Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le

confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas

cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident

fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme

les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et

vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant,

à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère

d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de

l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces

espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de

comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en

distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la

moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà

tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit

d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit,

expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris

où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes

couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient

pour épitaphe: «_Ci-gît X..., Y..., Z... _, mort le.... C'est la

première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»--On avait déjà trouvé

cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place

qu'il n'ait pas sollicitée.»

4° _Par snobisme_.--Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si

bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les

rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont

fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les

mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands

prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours

désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si

complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune

Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au

grand seigneur. Il s'était établi par _chic_, et pour succéder à des

princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le

quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de

renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,--enfin une de ces

invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération

dans le demi-monde.

--«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»

C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de

simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes

les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites

si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient

avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de

leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un

titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces

pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre.

Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête,

qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux

5° _Par envie_.--Un des types les plus saisissants que je connaisse de

cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce

Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux

Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux

hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique

et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires

fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie.

Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et

chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis

outragé un de ces _précipités_ moraux dont le dosage reste presque

impossible et que je formulerais à peu près ainsi:--il devint jaloux de

l'autre avec toute la force de son envie....--Au cours de mon existence

d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très

rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les

musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans

le coeur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique,

car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un

des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet

joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette

et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un

aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les

trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus

bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et

leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois

histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient

tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de

Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit

volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux

artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec

l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes

se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux,

non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la

fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et

quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un

confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur

foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus

leurs confidences.

--«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me

dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»

--«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après

l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre

nous.»

Et tous les deux étaient de bonne foi!

6° _Par littérature_.--Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles

pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie

assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les

écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure

actuelle.--Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de

te déformer?--Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent

l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de

réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse;

aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses

pieds, se sentir le coeur content, comme dit la chanson, à la bonne et

vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a

des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau

mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la

volupté flottante dans ses yeux,--voilà qui ne ressemble guère au susdit

programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de

complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides!

Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe,

Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du

corps et du coeur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et

pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades

involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du

preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des

malades, et les plus cocasses.--Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures

stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je

pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour

tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise

grâce à railler ces candidats au _Dalilaïsme_, et leur passionné désir

de rencontrer une femme bien scélérate,--pour le raconter. On les voit

alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur

de la jalousie dans leur coeur comme la grisette de jadis arrosait ses

volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont

il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir

dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses

guerriers:--«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...»

D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des

vers,--avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps

une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les

confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire

qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écoeurante

cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux

qui ont de «l'écriture artiste» plein le coeur poussent le cabotinage

jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits

divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang

versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»

7° _Par méchanceté_.--C'est la plus sincère des jalousies de tête et

pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour--dont le marquis

de Sade a donné la théorie la plus complète--représente un phénomène

trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà

indiquée par l'auteur du présent livre dans la _Méditation I_. Mais le

divin marquis--ainsi que l'appellent ses fidèles--n'a étudié que le cas

extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron

philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un

décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois

tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler.

Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite

maison de la _Philosophie dans le boudoir_, où l'on torture le corps

dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et

cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et

ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes.

Comprennent-ils même toujours leur coeur et l'instinct pervers, caché

dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux

par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui

leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme

qu'elle a rencontré autrefois,--cet homme a été son amant. Elle en a

parlé avec antipathie,--il a été son amant. Elle n'en parle pas,--il a

été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,--il lui

fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,--elle

cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation

continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches.

Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que

lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la

monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce

qui souffre, et qui souffre par eux....

Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini

cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à

la fin de la _Méditation VII_, consacrée à la _Cérébrale_, que, dans

toutes les circonstances où la tête domine le coeur et les sens, l'amour

disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant

plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de

vanité, pourri de cabotinage.--Seulement, et c'est là ce qui rend de

telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état

cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas

des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et

en un jaloux du coeur? La nature humaine, si fragile, si instable dans

ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce

qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut

demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis

jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime.

Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention

de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour,

il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces

pauvres pages ni des comédies comme _l'Ami des femmes_ ou _la Visite de

noces_ n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son

train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de

tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront

en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les

Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me

permet de conclure assez mélancoliquement:

LXI

_En amour, les actions ne montrent pas le fond du coeur. Le cabotinage

sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la

passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici

donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,--et cette

sagesse est une folie_.

* * * * *

MÉDITATION XIV

BONHEURS CONTEMPORAINS

VI

LES DÉSASTRES (_fin_.)--UNE ANECDOTE

Cette longue étude sur les Jalousies ne serait pas complète si je n'y

ajoutais un des «cas» les plus singuliers que j'aie connus et que je

transcris du _mémorandum_ où je l'ai noté à l'époque. C'est la preuve

qu'il y a dans le monde, comme disait l'autre, plus de choses que n'en

voit notre philosophie et que le cabotinage sentimental ne doit jamais

nous faire oublier que l'animal féroce est toujours près du civilisé.

Voici donc le fait, tout nu et sans commentaire.

* * * * *

...Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions

de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même

quand les traditions nous représentent presque avec certitude la pire

des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais

cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse

compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez

l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai

dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit

d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que

rarement, et aux personnes de sa clientèle préférée, cette pièce,

d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un

buste de Monseigneur le Comte de Chambord placé en permanence sur la

cheminée. Durant la nuit dont je parle, et qui ne remonte pas à beaucoup

d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du

plus méconnu des princes, contemplait un spectacle moins pur, mais aussi

mélancolique, certes, que lui:--un souper triste! Nous avions tous été

priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne

aujourd'hui ses quarante mille francs par mois à courir les théâtres des

Etats-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus

gamine des divettes, une vraie comédienne, capable tenir tous les rôles,

et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les

moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un

de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés, mais

retentissants comme un scandale, en mimant, dans une revue de fin

d'année, _l'Armée du Salut_. Vous la rappelez-vous, avec son visage où

il y avait du gavroche et du songe triste, et l'ombre d'un grand chapeau

fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son

corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et de

ses fines jambes prises dans leurs bas noirs, et la sveltesse de ses

pieds dans leurs souliers vernis,--et cette gigue qu'elle dansait avec

une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de

l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge

où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue,

trempée de sueur, le coeur défaillant, pâle sous son rouge, à effrayer.

La vanité de la comédienne la soutenait, et elle répondait par un

sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi

elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas

vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus

rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette

loge depuis la minute où elle avait dit à son amant:

--«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les

camarades, pour Noël? On mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur

pour toute l'année, et on rirait!»

L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase!

Les camarades? C'est d'abord pour elle, la rivale, la petite comédienne

des _Variétés_, des _Bouffes_ ou des _Nouveautés_, qui n'a pu y tenir et

qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre

où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas.

--«Etonnante, Margot, tu es étonnante.... Tu sais, moi, je suis franche,

je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant.... Mais cette fois, ça y est,

et en plein....»

--«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et

moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard:

«Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»--Alfred est l'ancien amant,

toujours aimé, de la petite actrice.--Puis un remords de cette question

méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc

réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les

camarades!...»

Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave,

qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré,

cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à

dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on

sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain

auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien

«caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment?

pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout

du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est

l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent

pour suffire à la maison.--«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»--Et à

tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici

gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc....

On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté

ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire,

c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges

pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur

les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de

cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles

d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes

de tisane frappée--_Truffe et Vichy_, c'est la vraie devise du soupeur

moderne.--Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a

joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le

soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon

pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans

les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne

sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa

moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi,

avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites

grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne

cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des

vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu

lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable

est-il ici, celui-là?--Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi

encore?--Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de

ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un

souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le

musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et

d'entonner une chanson de rapins:

«Dans l'courant d'la s'main' prochaine,

Si le temps est beau,

Nous partirons pour Fontaine-

bleau....»

Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une

conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper

s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires

particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite

interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous

donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....--Dites donc, père

Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à

l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et

personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et

sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se

raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient,

elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles:

ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous.

Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin

allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal

commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la

clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure,

et les gens qui ont à travailler le lendemain matin--je serai du nombre,

pauvre manoeuvre littéraire, jusqu'à ma mort--profitent du petit tumulte

produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être

aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon

pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et,

comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de

soulager ma mauvaise humeur:

--«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet

absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»

--«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.

--«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite

Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites

son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!...

C'était une morte ce soir, positivement une morte....»

--«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à

ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si

gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on

changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le

résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme

la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la

fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»

--«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui

conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au

débauché....»

--«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le

proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à

une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont

pourtant une force qui soutient la bête.»

--«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du

temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec

vous.»

Physiologie de l'amour moderne · 第 14 / 24 段