confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas
cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident
fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme
les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et
vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant,
à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère
d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de
l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces
espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de
comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en
distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la
moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà
tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit
d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit,
expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris
où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes
couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient
pour épitaphe: «_Ci-gît X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la
première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»--On avait déjà trouvé
cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place
qu'il n'ait pas sollicitée.»
4° _Par snobisme_.--Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si
bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les
rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont
fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les
mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands
prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours
désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si
complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune
Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au
grand seigneur. Il s'était établi par _chic_, et pour succéder à des
princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le
quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de
renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,--enfin une de ces
invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération
dans le demi-monde.
--«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»
C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de
simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes
les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites
si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient
avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de
leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un
titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces
pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre.
Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête,
qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux
5° _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de
cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce
Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux
Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux
hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique
et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires
fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie.
Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et
chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis
outragé un de ces _précipités_ moraux dont le dosage reste presque
impossible et que je formulerais à peu près ainsi:--il devint jaloux de
l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence
d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très
rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les
musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans
le coeur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique,
car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un
des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet
joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette
et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un
aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les
trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus
bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et
leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois
histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient
tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de
Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit
volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux
artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec
l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes
se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux,
non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la
fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et
quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un
confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur
foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus
leurs confidences.
--«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me
dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»
--«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après
l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre
nous.»
Et tous les deux étaient de bonne foi!
6° _Par littérature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles
pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie
assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les
écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure
actuelle.--Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de
te déformer?--Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent
l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de
réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse;
aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses
pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, à la bonne et
vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a
des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau
mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la
volupté flottante dans ses yeux,--voilà qui ne ressemble guère au susdit
programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de
complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides!
Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe,
Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du
corps et du coeur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et
pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades
involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du
preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des
malades, et les plus cocasses.--Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures
stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je
pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour
tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise
grâce à railler ces candidats au _Dalilaïsme_, et leur passionné désir
de rencontrer une femme bien scélérate,--pour le raconter. On les voit
alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur
de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses
volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont
il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir
dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses
guerriers:--«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...»
D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des
vers,--avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps
une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les
confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire
qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écoeurante
cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux
qui ont de «l'écriture artiste» plein le coeur poussent le cabotinage
jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits
divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang
versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»
7° _Par méchanceté_.--C'est la plus sincère des jalousies de tête et
pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour--dont le marquis
de Sade a donné la théorie la plus complète--représente un phénomène
trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà
indiquée par l'auteur du présent livre dans la _Méditation I_. Mais le
divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidèles--n'a étudié que le cas
extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron
philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un
décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois
tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler.
Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite
maison de la _Philosophie dans le boudoir_, où l'on torture le corps
dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et
cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et
ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes.
Comprennent-ils même toujours leur coeur et l'instinct pervers, caché
dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux
par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui
leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme
qu'elle a rencontré autrefois,--cet homme a été son amant. Elle en a
parlé avec antipathie,--il a été son amant. Elle n'en parle pas,--il a
été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui
fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle
cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation
continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches.
Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que
lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la
monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce
qui souffre, et qui souffre par eux....
Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini
cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à
la fin de la _Méditation VII_, consacrée à la _Cérébrale_, que, dans
toutes les circonstances où la tête domine le coeur et les sens, l'amour
disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant
plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de
vanité, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est là ce qui rend de
telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état
cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas
des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et
en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans
ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce
qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut
demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis
jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime.
Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention
de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour,
il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces
pauvres pages ni des comédies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de
noces_ n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son
train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de
tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront
en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les
Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me
permet de conclure assez mélancoliquement:
LXI
_En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage
sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la
passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici
donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette
sagesse est une folie_.
* * * * *
MÉDITATION XIV
BONHEURS CONTEMPORAINS
VI
LES DÉSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE
Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y
ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je
transcris du _mémorandum_ où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve
qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en
voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais
nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé.
Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.
* * * * *
...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions
de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même
quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire
des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais
cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse
compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez
l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai
dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit
d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que
rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce,
d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un
buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la
cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup
d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du
plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi
mélancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous été
priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne
aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des
Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus
gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles,
et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les
moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un
de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais
retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin
d'année, _l'Armée du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage où
il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau
fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son
corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de
ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses
pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec
une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de
l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge
où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue,
trempée de sueur, le coeur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer.
La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un
sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi
elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas
vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus
rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette
loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:
--«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les
camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur
pour toute l'année, et on rirait!»
L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase!
Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne
des _Variétés_, des _Bouffes_ ou des _Nouveautés_, qui n'a pu y tenir et
qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre
où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.
--«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche,
je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est,
et en plein....»
--«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et
moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard:
«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»--Alfred est l'ancien amant,
toujours aimé, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question
méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc
réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les
camarades!...»
Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave,
qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré,
cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à
dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on
sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain
auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien
«caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment?
pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout
du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est
l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent
pour suffire à la maison.--«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»--Et à
tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici
gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc....
On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté
ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,
c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges
pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur
les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de
cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles
d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes
de tisane frappée--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur
moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a
joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le
soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon
pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans
les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne
sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa
moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi,
avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites
grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne
cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des
vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu
lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable
est-il ici, celui-là?--Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi
encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de
ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un
souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le
musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et
d'entonner une chanson de rapins:
«Dans l'courant d'la s'main' prochaine,
Si le temps est beau,
Nous partirons pour Fontaine-
bleau....»
Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une
conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper
s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires
particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite
interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous
donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....--Dites donc, père
Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à
l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et
personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et
sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se
raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient,
elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles:
ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous.
Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin
allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal
commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la
clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure,
et les gens qui ont à travailler le lendemain matin--je serai du nombre,
pauvre manoeuvre littéraire, jusqu'à ma mort--profitent du petit tumulte
produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être
aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon
pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et,
comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de
soulager ma mauvaise humeur:
--«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet
absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»
--«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.
--«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite
Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites
son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!...
C'était une morte ce soir, positivement une morte....»
--«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à
ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si
gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on
changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le
résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme
la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la
fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»
--«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui
conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au
débauché....»
--«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le
proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à
une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont
pourtant une force qui soutient la bête.»
--«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du
temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec
vous.»