--«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me

racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique,

il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours

douloureuses anxiétés de scrupule. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues

méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux

filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez

que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient

regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand

elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les

savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins

mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un

barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il

m'avait répondu, lorsque je lui reprochais de trop les gâter:--«Je suis

jaloux de ceux qui les épouseront; je veux qu'elles regrettent toujours

la maison....» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées

dans leur lit de bois de rose; si vous aviez vu en pensée leur chambre à

coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu pâle, qui était déjà une

chambre à coucher de jeunes filles, avec mille brimborions épars et les

pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie;--enfin,

si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez

tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne.... Songez

aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur

ces deux pauvres têtes innocentes. Oui, Pierre de Créance avait été

l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une

tragédie effroyable se jouait au chevet du lit de la baronne mourante.

Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment?

Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou

d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait

lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix

que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait

imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et

après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté,

père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots

écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de

torero,--c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a

pas un kilo de chair,--il l'avait saisie et portée vers cet arbre de

Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en

flammes, et puis il lui avait dit:--«Dénoncez-moi, maintenant, que vos

filles sachent qui vous êtes....»--«Mais comment Créance a-t-il su cette

scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je,

_empoigné_ par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste,

au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé

tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon intérêt par cette

suspension, je le sentis. L'image de la baronne Alice, comme il

l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de

lui, et elle lui faisait mal.

--«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de

Corsègues n'était pas complète, tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant

de sa femme? Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté

naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je

manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet

ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues,

vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs

étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme

vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni de comme vous ni

de comme moi qui tiennent. Il y a des passions, aussi violentes, aussi

effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des

cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns

aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche

en train de sucer une noix de coco en haut d'un arbre....»

--«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur....» fis-je en riant.

--«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la

mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien

convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son

idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On

était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner

ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement

belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait

traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée

perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre

un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je

viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de

pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression

de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même,

le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont

été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était

qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur place et revenu à

lui, de se relever, de gagner une allée d'où il pût héler un fiacre, et

il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de

duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin

et, à travers cet assassin, la morte qu'il avait aimée.»

--«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»

--«Pourquoi?» fit Noirot «Parce que la seconde des petites filles était

la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari

étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant. Il est mort

tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre

signe j'agirais.... Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je

savais son double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est

moi qui étais là quand il a passé.--Dieu, souffrait-il!--Mais je n'ai

pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme.

Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette

enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»

--«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret,

et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne

comme une expiation? Car, enfin, il avait bel et bien commis deux

crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a

son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une

scélératesse tout simplement.»

--«Lui, des remords?» reprit Noirot «S'il avait pensé que la fille fût

de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui

pardonner.... Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle

contradiction singulière?... Je n'en sais rien. Vous le regretterez

peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame,

direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits

tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?...»

* * * * *

Qu'ajouter à ce récit, sinon d'en ramasser la moralité dans cette

pensée:

LXII

_Du civilisé au sauvage, il y a tout juste la distance qu'il y a de

l'amour à la jalousie. On trouvera un jour des instruments pour mesurer

ces infiniment petits_.

* * * * *

MÉDITATION XV

DE LA RUPTURE

I

AVANT

J'ai, dans ma chambre de la rue de Varenne, dans mon _souffroir_, ouvert

sur des jardins, que ma Colette déshonorait autrefois de sa présence, un

groupe du statuaire Rodin,--fragment détaché de sa Porte de l'Enfer, que

je ne regarde jamais sans une infinie mélancolie. C'est tout le symbole,

ce morceau de marbre, des luttes terribles dont s'accompagnent les fins

d'amour.... La femme est nue. Couchée sur le ventre, elle se cambre en

un suprême effort qu'attestent sa bouche serrée, ses jambes tendues, ses

mains crispées dans sa chevelure. Quel effort? Celui de s'arracher à

l'étreinte de l'homme qui, nu lui-même, se trouve couché sur ce dos de

femme comme sur une claie, épaules contre épaules, reins contre reins.

Et lui aussi voudrait arracher sa chair à cette chair, mais il est le

prisonnier de ces beaux seins que ses doigts affolés serrent d'une prise

farouche. Jamais, jamais il ne pourra s'en aller de cette gorge

torturante, et son visage exprime comme un halètement de douleur. Comme

ils se haïssent, ces deux êtres,--presque autant qu'ils se sont aimés!

Car ils se sont aimés, et jusqu'à la folie, on le devine à l'épuisement

de leurs corps consumés, au frémissement de leurs muscles raidis. Ils ne

se fuiraient pas de cette fuite sauvage s'ils ne s'étaient enlacés en

d'enivrantes caresses. Et maintenant que leurs regards ne se rencontrent

plus, que leurs lèvres s'évitent, que leurs âmes se maudissent, la

chaîne de luxure les tient encore serrés de ses imbrisables anneaux. Ah!

que le sculpteur, élève du sombre Florentin, a su donner une figure

d'une effrayante poésie à ce vulgaire dernier acte du drame de l'amour

que l'on appelle la rupture! Et je me souviens, durant des mois et des

mois que j'ai mis à quitter ma perfide maîtresse, en proie aux mortelles

hésitations d'une âme vaincue par son corps, cela me faisait mal

physiquement de regarder ce groupe étrange. Et puis, pour demeurer

fidèle à la consigne, je cherchais à m'analyser, et j'écrivais, devant

ce marbre, des poèmes en prose et des dissertations, des pages de

nouvelles et des scènes de comédie,--tristes essais que j'ai tous jetés

au feu, voyant qu'ils ne faisaient guère que commenter cette idée:

LXIII

_Pour deux amants, s'aimer du même amour est le premier bonheur, le

second est de cesser de s'aimer en même temps_.

* * * * *

En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse

se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce

désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent

distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses

baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un

supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de

bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré

par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour

se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme

cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent

quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un

déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux

amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui

manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère

en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André

Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que

j'aie connus, cette phrase profonde:

--«_L'Art d'aimer_ vraiment moderne et nouveau s'appellera _l'Art de

rompre_....»

Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si

nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle

des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de

lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que

ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un

théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la

comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en

général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six

semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est

pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion

comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact

de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher

fortune--et bonne fortune--ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La

vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le noeud coulant

qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la

vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à

l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants

parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf

autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par

l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de

s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par

maille et fil par fil....

* * * * *

_Premier fil: l'emploi du temps_.--Quelle est la maîtresse dont le grand

travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre,

sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes

les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de

les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il

aime....--tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle

vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au

spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la

rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez

vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues

corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que

toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous

trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les

rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître

dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle

les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs

mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à

demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel:

«Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles

du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de

l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie

fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui

donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture

devant les badauds--dire qu'il y en a toujours--qui guettent la sortie

des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le

monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du

salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a

dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien

d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis

qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le

sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée

où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave

peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce

départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu,

paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer,

tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la

baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une

vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en

laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule

tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de

félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des

coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite

boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des

beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre

les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge,

constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois

personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec

cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est

jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un

qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:

L'OBJET.--«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»

VOUS (_d'une voix blanche_).--«Moi, non, je vous (ou je t') assure.

Pourquoi?...»

L'OBJET (_qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme

dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes_).--«Si

c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez

pu rester chez vous....»

Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon

d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre

cour à votre maîtresse. Concluons:

LXIV

_Sacrifies un plaisir à une femme, elle vous en voudra, et elle aura

raison. S'il y a pour vous quelque chose d'agréable hors d'elle et loin

d'elle, vous ne l'aimez plus_.

* * * * *

_Second fil: les relations_.--Ce même André Mareuil, qui se proposait si

cavalièrement d'écrire _l'Art de rompre_, tenait boutique d'axiomes sur

toutes les catégories de femmes, les uns vrais, les autres faux, témoin

celui-ci: «Pour être l'amant d'une femme du monde, il faut soi-même

devenir du monde. La plus belle ne vaut pas cette corvée-là.» Il avait

tort, et voici pourquoi. Il y a toujours un monde à côté d'une femme,

fût-elle figurante dans le pire bastringue de la banlieue. C'est, pour

la petite actrice, la mère, les soeurs, les camarades;--pour la femme

entretenue, c'est les amies et les amis;--et vous-même, bon gré, mal

gré, vous devez vous lier avec toute cette petite société, à moins que

vous ne vous décidiez à emmener l'Objet «dans une autre patrie». Cela se

chante à l'Opéra, et cela se fait aussi quelquefois dans la vie. Ne

parlons pas d'hypothèses aussi lugubres, et tenons-nous-en au cas

quotidien. L'Objet vous a présenté à toutes les personnes qui composent

son monde, et alors a commencé le gentil travail par lequel ledit Objet

vous accroche particulièrement à celle de ces personnes en qui elle a le

plus de confiance pour vous surveiller. Pauvre Objet! Comment

auriez-vous trouvé la force de lui dire «non» quand elle prenait de si

jolies mines pour vous demander, à la veille d'une partie projetée:

«Nous emmènerons Mathilde, pas?... Elle n'est pas gênante....» Et vous

emmenez Mathilde. Ou encore: «Maman sera là.... Ça ne te fait rien? Tu

sais, elle t'aime beaucoup, beaucoup, maman....» Et vous aviez des

sourires pour maman. Je doute qu'il soit plus cruel de faire le _patito_

à tous les cinq heures des amies de votre amie, si vous la choisissez

dans la catégorie proscrite par la fantaisie d'André. Une heure vient où

vous vous apercevrez que tous ces gens-là sont franchement

insupportables, et vous le dites, croyant de bonne foi que vous l'aimez,

votre objet, toujours, et que son milieu seul vous fait souffrir.

VOUS.--«Ah! Elle m'ennuie, Mathilde, à la fin. Je l'ai assez vue....»

L'OBJET.--«C'est ça, demandez-moi tout de suite de me brouiller avec

tous mes amis....»

Autre décor, scène analogue.

VOUS.--«J'ai refusé à dîner chez les Moraines, samedi. On s'y ennuie

trop, dans cette maison-là....»

L'OBJET.--«Naturellement Vous aimez mieux passer votre soirée au cercle

ou ailleurs.... Allez, mon ami, allez, vous n'avez pas besoin de vous

excuser.... Vous êtes libre....»

Quand une femme le prononce, ce «vous êtes libre», d'une certaine

manière, vous pouvez essayer de vous remuer, vous êtes garrotté jusqu'à

l'ongle du petit doigt et, de fait, vous invitez de nouveau Mathilde et

maman; et, après avoir refusé à dîner chez les Moraines, vous y allez le

soir, tout en méditant sur l'aphorisme que je vous soumets. Il y a

toujours une consolation à mettre en théorie ses misères:

LXV

_Toute maîtresse qui présente son amant à un de ses amis, à elle, entend

bien le présenter à un espion. Il en est de ces espions-là comme des

gendarmes. On n'y pense que lorsqu'on a envie de se sauver, et c'est

trop tard_.

* * * * *

_Troisième fil: les services rendus_.--Lisez bien. Je dis rendus et non

reçus. Car l'homme assez détaché de tout préjugé pour accepter des

services sérieux d'une maîtresse est un philosophe serein que la pudeur

et l'ingratitude n'ont jamais retenu sur le chemin de l'abandon. Je veux

parler, moi, de ce sentiment, moins rare qu'on ne le croit, qui fait un

reste de moralité à tant d'immorales amours, cette croyance qu l'on se

juge utile, bienfaisant, nécessaire à une maîtresse, et l'on ne veut pas

s'en aller d'elle, de peur de la laisser dans la déchéance.

Imaginez--ces aventures arrivent--qu'un jeune homme de trente ans ait

encore du coeur, et qu'il se soit lié, à vingt-cinq, avec une femme très

galante, il l'a, non pas rachetée, comme le conseillaient les

romantiques, mais tout simplement aimée. Elle n'a gardé de son ancien

luxe qu'un cadre d'élégance, sans plus rien de ces folles prodigalités

qu'il faut payer comptant par de la prostitution clandestine et des

visites chez les vendeuses d'amour. Bref, elle est devenue cette

demi-honnête femme que tant d'irrégulières rêvent de devenir,--par

esprit de contradiction, sans doute. Le jeune homme qui a pu aider sa

maîtresse à vivre ainsi n'est pas assez riche pour lui assurer, le jour

où il la quitte, une fortune définitive. Il la voit, en pensée,

retournant peu à peu vers son ancienne vie, redescendant cet escalier

dont chaque marche est une honte. Et il hésite à rendre cette créature

qui lui fut chère à toutes les hideurs du vice. J'ai bien hésité, moi

qui écris ces lignes, à m'en aller de la vie de Colette. Elle me

trompait, je le savais, et avec qui. Mais elle s'en cachait encore un

peu, et je me disais que sa passion pour moi, car elle m'aimait malgré

tout, la retenait du moins assez pour qu'elle ne devînt pas ce qu'elle

est devenue depuis.--Ah! misère de nous deux!--Puis, j'analysais ce

sentiment, et, avec l'ironie habituelle, j'y discernais un curieux

mélange de générosité et d'égoïsme. Je jouais un noble et beau

personnage vis-à-vis de mon propre orgueil, en me jugeant indispensable

au dernier honneur de ma pauvre maîtresse. Je constatais ainsi qu'avec

la prodigieuse fatuité de l'animal masculin, son amour pour moi me

faisait l'estimer et ses caprices pour les autres la mépriser. Alors je

tombais dans cet état de gaieté terrible où de se moquer de soi-même

avec frénésie rafraîchit le coeur. Je prenais la résolution de rompre.

J'allais jusqu'à la rue de Rivoli, où elle habitait, et rien que de

passer son seuil me rendait si tendre pour elle qu'une contrariété dont

elle me parlait, une ligne désagréable sur son dernier rôle dans un

journal, une migraine, n'importe quelle misère, me faisaient me dire:

«Si je m'en vais, elle n'aura personne.» Et je restais. Je me demande

aujourd'hui si j'étais aussi nigaud que le petit René Vincy, lorsqu'il

redevint l'amant de Suzanne Moraines après son faux suicide.

--«Si je la quittais,» me disait-il pour se justifier, «elle reprendrait

Desforges....»

Il ne se doutait pas qu'elle n'avait plus Desforges, en effet, parce que

cet habile hygiéniste avait passé la main au jeune Abraham Mosé. Mais

quoi? Osons risquer d'être ridicules, si nous risquons en même temps

d'être délicats, et adoptons comme vraie cette maxime:

LXVI

_Se croire bienfaisant pour une femme, c'est, quatre-vingt-dix-neuf fois

sur cent, être un niais et un fat. Il vaut la peine de courir ces

quatre-vingt-dix-neuf chances pour éviter la centième, qui est de se

conduire comme un drôle?_

* * * * *

_Quatrième fil: l'Opinion_.--Oui, l'amant voudrait bien rompre avec

l'Objet, mais quand il pense aux conséquences de cette rupture, il pense

aussi aux commentaires qui la suivront. Il voit, en imagination, le

salon du cercle et la fenêtre sur le jardin, à l'angle de laquelle se

trouvent les jugeurs. C'est pour l'homme qui a aimé dans le monde, cette

vision-là. L'homme du théâtre, lui, aperçoit distinctement une loge de

la _Comédie française_, ou du _Gymnase_, ou du _Vaudeville_, ou des

_Variétés_, et les deux ou trois plus malicieux d'entre les

pensionnaires en train de chuchoter et de ricaner sur son compte.

L'homme du demi-monde se figure une table couverte de fleurs dans un

restaurant de fête, et des viveuses et des viveurs discourant sur sa

rupture, entre deux bouffées de cigarettes russes. Et c'est les mêmes

petites phrases qui lui résonnent aux oreilles:

--«Allons donc, c'est elle qui l'a quitté.... Il l'assommait depuis des

mois....»

Ou bien:

--«Il s'est douté de quelque chose. Ce n'est pas trop tôt....»

Ou bien:

--«Il sera bientôt remplacé. X... était là qui tournait autour depuis

six mois....»

Cela l'ennuie, cet homme, d'être certain que l'on dira ces trois petites

phrases et d'autres pareilles, et il reste fidèle à l'Objet quelque

temps encore. Mon Dieu! Si les femmes qui aiment vraiment soupçonnaient

sur quels misérables racontars de salons, de tripots et de coulisses se

joue leur bonheur! Si elles le savaient? Hé bien!... Elles aimeraient

tout de même, comme faisait la pauvre petite Mariette, celle qui jouait

le rôle du _Génie du Trocadéro_ dans la Revue d'il y a six ans: _Par ici

la sortie_! Elle arrivait droit de Russie, où elle avait été séduite par

un de nos camarades, un confrère de passage à Pétersbourg. Elle avait

juste dix-neuf ans, et, depuis trois mois qu'elle était à Paris, cet

homme ne venait guère la voir. Elle vivait, je n'ai jamais su comment,

de dettes, de bijoux mis au mont-de-piété, et elle s'obstinait à rester

fidèle:

--«C'est tout simple,» me disait-elle en pleurant, au risque de se

démaquiller. «Il voit que je n'ai pas d'amant, et alors, comme il croit

que c'est parce que je n'ai rien trouvé, il me prend pour une dinde, et

il me méprise....»

Et elle ajoutait:

--«Je sais bien, pour le faire revenir, il faudrait qu'on lui dise que

je suis avec vous ou un autre de ses amis.... Mais je ne peux pas.... Je

l'aime trop....»

* * * * *

Physiologie de l'amour moderne · 第 16 / 24 段