--«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter

son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me

semblent loin, si loin! Et loin, le vieux _laird_, comme nous

l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les

femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures

qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie,

parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez

toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en

connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent

vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour

cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans

l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils

du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à

deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie

humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le

catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en

effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore,

«je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le

deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où

cracher sur ce peuple....»

* * * * *

Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette

méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui

survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle

avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour,

bien des causeries avec des femmes;--aucune qui m'ait autant touché

qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S----. Je

l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en

avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans,

aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le

bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie,

très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière

d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle

voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore

un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un

lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier

jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et

je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions

ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de

Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du

Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs

ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes

bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si

fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses

fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous

étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art,

dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous

nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le

long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible

poitrine de Marie,--c'était le nom de la petite malade,--nous nous

plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces

insolubles problèmes du coeur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si

cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut

par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée

par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si

doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A

mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les

mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.

* * * * *

--«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S---- (Nous avions

parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les

romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure

amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle

était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme.

Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard

ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc

qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la

première année de ce mariage,--autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû

la préserver pour toujours de toute faute....--Mais elle avait le coeur

passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin

c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut

le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses

permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa

maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»

--«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire;

mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à

qui elle vient d'arriver a le coeur brisé. Je voudrais tant savoir les

émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi

entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le

père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant,

pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très

comique....»

--«Affreuse,» fit Mme de S---- en secouant la tête, «et Marthe ne les

aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas

eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne

comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme

peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier

enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de

cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où

commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus

réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment

où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment

son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui

faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son

sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante,

moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était

sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle

avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle

ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»

--«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent

le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de

l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de

l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»

--«_Sarà_, comme on dit ici,» continua Mme de S----, «c'est possible

pour d'autres, mais toujours est-il que ce premier sentiment d'extrême

tendresse envers le premier fils eut bientôt pour contre-partie, chez

Marthe, un sentiment de grande douleur à l'occasion du second fils....

Voici comment: l'homme à qui elle s'était donnée,--et, ici encore, je

n'insiste pas, afin de ne point vous livrer un secret que vous ne devez

pas savoir,--cet homme, donc, menait l'existence de désoeuvré riche que

vous connaissez. Il était de deux cercles fort élégants, il avait des

chevaux, il faisait courir, il jouait. Il avait, quand Marthe l'aima,

une de ces physionomies charmantes de la vingt-cinquième année, aussi

trompeuses chez vous autres que chez nous. C'est une grâce naturelle de

manières, une douceur d'accueil, une gentillesse de paroles, comme un

dernier reflet d'adolescence qui pare le jeune homme. Je ne crois pas

qu'il y ait rien de dangereux pour un caractère faible comme la gâterie

provoquée invariablement par ces façons-là. Le jeune homme finit,

rencontrant partout l'indulgence, par croire que tout lui est permis et

qu'il saura tout se faire pardonner. Il devient ainsi peu à peu un

enfant gâté, en effet. Mais un enfant gâté de trente ans, c'est du

triple, du quadruple extrait d'égoïsme.... C'est pire quelquefois....

Celui-ci, l'amant de Marthe, lancé à toutes guides dans cette grisante

vie parisienne, avait marché un peu vite.--C'est votre mot, n'est-ce

pas?--Il avait dépensé plus que son revenu, entamé son capital. Il

voulut se refaire et se mit à jouer davantage. Il gagna. Il perdit. Il

gagna de nouveau, puis il finit par perdre, perdre encore, jusqu'au jour

où il dut avouer à sa maîtresse que, si elle ne l'aidait pas de sa

bourse, il sombrait,--et elle l'aida....»

--«Permettez-moi,» interrompis-je en souriant, «de ne pas être aussi

indigné que vous.... Ces jolies petites scélératesses sont trop communes

parmi les jeunes gens qui font la fête, et, si l'on fouillait la

conscience de tous ceux qui, à cette heure-ci, descendent ou montent les

Champs-Elysées en conduisant eux-mêmes un cheval de trois cents

louis!...»

--«Permettez-moi,» interrompit-elle à son tour, «de vous dire que vous

ne savez pas, vous, ce que c'est que le coeur d'une femme, et comme elle

a besoin de ne pas mépriser celui qu'elle aime, ni comme cette estime

est lente à s'en aller. Non, Marthe ne s'indigna pas que son amant fût

venu lui demander de le tirer d'un mauvais pas.... Elle l'en aima, elle

voulut l'en aimer davantage. Mais elle exigea de lui un de ces serments

comme les femmes délicates ont la naïveté d'en demander à ces hommes-là.

Elle voulut qu'il lui jurât, sur la tête de leur enfant commun, de ne

plus toucher aux cartes. Il jura.... Il ne s'était pas passé deux mois

qu'il revenait, avouant une nouvelle perte, implorant une nouvelle

aide.... Elle lui donna de nouveau de l'argent. Elle possédait des

bijoux magnifiques sur lesquels elle emprunta. Mais, cette fois, le

mépris était entré en elle pour n'en plus sortir.... Que vous dire?»

insista Mme de S---- d'une voix presque altérée de dégoût. «La pauvre

femme eut la honte de voir cet homme qu'elle avait aimé revenir encore

et encore demander la même chose. Et le jour où elle dit non, il lui

fallut voir ce père de son second fils, la menace à la bouche, parlant

de lettres d'elle qu'il avait en main, avec lesquelles il pouvait la

perdre, et qu'elle dut racheter. Oui, elle dut les racheter, mendier

elle-même cet argent en avouant tout à sa mère, jusqu'à ce qu'elle pût

enfin mettre à la porte, comme un valet, celui pour qui elle avait trahi

les plus saints devoirs.... On vit pourtant, après des agonies

pareilles.... Comment? Par quelles énergies que l'on ne se connaissait

pas?...»

--«Mais ces énergies, c'est bien simple,» dis-je «Marthe a dû les

trouver dans ses deux enfants.»

--«Non, mon ami.»--Je crois que jamais Mme de S---- ne m'avait appelé

ainsi. Dire que je n'ai compris que plus tard pourquoi ce récit

réveillait en elle des cordes si vivantes!--«Non,» reprit-elle, «un de

ces deux enfants, le second, au lieu de lui servir d'appui dans cette

crise, lui devint une cause d'une angoisse plus tragique encore.... Ce

fils ressemblait à son infâme père d'une de ces ressemblances absolues,

totales, qui crient la vérité à faire se serrer le coeur de la mère,

lorsque quelqu'un regarde cet enfant de la faute un peu attentivement.

Et puis, on s'habitue à cette sensation-là aussi, à moins que l'on ne se

prenne, comme fit Marthe, à trop détester l'amant d'autrefois. Car alors

cette ressemblance emporte avec elle une souffrance d'un ordre bien

étrange. La mère ne peut s'empêcher de frémir quand elle retrouve dans

son fils les yeux, la bouche, les cheveux, le geste, l'_âme_ de celui

qu'elle méprise de ce terrible mépris. C'est d'abord une sorte de

honte.... Est-ce sa faute, à cet enfant, s'il ressemble à son père?

Vais-je me mettre aussi à détester mon fils? Je serais un monstre?...

Ces pensées traversent le cerveau de la pauvre femme, et elle les

chasse. Elle l'embrasse, ce fils, avec plus d'emportement, mais la

fatale ressemblance est toujours là, qui s'impose comme une obsession.

Et puis, une nouvelle pensée apparaît. Si cette ressemblance allait être

complète, si des traits elle passait au coeur, si ce fils devenait un

coquin comme son père?... Il faut que j'ajoute, pour vous justifier

Marthe de tout reproche, que son ancien amant était tombé, après leur

rupture, plus bas et toujours plus bas. Ç'avait été d'abord, autour de

lui, cette vague réputation d'aigrefin qui n'empêche pas un homme, à

Paris, d'être reçu partout; mais chacun sent que de se lier avec le

personnage est une imprudence. On dit: «C'est drôle. De quoi peut bien

vivre ce garçon-là?» On ajoute: «Après tout, ce ne sont pas mes

affaires.» Puis on formule quelques accusations, d'abord tout bas,

ensuite plus haut. Des anecdotes d'indélicatesses se colportent. L'homme

qui se sent déconsidéré tourne à l'insolent. Il cherche une affaire. Il

la trouve. Mais les amis intimes de son adversaire ont dit: «Vous avez

tort, mon cher; on ne se bat pas avec certaines gens....» Cette phrase

est encore répétée.... «Qu'y a-t-il?» Cette question court les cercles

et les salons. Et il y a qu'un jour l'aigrefin est attrapé en flagrant

délit de quelque vilenie, comme ce fut le cas pour l'amant de

Marthe.--Cet homme en vint à tricher au jeu. Il fut pris. On étouffa

l'affaire. Mais le drôle disparut pour ne plus revenir....»

--«Pauvre Marthe!» m'écriai-je presque malgré moi.

--«Ah! plus pauvre que vous ne le croirez jamais,» dit Mme de S---- en

secouant la tête. «Pour que vous puissiez bien comprendre tout son

martyre, il faut que vous sachiez qu'elle était redevenue une très

honnête femme. Elle a été de celles qui font mentir le proverbe, et pour

qui le premier amour est le dernier. Certaines expériences guérissent de

les recommencer--à jamais ... Marthe était pieuse avant sa faute; elle

le devint davantage ensuite. Elle avait conçu cette idée que Dieu la

punirait de cette faute dans ce fils de l'adultère qui grandissait

cependant, et, à mesure qu'il grandissait, la funeste ressemblance avec

le vrai père grandissait aussi. Ce n'était qu'un enfant, et il avait

déjà des vices de coeur presque développés, les tristes vices que la

mère avait appris à connaître dans son ignoble amant. Il était félin et

hypocrite, sensuel et faible, avec des égoïsmes mélangés de câlineries

qui ne la trompaient pas, la malheureuse! Elle avait tant souffert de ce

caractère d'homme dont elle retrouvait les linéaments reproduits en

miniature dans l'enfant! Son devoir, à elle, était tracé, n'est-ce pas?

Essayer d'élever cet enfant et combattre à l'avance les défauts futurs

de l'homme encore à former.... Mais, c'est ici que vous allez la

plaindre, elle ne le pouvait pas. Elle était mariée, et son mari s'était

mis dans la tête que c'était à lui d'élever ce fils. Une espèce d'atroce

ironie voulait qu'il adorât ce second enfant, et qu'au lieu de

développer à son égard la virile énergie qui eût été nécessaire, il le

traitât d'une façon exactement opposée à celle qu'exigeait cette nature.

C'était donc, entre le mari et la femme, des scènes continuelles à

propos de ce fils qui n'était qu'à elle et dont elle voyait l'avenir

écrit dans la destinée de l'_autre_, du scélérat qui lui avait

empoisonné sa vie. Le pire était qu'à travers ces angoisses secrètes,

ces remords, ces scènes, Marthe sentait sa tendresse pour ce second

enfant tarir de jour en jour, et augmenter son amour pour le premier,

qui lui ressemblait, à elle, et en qui elle voyait déjà s'épanouir sa

fine sensibilité.... Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de romans plus

dramatiques dans les livres que celui de cette femme, et que la tragédie

morale qu'elle a traversée?...»

--«Et le dénouement?» m'écriai-je.

--«Il n'y en a pas eu,» me dit-elle; «l'enfant est mort trop jeune.»

* * * * *

Je l'avais notée, cette histoire, à peu près dans les termes que je

viens de la transcrire, et elle m'avait tant frappé que je la racontai

justement à d'Aurevilly, par un de ces soirs où nous revenions du

Cirque. Je le vois encore s'arrêtant et me disant:

--«Et vous n'avez pas deviné que c'était son histoire, à elle?»

--«Pas possible!» lui dis-je.

--«Voyons, Claude,» reprit-il, en me mettant sur l'épaule sa main gantée

d'un de ces gants noirs brodés d'or, comme il en portait pour ces

sorties de demi-apparat, «est-ce que vous croyez qu'une amie lui eût

fait cette révélation? Rappelez-vous ce que je vous dis: il n'y a pas

une femme qui ait assez de confiance dans une autre pour lui révéler la

naissance d'un enfant dans de pareilles conditions.... Et qu'est devenue

Mme de S----?»

--«Morte aussi.»

--«Oui.... Mais le fils vit sans doute. Elle a dû vouloir vous dérouter

deux fois en changeant le sexe du premier enfant et vous donnant le

second pour mort.... Tâchez de le retrouver et de nettoyer votre

monocle. Nous en recauserons....»

Je répondis à mon grand ami par je ne sais plus quelle plaisanterie sur

le don de double vue dont il se targuait. Puis la vie passa, et voilà

qu'un jour, ou plutôt une nuit, chez Phillips, dans ce bar célèbre où je

buvais de l'alcool avec quelques fous de mes camarades de cercle, pour

faire l'Anglais et le sportsman,--ô naïveté!...--le nom de S---- me

frappe l'oreille, celui de la morte de Florence. Il était porté par un

très joli garçon de vingt-deux ans environ,--au chapeau luisant comme du

métal, au plastron plissé, à la boutonnière fleurie d'un brin de fougère

et de muguet sous le pardessus ouvert,--enfin un parfait _dandy_ de

l'heure présente, pour employer un mot démodé que d'Aurevilly aimait. Et

tout en avalant un _cocktail_ qui devait bien être le cinquième, à en

juger par le ton de ces messieurs, il disait:

--«Nous lui avons donné la grande culotte.... Six banques de mille

louis.... Il faudra bien qu'il saute!...»

Je sentis alors, à regarder ce garçon que toute la beauté d'un enfant de

l'amour enveloppait comme d'une auréole, combien d'Aurevilly avait vu

juste. Mme de S---- et Marthe ne faisaient qu'une. Oui, ma compagne de

Florence, en donnant un fils aîné à cette soi-disant Marthe au lieu

d'une fille,--et la suite,--avait voulu me dépister, et j'avais devant

moi le fils de l'Alphonse. Hélas! je n'ai plus le preux de Valognes--un

autre des sobriquets amicaux de Barbey--pour recauser avec lui du

dénouement qui approche. Car j'ai pris de nouveaux renseignements depuis

la visite chez Phillips, et je suis sûr, sûr comme de l'infamie de

Colette, que j'apprendrai demain, après-demain, quelque jour, que ce

jeune homme a fini comme son vrai père. Pauvre, pauvre Marthe!...

Décidément j'ai eu un bonheur avec cette Colette: celui que notre luxure

ait été stérile et que je ne doive jamais retrouver l'âme de cette

mauvaise femme incarnée dans quelque petit être, qui aurait à la fois

dans les veines de mon sang et du sien. L'atroce mélange!... Il est vrai

que j'aurais toujours eu cent raisons pour une de douter que ce fût mon

sang. La pelote était trop bien garnie.

* * * * *

MÉDITATION XIX

THÉRAPEUTIQUE DE L'AMOUR

I

LA MÉTHODE DU DOCTEUR NOIROT

Depuis des années j'ai renoncé à la naïve habitude de relire les pages

que j'écris. Une fois jetées sur le papier, c'est comme un enfant qui

vient de naître. Chétif ou robuste, il est ce qu'il est, et qu'il aille

de par le vaste monde!... Les retouches aux phrases, c'est comme les

coups de peigne dans la chevelure dudit enfant. Bien vivant et mal

peigné,--telle est ma devise,--plutôt que rachitique et cosmétique. Je

viens pourtant de manquer à ce facile principe qui accorde si

merveilleusement la rhétorique et la paresse, et j'ai repris d'affilée

ces dix-huit premières méditations. Je voulais juger de leur ensemble et

vérifier si j'avais bien suivi le plan arrêté dans ma tête sur les trois

actes de la tragi-comédie d'Amour:--avant, pendant, après. Le résultat

ne s'est pas fait attendre. Un découragement immédiat s'est emparé de

moi, et je me suis senti incapable de continuer, incapable de remplir le

reste du programme ainsi indiqué sur mon livre de notes et qui devait

constituer comme l'épilogue:--XIX: _Des consolations_ (la débauche.

Montrer l'identité du Baudelairisme avec la doctrine des gnostiques

coupables, l'enseignement par exemple de Carpocrate et de son fils

Epiphane qui prêchaient l'affranchissement de l'âme par l'assouvissement

du corps et la volupté....); XX: _Le sadisme_ (son histoire. Montrer

qu'il y a comme un sadisme personnel dans notre complaisance à certaines

sortes de douleurs. De la différence entre la souffrance qui nous

améliore et celle qui nous déprave. Pourquoi?); XXI: _Lesbos_ (une

nouvelle affreuse, la simple histoire de mes jalousies pour Aline.

Analyser la fureur impuissante que cela développe, si spéciale et qui ne

ressemble pas à l'autre jalousie, à cause de la différence de l'image).

Je venais de voir trop clairement mon incapacité d'_expliquer_ tous ces

phénomènes moraux plus ou moins bien décrits, et de conclure. Et

qu'est-ce qu'un livre d'analyse sans explication et sans conclusion? Et

puis, un scrupule me saisit. Je me suis souvenu alors de ce que me

disait si justement l'abbé Taconet: «Peindre trop complaisamment sa

maladie, c'est la propager.» Si ce livre devait ainsi répandre le virus

qui me ronge, à quoi bon avoir employé à une oeuvre de corruption

l'encre de mon encrier? Mieux eût valu la boire, comme au collège. Cela

ne faisait de mal qu'à moi. Pourtant, un auteur est un auteur, et je ne

me suis pas trouvé le courage de jeter au feu ces dix-huit cahiers de

papier, qui m'ont tenu compagnie dans des heures noires, quand la femme

cruelle était là, devant les yeux de ma jalousie, offrant à d'autres sa

gorge aux pointes de laquelle j'ai bu ce philtre dont j'agonise. Quand

on a vraiment pleuré sur certaines pages, une espèce de vanité

singulière vous persuade que ces pages sont vos meilleures, comme si

l'on devait avoir, en talent, le bénéfice de ses larmes. C'est misérable

et c'est humain,--de cette étrange humanité littéraire où le factice et

le naturel, le faux et le vrai se combinent à ne les pouvoir pas

démêler. Oui, voilà deux des raisons, l'une tendre et noble, l'autre

sotte et mesquine, qui m'ont empêché de brûler ce livre, malgré tout;

puis j'ai cru les concilier l'une et l'autre et l'objection de l'abbé

Taconet, en me disant: «Mais si, après avoir étalé la maladie de mon

coeur, j'en donnais le remède? Ce serait une conclusion, cela.» Et tout

de suite ce problème se pose à mon esprit: «Y a-t-il un remède contre la

passion?» Cette question se traduit dans cette formule pittoresque: «Y

a-t-il une _Thérapeutique de l'amour_?» Le mot me semble paradoxal et

piquant. Je reprends courage, et je l'écris sous l'étiquette XIX, à la

place du titre projeté. Et je médite, je médite.... Je ne trouve rien.

«Allons,» me dis-je, «puisqu'il s'agit de thérapeutique et que d'après

Nysten et Buffon, entre autres, l'amour est à base physique, si j'allais

consulter un médecin?» Et dès le lendemain, vers les dix heures, je

m'installais dans l'ascenseur d'une maison du quartier Marbeuf, au

quatrième étage de laquelle j'étais sûr de trouver le docteur Noirot.

* * * * *

Physiologie de l'amour moderne · 第 19 / 24 段