compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie
équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la
lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé
l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son
visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche
rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me
fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme,
que j'estime vraiment de toutes manières, sur une aussi déplaisante
impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des
boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche
garnissait le boulevard:--«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original.
Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les
remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes
sans jamais accepter un coupon de loge, ni toucher ses honoraires en
nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous
venez d'énoncer!... C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un
romancier.... Vous n'y échapperez pas, je vous le promets....» Et, par
un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions:
«Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des
êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des
individus, de petits univers à part?... On trouve encore du tempérament
de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la
nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du
bordeaux authentique, on n'en fait plus.... Tout se banalise, jusqu'à la
débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les
amours d'aujourd'hui, toutes les mêmes. Voyez les joujoux que l'on
vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'An, vingt mille
petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin.... Ce monde
contemporain, quelle usine à médiocrités!...»
--«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec
flegme: «Vous ne le digérez pas.... Au lieu de rentrer chez vous en
voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près
voisins?... Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars....
D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible....
J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de
croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage
peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les
caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives,
les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre
romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus
de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour.... Si vous
saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels
vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez
pas....»
* * * * *
Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase
pareille devant un écrivain, gare à l'anecdote et au sujet de roman! Il
se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf
fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de
sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le
docteur Noirot est un de ces physiologistes qui savent voir l'animal
humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes
précieuses, et je l'encourageai au «document».
--«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil
discours,» insinuai-je; «puis, quand il s'agit de vous détailler un de
ces drames extraordinaires, plus personne....»
--«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il
après une pause dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il
réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a une,
parmi ces tragédies de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter.
C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette
histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y
penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous
souriez de cette logique.... Après, vous sourirez moins.... N'avez-vous
jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»
--«Comment donc!» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de
cigare, toujours rageur.... Un pilier de tripot avec cela.... Nous avons
même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me
trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il
prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes
quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était
devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme
qu'il adorait, dont la robe de bal avait pris feu et qui fut brûlée
toute vive.... Je suis renseigné, vous voyez....»
--«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien
déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue?... Peut-être
savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie du
foie--une cirrhose? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement
passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr,
comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un
de moins.»
--«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la
robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.
--«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma
question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de
clientèle, à Paris, et l'on en voit, des misères!... Pourtant, je
n'oublierai jamais comme j'eus le coeur serré lorsque, par une nuit
pareille à celle-ci, et à cette date, un domestique vint de l'hôtel
Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible
accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête à ses deux
petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti,
elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu
du grand salon. Sa robe de dentelles avait effleuré une des bougies qui
descendaient jusqu'à terre et s'y était enflammée. En une minute, le feu
l'avait enveloppée. Maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que
me raconta ce domestique dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais
fait monter avec moi pour avoir ces détails. Vous auriez pu les lire
dans les journaux de l'époque. A cet instant, il ne me vint pas un doute
sur leur exactitude.--«Et les enfants?» demandai-je.--«Ils dorment.»
répondit le domestique.--«Et M. de Corsègues?»--«Monsieur ne quitte pas
la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot.
Je ne serait pas étonné s'il devenait fou....» Pour vous faire
comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il
faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne
Alice,--c'était son nom,--depuis le jour où le professeur Salvan, mon
maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin.... Quand je
dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de
garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette
grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli,
et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette
demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis,
je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il
fût mauvais pour elle. Au contraire, il semblait l'aimer.... Vous me
comprendrez, trop l'aimer, et c'est justement le genre d'hommes qu'il ne
faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu
comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon
vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de
comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante, qui
frémit au moindre contact, et de ces créatures si nerveuses, qu'un geste
brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque, remuent des pieds
à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur
subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous
autres médecins, nous savons qu'en ce moment la circulation de la pauvre
femme est arrêtée, que son coeur lui fait mal, que sa gorge se serre à
l'étouffer; et il a suffi pour ce choc de cette interpellation du même
mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien.... Vous allez me gronder cette
malade-là....»
--«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en
riant....
--«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous
l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles
quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la
retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre
corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre,
où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence
comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les
lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée
gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées. Une odeur d'étoffe
brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs
coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset
coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés
dans un autre. On avait enveloppé la malheureuse de linges pour étouffer
l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que
l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher.
Ses heures étaient comptées. On ne pouvait que lui adoucir sa mort....
Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur
qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines
extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression,
très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis
que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur,
se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte
dans sa chair était la victime d'une épouvantable crise intérieure.
C'est l'_a b c_ du diagnostic, de discerner dans un malade la force de
réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte
de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse
qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son
mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses
regards lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron, qui, debout contre la
cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé
dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots
quand j'étais arrivé, d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus
d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme
durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes
autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de
la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une
sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant.
Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres
remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en
effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur? Ce
coma momentané s'observe dans certaines crises. J'ai ainsi entendu un de
mes amis,--vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand
mathématicien,--qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne
prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain
matin.... C'est extraordinaire....» Mais non, les prunelles de
Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous
rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes,
ressemblait à du défi, à du triomphe. La baronne avait demandé un prêtre
qui tardait à venir. Par instants elle le nommait encore. A la première
de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme
enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre
qu'il venait....» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant,
presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et
qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer ces derniers
secours.... Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure
que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient
leur oeuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi
qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine
phrase, et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne
peux pas....» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne
le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par
des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très
net. Les anesthésiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété
affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre
femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses
dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je
lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée
en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui
que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances
désespérées....»
--«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais
surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait
prêté au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous
l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son
délire, elle a dénoncé son mari, qui l'avait brûlée par vengeance....»
--«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot «Lorsque je quittai l'hôtel, cette
nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël,
maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris
feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre
sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité.
Je me disais:--Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un.
Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des
petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme
avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu....--Puis, je
repoussais même cette idée. Bien qu'on ancien carabin ne doive guère
nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément
respecté Mme de Corsègues pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se
fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne
nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour,
nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, mous
éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de
passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou
senti pendant et après cette cruelle agonie n'intéresse point la suite
de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive.... Pas beaucoup de temps
après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir
assez assidument à mes consultations un client qui m'avait été envoyé
par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin
de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté.
Vous savez, on dit: Tiens, un nom de héros de roman ... et puis, neuf
fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui
vous fait penser à une bouchère affublée du prénom d'Yseult....»
--«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à
tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de
brasserie, au quartier Latin, qui répondait au nom de Paule Meure....»
--«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il
s'appelait Pierre de Créance. Quoiqu'il ne portât pas de titre, il
appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses
mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus
dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes
aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un
jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le
répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte.
Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était
presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je
jugeai imaginaires d'abord, puis simulés, quand je le vis traîner un
peu, une fois la consultation finie.... J'étais pressé cet
après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à
rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans
l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était
venu que pour cela, poussé par quel sentiments? Toutes les imaginations
qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la
mourante me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme.
Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais
trouvé mêlé,--comme les choeurs du théâtre antique,--mais mêlé tout de
même. Avec sa nature si évidemment fine et presque appauvrie, avec ses
manières délicates, sa voix douce; avec le charme féminin qui émanait de
tout son être; avec ses yeux bleus dans un visage au teint anémié, à la
barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins, de
la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une
créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct
haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut
plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un
mari ou un amant doit être un peu un ami, j'allais dire une amie. Mme de
Corsègues avait-elle eu un sentiment pour M. de Créance? Ce sentiment
avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et
surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait,
lui, aimée? Je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait
pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué,
dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et
son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans
l'animalité de ce ménage m'avait conduit à supposer un amour défendu
chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de
Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce
drame,--et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre
l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui,
besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus
petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un
véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami
passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment
continuait-il, la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami
intime de ce mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je
vous répète que, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, il
arrivait sans cesse à mon cabinet. Sans cesse aussi il essayait de
m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me
permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au
théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin
tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un
autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces
gentillesses d'attentions désintéressées....»
--«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une
femme et qui l'a perdue est quelquefois sincère dans ses effusions pour
ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication
encore de l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de
mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait
une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte.
Cela s'appelle, je crois, _les Inconsolables_....»
--«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était
pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y
avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur,
avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et
l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en
aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir.
La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art, qu'elle ne raffine
pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes, indéfiniment.... Un
matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant
souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible.
L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je
m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un
mobile autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux
pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que
je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût,
par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me
représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette triste énigme.
Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive, et je le trouve couché
dans son lit, et pâle, pâle!... Vous parliez de la pâleur de la petite
Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage. Nous ne fûmes pas
plus tôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là,
entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle
tirée dans la direction du coeur et qui l'aurait tué sur place si, par
bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne
ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait
des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement
détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car
le pauvre garçon gardait à peine la force de me parler. On a beau avoir
été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les
camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de
mort, celui de Paul Durieu,--je vous le raconterai un autre jour,--on ne
peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande
que vous devinez:--«Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi....»--Le jeune homme
mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible,
car son visage se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se
tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être
écouté:--«Plus près.... Venez plus près....»--dit-il; et c'est là,
penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était
presque qu'un souffle:--«Pour tout le monde, je dois être simplement
malade.... Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel....
Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous,
vous ne dénoncerez personne?...»--«S'il y a assassinat, c'est
impossible,» lui dis-je.--«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends
encore, «impossible.... Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant
au seul homme qui l'aurait défendue....»--Vous pensez si cette étrange
phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles.
Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je
le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de
me repousser:--«Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir....»--Il fallait
tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait
demandée....--«Tenez,» ajouta, le docteur, «permettez-moi cette
parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier.
Qu'auriez-vous fait à ma place?»
--«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale
aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand
il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa
femme, avait encore voulu tuer le jeune homme, franchement, cette bête
sauvage de jaloux méritait les assises....»