucide, si tristement vraie de mon oeuvre!
Mais dire les douleurs de la faute, n'est-ce pas aussi montrer la
route?... C'est l'épave qui marque où le navigateur a sombré et le récif
à fuir. Cela sert encore.... Et puis il ne faut pas mentir. Il faut
raconter ce que le sort a fait de nous, en nous souvenant du mot de
Marc-Aurèle: _Il y a à cela même une raison_. Oui, il y a une raison à
mon existence, aux contrastes étranges que la destinée m'a imposés.
Dieu! que cette vie fut contraire au coeur!» Il disait vrai en
qualifiant de la sorte son expérience. J'en ai eu la preuve une fois de
plus dans la visite que j'ai rendue le printemps dernier à sa vieille
tante, au cours d'un voyage en Auvergne. J'allais dans cette montagneuse
province chercher quelques notes exactes pour un roman auquel je
travaillais, et, me trouvant à trois heures seulement du petit village
de Saint-Saturnin, d'où est datée la _Méditation XXII_, je me décidai à
cette excursion. Tout en roulant dans un mauvais coupé de louage, je
regardais le paysage du bord de la Limagne, si joliment rustique et
laborieux. Les sarments secs des vignes s'enroulaient aux longs échalas
gris. Le blé pointait, vert sur la terre sombre. Les bourgeons germaient
sur les branches nues des arbres qui bordaient le chemin, et les fleurs
roses des pêchers me souriaient dans la lumière. Il y avait de la neige
sur les hautes montagnes, et, le long de l'Allier, deviné à la
dépression du terrain, flottait une buée douce et transparente. Je me
souvins de ce que Claude m'avait raconté sur son adolescence écoulée
tout entière dans ce pays perdu, et, comme nous nous étions arrêtés pour
faire boire le cheval à la porte d'une auberge, dans un hameau, je crus
voir l'image de ce qu'avait été mon ami enfant dans deux petits garçons
en train de se promener avec un vieux monsieur, quelque rentier de la
localité. Ils montraient de grands yeux si simples dans de si larges
faces. «Il est parti de là,» songeai-je, et, par opposition, je
l'évoquai tel que je l'avais vu tant de fois, assis à une table de
restaurant de nuit et me racontant, en phrases heurtées comme ses
sensations mêmes, sa journée d'homme de lettres, à moitié bohémienne, à
moitié mondaine. Entre le point d'arrivée et le point de départ, la
distance était trop grande. L'équilibre moral a pour première condition
que l'homme fait continue l'enfant. Faut-il chercher ailleurs la raison
du détraquement observable chez tant d'artistes modernes? Combien
d'entre nous peuvent dire que leur trentième année ressemble à leur
dixième? Et ce ne devrait être, cette trentième année, que la dixième
épanouie.
* * * * *