JEANNE, _après le troisième ou le quatrième de ces silences, prenant une

photographie sur la table et la tendant à Raoul_.--Avez-vous vu le

portrait de notre pauvre amie, que j'ai retrouvé depuis le malheur?...

N'est-ce pas, que c'est bien elle et tout son charme?...

RAOUL.--Oui, c'est bien elle!... _Nouveau silence; puis, comme se

parlant à lui-même_: Il me semble que c'était hier. Nous étions là tous

les trois: vous, juste où vous êtes; elle, ici, à côté de vous, sur ce

divan; moi, à cette même place ... à cette même heure.... Vous nous

disiez d'espérer.... Moi, j'avais un pressentiment que cette séparation

nous serait fatale.... J'avais la promesse d'être rappelé au ministère

au bout de six mois.... Six mois! En voici quinze que je suis parti, et

je ne la reverrai plus jamais, jamais....

JEANNE. _Elle a froncé imperceptiblement le sourcil en écoutant le jeune

homme, mais elle secoue la tète avec émotion_.--Comme c'est bon de vous

entendre parler ainsi! Il y a donc des sentiments vrais dans ce monde.

Vous me pardonnerez de vous dire cela.... En ne recevant pas de lettres

de vous depuis des mois et des mois, j'ai cru que vous aviez oublié

notre chère morte, et moi, qui sais ce que vous avez été pour elle, j'en

avais le coeur tout serré.... Je vois que je m'étais trompée....

RAOUL.--C'est vrai, madame, j'ai eu tort.... Mais que vous aurais-je

écrit?... J'ai été, pendant des semaines et des semaines, à la suite de

cette fatale nouvelle, dans un désespoir à ne pas trouver l'énergie de

quoi que ce fût.... Ç'a été d'abord une stupeur, presque une folie. Je

ne pouvais croire que ce fût vrai, que cette femme que j'avais connue si

tendre, si aimante, ne me regarderait plus avec ses yeux, ne me

parlerait plus avec sa voix, ne m'aimerait plus avec son coeur....

Ensuite, quand j'ai reçu, par vos soins, le paquet de mes lettres

qu'elle vous avait légué pour moi, j'ai voulu tromper ma douleur en

revivant tout ce passé.... Savez-vous comment?... Chaque jour, je

cherchais, dans cette correspondance, la trace de ce que nous faisions,

de ce que nous pensions, l'année précédente, à pareille date, et l'autre

année, celle d'auparavant, la première.... J'arrivais ainsi à me donner

une hallucination rétrospective qui me rendait Marthe vivante pour

quelques minutes, pour une heure quelquefois.... Le croiriez-vous? En

même temps que je me plongeais ainsi dans mon passé avec ce délire, j'en

avais peur, de ce passé.... Oui, j'avais peur de revoir Paris, de revoir

mon appartement où elle est venue, de vous revoir vous-même.... Quel

battement de coeur quand j'ai reçu votre billet m'accordant le

rendez-vous que je vous demandais!... J'allais donc, pour la première

fois depuis sa mort, parler d'elle.... Ah! j'avais tort d'avoir peur!

Cela fait tant de bien de souffrir tout haut!... Vous voyez, je l'aime

comme je l'ai aimée au premier jour.... Depuis la minute où je l'ai

rencontrée, elle a aboli toutes les femmes. Aucune n'a plus existé pour

moi. Aucune.... Il y a plus d'un an qu'elle est morte, et c'est la même

chose encore, et je sens que ce sera ainsi longtemps, bien longtemps....

JEANNE. _Elle a de nouveau froncé le sourcil, et elle s'est mordu la

lèvre tandis que Robert parlait. Son pied, qu'elle avançait sur un

coussin, s'est crispé dans le petit soulier verni, puis s'est retiré.

Lui n'a rien vu de ce manège_.--Mon Dieu! que n'est-elle là pour vous

entendre!... Elle aussi, elle me disait, en me parlant de vous: «Il m'a

tout fait oublier....» Hélas! elle n'avait pas été gâtée avant de vous

connaître....

RAOUL.--Mariée à dix-huit ans, presque par force, et à quel homme!...

Ah! si elle n'avait pas eu son fils, comme je l'aurais arrachée à cette

vie!...

JEANNE.--Oui, ce sont ces mariages-là qui nous perdent, nous autres

femmes.... On ne se sent pas comprise. On est malheureuse, et on fait

comme notre pauvre amie: on est la dupe de quelque libertin sans coeur

qui vous joue la comédie du grand sentiment, et c'est pire qu'avant, on

a le mépris de soi par-dessus le marché.... Et puis, quand, après ces

affreuses déceptions, on a la chance de rencontrer un vrai, un sincère

amour, qui vous panse toutes vos blessures, qui vous guérit de toutes

vos douleurs, il faut mourir....--_Un silence_.--Mais voilà que je

renouvelle encore vos peines ... et les miennes.... Allons! causons

plutôt de vous maintenant, dites-moi ce que vous allez devenir, et

d'abord laissez-moi vous offrir une tasse de thé.--_Elle se lève et

marche vers le plateau_.--Très fort ou léger? Deux morceaux de sucre ou

trois?...

RAOUL. _Les phrases que Jeanne vient de prononcer lui ont fait fixer les

yeux sur elle avec stupeur. Il s'est levé aussi et paraît embarrassé de

parler_.--Très léger, un morceau.--_Il trempe ses lèvres dans sa tasse

et cause de nouveau de choses indifférentes, puis avec timidité_: En

effet, elle avait l'air d'avoir traversé de bien dures épreuves....

JEANNE, _toujours debout en préparant sa tasse à elle_.--De bien

dures....

RAOUL.--Que de fois, quand je la voyais trop triste, j'ai été tenté de

l'interroger! Vous avouerai-je que je n'ai jamais osé?...

JEANNE.--Je reconnais bien là votre délicatesse.... Mais, soyez-en sûr,

elle ne vous a jamais menti. Du jour où elle a été à vous, elle n'a plus

rien eu à vous cacher dans sa vie....

RAOUL. _Ses mains tremblent et il a posé sa tasse. Nouveau

silence_.--Madame?...

JEANNE.--Qu'avez-vous? Vous tremblez?... Vous me faites peur!...

RAOUL.--Pardonnez-moi.... Mais je ne peux pas croire que tout à l'heure

je vous aie bien comprise.... Ainsi Marthe....

JEANNE. _Une stupeur supérieurement jouée; deux soupçons de larmes dans

ses yeux, puis quelques phrases comme_:--Ah! je devine.... Mais qu'ai-je

fait?... Comment? Vous n'en saviez rien?... Et c'est moi qui?... Ah!

malheureuse!...

RAOUL, _d'une voix sourde_.--C'est donc vrai? Elle avait eu un amant

avant moi?...

JEANNE.--Ne me demandez plus rien. Je ne répondrai pas.... Si j'avais pu

soupçonner!...

RAOUL.--Avant moi!... Quelqu'un que je connais sans doute, que je

rencontrais chez elle, à qui je serrais la main.... Ah! mon Dieu! mon

Dieu!... _Il se laisse tomber sur le fauteuil et appuie sa tête sur ses

mains. Jeanne le regarde et veut parler. Il ne l'écoute pas et ne lui en

laisse d'ailleurs guère le temps. Prenant son chapeau et se

levant_:--Vous avez raison, madame, je n'ai rien à vous demander de

plus.... Excusez-moi, si je ne me sens pas la force de continuer à

causer avec vous aujourd'hui. Vous ne pouvez pas savoir le mal que vous

m'avez fait.... Ce n'est pas votre faute.... Je vous demanderai la

permission de revenir ... bientôt.... Adieu, madame, adieu....--_Il

s'incline sans qu'elle lui tende la main, comme quelqu'un qui ne veut

pas éclater en sanglots. Il sort_.

_SCÈNE TROISIÈME_

JEANNE. _Pendant tout le temps que Raoul a parlé, elle est demeurée

immobile, tris émue. Elle entend le roulement de la voiture et passe les

doigts sur son front, comme se réveillant d'un mauvais songe_.--Non,

non, non.... Je ne veux pas avoir fait cela, c'est trop horrible....

Vite du papier, une plume, de l'encre.--_Elle s'assied à un mignon

bureau, derrière un paravent de cristal_.--Que je lui écrive pour lui

demander pardon!... Ah! ce que l'on a de mauvais en soi!... Cette

douleur ... cet amour.... J'ai été jalouse, atrocement jalouse. Est-ce

que je l'aimerais, par hasard?... Et puis cette idée de tout lui

apprendre de ce qu'elle avait mis tant de soin à lui cacher m'a traversé

l'esprit, là, subitement.... Et puis!... Je vais lui demander pardon de

cette infâme révélation, lui jurer que ce n'est pas vrai....--_Elle

commence une lettre, puis la déchire; une seconde, la déchire; une

troisième, la déchire_.--Non, je ne peux pas....--_Elle mord

distraitement la perle qui termine son porte-plume d'or_.--Et il a cru

cela tout de suite, sans un mot, sans une preuve?... Sans une preuve!...

Pauvre Marthe!...--_Elle se lève, et, refermant le buvard_:--Décidément,

il n'a que ce qu'il mérite. Sans une preuve!... Non, les hommes sont

vraiment par trop canailles....

_Rideau_.

* * * * *

...Comment ai-je deviné le secret de la petite infamie commise par

l'ange blond aux yeux bruns de l'avenue du Bois contre la mémoire de la

pauvre morte, c'est mon secret, à moi, qui ne fut jamais celui de Raoul.

On voit que ce garçon n'avait jamais médité sur l'observation suivante:

LV

_On rencontre des femmes qui ne prendraient à une amie ni un mari ni un

amant. C'est leur honneur professionnel, cela. On en rencontre peu qui

supportent sans mauvaise humeur le sentiment absolu d'un homme pour

cette amie. On n'en rencontre pas qui aime ce sentiment_.

Toujours est-il qu'à partir de cette conversation l'amoureux de Marthe

tomba dans le plus étrange état de douleur imaginative que j'aie

constaté. Il était jaloux du passé d'une morte, et il me décrivait ainsi

cet état dans une lettre que j'ai relue bien souvent: «...J'aurais dû,»

m'y disait-il, «ne pas quitter Paris comme j'ai fait aussitôt après

cette affreuse révélation, revoir Mme de Gesvres, savoir le nom de cet

homme, et aussi les raisons de cette femme pour m'avoir ainsi empoisonné

un si doux souvenir.... A quoi bon?... J'ai tout compris de ma pauvre

maîtresse, et je lui ai tout pardonné. L'espèce de jalousie sans nom

dont je souffre réside en ceci, que je n'ai pas eu le premier l'éveil

spontané et volontaire de son coeur. Mais n'est-ce pas une forme de mon

égoïsme? Vois-tu, ce que je lui envie, profondément, à cet inconnu, ce

sont les années qu'il a eues pour l'aimer, pour lui faire oublier les

tristesses de sa vie, et, ces années, il les a employées à la

tourmenter, à lui faire du mal, et moi, que le temps où j'aurais pu la

rendre heureuse m'a été avidement mesuré!...» Cette confession,--en

ai-je reçu de pareilles, et provoqué, par le goût passionné que j'ai

toujours eu de sentir sentir!--cette confession, qui se prolonge durant

des pages, m'a servi, avec les deux premiers cas que j'ai cités et

d'autres analogues, à établir comme probablement exact le parallèle que

voici entre la jalousie des sens et celle du coeur. Cette dernière a

pour cause la pensée des sentiments éprouvés pour un autre coeur par le

coeur que l'on aime, tandis que la jalousie des sens a pour principe

l'image des sensations procurées par une autre chair à la chair que l'on

aime. Aussi la jalousie du coeur ne s'apaise-t-elle pas, comme la

jalousie des sens, par la présence et par la possession. Elle porte sur

le passé et sur l'avenir, précisément parce que la vie du coeur se

compose de souvenirs. Nous voudrions que le coeur dont nous sommes épris

nous dût toute la mémoire de ses bonheurs, dans ce passé et dans cet

avenir.--C'est pour la même raison que la jalousie du coeur ne procède

point par intermittences, comme la jalousie des sens. La pensée tourne à

l'idée fixe, tandis que l'image va et vient, changeante. La jalousie

physique s'exalte donc dans des crises, la jalousie du coeur s'épuise

dans la mélancolie continue. C'est de la dernière que l'on meurt.--La

jalousie des sens s'exagère de plus en plus dans la brutalité, celle du

coeur s'affine de plus en plus dans la nuance. La première est donc

plutôt masculine, la seconde, féminine.--La jalousie des sens présente

cette anomalie qu'elle peut être déloyale avec sincérité. Un homme est

souvent jaloux jusqu'à la fureur d'une femme qu'il trompe sans aucun

scrupule. Combien n'avons-nous pas vu de femmes, jalouses par le coeur,

surtout dans le mariage, refuser de se venger, même par la plus légère

coquetterie? «Si je me laissais faire la cour,» me disait une d'elles,

«je lui ressemblerais....» C'est que la vie du coeur est celle des

subtilités infinies, des susceptibilités intimes de plus en plus

maladives.--Enfin, si la jalousie des sens a pour résultat d'exciter le

désir, la jalousie du coeur a pour effet de l'éteindre quelquefois à

jamais. Une maîtresse jalouse, par exemple, de cette jalousie-là peut

devenir incapable d'éprouver une volupté quelconque entre les bras de

celui qu'elle aime.... Mais, pour épuiser la différence entre ces deux

sortes de maladies morales, il faudrait écrire un volume entier. Les

pages en seraient inintelligibles à ceux qui n'ont jamais aimé qu'avec

leurs sens, et à quoi bon convaincre les autres? Je préfère conclure par

cette réflexion qui, vraie pour toutes les jalousies, l'est surtout pour

celle qui fait la matière de ces quelques pages:

LVI

_La raison dit: «Une femme qui vous rend jaloux ne mérite pas que vous

l'aimiez. Toute jalousie est donc absurde.» Le coeur répond: «C'est

justement parce qu'elle ne mérite pas d'être aimée que je suis

jaloux....» Il ajoute souvent tout bas: «et que je l'aime!...»_

* * * * *

MÉDITATION XIII

BONHEURS CONTEMPORAINS

V

LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES

§ III.--_Les jalousies de tête_.

Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?--Moi, certainement, parce

que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense

sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son

ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que

je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé

sérieusement de se tuer lui-même après....--Quel original, alors!--C'est

surtout que je le plaindrais. Autant dire que les _jaloux des sens_ me

paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais

aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux

_jaloux du coeur_, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne

les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les

grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils

sont jaloux, qui ne l'aiment pas de coeur; mais la vanité ou la sottise

les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes

sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité

de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le

monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes,

qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin

toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide.

Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse

dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que

j'appelle les _jaloux de tête_, pour faire pendant aux maîtresses du

même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie

singulière peut naître:

* * * * *

1° _Par amour-propre simple_.--C'est ici le cas le plus fréquent; il se

produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette

jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée

par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais

procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire

à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!...

Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas

d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la

quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et

puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a

beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de

ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un

consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est

heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de

langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand

vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par

amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la

_Méditation XI_; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête

n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène

pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,--et il la

méprise ingénument,--parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui

constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en

être privé.

--«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait

d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec

un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»

--«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son

exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.

--«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air

profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»

Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une

façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à

courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à

inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés

dans la _Méditation VIII_). Il est assez curieux, en effet, de constater

que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se

rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de

psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe

féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de

coquineries galantes, bouffon détour du coeur qui peut se résumer

paradoxalement ainsi:

LVII

_Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle

se console d'avoir été trahie par eux_.

2° _Par amour-propre composé_.--J'ai entendu un homme d'Etat,

intelligent,--aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant

le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil

général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la

Chambre,--discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait

ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des

rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que

j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste

qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie

constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par

quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués

d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se

tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la

maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein

restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience,

et il nomma le restaurant, qui était,--ô innocence!--connu dans le

quartier Latin sous le nom significatif de _Vacherie_! Le jaloux par

amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la

pensée de ce que l'_on_ dit. Cet _on_ si fuyant et si vain, toujours mal

renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous

faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu

contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au

foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir

sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour

jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par

amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes.

N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats.

On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr,

pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du

véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au

ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer

à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux

deux nouveaux aphorismes:

LVIII

_Pour un amant qui aime avec tout son coeur, une infidélité connue de sa

maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en

lui pardonnant_.

LIX

_L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une

occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme

d'avoir vraiment peur_.

3° _Par suggestion_.--On a tant abusé de ce mot depuis quelques années,

qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à

l'employer,--_Eppùre si muove_, disait le vieux Florentin.--Il existe un

certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut

dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils _devraient_ avoir. Vous

les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art.

C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il

applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût

applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle

Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce

qu'il sait qu'il _faut_ penser ainsi, et il est sincère, comme il le

sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation

très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette

suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre

d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il

lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle

de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout

bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait

penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La

preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de

soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré

de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à

deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder

votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera

certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de

chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se

connaître et à se parler.--Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est

point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences.

C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on

croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que

penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce

qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre

des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils

de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment

et qui vous souhaitent heureux.--La plupart du temps, l'ami nourrit,

sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et

entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens

avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:

LX

_Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son

pire ennemi,--à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant_.

Physiologie de l'amour moderne · 第 13 / 24 段