Je me regardais donc jouer,--et gagner,--car j'avais des mains, moi

aussi!--et perdre, en constatant que mon unique émotion était de savoir

le point de la carte donnée par le banquier,--tout juste cela, une

petite curiosité de rien.--Puis je regardais autour de moi, je cherchais

à savoir au juste quelles impressions diverses asseyaient à cette même

table les quinze ou seize personnes qui pontaient, le banquier qui

taillait, celui qui croupait, et les assistants qui, debout autour des

joueurs, suivaient les coups d'un regard attentif ou distrait. La

lumière du gaz éclairait ces visages de Parisiens du vrai jour qui sied

à des physionomies travaillées par la vie. Un bruit très spécial, celui

des jetons de nacre remués les uns contre les autres par des mains

énervées, accompagnait les diverses rumeurs de la table. Derrière la

plupart des figures, je pouvais mettre sinon une histoire, du moins une

situation et un caractère. Je me disais: «Celui-ci joue parce qu'il a

besoin d'argent et cet autre aussi, mais le premier est prudent, le

second non. Je vais voir l'un s'en aller après une série de pertes ou de

gains, l'autre rester et courir après ses mauvaises cartes.» Je

distinguais, chez quelques autres que je sais riches, et qui viennent

ici tous les soirs, ou presque, la machinale habitude, l'impossibilité

de se coucher qui veut qu'à Paris certains hommes arrivent à ne pas

pouvoir dormir avant cinq heures. J'en soupçonnais d'autres d'être là

par chic, afin de dire demain: «J'ai perdu ou gagné hier deux cents

louis.» D'autres, relégués en province une partie de l'année, jouent au

baccara comme ils vont aux courses ou chez les cocottes,--pour être dans

le train. D'autres étaient, comme moi, de la race des ennuyés qui

cherchent partout de quoi tromper leur peine. Je les éliminai

successivement pour arriver à concentrer mon attention sur trois

personnages, tous les trois célèbres pour avoir gagné et perdu d'énormes

sommes, et en ceux-là seuls je reconnus le Joueur,--le véritable amant

de la sensation du hasard, l'homme profondément, absolument possédé par

le démon. En étudiant leurs visages, j'y découvrais des traces de

volontés fortes, les signes de l'énergie puissante et violente qui

pousse l'homme aux pires dangers. Il y poursuit une certaine palpitation

qui, au fond, très au fond, est analogue à celle de la guerre. Je

comprenais, en regardant ces hommes, qu'il y a, dans toute passion

réellement complète, une poésie, un je ne sais quoi de tragique et de

presque grandiose. Un d'eux avait pris la banque. Il venait de la

remettre plusieurs fois et de perdre à peu près trente mille francs. Je

le savais marié, père de famille, un très intelligent et très galant

homme, pas très fortuné. Son visage, impassible et comme serré,

exprimait une espèce de résolution en donnant les cartes, qui dut être

celle de Bonaparte à la veille de Brumaire,--toutes proportions gardées.

Et au demeurant, y a-t-il des proportions à garder? Nous n'avons que

notre vie, et, de quelque manière que nous la risquions, de la risquer

avec plaisir est toujours saisissant, fût-ce un risque sans raison.

Mentalement, je me rappelais Benjamin Constant au _Cercle des

Etrangers_, demandant à ces mêmes cartes un dernier sursaut de

sensibilité. Et, tout en philosophant, je poussai devant moi la masse

entière de mes jetons, qui, à ce moment, était doublée. La main était à

moi, je retournai huit. Huit, sur l'autre tableau.... Il y eut un

silence. Les pontes avaient compté sur la déveine du banquier, qui

regarda, à sa gauche et à sa droite, les piles éparses des jetons. Le

coup était énorme. Il retourna ses cartes à son tour. Il avait neuf!

J'avais perdu mes cinquante louis, ce qui est bien une somme pour un

pauvre diable d'écrivain. Le plaisir que j'eus à constater l'immobilité

du masque de cet homme, que ce gain sauvait peut-être d'un suicide,--qui

sait?--fit que je me levai sans regrets. Je venais de voir le jeu

incarné dans un passionné, qui se brûlera certainement la cervelle un de

ces jours; mais, c'est vrai, il aura vécu. Et je l'enviai à l'idée que

je ne lui ressemblerai jamais, ni moi ni aucun amoureux. Nous n'avons

pas l'âme assez trempée.

* * * * *

--«Et vous jouez, maintenant? Toutes les élégances....» me dit en me

frappant sur l'épaule, comme je quittais la table, quelqu'un en qui je

reconnus Raymond Casal. Depuis des mois je ne l'avais pas vu; mon Dieu!

oui, depuis le jour où il m'avait envoyé ses notes sur la Jalousie des

sens.--Il eut, pour me prononcer cette phrase, un sourire

d'imperceptible ironie. Je sens bien qu'il me considère un peu comme un

de ces hommes de lettres nigauds qui singent les hommes du monde. Cette

impression qu'il eut, voici quatre ou cinq ans, faillit être juste

alors. Elle ne l'est plus, et il l'ignore. Pourquoi lui en voudrais-je?

Ne sommes-nous pas tous ainsi les uns pour les autres, ne tenant jamais

compte de cette vérité, cependant banale, que tout change, surtout le

coeur, d'années en années, de mois en mois? Je ne relevai donc pas la

légère moquerie de Raymond, car il m'aime avec cela,--en me voyant un

_snobisme_ que je crois ne plus avoir. Après tout, je n'ai fait que

changer mon fusil d'épaule. Et n'est-ce pas un _snobisme_ encore que

d'attacher tant d'importance aux coucheries d'une maîtresse avec le

tiers et avec le quart?

--«Ma foi,» répondis-je à cet homme d'esprit, «je viens de payer

cinquante louis le plaisir de vérifier la niaiserie d'un homme de

génie....»

--«Ce n'est pas cher.... Mais comment cela?» me demanda-t-il; et, tous

deux assis sur un divan du salon, je lui raconte mes visites chez Noirot

et chez Adrien Sixte, mes questions à ce médecin et à ce philosophe,

leurs théories, mes tentatives diverses pour les appliquer. Ce prince

des viveurs m'écoutait en battant du bout de sa canne de théâtre la

pointe de son soulier verni. Lorsque je commençais de sortir un peu, et

quand mes premiers succès me jetèrent brusquement de ma cellule du

quartier Latin dans un opulent décor de haute vie, la tenue de Casal, je

m'en souviens, m'hypnotisait d'une manière qui m'eût valu de jolies

notes dans le journal de tel ou tel de mes confrères, s'ils avaient

soupçonné l'intensité de ma badauderie. Encore aujourd'hui j'ai une joie

d'artiste à constater que, si un Van Dyck--un peintre de la créature

comblée et de la poésie du costume, le Van Dyck de ce portrait étonnant

du marquis de Brignole-Sale dans le Palais Rouge, à Gênes--revenait au

monde, il trouverait dans ce grand Parisien un modèle digne de son

pinceau. Et puis Casal a aimé, il aime encore une femme de son monde

aussi perfide pour lui que le fut Colette pour moi, et, d'avoir senti

les mêmes rancoeurs, cela vous lie deux hommes, même quand l'un est un

_gentleman_ surveillé qui tait ses misères et l'autre un bohémien

détraqué qui raconte trop volontiers les siennes. Car je ne manquai pas

à ma déraisonnable habitude, et je ne lui cachai pas que c'était moi,

toujours moi, le malade à guérir. Casal haussa les épaules, et, passant

sa main restée libre sur sa moustache si longue et si fine:

--«Les philosophes et les médecins,» dit-il, «savent les passions comme

on sait la grammaire d'une langue que l'on n'a jamais parlée.... Noirot

vous a pris pour un dyspeptique et pour un hystérique; Adrien Sixte,

pour un débauché, pour un oisif et pour un agité.... Il y a de tout cela

dans votre affaire, mais à côté, hors de votre amour.... L'amour,

voyez-vous, ça ne s'analyse pas, ça ne se dissèque pas, ça ne se

raisonne pas....»

--«Vous êtes dur pour mon livre,» fis-je en l'interrompant.

--«Mais non, mais non,» dit-il; «vous vous soulagez en noircissant votre

papier. Il y aura toujours une dizaine de lecteurs qui vous ressemblent

et que cela soulagera de vous lire. C'est un résultat.... Mais vous

auriez mieux fait, pour votre guérison, en n'écrivant ni _physiologie_,

ni _psychologie_, ni rien en _logie_, et en voyant votre maîtresse le

matin, à midi; le soir, la nuit, et la possédant autant que vous auriez

pu....»

--«Et mon honneur d'homme,» m'écriai-je.

--«Vous appelez ça de l'honneur,» reprit-il, «tout au plus de la vanité

blessée.... Allez, moi aussi, j'ai réfléchi à ce que les gens d'Institut

appellent la philosophie, mais sans formules et d'après les faits.

Lorsqu'on rentre chez soi à deux heures du matin, en se disant que l'on

n'arrivera plus jamais, jamais, à se débarrasser d'une certaine image

que l'on a là devant les yeux, on regarde quelquefois son revolver, et

on se souvient des camarades qui se sont procuré l'oubli de tout avec ce

petit joujou d'acier. Puis on théorise aussi à sa manière. On se demande

pourquoi une ligne de bouche, pourquoi une couleur de prunelles,

pourquoi le contact et l'odeur d'une certaine peau, pourquoi une

certaine ardeur d'étreinte, dissolvent en vous les forces de l'être et

comment cela peut vous arriver sur le tard, à trente-six ans passés,

quand on se croyait vacciné,--et que, jusque-là!... Et on trouve qu'il

n'y a pas d'autre réponse, sinon que cela est parce que cela est. Une

fois cette vérité bien établie, vous n'avez que trois partis à prendre.

Le petit joujou, c'en est un. Mais ce parti-là, on ne le prend pas,

c'est lui qui vous prend. Le suicide est un accès de folie qui ne se

commande pas plus qu'il ne s'évite.... Le second parti, vous l'avez

suivi: il consiste à lutter. Depuis quand dure-t-il?»

--«Ah! des mois!» lui répondis-je.

--«Vous voyez avec quel succès. Vous avez subi les pires souffrances de

la passion, sans goûter aucune des joies qu'elle comporte,--joies

déshonorantes, joies empoisonnées, joies âcres et dures, joies féroces,

abjectes, je veux bien, mais des joies tout de même ...--Et c'est là le

troisième parti, le seul raisonnable, à mon avis, dans cette frénésie de

déraison qui est l'amour, s'accepter et accepter cet amour, et y

plonger, y enfoncer toujours plus avant, se griser, se saouler de cette

femme qui est votre vice.... Qui dit assouvi dit souvent guéri.... Et si

cet assouvissement n'aboutit pas à la guérison, c'est du moins un

bénéfice que vous aurez tiré de votre folie.... Voilà ma méthode, je

vous la donne pour ce qu'elle vaut. Et maintenant, il est deux

heures.... Voulez-vous prendre quelque chose avant de vous coucher?»

--«J'ai une manie,» lui dis-je, comme nous nous installions à la petite

table sur laquelle le bouillon et la viande froide étaient préparés.

--«Une autre?» demanda gaiement Raymond en dépliant sa serviette.

--«Celle de formuler en aphorismes les observations qui me semblent

justes.»

--«Comment,» dit-il, «vous travaillez dans la _pensée_? Vous n'avez donc

pas remarqué combien il est facile de retourner les plus célèbres? Et

elles sont aussi vraies.... Voulez-vous des exemples: _Le coeur vient

des grandes pensées.... On n'a pas toujours assez de force pour

supporter les maux d'autrui.... Le moi seul est aimable.... Rien n'est

vrai que le beau_.... Ce sont quelques célèbres maximes que je me suis

amusé à mettre ainsi à l'envers, et vous voyez....»

--«Vous me dépravez,» dis-je à moitié sérieux; «vous ne croyez donc à

rien?»

--«Puisque vous y tenez,» reprit-il, «cherchons vos aphorismes, ils ne

seront pas plus faux que d'autres.»

Et quand je rentrai chez moi, je pus noter les cinq réflexions

suivantes, produit de cette conversation de souper. Comme disait encore

Casal, cela valait mieux que de perdre de nouveau cinquante louis.

XCVI

_Plus on lutte contre un sentiment, plus on y pense, et y penser, c'est

l'exaspérer_.

XCVII

_Il n'y a que la femme que nous aimons qui puisse nous guérir

d'elle-même_.

XCVIII

_Se donner des raisons pour ne pas aimer, c'est pour un malade, se

démontrer qu'il est misérable d'être malade. Il en est plus misérable,

et aussi malade_.

XCIX

_On sait qu'on aime; mais on ignore pourquoi l'on aime, quand on a

commencé d'aimer, et combien, et comment. Le simple bon sens vous

conseille donc de ne compter, contre un pareil sentiment si

indéfinissable, si instinctif, si ténébreux, que sur cette idée, que

tout finit_.

C

_Quitter sa maîtresse pour l'oublier est une maxime à peu près aussi

sage que celle-ci: ne plus manger pour n'avoir jamais mal à l'estomac.

C'est donner à choisir à un gourmand entre mourir de faim ou

d'indigestion.--N'est-il pas insensé de choisir la faim_?

* * * * *

MÉDITATION XXII

UN SENTIMENT VRAI

Du village de Saint-Saturnin (Puy-de-Dôme).

Un doute me vient. Ces troubles que j'ai essayé de définir pour les

avoir ressentis, cette affolante épilepsie intérieure dont j'ai raconté

les angoisses, ces rencontres du mâle et de la femelle dont j'ai

dénombré les cruautés mêlées de si cuisantes douceurs, cette plaie

ouverte dans l'âme dont j'ai demandé le remède, vainement, au cynisme

des médecins, à la logique des philosophes, au scepticisme des

viveurs,--tout cela, est-ce vraiment la vie? Oui, j'ai souffert par ma

maîtresse jusqu'à l'agonie. J'ai connu auprès d'elle et dans ses bras

des ivresses de volupté qui dépassaient les forces de mon être, si

intenses qu'elles confinaient au désespoir. La jalousie m'a tordu dans

sa dure tenaille, et, à de certaines minutes, quand de certaines images

passaient seulement devant ma pensée, les nerfs défaillaient en moi, une

invisible main me serrait la nuque, une pointe de couteau fouillait mon

coeur, mon cerveau se contractait, mes jambes se brisaient, et j'avais

mal. Ah! que j'avais mal!... Et maintenant je me demande: à travers tout

cela, ai-je _vécu_? Je veux dire, ai-je connu dans leur intensité

suprême les sensations qui peuvent émaner de la femme? Etrange question

que je me pose pour avoir, hier, dans ce coin perdu de province où je

suis venu passer quelques jours chez ma vieille tante, rencontré un de

mes camarades d'enfance, un pauvre médecin d'ici dont l'histoire m'a

remué,--comme la vérité seule nous remue. Puis cette histoire m'a donné

sur moi-même ces doutes singuliers qui vous saisissent au moment du

départ pour la vie, à vingt ans, et lorsqu'on se demande: «Suis-je dans

le vrai? Ne manquerai-je pas ma destinée en suivant cette route? Ne

serai-je pas un _raté_?»--C'est le mot d'à présent, vilain et veule

comme la chose.--Que je me suis donné de peine pour m'éprouver, pour

m'exaspérer au contact de toutes les impressions, et je trouve qu'un

pauvre garçon qui n'a pas quitté son trou de province en a eu plus que

moi et de plus fortes! A quoi bon, alors? A quoi bon ne pas m'être

laissé aller tranquillement au fil des jours, au lieu de m'empoisonner à

coups d'idées et de me paralyser par la plus vaine des analyses?...

* * * * *

Auguste Dupuis--c'est le simple nom de ce simple docteur--était, dès le

collège, un timide, un petit, un humble. C'était l'écolier modèle qui ne

fait jamais parler de lui, qui tient ses cahiers de corrigés avec une

régularité irréprochable, et qui, du quinzième rang, passe au huitième,

vers la fin de l'année, à force de travail ordonné et continu. Un trait

pourtant distinguait Auguste de ses confrères en médiocrité méthodique.

Parmi les incohérences des sympathies momentanées qui tour à tour

enrôlaient tel collégien dans telle bande, puis dans telle autre, il

demeurait, lui, d'année en année, l'ami fidèle de deux autres camarades

adoptés dès son entrée au lycée, et avec lesquels il se promenait

toujours, ne les quittant ni dans les rangs, ni en étude, ni au

réfectoire. Nous les appelions «les trois Mages», plaisanterie assez

sotte que ne justifiait aucun des trois, et en particulier le pauvre

Auguste, lequel n'avait rien d'un roi, ni d'un mage, rien de Gaspard, de

Balthazar et de Melchior, ces somptueux pèlerins que les vieux peintres,

comme le Gozzoli de la chapelle du palais Riccardi, à Florence, nous

montrent vêtus de soie verte ou rouge, le chef couvert d'un turban à

pierreries, et cheminant à travers les défilés, parmi les dromadaires

chargés de coffres précieux? Notre Auguste, lui, offrait au regard cette

bonne physionomie placide où se reflète une longue hérédité de

soumissions bourgeoises. Tout était épais et commun chez ce garçon: le

visage, les pieds, les mains, le geste, la tenue,--tout, excepté les

yeux, de frais yeux bleus où riait une âme candide, des yeux de croyant,

comme ces mêmes maîtres primitifs en peignent dans la face pieuse des

donateurs agenouillés à l'angle modeste des éclatantes fresques. Ces

yeux disaient qu'un coeur très tendre habitait cette vulgaire enveloppe.

Je n'étais moi-même, à cette époque éloignée, qu'un adolescent peu

renseigné sur les différences des natures humaines, et pourtant un

instinct précoce me révélait la valeur de cette sensibilité du

_Pataud_».--C'était son second surnom, plus justifié que le premier par

sa pesante démarche. Je me souviens que je tentai d'entrer dans la

société des «trois Mages», à cause de lui, sans succès d'ailleurs; car

ces trois amis avaient fait voeu, assez solennellement, en se donnant

leur amitié, de ne pas admettre entre eux un quatrième compagnon, et

malgré que la maison du père Dupuis fût voisine de celle de mon père,

dans ce petit village de Saint-Saturnin, où je passais mes vacances,

jamais Auguste ce consentit à transgresser pour moi son enfantin

engagement. Je nous vois causant tous deux près de la Monne, une rivière

dont j'ai le bruit sous ma fenêtre en écrivant ceci,--le même bruit,

mais quelle autre âme pour l'écouter! Je nous vois courant sous les

saules et poursuivant les sauterelles aux ailes bleues que nous jetions

à l'eau ensuite, afin de suivre l'effort de ces bestioles en train

d'allonger par coups secs leurs grandes pattes unies, et de nager vers

une pierre. Je m'entends disant à Auguste: «Veux-tu être mon ami?...» et

lui me répondant: «Si je n'avais pas pour amis tel et tel, je voudrais

bien, mais c'est impossible....» O naïveté touchante et ridicule d'un

âge où l'on croit à ce point au sérieux du coeur, et que les nouvelles

sympathies sont une trahison envers les anciennes! A-t-on raison alors,

dans cette époque de l'exclusivisme jaloux, ou plus tard, quand on

pratique le proverbe commode: «Un de perdu, dix de retrouvés?...» Mais

qui n'a pas connu ces susceptibilités jalouses de l'affection fut-il

jamais un ami?

* * * * *

La vie avait passé depuis les jours où nous lancions, innocents

bourreaux, les frêles insectes dans l'eau murmurante. Depuis la mort de

mon père et de ma mère, j'avais désappris le chemin de ce village perdu

au creux des montagnes, dans cette province du centre de la France qui

n'est sur la route d'aucune villa où un amant pût cacher ma Colette. Je

savais cependant, par les lettres de ma tante, que Dupuis avait fait sa

médecine,--tranquillement toujours. Il avait pris toutes ses

inscriptions à l'école de Clermont-Ferrand sans venir à Paris. Je savais

qu'il s'était établi comme praticien à Saint-Saturnin, qu'il s'était

marié avec une fille de Saint-Amant-Tallende, le gros bourg voisin, et

aussi que sa femme l'avait quitté pour courir le monde en compagnie d'un

journaliste venu dans le pays à une époque d'élection. La fuite de Mme

Dupuis était demeurée légendaire dans la contrée, et, quand ma pauvre

vieille tante croyait devoir m'adresser des lettres sur mes pièces ou

mes nouvelles,--que je lui envoyais, un peu par malice, et qu'elle

lisait consciencieusement,--elle ne manquait jamais de comparer mes

héroïnes à Mme Dupuis. Puis elle ajoutait quelques détails sur la vie de

cette malheureuse. Elle me demandait si je l'avais rencontrée à Paris,

s'imaginant que nous habitons, nous autres gens de lettres, une sorte de

Casino interlope où se donnent rendez-vous les pires déclassées de

France et d'Europe. Cette correspondance familiale avait subi, par ma

faute, de longues intermittences, et la bonne dame avait eu d'autres

questions à me poser, sur mes dettes et sur mes propres désordres. Aussi

fut-ce une nouvelle profondément imprévue pour moi quand, interrogée sur

Dupuis le soir même de mon arrivée, elle me dit:

--«Comment? Tu ne sais pas? il a repris sa femme....»

--«Je la verrai, alors,» répondis-je, me promettant d'avance un régal

littéraire et une distraction à causer avec cette Bovary authentique. Je

venais de débarquer à Saint-Saturnin pour m'y reposer de Paris, et déjà

le boulevard me manquait, lui que je déteste quand je m'y trouve

emprisonné. «Ni avec toi, ni sans toi....» dit une _petenera_ espagnole,

une de ces chansons que les gitanes chantent avec accompagnement de

_olé, olé_. Quelle devise pour toutes les amours de mon coeur inquiet,

pour tous ses goûts aussi!...

--«Elle est morte, il y a six mois,» répliqua ma tante, qui n'a jamais

entendu chanter de gitanes et qui pratique ingénument la devise

contraire, celle de la plante qui meurt où elle s'attache.--Que devient

l'hérédité avec des contrastes pareils?--Et elle continuait, me

détaillant avec horreur la fin de la mystérieuse Mme Dupuis: «Et

conçois-tu qu'elle avait eu le front, en revenant ici, d'amener avec

elle une petite fille qu'elle avait eue, Dieu sait avec qui?... Et le

docteur a gardé cette enfant. Si c'était par charité seulement.... Mais

non, il l'aime comme si c'était la sienne.... Oh! ça lui a fait beaucoup

de tort dans le pays....»

Cette naïve remarque m'eût bien diverti par ce qu'elle traduisait de

fausse moralité bourgeoise, si je n'avais été du coup intéressé au

dernier point par la bizarrerie sentimentale que ma tante venait de me

révéler chez cet Auguste Dupuis, dit «le roi Mage», dit «Pataud», et

considéré de tous temps, par moi, comme le plus banal des hommes. Couché

dans mon lit aux draps rudes, mais parfumés à la lavande fraîche, dans

ce silence de la campagne qui empêche de dormir plus que ne ferait un

bruit, au sortir du tumultueux Paris, j'oubliai de me ramentever--c'est

encore un mot de ma tante--mes souvenirs de jeunesse, pour tourner et

retourner en pensée le cas de mon ancien camarade des bords de la Monne,

rendu plus inintelligible pour moi par le souvenir du cas de Roger

Valentin (voir la _Méditation XII_).--Comme la plainte de la rivière se

faisait douce cette nuit-là, et qu'elle berçait ma rêverie avec une

mélancolique tendresse!--«Ainsi,» pensais-je, «Roger souffre de

l'existence d'une enfant que sa femme a eue d'un premier mari, quoique

l'existence de cette enfant ne représente ni une honte ni une perfidie,

au lieu qu'Auguste a devant lui, auprès de lui, à chaque heure, à chaque

minute, la preuve vivante de la trahison de sa femme incarnée dans cette

petite fille, et il supporte de la voir qui va, qui vient, qui sourit et

qui regarde, avec des sourires où il y a un peu de la ressemblance de sa

femme et de l'_autre_, le vrai père, avec des yeux où il retrouve la

couleur des prunelles qui lui ont menti, avec des cheveux où flottent

des reflets des cheveux que l'_autre_ a défaits et noués? Qu'il la

supporte, cela se comprend encore, mais ma tante prétend qu'il aime

l'enfant. Soit! C'est qu'il n'a jamais aimé sa femme. Et cependant ma

tante m'a prouvé elle-même le contraire. Je me rappelle ce qu'elle me

contait dans ses lettres, que la douleur de ce mari abandonné fendait le

coeur à tout le monde. Il en avait les esprits _lunés_. C'était son

expression à elle. Il paraît que ses cheveux ont grisonné en quelques

mois, et lui, si gai, si bon compagnon autrefois, il avait perdu le

rire. Comment mettre ensemble cet amour pour la femme infidèle et pour

l'enfant de l'adultère?...» Afin d'arriver à comprendre mon vieux

camarade, par analogie, je me figurais, moi, mes sentiments pour une

fille que Colette aurait eue d'un de mes rivaux, de Salvaney, par

exemple, ce bookmaker du monde dont j'ai eu le dégoût d'être jaloux. Je

la voyais, cette fille imaginaire, et il me semblait que sa seule

respiration m'eût fait crier. La douleur des plus anciennes angoisses se

fût réveillée du coup. Pourtant Colette était une maîtresse choisie par

moi dans un milieu de galanterie. Je n'ignorais pas, en la prenant, que

je prenais une créature possédée déjà par d'innombrables amants.--C'est

encore un problème, cela. On sait qu'une drôlesse s'est donnée à l'un et

à l'autre, que cet un l'a payée, et cet autre. Mais oui, elle a débuté

ainsi, au sortir du Conservatoire. On a entendu des camarades raconter

des anecdotes sur sa manière de se livrer. Ils vous ont décrit ses

secrètes beautés. On a éprouvé, à l'user, que ces anecdotes étaient

vraies, ces descriptions exactes, et puis on est jaloux de cette

maîtresse méprisée par avance, jaloux comme si l'on avait été le

premier.--Que doit être cette jalousie quand on a été réellement ce

premier, quand il s'agit d'une femme initiée par vous à la vie du coeur

et à celle des sens? Car l'un ne s'éveille réellement qu'après que les

autres ont parlé. Et cette jalousie ne saignerait pas chez un homme

jadis épris, devant une enfant que cette femme a eue d'un autre, quand

lui-même, et c'est là le cas pour Dupuis, n'en a pas eu d'elle?...

Allons donc!...» Et j'éclatais de rire tout seul, et très haut, avec

quelle amertume, à cause des images auxquelles je venais de me meurtrir

l'âme.

Physiologie de l'amour moderne · 第 22 / 24 段