doute, puisque c'est leur métier. Si j'allais consulter le fameux Adrien
Sixte; l'auteur de l'_Anatomie de la Volonté_ et de la _Théorie des
Passions_? Il m'a fait le grand honneur de citer une phrase d'une de mes
pièces dans une note de son dernier ouvrage. Je ne l'en ai jamais
remercié. Ce sera l'occasion, et aussi de le connaître. Je m'habille en
me félicitant de cette résolution nouvelle.--On se raccrocherait à une
touffe d'herbes, avec une folie d'espérance, lorsqu'on se noie, la
lanterne au cou.--Je cherche l'adresse de Sixte dans le _Tout-Paris_.
Elle n'y est pas. Dans le Bottin? Pas davantage. Je me souviens qu'en
effet je n'ai jamais lu d'article personnel sur le célèbre analyste.
N'habiterait-il pas ici? Je cours chez son éditeur. Après bien des
pourparlers et en déclinant mon nom, j'arrive à savoir que le
psychologue demeure rue Guy-de-La-Brosse, près du Jardin des Plantes, et
le numéro. Me voici donc en fiacre, et roulant vers ce paisible fond du
quartier Latin où j'ai vécu mes années de jeunesse. Je dis au cocher de
prendre par le versant de la montagne Sainte-Geneviève qui regarde le
Val-de-Grâce, afin de longer la sombre rue de la Vieille-Estrapade, où
se trouve la pension Vanaboste. Je donnais des leçons dans cette
«boîte», il y a tantôt quinze ans. Que de fois j'ai franchi le seuil de
la porte peinte en vert pour aller empâter de latin et de grec les
estomacs récalcitrants des retoqués de tous les baccalauréats, et
j'étais si fervent alors, si passionné d'art!... Je composais des vers
entre deux conférences,--à quatre francs l'une. Je griffonnais des pages
de roman sur la table d'angle d'un petit estaminet, qui existe toujours,
auprès de la pension, en attendant l'heure de mon cours. Mon rêve unique
était de vivre de ma plume, afin d'écrire des chefs-d'oeuvre,--comme
Balzac. Mon temps à moi pour travailler, et je comptais remuer le monde!
O chute éternelle de l'éternel Icare! Qu'en ai-je fait, de cette liberté
conquise, de mon commencement de réputation, de mon temps pour
travailler? Qui m'eût dit alors que j'en arriverais à regretter les
froids matins de neige, où, levé à trois heures, ayant écrit jusqu'à
sept, sous l'influence d'un café plus noir que mon encre, je courais
chez le Vanaboste vers les sept et demie, déjeunant en route d'un
croissant et d'un verre de vin pris sur un comptoir, comme un ouvrier?
«Ah! pauvre, pauvre, qu'as-tu fait de ton Idéal?» me disent les pavés
sur lesquels mon fiacre tressaute et que je foulais jadis d'un pied si
fier.--Allons, allons, n'y pensons pas!... D'autant que la pente de la
montagne Sainte-Geneviève est dépassée. La voiture a descendu la rampe
de la rue Lacépède, elle tourne par la rue Linné et s'arrête devant la
maison du Maître:
--«Monsieur Sixte, s'il vous plaît?...» demandai-je à un vieux portier
qui travaillait à un ressemelage de bottes, et j'aperçus avec étonnement
qu'un coq au plumage lustré sautelait dans la loge sur le marbre d'une
commode en acajou, à côté du concierge-cordonnier. C'était la toute
petite loge d'une antique maison, avec des gravures familiales,
rappelant des premières communions, et une image coloriée de Napoléon
III à cheval, pendues sur le mur.
--«Au quatrième, la porte à droite,» glapit le vieillard, qui, jaloux
sans doute de montrer au visiteur les talents de son coq, s'écrie avec
une feinte colère:--«Ferdinand, veux-tu descendre, grand
_abateleux_....»
Ferdinand--c'était, paraît-il, le nom de ce coq familier--descendit en
voletant. Et moi, je gravissais l'escalier, ravi de cette entrée dans la
maison de l'illustre psychologue. «C'est là évidemment un sage,» me
disais-je, «un Spinoza moderne qui mène la vie que j'ai rêvé de mener
autrefois.» Ce fut donc avec un mélange de vénération et de curiosité
que je sonnai à la porte indiquée. Cette curiosité se changea en stupeur
quand je constatai, au bruit du battant tiré, qu'une chaîne de sûreté le
retenait à l'intérieur. Dans l'entre-bâillement, je via apparaître une
figure de grenadier, la dure face moustachue d'une servante aux yeux
perçants qui me demanda rudement ce que je voulais. Je lui nommai M.
Sixte, et je lui tendis ma carte, qu'elle prit en bougonnant: «J'vas
voir s'il est là ...» mais sans me faire entrer. Elle revint après deux
minutes, puis, décadenassant sa chaîne, et devenue un peu moins rogue:
--«J'vas vous dire, monsieur, c'est que nous avons été volés une fois,
par un quelqu'un qui avait demandé pour écrire un mot à Monsieur, et un
quelqu'un nippé comme vous.... Alors, vous comprenez....»
Et elle m'introduisit dans un cabinet tapissé de livres, où se tenait
assis à une méchante table un bonhomme en cheveux blancs, le chef coiffé
d'une calotte noire, le torse pris dans une redingote râpée, les bras
protégés par des manches de lustrine. Les lunettes noires de ce
personnage, sa face hâve, son air minable, lui donnaient un chétif
aspect de pauvre employé qui m'étonna un peu. Je distinguai bien de son
côté une certaine surprise à rencontrer l'écrivain d'analyse qu'il avait
cité dans ses graves livres, si jeunet encore et vêtu d'un costume de
gommeux. J'avais à la main, je m'en aperçus alors, une mince badine que
Colette m'avait donnée pour ma fête, et qui se terminait, faut-il
l'avouer? par un petit ivoire japonais représentant un singe en train de
se gratter. Nous faisions, le Maître et moi, un contraste éminemment
philosophique. Il était, lui, le Faust d'avant la Tentation et sans
Marguerite, et moi, le Faust d'après toutes les marguerites,--un Faust,
hélas! aussi effeuillé qu'elles. Derrière la fenêtre s'approfondissait
un horizon d'arbres nus, avec la masse noire du cèdre du Jardin des
Plantes. Le feu mourait dans la cheminée. Et nous échangions des
compliments embarrassés. J'en vins au fait, et j'expliquai au professeur
Sixte--comme l'appellent les revues allemandes: _Herr Professor_--que
j'écrivais, moi aussi, un livre sur l'amour, mais sous forme
humoristique, et que j'en étais à l'article des remèdes:
--«En connaissez-vous?» lui demandai-je.
* * * * *
Le philosophe releva ses lunettes fumées sur son front, s'enfonça dans
son fauteuil, prit son coude droit dans sa main gauche, son menton dans
sa main droite, et me répondit:
--«Mais, comment? Comment?... C'est là un problème psychologique des
plus faciles à résoudre, pourvu qu'il soit nettement posé.... Qu'est-ce
que l'amour? N'entrons pas dans son essence. Entre parenthèses,
n'entrons jamais dans les essences, puisqu'il n'y en a pas.... L'amour,
c'est, au point de vue purement phénoménal, l'absorption de toutes les
forces de l'âme autour de l'idée d'un objet aimé. Admettez-vous cette
définition?»
«Je n'y vois pas d'inconvénients,» lui répondis-je, un peu interloqué
par son assurance et un peu confus aussi de penser que la définition
d'où je suis parti moi-même ressemble fort à celle-là et veut à peu près
dire comme elle: qu'est-ce que l'amour? C'est l'amour.
--«Précisons,» continua-t-il. «J'appelle grand A cet objet aimé, et les
diverses forces de l'âme absorbées par grand A, je les appelle _a' b' c'
d'_, etc. (_a_ prime, _c_ prime....)»
--«Seigneur Dieu!» soupirai-je intérieurement, «serait-ce là cette
psychologie moderne dont j'ai eu la religion? Consisterait-elle à
appeler Colette grand A, et nos sentiments _a', b', c', d'_?... Ce
serait fortement comique.... Mais oui! Déprime!» dis-je tout haut, sans
que le digne philosophe s'aperçût de mon infâme jeu de mots.
--«Cela posé,» continua-t-il, «vous admettez bien que grand A n'existe
point en soi?»
--«Comment,» interrompis-je, «la femme que j'aime n'existe pas en
soi?...»
--«Indiscutablement non,» dit le philosophe, «je veux dire que ce que
vous aimez en elle, c'est une image que vous vous faites d'elle, image
créée, développée et nourrie par les puissances de votre âme que j'ai
appelées _a', b', c', d'_....»
--«Si vous voulez dire que je l'aime parce que je l'aime....»
--«Justement,» reprit le philosophe, «allez au fond de tout et vous
trouverez une tautologie. Le problème de la guérison de l'amour consiste
donc à détourner sur d'autres objets quelconques ces puissances _a', b',
c', d'_.... Est-ce clair?» insista-t-il; et avec un air de triomphe: «La
psychologie, voyez-vous, ne sera constituée à l'état de science exacte
que si l'on s'habitue à parler de l'âme humaine comme on parle des
triangles et des carrés, ou plutôt des roues et des cylindres.... Au
fond, qu'est-ce que c'est qu'une âme? Une horloge qui sonne des idées et
des sentiments.»
--«Et qui peut faire aller ses aiguilles comme elle veut....» dis-je.
--«Elle se l'imagine,» répliqua le savant en haussant les épaules. «Mais
reprenons notre raisonnement. Posons donc l'équation suivante: grand
A=_a'+b'+c'+d'_.... Cela signifie que la force que vous concentrez sur
l'objet aimé doit et peut se décomposer en une série de forces moindres.
Ce n'est qu'une addition, et ce même problème de la guérison de l'amour
se ramène à cet autre: détacher successivement _a', b ', c', d'_,
jusqu'à ce que nous ayons grand A=_o_.»
--«Les choses du coeur sont pourtant plus complexes que cela....»
insinuai-je.
--«Traduisons simplement les formules. Vous allez comprendre,» dit le
philosophe; et il eut un: «C'est ici que je vous attendais,» d'une
audace égale à celle de l'Empereur, montrant un point de la carte à
Duroc et disant des ennemis: «Et ici je les battrai....» «Je vous résume
le chapitre sur l'Amour dans ma THÉORIE DES PASSIONS. Je le crois
complet. Le premier élément que nous rencontrons dans l'Amour, soit
_a'_, c'est la sensualité. Le second, _b'_, c'est l'amour-propre du
mâle, qui veut dominer la femelle, la posséder moralement autant que
physiquement, d'où cette forme de duel que revêt aussitôt l'amour. Le
troisième, _c'_, c'est l'instinct de destruction développé dans toutes
les créatures en même temps que l'instinct du sexe et qui pousse
certains animaux à tuer l'objet de leur jouissance aussitôt après cette
jouissance. L'araignée femelle, par exemple, dévore son mâle, à peine
fécondée. Quant à _d'_, ce sera ce besoin d'anxiété, cet appétit
d'émotion qui produit l'inquiétude des amoureux déjà signalée par
Lucrèce dans son admirable quatrième livre; _e'_....»
--«Je comprends,» dis-je en l'interrompant, «et arrêtons-nous à ces
quatre points.--C'est dommage,» pensai-je, «qu'il lui faille tant de
détours pour arriver à dire ce qu'il veut dire. Car il y voit juste.
Mais ne pouvait-il énoncer simplement cette vérité que l'amour est
d'ordinaire sensuel et orgueilleux, cruel et inquiet?»--Et le moqueur
que je porte au fond de mon esprit et qui s'est si souvent raillé de mes
propres idées faillit ajouter: «Mais, s'il énonçait une vérité simple
simplement, serait-ce encore de la psychologie?...»
--«Cherchons donc,» reprit Adrien Sixte, «le moyen de détacher d'abord
_a'_ de notre polynome. Il s'agit, ce qui est tout simple, d'appliquer
la sensualité à un autre objet que grand A.... J'ouvre Lucrèce et j'y
lis: «Celui qui évite l'amour ne manque pas pour cela des joies de
Vénus.... _Nec Veneris fructu caret is qui vitat amorem_....»
--«Ce qui veut dire que vous conseillerez à un amant malheureux de
prendre d'autres maîtresses?...»
--«Sans les aimer,» insista le philosophe, «sans les aimer. Tout est là.
Si vous pouvez parvenir à associer l'image de la volupté à des femmes
différentes de celle qui fait en vous idée fixe, il est évident que vous
serez plus fort pour lutter contre votre passion.»
--«Mais voilà,» dis-je, «c'est précisément en cela que consiste l'amour,
à ne pouvoir éprouver avec aucune autre femme les sensations que vous
donne votre maîtresse.»
--«Passons à _b'_,» reprit Sixte, qui paraissait n'avoir pas entendu ma
boutade. J'observai que son regard, au lieu d'aller au dedans au dehors,
se repliait du dehors au dedans pour mieux suivre son raisonnement--«Je
conseillerai en second lieu à cet amant malheureux de donner à son
amour-propre une puissante satisfaction dans son métier. Mon avis est
qu'il faut entendre dans ce sens la célèbre formule de Goethe: «Poésie,
c'est délivrance.» Poésie, traduisons toujours, c'est-à-dire
création.... Le simple fait de se rendre capable d'un travail en dehors
de l'amour constitue un triomphe qui produit en vous une certaine joie,
en vertu du théorème de Spinoza: «Quand l'âme contemple sa puissance,
elle se sent augmentée et elle est heureuse.» Je dirai à un avocat:
Plaidez et gagnez votre procès; à un marchand: Vendez beaucoup; à un
médecin: Augmentez votre clientèle; à un écrivain: Composez un grand
livre.»
--«Permettez,» interrompis-je encore, «du moment qu'un homme est capable
de s'occuper avec ardeur de son métier, il n'est plus amoureux.»
--«Justement. Je l'ai donc guéri,» dit le philosophe avec un bon
sourire. «Et j'arrive à _c'_.... Cet instinct de cruauté est plus
difficile à diriger. Pourtant il y a tels exercices, la chasse et la
pêche, par exemple, que j'ai le premier signalés, chez les Anglais,
comme les plus efficaces dérivatifs à la férocité du sexe. J'attribue à
leur prédominance la chasteté relative de ce peuple.... Voyez-vous,
monsieur, l'art de la civilisation, ce n'est pas de détruire les
dangereux instincts hérités de la brute ancestrale, du _pithecanthropus
erectus_ dont nous descendons, c'est de les employer savamment.
Considéré au point de vue de l'intérêt social, un vice bien appliqué est
l'équivalent d'une vertu. C'est ce que je me propose d'établir dans mon
traité de _Dynamique sociale_. Ainsi pour _d'_..., dans le sujet qui
nous occupe, je ne répugnerais pas à conseiller le jeu,--oh! à petite
dose,--comme un alibi à ce besoin d'anxiété, à cet appétit d'émotion
dont je vous parlais. Oui, le jeu, ou plutôt les dangers de grands
voyages.... Je me résume, j'ai détaché _a', b', c', d'_....»
* * * * *
--«Et grand A égale zéro,» dis-je en riant.
--«Et grand A égale zéro,» répéta-t-il; et il eut de nouveau son bon
sourire en abaissant ses lunettes sur ses yeux; «ce qui veut dire encore
une fois que l'amoureux est guéri.»
--«Me permettrez-vous une question?» lui demandai-je en me levant, «car
je ne veux pas abuser de votre complaisance.»
--«Une et dix,» répliqua-t-il avec bonhomie. «Ces problèmes
m'intéressent beaucoup, et il est rare de pouvoir en causer avec un
homme qui les analyse comme vous.»
--«Avez-vous jamais été amoureux?»
--«Jamais, mon cher monsieur, jamais,» répondit-il; «je n'ai pas eu le
temps.... Mais j'ai une théorie, c'est que l'on comprend d'autant mieux
les passions qu'on les a moins éprouvées. On se place plus facilement au
point de vue objectif, comme disent les Allemands.»
* * * * *
MÉDITATION XXI
THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR
III
LE PROCÉDÉ CASAL
Je partis de chez le philosophe Sixte, étonné d'avoir trouvé, dans ce
grand analyste, un côté....--oserai-je le dire?--un peu niais. Mais à
qui n'est-il pas arrivé de quitter un écrivain, admiré dans ses oeuvres,
sur cette impression-là? Au fond, il ne faudrait jamais voir de près
ceux dont on goûte les livres, pour cette simple raison que, chez la
plupart des hommes, l'être social et l'être intérieur ne se ressemblent
pas. Plus l'être intérieur est vigoureux et riche, ample et fécond, plus
il a de peine à se manifester dans sa vérité à travers l'être social.
D'où malaise, d'où timidité, d'où gaucherie chez l'homme célèbre à qui
l'admirateur rend visite; et, pour cet admirateur, déplaisir et
désillusion.--En y réfléchissant, je dus pourtant reconnaître que la
méthode du psychologue, traduite en termes par trop pédantesques et avec
une si maladroite précision, résumait quelques-uns des procédés capables
d'atténuer l'Amour, surtout complétée par les indications du docteur
Noirot. Je comprends qu'un amoureux qui la suivrait, cette méthode, en
tirerait un réel soulagement. Pourquoi donc éprouvé-je qu'elle est en
même temps très inefficace et jugerais-je grotesque d'en essayer la
sérieuse application? C'est tout uniment qu'elle repose sur une pétition
de principes, pour parler le dur langage cher aux Adriens Sixtes.
Pouvoir s'y soumettre suppose que l'on est déjà plus d'à moitié guéri.
C'est le désir premier de la guérison, un vrai désir, qu'il faudrait
susciter chez le malade d'amour, et ce désir, il ne l'a pas, tout
gémissant qu'il est sur son mal. Moi-même, depuis que j'ai commencé ce
livre, qu'ai-je fait d'autre que de me complaire dans ma misère en la
maudissant? Je souffre de ma maîtresse absente; mais, au fond, tout au
fond, j'aime cette souffrance dont j'agonise, et je me souviens du mot
étrange que me dit une femme abandonnée par Mareuil: «Ah! laissez-moi
pleurer, c'est tout ce qui me reste de mon bonheur....» Le voilà enfin
jeté, le triste aveu! Il justifie l'indifférence absolue des confidents
pour nos lamentations à nous autres, les amoureux professionnels, qui
arrivons toujours, comme des policiers chargés de rapports, avec des
perfidies nouvelles à dénoncer. Nous ressemblons à ces morphinomanes qui
se désespèrent sur les funestes conséquences de l'assoupissante drogue,
sur leur santé perdue, sur leurs énergies détruites,--et ils vous
quittent pour se piquer une fois de plus. Dieu! L'admirable phrase du
Père de l'Eglise, et si juste pour toutes les lèpres morales, pour ces
vices douloureux dont on est à la fois le Jérémie et le Narcisse: «Il
n'y a qu'un remède contre la tristesse, c'est de ne pas l'aimer!...»
Autant dire qu'il n'y en a pas, car pouvoir ne plus se complaire dans sa
tristesse, c'est n'être plus triste. Vouloir guérir, c'est être guéri,
ce qui revient à cet aphorisme, d'autant plus affreux qu'il est trop
évident:
XCV
_Le seul remède contre l'amour, c'est de ne plus aimer, comme le seul
remède contre la mort, c'est de vivre_.
* * * * *
Je me souviens.... Je la formulai, cette peu consolante maxime, le soir
de ma visite à l'ermitage d'Adrien Sixte. J'avais dîné en tête à tête
avec mon spleen dans un restaurant quelconque, et puis tué une couple
d'heures dans une stalle du Cirque à suivre de ma lorgnette des
acrobates, de ceux dont cet étonnant Barbey me disait jadis: «C'est la
seule école de style, mon fils (il prononçait _fi_). Ce qu'ils font avec
leur corps, nous devons le faire avec notre esprit....» Le désoeuvrement
m'avait ramené, vers le tournant de minuit, au cercle de la place
Vendôme. J'entrai dans la vaste salle d'en bas, juste au moment où la
voix du valet de chambre criait: «Messieurs, il y a deux cents louis en
banque.» Les joueurs, épars de-ci de-là, s'approchaient de la table,
comme dans Virgile les essaims d'abeilles à l'appel de l'airain. Il y a
des années que je n'ai pas touché une carte. Mais la phrase de Sixte
m'étant revenue tout d'un coup: «Je conseillerais le jeu. Oh! à petite
dose....»--«Pourquoi pas?...» me dis-je, et je demande cinquante
modestes louis au maître d'hôtel chargé de ce service. «Quand je les
aurai perdus, je m'en irai....» Me voici, un râteau en main, accoudé sur
le tapis vert, entre deux camarades en frac de soirée, un crayon devant
moi et une petite carte à plusieurs colonnes avec les lettres fatidiques
B. et P. (Banque et Ponte) imprimées alternativement en tête de ces
colonnes, pour y pointer les coups,--«l'esprit de la taille,» disent les
joueurs. Et déjà les cartes commencent d'aller, et les discours entendus
autrefois à cette même place volent dans l'air, entre les «En
cartes.--J'en donne.--Huit.--C'est bien bon,» réglementaires.
--«Saveuse gagne toujours son premier coup....»
--«La main de Machault, c'est presque déloyal de la jouer. Il passe
toujours six fois....»
--«Voilà ce que c'est d'avoir tiré à cinq. Le tableau est
empoisonné....»
--«Moi, je ne bats jamais les cartes; c'est un principe....»
--«De Hère est à notre tableau. Rien d'étonnant si nous avons la
guigne....»
Il y a, comme cela, pour tout endroit spécial, des discours obligatoires
qui s'y prononcent nécessairement dans un intervalle d'une heure. Il y
en a pour les coulisses des théâtres, pour les boutiques de librairie,
pour les salles d'armes, pour les ateliers de peintres, pour les
cabinets de restaurants. Je dirais volontiers à ceux qui en sourient:
«Essayez de venir là deux fois, et vous prononcerez malgré vous ces
mêmes formules, car elles résument ce qui flotte dans l'atmosphère de
l'endroit.» Ces incohérents discours des joueurs ne font qu'exprimer la
sensation du hasard, et tous, même ceux qui jouent pour gagner et qui,
par conséquent, ne sont pas de vrais joueurs, c'est bien cette
sensation-là qu'ils viennent chercher ici. Le bonhomme Sixte n'avait pas
tort. Nous portons dans l'âme un besoin d'anxiété dont les moralistes à
courte vue n'ont jamais tenu compte. Mais de quoi tiennent-ils compte,
ces moralistes? Ils prononcent un solennel: «C'est malsain ...» et puis,
ils vous tracent le portrait de l'homme équilibré que vous devriez être.
Qui nous donnera des connaisseurs d'âme humaine assez courageux pour la
regarder en face, cette âme malade, assez lucides pour y lire, assez
tendres pour la plaindre, assez sages pour la diriger, assez complets
pour appliquer leur science avec ce je ne sais quel doigté d'artiste qui
manquera toujours aux philosophes de métier?...
Tout en avançant et retirant à mesure mes jetons blancs ou rouges, et
malgré les alternatives de la veine et de la déveine, je ne pouvais
arriver, moi, à m'intéresser vraiment au jeu, et je constatais, une fois
de plus, combien le virement moral, recommandé par mon psychologue, est
difficile à pratiquer. Depuis que la fatale manie de l'amour habite en
moi, je suis réfractaire à toute émotion qui n'est pas celle-là. J'ai
constaté que tour à tour l'amour-propre d'auteur s'en est allé, en allé
le goût de la culture, en allé le goût de la vie élégante. Les nobles et
les vilains appétits, mes aspirations hautes et mes prétentions
enfantines, la passion a tout fondu,--comme la petite vérole brouille
tous les traits d'un visage. Il n'est demeuré, de mon ancien «moi», que
cet étrange pouvoir de me dédoubler, de me servir de spectacle à
moi-même, qui fut mon orgueil à de certaines heures, mon remords à
d'autres, et qui est devenu ma distraction dernière. J'ai encore écrit
des vers là-dessus. Pourquoi me reviennent-ils tous, depuis quelques
jours, les âcres vers de ces dernières années?
Je porte en moi, penché sur mon coeur, triste livre,
Un insensible esprit qui me regarde vivre.
Rien n'a pu l'endormir, hélas! ni le griser.
Même à l'heure troublante et folle du baiser,
Entre des bras lascifs et sur des seins de femme,
L'étrange esprit est là, tout au fond de mon âme,
Qui me voit m'exalter, trembler et m'attendrir,
Comme à d'autres moments il me verra souffrir,
Sans plus d'émotion ni de pitié bénie
Qu'un médecin penché sur un lit d'agonie....