Je l'ai connu, cet excellent docteur,--à qui j'ai dû la tragique

anecdote rapportée dans la méditation XIV,--au quartier Latin. Il était

interne à Bicêtre. J'ai bien souvent mangé en sa compagnie, dans la

salle de ce vieil hôpital affectée aux repas de ces messieurs, sur les

murs de laquelle se profile une suite d'inscriptions très étrange. Les

listes des internes y sont gravées, année par année, et dans chaque

liste, depuis quinze ans, il y a un nom à côté duquel se voient deux

initiales. Ce sont celles d'une femme de service qui, à chaque nouvelle

fournée, devient la maîtresse d'un des futurs docteurs envoyés dans cet

hôpital. J'ai suivi bien souvent Noirot dans la visite de ses malades,

quand le chef de service manquait. Il était dès cette époque, et il est

resté cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec

un air d'employé plus que de praticien. Il est mon aîné et de beaucoup.

Il doit avoir aujourd'hui quarante-six ans, et il aurait fait une plus

belle fortune, s'il n'avait pas eu à soutenir une nombreuse famille,

casée par ses soins. Le souci forcé de la clientèle l'a empêché

d'arriver à l'agrégation, et il est probable qu'il ne sera même jamais

médecin des hôpitaux. A travers sa vie de labeur et de dévouement, le

cynisme dont je parlais a continué de se développer par le plus

singulier contraste que j'aie jamais rencontré. Matérialiste outrageux,

expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses,

Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à une âme

gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne

croit guère à la médecine, il s'est fait depuis des années une

spécialité du massage. Il sait, de ses longs doigts souples et noueux,

pétrir le corps humain d'une manière quasi miraculeuse, grâce à des

connaissances anatomiques de premier ordre. Le baron Desforges, qui

reste un de ses clients quotidiens, l'a beaucoup poussé, et, à l'heure

présente, Noirot gagne soixante mille francs par an. Il est venu se

loger, depuis la mort de sa mère, dans un appartement meublé à neuf, en

haut d'une maison neuve, afin que rien ne lui rappelle sa vie passée ni

la vieille femme dont il fut jusqu'au dernier jour l'admirable fils, ce

qui ne l'empêche pas, quand on discute devant lui l'immortalité de

l'âme, de passer au fil de sa féroce ironie ce qu'il appelle la plus

grotesque des vanités de l'homme. A-t-il des maîtresses? Je lui en ai

connu cinq ou six au Quartier, prises pour huit ou quinze jours,--et

pendant un an, la femme aux initiales, P.C., je crois,--mais jamais il

n'a aimé. Je me souviens que, me montrant un cheval de fiacre fortement

battu par son cocher et saignant sous la mèche, il me disait: «Une

passion, c'est, sur notre système nerveux, une place comme celle qu'a ce

cheval sur sa croupe. Tâchons de ne pas nous laisser faire de place au

coeur....» Je pensais à ce mot en gagnant la maison du docteur. Un homme

capable de comparer un amant malheureux à une rosse conduite par un

ivrogne doit avoir des panacées contre ce malheur, ou personne n'en a.

Noirot achevait de déjeuner. C'est une de ses théories que l'homme qui

travaille doit être nourri avant son travail. «Les Anglais ont raison,»

dit-il souvent, «dans l'organisation de leurs repas. C'est pour cela

qu'ils sont le peuple le plus actif de la terre....» A dix heures, il se

lève de table. Il a, de huit à neuf et demie, visité les deux ou trois

clients riches qu'il traite, comme Desforges, par le massage journalier.

De onze heures à trois heures, il fait ses courses. De trois heures à

six heures, il ouvre son cabinet de consultation. A sept heures, il

dîne. Autrefois, il donnait toutes ses soirées à sa mère. Il va

maintenant un peu dans le monde, un peu au théâtre, un peu chez les

trois soeurs qu'il a mariées.... Quand je lui eus expliqué que je

voulais causer avec lui, à propos d'un livre que j'écrivais:

--«Montez dans ma voiture,» me dit-il; «nous bavarderons entre mes

visites.»

* * * * *

Nous voici donc roulant dans ce coupé au mois, comme en ont les

médecins, rempli d'instruments qui rappellent les chevets d'agonies, et

les grands yeux vitreux dans les faces pâles. Je pouvais voir, dans

l'espèce de tiroir sans couvercle ménagé sur le devant, un thermomètre

de poche, l'acier brillant de deux ou trois outils.--Noirot est un des

docteurs qui cumulent la médecine et la chirurgie. C'est même un

operateur très adroit.--Des brochures s'y mêlaient à quelques fioles de

pharmacie destinées aux malades pauvres. J'avais presque honte d'exposer

à mon compagnon, devant ces témoignages de la vraie douleur, ma douleur

à moi, vraie pourtant, elle aussi, quoiqu'elle ne soit que dans ma

pensée. Mais que la pensée paraît peu de chose à côté d'un os qui crie

sous le bistouri, ou d'un corps qui grelotte la fièvre!

--«Vous avez tort,» répondit le docteur, quand je lui eus communiqué,

avec le problème sur lequel je voulais le consulter, mon espèce de honte

à l'entretenir de maux par trop chimériques. «Pour un matérialiste comme

moi, un mal moral est un mal physique moins bien défini, voilà tout....

Et c'est parce qu'il est moins bien défini que les médecins ne s'en

occupent pas....»

--«Alors, à quelqu'un qui viendrait vous dire: «Docteur, je suis

amoureux, guérissez-moi,» vous n'éclateriez pas de rire au nez?...»

--«Pas le moins du monde.»

--«Et qu'ordonneriez-vous?» insistai-je. «Est-ce indiscret de vous le

demander?»

--«Cela dépendrait naturellement de l'individu,» fit le docteur, hochant

la tête. «Vous connaissez, comme moi, l'adage: Il n'y a pas de maladies,

il n'y a que des malades. Pareillement, il n'y a pas d'amours, il n'y a

que des amants. Je n'ai jamais beaucoup réfléchi à la question, parce

qu'elle ne m'a jamais été posée. Pourtant, j'entrevois tout de suite

quelques règles générales, d'après deux ou trois remarques que j'ai eu

souvent l'occasion de faire. Avez-vous observé d'abord que tous les

amoureux ont mal à l'estomac?... Tous ou presque tous.... Il y a un

proverbe qui dit:--Vivre d'amour et d'eau claire,--et qui n'est pas si

bête. Traduisez-le en bon français, il signifie qu'un amoureux ne

surveille plus l'hygiène de ses repas. Il mange à des heures quelconques

et n'importe quoi. A-t-il un rendez-vous à midi, il déjeune à deux

heures; un rendez-vous à une heure, il déjeune à midi, hâtivement,

goulûment. Puis, malgré les plus rigoureux principes, il court posséder

sa maîtresse, en plein travail de la digestion.... S'il reçoit une

mauvaise nouvelle de cette maîtresse, il n'a pas d'appétit; une bonne,

il n'en a pas non plus.--Vous riez? Vous avez tort de nouveau.... Vous

ne savez pas ce que c'est que l'estomac dans la vie. Avoir mal à

l'estomac, voyez-vous, pour un homme, c'est comme pour une plante avoir

mal à ses racines.... Je vous passe les considérations que je pourrais

vous faire sur les rapports du système nerveux avec ce précieux organe,

si précieux, si fragile, si négligé.... J'arrive à ma conclusion:

presque toujours les chagrins du coeur s'accompagnent d'un état

dyspeptique. L'amant est malheureux, et l'animal ne digère pas. L'un

s'additionne à l'autre, et les deux misères s'aggravent.... Je

conseillerais donc à mon sujet une première série de soins destinés à

lui procurer la félicité physique et irrésistible, dont s'accompagne la

bonne digestion.... Je sais, je sais.... Avec vos airs de mauvais sujet,

vous êtes un chrétien, au fond, tout au fond, et ma théorie vous fait

horreur.... Mais avez-vous assisté, à la campagne, aux déjeuners qui

suivent les retours d'enterrement? On s'assied à table les yeux rouges,

les lèvres tremblantes, l'âme navrée. On parle à peine. Le bruit des

pelletées de terre sur le cercueil retentit encore dans toutes les

oreilles, si bien que nos gens commencent par ne pas entendre le bruit

des cuillers dans les assiettes.... Cependant le boeuf arrive, puis le

poulet, puis les légumes, le tout arrosé d'un vieux vin de pays qui sent

le raisin.... Petit à petit les voix se haussent, le feu de la vie

revient aux yeux. Le sang empourpre les joues, et nos inconsolables ont

un bon moment, le premier depuis la catastrophe.»

--«J'ai déjà mentionné le fait dans une de mes méditations,»

interrompis-je avec un peu de vanité. «Pauvre nature humaine! Cela

prouve que nous avons un corps et une âme, simplement, et que la chair

est faible, très faible....»

--«Faiblesse ou force,» reprit le médecin, «pourquoi ne pas utiliser ce

procédé de consolation? A un amant possédé du délire du regret, comme

vous, par exemple, je dirais: Vous allez suivre un régime adapté à votre

état actuel, du grand air, beaucoup de grand air, et de l'exercice,

beaucoup d'exercice. Prendre et rendre, toute la vie est là, donc

dépenser et acquérir; et je vous rédigerais un régime de table qui vous

remette l'estomac au point. Plus de tabac, plus d'alcool, plus de vin

rouge; du vin blanc léger, additionné d'eau de Vals, des viandes rôties

et des légumes, à part égale; des heures régulières du déjeuner et du

dîner, et, par-dessus tout, une stricte observance des prescriptions....

En quinze jours, je vous rends le sommeil, et, après chaque repas, au

lieu de ces idées noires que le travail de la digestion laborieuse roule

dans votre cerveau, et qui ne sont sans doute que les résidus toxiques

d'une désassimilation incomplète,--je vous donne des idées légères, des

idées roses, celles d'un cheval qui a bien mangé son avoine, d'un chien

qui a bien lappé sa pâtée. Hé! hé! ce n'est pas à dédaigner, ce

bonheur-là. C'est le plus sûr.... Seulement, comme vous n'êtes ni un

cheval ni un chien, mais un animal raisonnable,--ou du moins qui

raisonne,--je vous explique ma méthode, pour vous donner à vous-même,

par-dessus le marché, le petit intérêt de suivre le progrès de votre

guérison. Au lieu de penser à votre maîtresse uniquement, vous commencez

de penser au remède que je vous prescris contre votre maîtresse.... Ce

jour-là, vous êtes sauvé,--ou, sinon sauvé, du moins soulagé. Mais nous

voici à la porte de la maison où je dois m'arrêter.... Attendez-moi dix

minutes, voulez-vous?...»

* * * * *

Je restai non pas dix minutes, mais vingt-cinq, à cette porte, en train

de réfléchir sur le paradoxal remède de mon docteur. Tant-mieux et sur

cette métamorphose inattendue de l'antique rocher de Leucade en une

ordonnance suivant la formule. Comme la manie des axiomes me tourmente

un peu partout, j'essayai de résumer mon impression sur ce remède en

noircissant, du bout de mon crayon de poche, la feuille de garde d'une

brochure ramassée dans le tiroir de la voiture. Elle traitait de

l'_agoraphobie_ ou peur des espaces, de la _claustrophobie_ ou peur de

l'étroit, et de la _télénophobie_ ou peur des épingles. Mon Dieu! Que la

science moderne de l'esprit est donc singulière dans ses distinctions,

et que l'esprit lui-même apparaît, quand on le regarde à la loupe, comme

une machine délicate et facile à fausser! Mais je retranscris ici mes

axiomes:

XCI

_Pour certains physiologistes, l'âme est la maladie du corps. C'est

alors la maladie sacrée dont parlaient les anciens. Mourons-en plutôt

que de vivre sans elle_.

XCII

_Substituer une boîte de pilules à l'Evangile, c'est, au fond, le rêve

de dix-neuf savants sur vingt. Ils appellent cela servir le progrès_.

* * * * *

Quand le docteur fut de nouveau assis à côté de moi, je lui tendis la

feuille où je venais de griffonner ces deux maximes. Il haussa les

épaules sans se fâcher, avec la sérénité d'un doucheur qui voit se

trémousser un fou, et il reprit, tandis que la voiture recommençait de

rouler le long des rues:

--«Parfait! Voilà qui prouve que vous avez la haine du remède. Cette

aversion est un phénomène constant dans les maladies dites morales. En

l'espèce, il dérive d'une conception fausse de la femme qui remonte en

droite ligne à la dame du moyen âge Comme Schopenhauer s'en est joliment

moqué! C'est votre maître, celui-là, le nierez-vous?»

--«Mon maître?...» répondis-je. «C'est un Chamfort à la choucroute.

J'aime mieux l'autre, qui était à l'ambre, en vrai fils au dix-huitième

siècle. Schopenhauer, causeur, me représente l'Allemand dont Rivarol

disait que, pour prouver qu'il est léger, il saute par la fenêtre.»

--«N'empêche,» continua le docteur, «que, cette fois, il est bien tombé,

et sur un des parterres où fleurit le plus abondamment la fleur de la

jocrisserie sentimentale.... Et je m'attacherais, dans ma cure d'un

amant malheureux, à ce point-ci tout particulièrement: rectifier l'image

du sexe, de cet organe qui est la cause de tant de souffrances, parce

qu'il est le principe de tant d'illusions.... Votre meilleur ami a écrit

un livre qui s'appelle _Cruelle Enigme_. Je n'entends rien à la critique

littéraire, mais vous pouvez lui dire de ma part que je connais peu de

titres qui appartiennent davantage à ce que j'appelle, excusez ma

franchise, l'école du doigt dans l'oeil. Etes-vous allé à la Maternité?»

--«A la Bourbe, boulevard du Port-Royal? Je crois bien. Ce vieux

couvent, qui fut la retraite de Nicole et d'Arnauld, me reste dans la

pensée comme un des coins curieux de Paris, avec ses arceaux voûtés, ses

couverts de tilleuls, son cloître paisible, ses longs toits qui

ressemblent à ceux de Nuremberg, et tant de souvenirs!...»

--«Il ne s'agit pas de ces fadaises,» dit Noirot; «avez-vous suivi là

une clinique?»

--«Non,» répondis-je; «l'odeur m'a dégoûté dès la première salle. Vous

savez que je n'ai jamais été très passionné pour ces spectacles, même

quand je jouais au carabin par paradoxe, en votre compagnie, dans les

salles de Bicêtre....»

--«Hé bien!» continua le docteur, «c'est ce dégoût que je demanderais à

l'amant malheureux de surmonter, et je le forcerais d'assister dans

cette Maternité à des séries d'opérations. Je le contraindrais de suivre

les visites à l'hôpital de Lourcine, qui n'est pas loin. Enfin je le

familiariserais avec le féminin dans ce qu'il a de plus endolori, de

plus répugnant, direz-vous, et moi, je dis, de plus salutaire. Le fameux

vers de Vigny:

...La femme, enfant malade....

que vous citez toujours, sans le comprendre, se traduirait alors pour

cet amant malheureux en images précises. Quand il penserait que sa

maîtresse l'a trahi, au lieu de voir dans le plus simple des faits la

cruelle énigme, il y verrait un phénomène vulgaire, quelque chose

d'aussi banal que la toux quand on a le rhume, ou que l'éternuement sous

un courant d'air. C'est Adrien Sixte qui l'a dit, et ce n'est pas mal

pour un benêt de philosophe: «L'amour, c'est l'obsession du sexe.» Et de

cette obsession-là il faut se débarrasser comme de toutes les autres,

par la vision bien nette de la misérable cause qui produit ce grand

effet.... Bon, me voici encore obligé de vous quitter; j'en ai pour cinq

minutes, cette fois.»

* * * * *

Il en passa plus de cinquante. L'endroit était mal choisi pour m'y faire

stationner. C'était à deux pas de l'entrée du Vaudeville, rue de la

Chaussée-d'Antin. Or, à ce théâtre du Vaudeville se rattache un de mes

plus tristes souvenirs. J'ai vu ma maîtresse en sortir avec un de mes

rivaux, après que je l'avais laissée, trois heures auparavant, assise au

coin de son feu, me disant qu'elle se mourait d'une migraine. J'étais

moi-même rentré chez moi, et, le souci de sa santé m'ayant empêché de

travailler, j'avais quitté ma chambre et gagné à pied les bureaux d'un

journal. Désireux de causer pour tromper ma mélancolie, j'y avais

cueilli André Mareuil, et nous allions, devisant sur le boulevard, entre

Tortoni et l'Opéra, indéfiniment. Et puis le mauvais destin veut

qu'André s'arrête pour voir la sortie du théâtre. Et le reste!... Je me

rappelais, dans la voiture de Noirot, cette scène de trahison. Mes

sentiments d'alors me revenaient, après tant de jours, avec une

extraordinaire précision. Cela me déchirait à nouveau tout le coeur, et

je m'amusais à discuter mentalement avec le cynique docteur que je

venais de quitter:

--«Non,» me disais-je, «j'ai beau m'imaginer qu'en me trompant Colette a

obéi à des nécessités de pure, ou plutôt d'impure physiologie, cela ne

peut pas me consoler, puisque c'est là ma peine: qu'avec ce joli visage,

qui ressemble tant à mon rêve, elle soit soumise à cette perversion de

son coeur par ses sens. Quand même je croirais que son mensonge n'a

jamais été que de l'hystérie, et quand je posséderais la véritable

théorie de ce mal mystérieux, l'arche sainte de la doctrine nouvelle,

cette théorie m'empêcherait-elle d'éprouver que c'est là une grande

misère: ne jamais, jamais pouvoir croire aux paroles de cette bouche que

j'aime tant? Ah! ces bouches comme en peignait le divin Sandro, dont la

ligne est un peu renflée et fine, sensuelle avec un rien d'amertume dans

le pli qui touche à la joue, comment peuvent-elles tant mentir et rester

si belles?...»

Pour chasser l'image de cette bouche trop chérie, je me remis à

feuilleter la brochure sur l'_agoraphobie_, l'_oïchophobie_ ou peur des

maisons, sans doute, la _topophobie_ ou peur des endroits, je

suppose,--et, à la suite de mes réflexions de tout à l'heure, j'écrivis

l'aphorisme suivant sous la rubrique:--_Illogisme_.

XCIII

_Un savant me démontre, pour me consoler, les motifs physiologiques de

l'inconstance d'une femme que j'aime. Il y a des gens aussi qui vous

disent, quand vous pleurez un mort: «Vos larmes ne vous le rendront

pas.» Hélas! c'est justement pour cela que vous le pleurez_.

* * * * *

Le docteur reparut. Il avait la figure toute soucieuse:

--«Je vous ai fait attendre,» reprit-il; «je viens d'assister à une

scène navrante. Un homme atteint d'un cancer et qui m'a supplié de lui

avouer son état pour qu'il arrangeât ses affaires.... Il en a pour un

mois.... Je le lui ai dit. Les raisons qu'il m'a données m'en faisaient

un devoir. C'est le plus dur de notre métier, cela.... Il a pris son

visage dans ses mains, et il a pleuré, sans parler, de grosses larmes

qui tombaient sur le drap.... Puis il m'a dit: merci, et il m'a demandé

que sa femme n'en sût rien.... Quand elle est rentrée, il causait avec

moi en souriant.... C'est toujours beau, un caractère....»

--«Et cela ne vous fait pas croire à l'âme, à quelque chose

d'indéfinissable, d'irréductible au scalpel, qui palpite à travers les

défaillances des organes?...»

--«Pas le moins du monde,» dit-il en secouant la tête; «un sentiment ne

doit jamais prévaloir contre une idée.... Mais dépêchons-nous, parce que

j'ai un pauvre diable à visiter très loin.... Encore une histoire

navrante....»

Il avait oublié notre discussion, et je n'eus pas le courage de la

reprendre. Je l'écoutais me détailler une infortune affreuse, comme il

n'y en a qu'à Paris. Je comprenais, sans qu'il me le dit, qu'il perdait

une heure de son temps chaque jour, depuis des semaines, à soigner ainsi

une pauvre famille.... Comment ce grand ouvrier des misères du corps

aurait-il le loisir d'apprendre à connaître les misères de l'âme, et à

quoi bon? C'est moi qui suis un égoïste et un insensé de venir ennuyer

un homme comme celui-là, entre le chevet d'un cancéreux et le chevet

d'un typhoïdique, en lui demandant un remède contre une maladie qui ne

se touche pas au doigt, qui ne s'apprécie pas au thermomètre, qui ne se

sonde pas, qui ne s'opère pas avec l'acier. Ah! que la religion était

intelligente, qui bâtissait les cloîtres, précisément pour ces

maladies-là! Mais, voilà! Port-Royal est devenu la Bourbe. La Bourbe a

sa raison d'être. Port-Royal l'avait aussi. Aujourd'hui il n'y a plus

que des Bourbes, et pas un seul Port-Royal. C'est une grande lacune dans

l'assistance publique. Noirot ne s'en doutera jamais. Les choses sont

mieux ainsi, car s'il s'en doutait, il y penserait trop, et s'il pensait

trop, il agirait moins.

* * * * *

MÉDITATION XX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR

II

LE SYSTÈME DU PROFESSEUR SIXTE

J'ai pourtant essayé de suivre les deux conseils du docteur Noirot, en

vertu de la sage maxime que ce même docteur applique aux eaux minérales:

««Je recommande toujours,» dit-il, «celles qui ne peuvent pas faire de

mal.... Alors, si elles ne font pas de bien....» Et il hoche la tête. Je

retournai dans une célèbre salle d'armes de la rive gauche, tenue par un

ancien dragon de l'impératrice, espèce de géant maigre et roux, à profil

de don Quichotte, qui venait chez moi autrefois et qui me divertissait

par ses ingénieuses plaisanteries prononcées avec un accent méridional.

«Il y a neuf parades, monsieur Larcher,» me disait-il. Et il

m'expliquait la prime, la seconde, les autres jusqu'à l'octave: «Et la

neuvième,» continuait-il en clignant l'oeil gauche, «qui consiste à

ficher le camp....» Il m'accueillit fort cordialement dans sa petite

salle de la rue Jacob, puis, ayant visité mes fleurets délaissés depuis

des années, il en conclut que je devais en acheter de nouveaux, un

nouveau masque, une nouvelle veste, de nouvelles sandales, sans compter

une paire d'épées d'occasion qu'il prenait la liberté de me recommander:

«C'est pour rien,» me dit-il, «et nous les travaillerons ensemble, vous

verrez....» Car il est de l'école de ceux qui méprisent l'escrime

savante. Pour lui, la planche n'a de raison d'être que si elle vous

prépare au terrain. Aussi la salle est-elle fréquentée uniquement par

des utilitaires. Avec son jeu, sans élégance aucune, mais qui touche

beaucoup, le père Lecontre (niez donc la prédestination des noms!) s'est

fait une renommée de maître pratique aussi méritée que sa renommée de

terrible carottier. Si j'avais été encore l'homme d'autrefois, le

maniaque de caractères, capable de suivre un personnage de semaine en

semaine, par curiosité, je me serais plu dans cette petite salle,

véritable séminaire de spadassins, dont les habitués principaux sont:

quatre députés véreux, deux journalistes diffamateurs, cinq maris de

jeunes et jolies femmes, plusieurs amants professionnels. Hélas! Ma

pauvre machine nerveuse ne me permet plus le violent exercice des

muscles. Ils oublient cela, les médecins, quand ils vous conseillent la

vie d'athlète, que cette vie suppose d'abord l'athlétisme, et cet

athlétisme la santé. Après huit jours de plastronnage quotidien, je ne

mangeais plus, je dormais moins que jamais. Je pensais à Colette

davantage encore, et aux temps où j'étais du moins auprès d'elle à

griser de caresses ma jalousie. Je me récitais des vers écrits à cette

époque:

...Comme Samson sur les genoux de Dalila,

Je sens la trahison enveloppante et tendre

A chaque doux baiser sur ma tête descendre,

Et je dis: «Trahis-moi, mais donne-moi tes yeux,

«Donne-moi tes deux seins frais et délicieux,

Et ta Beauté troublante ou se dissout mon être....»

Ces séances d'escrime alternaient, toujours d'après les conseils de

Noirot, avec des séances à l'hôpital, où je voyais des nudités féminines

à dégoûter du vice un équipage de marins en bordée. Mais non, ces corps

misérables et rongés des pires maladies de l'impureté, sur ces grabats

d'agonie, dans ce décor de chirurgie et de pharmacie, me rendaient plus

présente l'adorable ligne du corps de ma maîtresse, et le frissonnement

parfumé autour d'elle des batistes transparentes et des souples

dentelles, et sa chambre tendue de satin mauve, et nos enlacements dans

les draps de soie molle, et je me rappelais d'autres vers, tels que ce

fragment d'un sonnet perdu:

Ton adorable corps, dont le regret me ronge,

Tu t'en servis, ainsi que d'un sûr instrument,

Afin de régner mieux sur un trop faible amant

Toi qui savais l'extase où la Beauté me plonge....

Ah! qu'un physiologiste ne voie qu'un sexe dans chaque femme, toujours

le même, et qu'il me dise que je suis un romantique d'y voir autre

chose! Qu'est-ce que cela prouve? sinon qu'à lui aussi l'on peut jeter

cette éloquente apostrophe qui commence une strophe d'un poème, lu je ne

sais où:

Tu ne la connaît pas, la funeste Beauté....

Et toutes les laideurs du monde ne font qu'augmenter la nostalgie de

cette Beauté quand on l'a possédée dans un cadre digne d'elle, et

perdue,--perdue volontairement! Quelle sottise!

* * * * *

A la suite d'une de ces visites à l'hôpital, je me réveillai un matin

d'un sommeil hanté de cauchemars. J'avais vu Colette morte, étendue sur

la dalle de l'amphithéâtre, et un carabin me tendait un scalpel pour

l'enfoncer dans cette gorge blanche, à demi voilée de ses fins cheveux

blonds. Avec cela je ressentais dans toutes mes jointures la douloureuse

lassitude du muscle trop travaillé. «Si cela continue,» me dis-je, «je

deviendrai fou....» Et, réfléchissant à la méthode du docteur Noirot,

dans cette paresse du lit où la pensée se dévide toute seule, comme la

laine d'un rouet mis en branle par une main d'enfant, j'en aperçus avec

une extrême netteté le vice initial, que je formulai ainsi:

XCIV

_Un remède physique ne peut rien contre un mal moral, pour la même

raison qu'une liasse de billets de banque ne peut rien contre une

attaque de rhumatisme. L'âme seule agit sur l'âme_.

Physiologie de l'amour moderne · 第 20 / 24 段