Je roulais de nouveau, et je philosophais à perte de vue sur cette loi

de l'hygiène intellectuelle, lorsque j'arrivai à ce village de

Saint-Saturnin, fort pittoresquement dressé sur une colline. Son château

féodal, encore intact, domine une vallée où coule cette petite rivière

babillarde, décrite par Claude avec tant de complaisance. Il n'y a

qu'une rue dans le village, mais tortueuse et si mal entretenue que le

cocher me demanda de m'attendre au bas. Je m'engageai donc à pied dans

cette allée étroite, après m'être renseigné sur la demeure de Mlle

Claudia Larcher, la tante et la marraine de mon ancien compagnon de vie

littéraire. J'admirai combien la magie du souvenir métamorphose la

médiocrité des endroits, à constater la misère de la plupart des maisons

qui composent le village, jadis vanté par mon ami comme une oasis de

solitude fleurie. Des tas de fumier s'entassaient, bruns et suintants,

devant les portes, où des truies te vautraient, où des poules

picoraient, où des enfants jouaient, pieds nus et vêtus de haillons. Il

convient de dire qu'il avait plu les jours derniers, et qu'un mauvais

déjeuner pris en route m'avait indisposé contre le pays. Ma vilaine

humeur céda devant le clocher de l'église, du plus délicat roman

auvergnat, et, comme j'aperçus, en contournant le chevet, la porte du

cimetière, j'y entrai. Je n'eus pas de peine à trouver la sépulture de

la famille Larcher, tous notaires à Saint-Saturnin depuis trois

générations. «C'est ici qu'il repose,» pensai-je en regardant la pierre

mélancolique où le nom de mon terrible camarade, placé à la suite des

noms des honnêtes tabellions du village, ricanait ironiquement. Je vous

dispense, mon cher directeur, des réflexions éveillées en moi. Cette

antithèse ne semblait-elle pas prolonger par delà le tombeau les

contradictions sur lesquelles avait vécu ce fils de braves bourgeois,

devenu, par un caprice du sort, un auteur dramatique à la mode, puis,

par celui de l'amour, un névropathe et un maniaque, le tout pour finir,

usé par l'abus des alcools anglais, à l'ombre du clocher que ses pères

avaient eu la sagesse de ne jamais quitter?

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

Ah! le vers profond, le vers admirable de Sainte-Beuve! Comme j'en

sentais le charme nostalgique en quittant ce cimetière et la sépulture

de famille entretenue pieusement parmi son lierre, ses pétunias et ses

capucines, par les soins, sans doute, de la vieille tante! Et elle, la

digne femme, elle était un commentaire bien touchant de ce cri du plus

intime des poètes. Telle mon ami me l'avait décrite avec un _humour_

attendri, telle je la trouvai quand on m'introduisit dans l'espèce de

ferme bourgeoise où Claude avait passé les derniers mois de sa vie. Mlle

Larcher était vêtue de noir, avec un visage gaiement ridé, où souriait

cette innocence indulgente qui se remarque dans certaines physionomies

ecclésiastiques. Elle lisait de ses clairs yeux gris, le nez chevauché

par des lunettes montées en argent, un livre qu'elle posa sur la table,

et je pus voir que c'était l'_Imitation_. Pour quelles simples raisons

et combien étrangères, combien supérieures à celles qui faisaient dire à

Claude que c'est là le chef-d'oeuvre du roman d'analyse!...

--«Ah! monsieur,» gémit-elle, quand je me fus nommé et que je lui eus

expliqué mon désir de feuilleter les papiers laissés par mon vieux

complice, c'est de ce nom qu'il s'appelait lui-même, «si vous aviez vu

quel désordre et comme il avait emballé le tout au hasard dans une

grande caisse de bois, avant de quitter Paris?... Et il y avait de tout,

dans cette caisse, et des portraits de la mauvaise femme et des

lettres!...» Elle faillit se signer, tant ce qu'elle avait lu dans ces

lettres l'avait évidemment scandalisée.... «J'ai pris le conseil de M.

le curé, et j'ai tout brûlé,» continua-t-elle, «excepté le paquet à

votre nom qui était ficelé et prêt à être envoyé, et puis quelques

feuilles d'un papier très épais, où il n'y avait pas grand'chose, mais

il nous a été utile pour nos derniers pots de confitures.... Il y a bien

encore sur ce papier des lignes de son écriture. Voulez-vous les voir?»

* * * * *

La sainte fille se leva, et, cherchant une clef parmi celles qui

battaient pendues à son trousseau, sous sa première jupe, elle alla pour

m'ouvrir un placard, et elle me tendit un pot de grès, puis un autre.

Sur le papier qui les fermait et qui était du papier du Japon,--qui

sait? peut-être un présent de Colette,--je reconnus en effet l'écriture

nerveuse de mon ami. J'ai recopié là ces deux ou trois remarques citées

au cours de cette oraison funèbre de celui que je surnommais, moi, à

cause de son amitié à mon égard et de ses folies: «mon frère ivre,» en

parodie du titre du beau roman de Pierre Loti. La tante, qui ne savait

comment recevoir le plus fidèle compagnon de ce neveu qu'elle avait

beaucoup aimé, n'eut pas de cesse que tous les pots ainsi recouverts du

papier de Claude ne fussent étalés sur la table, et elle bavardait,

pendant ce temps-là:

--«Je sais qu'il avait des moyens, monsieur,» disait-elle, «quoique je

n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si

vilaines histoires. J'aurais voulu qu'il prît une place, qu'il se fît

nommer préfet, comme M. Mareuil, son confrère dans un journal, qui est

venu à son enterrement. Dans notre pays, il n'aurait pas eu à chasser

les soeurs, il aurait été si heureux! Quand il est arrivé, Jésus Dieu!

il avait une figure!... Et maigre et jaune!... J'ai bien vu qu'il était

malade, et puis je l'ai si bien soigné!... Tous les jours des truites du

vivier qu'il allait prendre lui-même, de la bonne viande, de la vraie,

et du vrai vin de notre vigne, de celui que défunt son père avait mis en

bouteille lui-même voici plus de vingt ans.... Mais il se rongeait, il

s'ennuyait, et alors il griffonnait sur ces carrés de papier, vous

voyez: ici, là, au milieu, un peu partout.... Enfin il est mort comme un

chrétien....»

Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie

noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore

quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce,

avec cette indication: «pour _Ma Douleur_.»

Notre douleur est comme un autel qui s'élève

Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers.

Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve,

Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?

Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée:

_Cassis_, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se

lisaient les mots: _Fraises blanches_, se trouvait l'axiome suivant: «On

aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à

côté des mots: _Gelée de coings_: «Rien de dangereux comme les femmes

qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un

autre, marqué encore _cassis_, cette stance:

Je t'ai si tendrement, il follement chérie,

Que la haine parfois le cède à la pitié.

Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié,

Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie.

Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec

cette inscription: _Résiné_, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui

atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux

garçon pour n'être pas signalé à son éloge:

La lumière du tiède et bleu matin d'été

Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,

L'air est plein de senteurs magnétiques et douces,

Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté.

Depuis le papillon au corselet teinté

D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses

Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,

Tout être semble vivre avec félicité.

Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte

Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,

Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau?

N'oublierai-je jamais les trahisons passées

Comme la terre oublie, en ce matin si beau,

Et la neige et l'hiver et les bises glacées?

Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note

apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre

d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette oeuvre pleine de

tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou

aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le

récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être

à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M.

Ribot,--ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur

Lacordaire,--de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et

moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour

votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué,

P.B.

Toblach, mai 1888.--Meggen, septembre 1889.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

I.--Nuit étrange d'où est sorti le présent livre

II.--Les Exclus

III.--Le Vrai et le Faux Homme à femmes

IV.--De l'Amant moderne

V.--De la Maîtresse

VI.--De la Maîtresse (_suite_)

VII.--De la Maîtresse (_suite et fin_)

VIII.--Du Flirt et des coquettes

IX.--Bonheurs contemporains

--I. Les Drawbacks

X.--Bonheurs contemporains

--II. Les Désastres

XI.--Bonheurs contemporains

--III. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XII.--Bonheurs contemporains

--IV. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XIII.--Bonheurs contemporains

--V. Les Désastres (_suite_).--Les Jalousies

XIV.--Bonheurs contemporains

--VI. Les Désastres (_fin_).--Une anecdote

XV.--De la Rupture.

--I. Avant

XVI.--De la Rupture.

--II. Après

XVII.--De la Rupture.

--III. Après (_suite_).--De quelques Vengeances

XVIII.--De la Rupture.

--IV. Après (_fin_).--Les Enfants de l'Amour

XIX.--Thérapeutique de l'Amour.

--I. La Méthode du docteur Noirot

XX.--Thérapeutique de l'Amour.

--II. Le Système du professeur Sixte

XXI.--Thérapeutique de l'Amour.

--III. Le Procédé Casal

XXII.--Un Sentiment vrai

XXIII.--Physiologie du Physiologiste

End of Project Gutenberg's Physiologie de l'amour moderne, by Paul Bourget

Physiologie de l'amour moderne · 第 24 / 24 段