imaginerez parmi les autres, il est certain que, du jour où vous vous en
apercevrez, votre maîtresse s'aperçoit aussi que vous vous en apercevez,
et alors commence entre vous deux la comédie qui précède la rupture.
Elle consiste en ceci que, tous les soirs, vous essayez de donner un
coup de dent au susdit fil et que, tous les matins, vous le retrouvez
noué à votre patte d'un noeud plus serré.... C'est là une série de
mauvais moments à passer qui échappent à l'analyse, parce que les mille
détails de l'existence servent de prétexte à ce jeu du fil brisé puis
renoué. La comédie varie avec chaque amant et chaque maîtresse. Benjamin
Constant a écrit son chef-d'oeuvre pour raconter les tristesses de ce
jeu cruel, et tous les Adolphes de toutes les variétés trouveront dans
son livre l'étude minutieuse de leur aventure que dominent quelques
vérités bien connues, quoique peu avouées:
LXVI
_Beaucoup d'amants qui n'osent pas quitter leur maîtresse parlent de la
pitié qu'elle leur inspire. Les femmes discernent avec justesse que
cette pitié-là est une forme d'un abominable égoïsme. Il y a un
attendrissement sur les maux que l'on cause qui ressemble à la plus
cruelle férocité. Il est fait d'un délice de se sentir aimé sans aimer,
vilain sentiment dont l'homme s'excuse à ses propres yeux en plaignant
sa victime. Rien de plus raffiné comme hypocrisie_.
LXVII
_Pour un amant, chercher le moyen de dire à une maîtresse qui l'aime
encore: «Je ne t'aime plus,» sans la faire souffrir, c'est vouloir
mettre en pratique la célèbre fantaisie du guillotiné par persuasion_.
LXVIII
_Personne n'a songé, que je sache, à écrire la contre-partie d'_Adolphe,
_c'est-à-dire l'histoire d'une femme qui, ayant cessé d'aimer, garde son
amant par charité. C'est qu'une pareille femme n'existe guère, et leur
franchise, à elles, dans la rupture est vraiment ce qu'elles ont de plus
estimable_.
LXIX
_En amour, tout est rompu du jour où l'un des deux amants a pensé que la
rupture était possible. Dire seulement tout bas: «Quand j'aurai cessé
d'aimer ...» c'est avoir cessé d'aimer_.
LXX
_Osons cette banale réminiscence, tant elle est juste: un amour qui
meurt jeune est béni des dieux_.
LXXI
_Prolonger un adieu, c'est dire cent, mille, dix mille adieux, et chacun
vous déchire à nouveau toute l'âme. En amour, comme ailleurs, les plus
courtes agonies sont les seules souhaitables_.
* * * * *
MÉDITATION XVI
DE LA RUPTURE
II
APRÈS
Je m'en souviens. Le soir où j'eus rompu avec Colette d'une manière si
blessante que cette fois je la sentais définitive, je dînai gaiement et
de fort bon appétit. Je m'habillai en sifflant un air qu'elle chantait
autrefois, avec cette ironie solitaire qui nous venge de nos anciennes
faiblesses, et je me rendis de mon pied leste à une première
représentation où je rencontrai Masurier,--le plus délicieux des
amphitryons du demi-monde. C'est un homme d'environ quarante-cinq ans,
riche et célibataire, dont le grand plaisir est d'asseoir à sa table,
dans son petit hôtel de la rue Bayard, les plus jolies d'entre les
impures et les plus verveux d'entre les viveurs. La chère, chez lui, est
excellente, la cave choisie, et le maître de la maison vaut mieux encore
que sa cave et que sa cuisine, car il a toujours un billet de cinq cents
francs au service de ses convives ennuyés ou ennuyées,--sans
intérêts,--et un sage conseil à l'usage de ceux qui, comme moi, le
prennent pour confident de leurs affaires de coeur. Cet homme gros et
rieur, aux yeux bleus si pénétrants dans un visage de gai soupeur,
a-t-il traversé quelque drame d'amour déçu? Est-ce un sceptique qui se
souvient ou un dilettante qui vit par curiosité? Je ne le sais pas.
Masurier ne parle jamais de lui, et ses plus intimes avouent qu'ils
n'ont jamais reçu ses confidences, ni deviné ses secrets. Sceptique ou
dilettante, il a du goût pour moi, et je le sens. Les écrivains
possèdent un flair pour ces sympathies-là, comme les jolies femmes. Il
m'aborda donc à un tournant de couloir:
--«Vous avez l'air tout guilleret....» me dit-il. «Une bonne
fortune?...» Et il ajouta: «Souvenez-vous, l'homme aux aphorismes, qu'on
me doit celui-ci: «Il faut toujours faire contre bonne fortune mauvais
coeur.»
--«C'est le contraire,» lui répondis-je.--Et me voici lui racontant ma
rupture, et les détails, inutiles à rappeler ici, qui devaient la
rendre, en effet, irréparable.
--«Hé bien!» me dit Masurier, devenu sérieux, «vous avez eu le courage
de la quitter; aurez-vous celui de l'oublier?...» Puis, avec un sourire
et un hochement de tête:--«En amour, les faits ne sont rien. C'est
l'idée qui est tout. Tâchez de la quitter, maintenant, dans votre
pensée....»
Oui, je me souviens. Je regagnai mon fauteuil presque tout de suite,
sans prendre trop garde à la phrase que je venais d'entendre. Mais, le
lendemain et les jours suivants, ah! comme j'en constatai la terrible
justesse quand je reconnus que jamais ma cruelle amie ne m'avait fait
plus souffrir que depuis nos adieux!--Je ressemblais à ces mutilés qui
ont mal à leur jambe coupée.--Cela me parut d'abord une anomalie trop
bizarre pour ne pas m'être personnelle. Puis je regardai autour de moi.
Je causai avec celui-ci, avec celui-là, parmi les amants désenchaînés,
et je reconnus que mon cas était, la plupart du temps, le leur. J'en
conclus que les lendemains de rupture sont presque toujours
intolérables. «C'est le mal aux cheveux de l'amour....» disait encore
Masurier. Oui, presque toujours, et quelle que soit la situation de
l'amant. C'est aisé d'ailleurs à vérifier. Il y a deux hypothèses
principales, n'est-il pas vrai, dans toute rupture, et qui se
subdivisent chacune en deux? Ou l'amant a quitté sa maîtresse, ou bien
il en a été quitté; et il l'a quittée ne l'aimant plus ou l'aimant
encore; il en a été quitté grâce à une savante manoeuvre de sa part, à
lui, ou contre son gré. Cela fait bien quatre cas différents, et je ne
sais pas lequel est le pire, quand on les regarde au microscope les uns
après les autres.
* * * * *
_Première hypothèse_.--Adolphe a donc rompu de lui-même, et il a rompu,
lassé de sa liaison jusqu'à l'écoeurement. Je l'appelle Adolphe, parce
que je le suppose ayant subi toutes les crises de _l'Adolphisme_ et
traversé toutes ses phases. Enfin, c'est fait, et il savoure les gaietés
du joyeux moment, celui que j'ai décrit à propos de moi tout à l'heure.
Mais le lendemain, le surlendemain, trois jours après, il commence,
comme moi, à éprouver une vague sensation de vide, et il s'aperçoit,
sans vouloir s'en rendre compte, qu'il lui manque quelque chose. Certes,
Lucie, Charlotte, Eugénie, Henriette,--un nom au hasard, pour
l'Ellénore,--était carrément insupportable; mais de se mettre en colère
contre elle, de se demander comment il la tromperait, de la tromper en
effet et d'échapper à son espionnage, cela l'occupait, cet amant sans
amour. Cette occupation une fois supprimée, notre homme ne sait plus à
quoi employer son temps. S'il a la chance de rencontrer tout de suite
une autre aventure, cet ennui passe. Mais c'est une loi bien connue des
hommes qui s'occupent des femmes: ayez-en une, vous en aurez dix; soyez
libre, vous n'en aurez plus une seule. Notre homme se lève un matin en
bâillant. Il maudissait sa maîtresse jadis de lui prendre deux ou trois
heures dans la journée. Ces deux ou trois heures lui bouchaient tout
l'horizon de sa liberté. Il les a maintenant, et les vingt et une autres
avec, et il se demande ce qu'il va en faire.... Suivant sa situation
sociale, il se rend au café, au théâtre, au cercle. Il retourne voir des
amis abandonnés depuis longtemps, des parents négligés. Ces gens
l'accueillent froidement. Il s'en aperçoit, et il se rappelle qu'il les
a en effet délaissés. C'est la première période qui suit les ruptures,
celle de l'_ahurissement_, où l'amputé essaie de marcher comme s'il
avait sa jambe, sans se souvenir qu'on la lui a--ou qu'il se
l'est--coupée.
Il y a une notable différence entre cette jambe pourtant et une
maîtresse. La jambe coupée, les chirurgiens l'emportent. Il peut être
mélancolique de penser que cette vieille amie qui nous servit jadis,
tout petits, à courir, plus tard à marcher vers d'heureux rendez-vous,
fut disséquée fibre à fibre par d'indiscrets carabins sur une table de
l'école pratique. Mais c'en est fini d'elle au moins, et nous ne
connaîtrons jamais le chagrin de penser qu'elle a été cousue au moignon
d'un autre,--ni l'ironie de le voir, cet autre, aller et venir devant
nous lestement sur cette jambe qui fut à nous.--La femme lâchée, elle,
continue sa vie. Elle pleure. Elle se désole. Mais il y a toujours
quelqu'un pour essuyer ces larmes-là et pour s'offrir lui-même comme
fiche de consolation. Malgré votre fatuité masculine qui vous
persuaderait aisément qu'on ne vous remplace pas, vous, un reste de bon
sens vous aide à penser qu'après tout vous êtes peut-être remplacé. «Ah!
cela vous est bien égal.... Ça vous amuse même....» A l'ami commun que
vous rencontrez et à qui vous demandez de _ses_ nouvelles, vous dites:
«Non, contez-moi donc ça. Puisque c'est moi qui l'ai quittée, qu'est-ce
que vous voulez que ça me fasse?...» Je m'entends encore la prononcer,
cette phrase. C'est la seconde période, celle de la _curiosité_. Vous le
poussez, l'ami commun: «Elle dit du mal de moi, n'est-ce pas?...» Il n'a
qu'à vous répondre: «Mais non, mais non ...» et à vous affirmer que
votre maîtresse lâchée ne vous en veut pas et qu'elle vous a pardonné,
pour jouir de la plus comique des comédies, celle de votre
mécontentement devant cette indulgence; et ce mécontentement se change
en une colère plus comique encore si l'on vous avoue qu'elle à pris un
nouvel amant. C'est la période de l'_indignation_ (déjà étudiée dans une
des méditations sur la jalousie), et une preuve entre mille à l'appui de
cet aphorisme:
LXXII
_Le rêve de l'amour, pour l'homme, c'est de tromper une maîtresse
fidèle_.
D'ordinaire, à cette période de l'indignation, succède aussitôt celle du
_regret_, et voilà notre Adolphe, qui, depuis des mois, soupirait après
son indépendance, qui n'aimait pas sa maîtresse, qui l'a quittée
volontairement, en train de redevenir amoureux d'elle, amour qui se
traduit d'ordinaire par le plus amer des persiflages. C'est le moment où
l'ancien sigisbée de la femme du monde, et qui se serait cru déshonoré
autrefois par la plus légère indiscrétion, commence à parler d'elle avec
la plus perfide cruauté,--où l'ancien adorateur de l'actrice ne lui
trouve plus aucun talent,--où l'ancien amant de la femme entretenue
raconte les infamies dont il fut victime et qu'il avait d'ailleurs
pardonnées. Et de cette période nous passons aussitôt à celle de la
_haine_.--Jolie combinaison de chimie sentimentale que ne comprend pas
la pauvre maîtresse délaissée. Après avoir eu beaucoup de peine, elle
s'est consolée comme elle a pu, mais elle ne demanderait pas mieux que
d'être restée votre amie. Elle le dit du moins, et peut-être le
pense-t-elle, quoique bien peu de femmes ignorent cette triste loi de
notre triste coeur:
LXXIII
_Avec un ancien amour on fait de tout, même un nouvel amour,--tout,
excepté de l'amitié_.
* * * * *
_Seconde hypothèse_.--Ce fut mon cas avec Colette, et j'y ai tant pensé
que je devrais pourtant le connaître. Je l'aimais, cette malheureuse
femme, et je la méprisais. Cela faisait un sentiment affreux, que je ne
me pardonnais pas d'avoir, car toutes nos caresses, tous les mots
passionnés que je lui prodiguais dans cette chambre de la rue de Rivoli,
d'où l'on voyait, par les matins de printemps, les massifs fleuris des
Tuileries, et, par les après-midi d'hiver, la pesée basse du ciel sur
les arbres nus,--oui, ces misérables chutes dans l'abîme des sens
m'étaient une bonté à n'y pas survivre après ce que j'avais pensé, après
surtout ce que j'avais dit d'elle la veille, le matin quelquefois. Et
les fureurs de jalousie déshonorante et justifiée auxquelles je me
livrais au sortir de ces baisers de délire me prouvaient trop combien
j'étais un enfant malade, une âme démantibulée, incapable de vouloir et
de vivre. Je cessai donc de la voir--et de l'avoir. Mais, sauf cette
première soirée où de m'être enfin prouvé mon énergie me procura durant
quelques minutes un renouveau de ma propre estime, en quoi cette rupture
soulagea-t-elle ma douleur? Et il n'en va jamais autrement, après ces
adieux où, pour des raisons d'amour-propre ou de dignité, un amant a
quitté une maîtresse qu'il adorait. L'absence et la séparation, bien
loin de vous guérir de votre sentiment, lui donnent une acuité d'idée
fixe qui vous rend plus incapable d'y résister. Tant que vous aviez à
vous cette maîtresse, même si elle vous trompait, même si vous le
saviez, le lui crier en face était une douceur. On goûte de ces abjectes
joies quand on aime en méprisant. Assister de loin à ses galanteries,
s'être retiré à soi-même le droit de l'en outrager, s'être emprisonné
dans l'orgueil et s'être interdit jusqu'au soupir, c'est de quoi sans
doute s'attirer la considération des quelques personnes qui sont dans le
secret de vos agonies.... Ah! que l'on donnerait et ces considérations
et ces personnes pour dix minutes des anciennes folies, pour une gorgée
de ce verre d'eau bourbeuse et empoisonnée que la main de votre démon
vous faisait avaler autrefois, et cette boue vous rafraîchissait
pourtant un peu!... Allez au fond, tout au fond de la conscience chez
l'homme qui croit devoir quitter une femme quand il l'aime encore, vous
y trouverez caché l'espoir inavoué que cette femme ne le laissera pas
partir. Il s'en va pourtant et sa maîtresse lui court d'abord après.
Seulement, elle ne sait pas toujours lui courir après. Les femmes ont
beau être très adroites et très fines, il y a une chose dont elles ne
tiennent pas assez compte dans le coeur d'un homme, parce que la plupart
n'en ont pas trace dans le leur. Cette petite chose est la fierté. Leurs
moyens pour ramener celui qui les quitte s'adressent d'ordinaire à ce
qu'elles connaissent de nous: nos sens et notre vanité. S'introduire
dans notre chambre à coucher et se jeter dans nos bras pour que nous les
possédions dans un coup de désir physique; nous rendre jaloux pour que
nous leur revenions en proie à la frénésie de l'image impure; nous jouer
la comédie du désespoir et du faux suicide pour flatter notre niaise
infatuation;--tels sont les procédés habituels de ces habiles metteuses
en scène. Elles réussissent d'ordinaire à ramener l'infidèle, avec la
résolution bien arrêtée dans leur fine cervelle de lui faire payer avec
usure ses velléités d'indépendance, et de le lâcher lui-même au moment
où il s'y attendra le moins. Il arrive cependant qu'elles ont affaire à
un amant qui se dit: «Si j'y retournais, je me mépriserais trop ...» et
qui n'y retourne pas. Pour le dompter, celui-là, il faudrait une autre
stratégie et lui donner des raisons de revenir en s'estimant. Celle qui
aurait assez de délicatesse pour manoeuvrer de la sorte aurait assez de
délicatesse aussi pour être loyale en amour. La Dalila, elle, emploie un
des trois autres moyens. Et c'est pour l'amant qui a eu le courage de
s'en aller un comble de supplice. Car toutes les ruses de son ancienne
maîtresse pour le reconquérir lui prouvent qu'il a eu raison de la
mépriser et de la quitter. Il n'y a guère de situation morale plus
abominable, et c'est acheter cher le droit de se dire: «J'ai été le plus
fort.» Le même Masurier, avec qui je philosophais sur ce point,
prétendait, lui, qu'avec une maîtresse que l'on aime en la méprisant, il
n'y a qu'un remède, arriver au dégoût par la satiété.
--«Que cherchez-vous?» me disait ce philosophe sans scrupules, tandis
que nous déambulions sur le boulevard en revenant du théâtre ensemble,
«la destruction du désir que vous donne incessamment cette femme? Et
vous ne voyez pas qu'en vous privant d'elle vous exaspérez ce désir?»
--«Vous me conseillez de la reprendre, alors?»
--«Parfaitement,» répondit-il.
--«Non,» répliquai-je. «Je me vomirais moi-même.»
--«Oui,» dit-il, «et votre amour avec.... Attendez, mais ce sera plus
long.»
Et, comme il me savait en train d'écrire cette _Physiologie_, il ajouta:
«Puisque je travaille aussi dans les axiomes, je vous soumets les
suivants:
LXXIV
_«Vouloir se guérir d'une femme que l'on adore en la quittant, c'est
vouloir se guérir de la soif en ne buvant pas.»_
LXXV
_La plus sûre vengeance pour une maîtresse que nous quittons en l'aimant
est de nous prouver qu'elle méritait d'être quittée_.
--«Auquel je joindrais cet autre,» lui répondis-je:
LXXVI
_«Pour un fou, le pire des malheurs est de ne pas être fou tout à fait,
et, pour un amant, de juger son amour.»_
* * * * *
_Troisième hypothèse_.--Ce mauvais sujet d'André Mareuil m'en a donné
une formule piquante, un jour que nous déjeunions chez D----, dans ce
café de la rue Royale, l'un des coins les plus parisiens de Paris,
quoiqu'il soit rempli d'Anglais, ou peut-être parce que.... Il faisait
bleu et gai à travers toutes les fenêtres. Des victorias passaient, avec
des ombrelles vertes ou rouges cachant à demi de jolis visages de
femmes. J'avais, moi, la physionomie ridicule d'un désespéré qui mange
avec appétit et qui pleure sur les perfidies de sa maîtresse dans son
verre de sauterne. Mareuil, lui, ayant arboré un gilet de piqué et une
chemise à corps de couleur avec la plus délicieuse des cravates d'été,
me racontait un projet de chapitre pour _l'Art de rompre_.
--«Vois-tu,» disait-il, en dépêchant un oeuf en cocotte, «étant donné
que la femme et l'homme sont deux vanités exaspérées par un sexe, le
problème pour se bien quitter consiste à satisfaire d'abord l'animal,
mais là, fortement,--ça, c'est facile,--puis à mettre d'accord les deux
vanités. Si tu savais comme c'est commode! Ça consiste simplement pour
l'homme à se faire lâcher,--mais exprès, mais à son heure, pas une
minute plus tôt, pas une seconde plus tard.... Il a son amour-propre en
paix, puisqu'il mystifie sa maîtresse en étant plus comédien qu'elle, et
elle s'en va, le coeur à l'aise, comme dit la chanson, puisqu'elle croit
vous jouer un bon tour.... Je conviens qu'il y faut du doigté, et que la
moindre faute de tact peut tout gâter.... Moi, j'ai un moyen très simple
et qui m'a réussi presque toujours.... Aussitôt que je commence à en
avoir assez d'une maîtresse, je l'assassine de bons procédés, je
l'accable de délicates attentions, je l'étouffé d'amour.... Je suis
toujours là, et toujours, à lui parler de ma tendresse, à l'obséder de
mes sentiments.... Je lui campe des scènes de jalousie à propos du
Monsieur qui passe, et je lui pardonne avec effusion.... Enfin, après
quinze jours de cette délirante ardeur, la dame, quelle qu'elle soit,
n'a plus qu'une idée: se débarrasser de moi. Et c'est ici mon triomphe.
J'accepte d'être ridicule pour redevenir libre. Elle se fait faire la
cour par n'importe qui, tant elle a hâte de me voir me fâcher.... Je ne
me fâche pas.... Je ne vois rien.... Je suis là, toujours là, de plus en
plus épris, de plus en plus ardent, de plus en plus confiant.... Elle me
trompe. Elle me le dit. Je prends mon chapeau, la porte, j'annonce que
je vais me brûler la cervelle, et je suis celui dont on parle en
soupirant: «Pauvre garçon, il m'aimait bien, lui....» Est-ce machiné,
cela?»
--«Mais pas trop mal,» fis-je, amusé par la verve avec laquelle il
m'avait dévoilé son cynique programme; «et si elle ne suffit pas tout de
même, cette machination?...»
--«Si elle ne suffit pas,» reprit-il, avec un air de triomphe à me
montrer les ressources de ses roueries, «hé bien! c'est que j'ai affaire
à une femme très amoureuse, et alors, c'est plus simple encore. Je
m'arrange pour avoir à ma disposition quelque créature très belle, très
jeune et très vénale. Je me livre sur elle à toute la frénésie du
plaisir, de manière à n'aborder jamais ma maîtresse que calme, très
calme.... Je lui parle de ma santé délabrée, de maux d'estomac,
incompatibles avec l'amour, de prescriptions médicales.... Ah! ça ne
traîne pas alors, et en quinze jours....»
--«Et tu n'as pas le moindre remords de ces canailleries?»
--«Pas le moindre,» fit-il.
--«Et pas de regrets?»
--«Encore moins.»
--«As-tu jamais été vraiment amoureux?»
--«J'ai cru l'être, mais je me suis convaincu très jeune qu'il n'y a
qu'un bonheur en amour, c'est de ne pas aimer....»
--«Et as-tu gardé des ennemies parmi tes anciennes?»
--«Pas une.»
C'est à la suite de cette conversation que j'écrivis, une fois rentré,
ces trois axiomes qui pourraient être signés Don Juan de La Palisse:
LXXVII
_Il n'y a qu'une manière d'être heureux par le coeur; c'est de ne pas en
avoir_.
LXXVIII
_Une femme vous est toujours reconnaissante de vous avoir lâché_.
LXXIX
_On n'est plus fort que la femme qu'à la condition d'être plus femme
quelle_.
Mais ces axiomes seraient incomplets si je n'ajoutais que je viens
d'apprendre le mariage d'André avec Christine Anroux, l'ancienne amie de
Colette, dont j'ai déjà parlé, et qu'il est brouillé avec moi parce
qu'il me soupçonne d'avoir été bien avec elle vingt-quatre heures
durant.--Elle le lui aura fait croire. Elle me détestait tant!--J'aime
encore mieux mes pauvres chagrins d'amant sans roueries.
_Quatrième hypothèse_.C'est la plus banale et, si bizarre que puisse
paraître ce point de vue, la plus souhaitable. L'amant toujours
amoureux, que sa maîtresse quitte en pleine passion, parle peut-être de
se brûler la cervelle. Il y songe. Il dessine des pistolets dans la
marge de ses papiers, comme Beyle le raconte de lui-même dans ses
_Souvenirs d'Egotisme_: «Je fus préservé du suicide,» ajoute-t-il, «par
la curiosité politique et sans doute par la crainte de me faire du
mal....» Ce sont de cruelles heures à passer; mais voulez-vous que nous
comptions un peu les misères dont cet amoureux délaissé demeure exempt?
Du doute d'abord, cette pire des douleurs. Cet homme-là, qui aime
encore, qui a aimé et qui a été congédié, quelle silhouette amusante en
dessine cette jolie comédie de _Ma Camarade_, et comme Daubray jouait
finement le personnage! Sa maîtresse lui dit un brutal: «Petit-père,
c'est fini, nous deux ...» et elle prend la porte. Petit-père se couche.
Il sanglote ou presque.... Du bruit à la porte. «C'est elle!»
s'écrie-t-il avec conviction. «_Elle verra que je n'ai pas douté
d'elle_....» Le rire de l'Olympe secouait la salle à cette phrase. Et
moi, je riais aussi, d'un rire par trop voisin des larmes. J'aurais tant
voulu être trahi, outragé, lâché,--avec le sentiment, qu'exprime cette
phrase-là, dans le coeur!--Une seconde douleur que l'amant de cette
sorte ne connaît pas, c'est l'incertitude de la sensibilité, cette
espèce de va-et-vient dans l'émotion, aujourd'hui en haut, demain en
bas, qui finit par vous donner comme le mal de mer dans l'âme. Cet amour
était dans la confiance et la joie. Il est dans le désespoir et
l'évidence de l'abandon. C'est franc. C'est net. C'est simple. Il est de
son avis, cet homme, au lieu qu'André Mareuil, moi et tous les autres
Adolphes, adroits ou non, nous n'avons jamais été du nôtre. Il ne faut
pas se mêler d'aimer, ou il faut aimer ainsi, avec des emballements fous
dans le bonheur et des chagrins d'enfant, de vrais et complets chagrins,
dans le malheur. Aussi, remarquez-le, quand il a bien pleuré, dessiné
beaucoup de pistolets dans les marges de ses pages, et après que le
temps a fait son oeuvre, cet amant très simple et lâché ne garde pas
d'amertume au coeur. Il a été bien heureux, puis bien malheureux. Il ne
s'est pas empoisonné par la rouerie qui ne sert qu'à être trompé plus
complètement et plus amèrement, par la vanité d'être le plus fort qui
ridiculise davantage nos faiblesses, par la défiance qui attire la
trahison comme le paratonnerre attire la foudre,--un paratonnerre qui
propage l'incendie. Mais quoi! c'est un don d'être un amant simple, et
c'est une chance de rencontrer une femme qui vient vous dire le: «C'est
fini, nous deux ...» le jour où c'est vraiment fini. C'est un don de ne
jamais raisonner sur son amour quand on aime. C'est une chance de subir
sans les comprendre les lois exprimées dans ces quelques aphorismes qui
achèveront de définir les dangers des lendemains de rupture:
LXXX