maladie-là comme pour les autres, est celui qui, n'ayant jamais lu un
livre de médecine, ne sait pas ce qu'il a, et qui souffre sans penser,
comme une bête_.
LXXXI
_La maîtresse qui nous quitte quand nous l'aimons le mieux nous épargne
des mois ou des années de menues désillusions. L'homme est ingrat pour
ce service, comme pour les autres_.
LXXXII
_Il y a un plaisir délicat--aurait dit La Rochefoucauld--à serrer la
main du rival pour qui l'on a été trahi, quand il est trahi à son tour_.
LXXXIII
_Ce qui prouve que l'expérience ne sert à rien, c'est que la fin de nos
anciennes amours ne nous dégoûte pas d'en commencer d'autres_.
LXXXIV
_On n'est vraiment guéri d'une femme que lorsqu'on n'est plus même
curieux de savoir avec qui elle vous oublie_.
LXXXV
_Chaque fin d'amour est comme un déménagement. Cela ne va pas sans
casse. Au dixième, combien y a-t-il de meubles en état_?
LXXXVI
_Nous ne pardonnons à une maîtresse de nous avoir ennuyé de son amour
que si elle nous débarrasse d'elle sans nous remplacer_.
* * * * *
MÉDITATION XVII
DE LA RUPTURE
III
APRÈS (_suite_).--DE QUELQUES VENGEANCES
Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se
mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas
l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec
l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En
feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je
rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur _l'Art de
rompe_ qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la
vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses
que par _réaction_. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant
plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples
félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de
Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée
quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme
elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à
moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de
l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais
transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants,
celui-ci, par exemple:--étant donnée une femme, découvrir à l'avance si
elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le
lendemain de la rupture.
--«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître
d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous
avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après
une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je
m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe
_j'ai aimé_ avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as
été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue,
mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....»
Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café
D---- où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il
appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les
épaules, il continua:
--«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut....
Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la
glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle
posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la
pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle
dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix
ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois
bien, et comme elle tourne la tête?...»
--«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait.
«C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.»
--«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité.
«Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de
_l'Art de rompre_ contre ta prochaine _main_ au baccara, d'abord qu'à
chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite
qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie,
vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de
mort et de suicide.»
--«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner.
--«Mais oui, elle rit de tout son coeur, comme elle souffre de tout son
coeur et comme elle te _pistolerait_, et elle avec, de tout son coeur si
elle t'aimait,--es-tu content de cette allusion à ton vieux
L'Estoile?--si elle t'aimait et si tu la quittait;--comme elle te
soignerait ensuite de tout son coeur si tu en réchappais et elle aussi.
Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....»
L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui
avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils
d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la
pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne
pus me retenir de répondre à André:
--«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes
clients avec une femme comme celle-là?...»
--«C'est la _brune irascible_,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout,
le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences
insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons
de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si
mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas,
c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends
simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les
vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle
crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se
manque.--Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.--Et quand tu
reviens, tu es remplacé....»
--«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant.
* * * * *
--«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net.
«La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu,
par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la
pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la
noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort
volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?»
--«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi
donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la
prédestinée au vitriol.»
--«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après
avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster
des fraises de bois,--nous étions au mois de juin,--ou de déchiqueter
une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est
la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être
d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses
nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous
trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol
cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous
défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le
vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de
mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari
de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est _l'écho_ inspiré dans
un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec
initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui
fait son chemin _piano, piano_.... La femme au vitriol a, par exemple,
aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle
a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret
professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et
c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal
parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle
en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par
force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien.
Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment
Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante,
d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?--Elles ont
un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation,
égal à celui que leurs soeurs du trottoir déploient à vous brûler votre
visage....»
--«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.
--«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au
revolver,--et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais
les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la
nomenclature,--si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup
d'oeil, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès
d'impulsion,--la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui
lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne....
As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une
basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque
toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre
ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire
applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une
fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant
que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche
de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand
c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel
et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime.
Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la
vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de
l'homme!...»
--«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.
--«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne
quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres,
gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les
femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous
trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur
montrer un _Purdey_ nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en
leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur
elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien
persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces
vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin
qu'au moment de se venger de toi par une de ces _crasses_--comme elles
disent--dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient
l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à
ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des
succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer
tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing
les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur
maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une
lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là.
La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»
--«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu
la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne
connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte
qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une
actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais
avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans
l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le
maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me
raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir
la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des
sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime
que toi!...»--Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je
n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la
poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi,
maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses
cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de coeur, vous ne
m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait
faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si
c'est dans le _revolver_ ou le _vitriol_ que tu ranges la vengeance que
Colette a tirée de moi?»
--«Laquelle?» fit-il.
* * * * *
--«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du
Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé
de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie
nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au
travail....»
--«Lentement,» interrompit André.
--«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle
savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan
en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le
théâtre, c'est que l'oeuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de
la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze
jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec
Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un
article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de
jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu,
travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que
sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était
encore qu'au second acte sur le papier....»
--«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....»
fit Mareuil.
--«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine
qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil
qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis
allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de
Jacques....»
--«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil.
--«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette
_Adèle_.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et
de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de
mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la
mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou
quatre _soireux_ qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des
chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques
artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons....
Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple
présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le
péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du
second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches,
devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des
meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y
avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu
rester!...»
--«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple
fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette
envie....»
--«Moi, j'envie Jacques?...»
--«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu,
pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour
enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer
sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa _Adèle_ était
tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une
abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir,
sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de
Trissotin....»
--«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?»
--«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni
par le revolver. C'est une _empoisonneuse_....»
--«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur
elle:
Elle m'a, jour par jour, empoisonné le coeur,
Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....
«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»
--«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un
homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à
dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la
_copie_ où tu as utilisé ta douleur?»
--«Quel point de vue!»
--«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé,
ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter
ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc _empoisonneuse_ la femme qui
se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif
de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très
différent de la _revolverienne_, toute d'impulsion, et de la
_vitrioleuse_, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs
détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et
observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé
d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît
dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et
dans lequel elle peut t'atteindre.»
--«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la
maîtresse du petit Vincy!»
--«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan,
tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne,
ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être
jaloux. Tu _tiques_ encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette
vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le
poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait
imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait
montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait
que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites
égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si
risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de
commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître.
La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des
yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un
sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle
voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et
qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de
douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet
homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non
pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite
ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds,
implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs,
toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à
lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»
--«Et le remède, étonnant docteur?»
--«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut
être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance
que l'on serre sur son coeur une femme capable de trouver la place
malade de ce coeur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé
avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié
profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les
grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu
odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce
sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même,
tu en es encore à l'apprendre....»
--«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je.
--«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en
lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.
* * * * *
...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances
féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de
toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il
n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine
Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista--ayant su
dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle
cruellement--à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y
mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont
lui-même, et je dis:
LXXXVII
_On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est
donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle,
pour rien_?
LXXXVIII
_La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester
fidèle_.
LXXXIX
_Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop
risquer de les perdre et l'un et l'autre_.
XC
_Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes.
C'est la seule vengeance contre les vengeances_.
* * * * *
MÉDITATION XVIII
DE LA RUPTURE
IV
APRÈS (_fin_).--LES ENFANTS DE L'AMOUR
A l'époque où j'étais vraiment de ce monde et de ce demi-monde, je veux
dire quand je ne me réveillais pas le matin et ne me couchais pas le
soir martyr d'une idée fixe qui fait de moi un maniaque de mes
infortunes amoureuses,--ah! la manie lucide, c'est la moins guérissable,
hélas!--j'avais le goût passionné de la conversation des femmes. Grandes
ou petites dames, bourgeoises ou bohémiennes, filles de brasserie ou
d'atelier, servantes ou modèles, toute jupe m'était bonne pour la faire
bavarder. J'avais la chance en ces temps-là de hanter un ami du même
goût, mon grand aîné, ce chimérique d'Aurevilly, avec qui je me suis
tant plu! Et lui, le charmant et vibrant compagnon, comme il savait
l'art de leur parler, à toutes aussi,--aux plus dégradées comme aux plus
éthérées! Nous passions alors--c'était dans les étés de 72 et de 73--des
soirées de délices au cirque des Champs-Elysées, où travaillait sur la
corde raide une acrobate du nom d'Océanah, dont le vieux Barbey
raffolait:
--«Ses yeux ont l'air de la plaindre de son métier,» disait-il, avec un
de ces bonheurs du mot qui lui étaient si naturels. Et puis, Océanah
partie, nous partions. La nuit était douce. Nous descendions de pied
ferme la longue avenue, d'Aurevilly se laissant aborder par toutes les
vendeuses de tendresse qui errent sur les trottoirs, et il dépensait à
jouter de l'épigramme avec elles autant d'esprit que dans les deux ou
trois salons de son choix. Ces malheureuses, peu habituées à ce que des
passants leur tinssent des discours désintéressés, se trompaient parfois
étrangement sur mon compagnon, et je me souviens qu'un de ces soirs-là,
comme il venait de marivauder ainsi avec deux de ces errantes, l'une
d'elles, donnant son ombrelle à l'autre,--une ombrelle décorée d'une
énorme tête de dogue,--s'écria tout d'un coup:
--«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....»
Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une
gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si
profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme,
l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation
d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son
âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne
sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au
besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout
de la canne-cravache qu'il portait toujours: