Cette image de souillure, cette vision de notre rival en train de salir

un corps adoré n'a pas la même intensité si ce corps de femme a été à

nous, ou si nous ne l'avons jamais possédé, cela est trop évident.

Notons donc aussitôt deux sortes de jalousie des sens. Dans le cas où

nous sommes jaloux physiquement d'une femme qui ne nous a jamais

appartenu, il y a de grandes chances pour que cette jalousie aboutisse

au dégoût et diminue notre désir. Si, au contraire, nous avons possédé

nous-même cette femme, l'image des caresses qu'elle prodigue à notre

rival réveille en nous avec une extraordinaire acuité le souvenir des

caresses semblables qu'elle nous a données. Par un détour singulier, ce

souvenir agit sur nous à l'état de vision luxurieuse et cette jalousie

des sens nous mène au désir. Les femmes le savent si bien que c'est un

de leurs procédés pour ramener un amant lassé.--Mais, direz-vous, dans

ce retour honteux d'un homme vers une maîtresse qui s'est donnée à un

autre, ne rentre-t-il pas aussi de l'amour-propre, la frénésie de la

reprendre à cet autre?--J'ai une anecdote sur cette sorte de retour qui

répond à cette question. Elle me fut contée à l'époque par Raymond

Casal, un soir ou plutôt une nuit que nous revenions ensemble le long

des Champs-Elysées, après avoir dîné et passé la soirée dans une même

maison. Elle me frappa tellement que je lui demandai la permission de la

noter, et lui, très galamment, le lendemain matin, m'envoyait les pages

que voici, écrites au crayon sur l'envers de formes de télégrammes. J'y

ai à peine changé quelques mots.

* * * * *

«...Elle était,» m'écrivait donc Casal, «remarquablement belle et sa

beauté était tout son bonheur. Elle s'était donnée à moi, quoiqu'elle

fût une très grande dame, avec une impudeur qui venait justement de ce

que l'orgueil de sa chair dominait tout chez elle. Ce fut entre nous

aussi un amour tout physique et d'une volupté si entièrement dépourvue

d'âme que nous nous parlions à peine, entre des caresses que la brièveté

de non entrevues rendait plus ardentes encore. Par un hasard

particulier, l'absence de liberté, résultat de sa position, qui aurait

dû, semble-t-il, alléger pour moi les obligations de cette liaison, la

rendait très lourde. Voici comment. Pour des raisons qui tenaient au

genre de vie de son mari, elle ne pouvait jamais savoir à l'avance si

elle aurait quelques heures à elle ou non, et il me fallait attendre

tous les jours, chez moi, de deux heures à six heures, un mot qui

souvent n'arrivait pas, puis, le soir, ne pas bouger du cercle jusqu'à

dix heures, si bien que c'était toute ma vie prise. Le jour, par

prudence, nous changions sans cesse le lieu de nos rendez-vous. Le soir,

nous nous rencontrions toujours chez un ami intime que j'avais alors,

Robert de N----. Il habitait, rue Dumont-d'Urville, une maison qui avait

une porte de sortie sur la rue la Pérouse. C'était Robert lui-même qui

avait mis ainsi son appartement à ma disposition, pour ce moment-là. Il

était grand joueur, grand soupeur, et ne rentrait guère avant l'aube. Ma

maîtresse et moi, nous sortions toujours de chez lui avant les onze

heures.

«Cette liaison durait depuis huit mois à peine, et j'en étais arrivé à

une lassitude absolue, presque à un dégoût de cette femme. Pourquoi? A

cause de cet esclavage sans doute, et aussi à cause d'une indéfinissable

tristesse qui me serrait le coeur au sortir de ces rendez-vous, où il

n'y avait que de la sensualité brûlante, partagée, raffinée, mais

jamais, jamais une émotion. Je voulais rompre, et je ne savais comment

m'y prendre, parce qu'avec cela ma maîtresse était parfaite avec moi, et

que je n'ai jamais su avoir un procédé brutal avec une femme. Bref, un

soir que j'avais dîné au cercle et que je causais avec Robert, en

attendant le moment d'aller au rendez-vous, rue Dumont-d'Urville, je

reçois un billet d'elle qui me priait de remettre ce rendez-vous au

lendemain. A la dernière minute un contretemps l'avait empêchée. Je

jetai ce billet au feu, avec une si visible satisfaction sur ma figure,

que Robert le remarqua, et, ma foi, je lui en dis la cause.

--«Tu ne l'aimes donc plus?» me demanda-t-il.

--«Plus du tout,» lui répondis-je en riant, «et je crois que, dans huit

jours, je la détesterai. Ah! Ces fins de bonne fortune, c'est comme les

fins de voyage, c'est bien long!...»

Après un silence, Robert reprit:

--«Une simple question: As-tu jamais conduit chez moi une autre femme

que celle qui vient de t'écrire?»

--«Jamais d'autre,» répondis-je, «mais où veux-tu en venir?»

--«Hé bien!» dit-il, «puisque tu ne l'aimes plus?... J'ai un aveu, là,

sur le coeur; j'aime mieux te le faire franchement.... Il y a juste

quinze jours, tu avais ton rendez-vous chez moi, tu m'avais prévenu, et

j'étais ici, vers onze heures, à tailler de détestables banques. J'avais

perdu déjà avant dîner. Mon crédit était épuisé, et pas un ami à moi

dans le cercle. L'idée me vint de rentrer rue Dumont-d'Urville pour y

prendre de l'argent, afin surtout de couper la veine. «Raymond sera

parti,» me dis-je. J'arrive. Je vois sur la table du salon un éventail,

un boa et une fourrure. Vous étiez là encore. Que veux-tu? Une curiosité

folle me saisit, je marche à pas de loup vers la porte de la chambre à

coucher. Je regarde par le trou de la serrure, comme un Bartholo de

comédie. Elle venait de sortir du lit et se préparait à se rhabiller.

Elle se tenait devant la glace, dévêtue, tordant ses cheveux, et la

pleine lumière portait sur elle.... Ah! mon ami, pardon, mais quelle

femme! Quelle femme! Je n'ai pas vu le visage, mais le corps!... Non, je

n'aurais jamais dû te dire cela.... Ce n'est pas possible que tu ne

l'aimes plus....»

--«Pas possible,» fis-je en éclatant de rire; «tu n'as qu'à voir l'effet

que me produit ta confession.»

«Il me regarda très sérieusement, puis, d'une voix un peu sourde:

--«Alors, si tu ne l'aimes plus, présente-moi.»

--«Comme tu y vas!...» répondis-je en riant plus fort encore. «Te

présenter? Mais c'est impossible. Moi-même, je ne vais pas chez

elle....»

«Tout d'un coup, et tandis que je lui parlais, une idée traversa mon

cerveau; elle me parut si bouffonne, que je la lui dis tout de suite. Je

le tenais, le moyen de rupture si désiré.

--«Tu la trouves vraiment si belle?...» repris-je....

--«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»

--«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma

place?»

--«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»

--«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu

lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras

deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la

convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends.

Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la

ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je

serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais

raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»

«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des _Marrons du

feu_ de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de

départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la

Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces

derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où

je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes

m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de

jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,--et celle

que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc

entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre

jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher.

Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas

mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute

qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de

terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «_I did'nt

believe I was so full_....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès

si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens

pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix

d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»--Rien ne répondit. Je

frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur

cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai

droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux

égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si

cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me

repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.

--«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en

proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une

perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation

de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette

chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma

maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me

battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous

sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette

femme trois ans!»

* * * * *

Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie

physique, un certain nombre de vérités au moins probables?

XLVII

_Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre coeur, notre

bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais

dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire

est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes:

Napoléon_.

XLVIII

_La jalousie des sens survit à l'amour. Ce devrait être la consolation

de toutes les femmes abandonnées, lorsqu'elles sont sans coeur et

qu'elles souffrent seulement dans leur vanité. Elles n'ont, pour se

venger, qu'à prendre un amant. Elles ne ramèneront peut-être pas

l'infidèle, mais elles sont sûres de lui faire du mal. Voilà une grande

misère de l'animal homme_.

XLIX

_Ce n'est jamais ni l'honneur ni l'amour qui font qu'un homme trahi

pense à tuer une femme. Le meurtre vient des sens. La volupté, qui n'est

que physique, est toujours près d'être féroce_.

L

_Les coquettes vraiment savantes ne se refusent pas. Elles se donnent.

Elles savent que posséder une maîtresse, pour un homme passionné, c'est

être possédé par elle. Une femme qui ne nous aime pas et qui nous tient

par la jalousie des sens nous mène où elle veut. Le plus irrésistible

désir est fait avec la mémoire de la brute qui sommeille chez nous

tout_.

LI

_J'ai vu toute une salle de théâtre prise du fou rire quand Othello

entre chez Desdémone pour la tuer. Ce rire avait sa philosophie. Il

n'est jamais certain qu'un jaloux de cette espèce, venu pour assassiner

celle qu'il aime, ne va pas la réveiller et lui demander pardon. On

devrait broder la devise du bouclier spartiate sur cet oreiller vengeur

du Maure: «Ou dessous ou dessus.» L'un est si près de l'autre!_

LII

_La jalousie des sens se distingue des autres par ce signe qu'elle

procède par accès, comme les images qui la suscitent. C'est une

aliénation intermittente que nous infligent de sang-froid certaines

femmes très perverses. Nous aurions cette arme contre elles de mépriser

leur bassesse. Par malheur, ce mépris-là ne fait qu'activer le désir; et

leur bassesse, elles ne la sentent pas_.

LIII

_«On n'est jamais ni le premier ni le dernier amant d'une femme, c'est

ce qui m'a guéri de ma jalousie....» disait un de nos amis. Un autre lui

répondit: «Et moi, c'est ce qui m'a fait tant souffrir....» Le premier

parlait avec sa tête, le second avec ses sens_.

* * * * *

MÉDITATION XII

BONHEURS CONTEMPORAINS

IV

LES DÉSASTRES (_suite_.)--- LES JALOUSIES

§ II.--_La jalousie du coeur_.

Pour distinguer aussitôt la jalousie du coeur de la jalousie des sens,

qui a fait l'objet de la _Méditation XI_ et des diverses jalousies de

tête, qui feront l'objet de la _Méditation XIII_, je demande au lecteur

de ces notes, forcément incomplètes, de vouloir bien admettre comme

démontrée cette proposition:

LIV

_Aimer par le coeur, c'est avoir d'avance tout pardonné à ce qu'on

aime_.

Théorème auquel peut servir de commentaire la phrase que nous disait

Berthe Vigneau, à Colette et à moi, quand elle nous racontait les

infamies de son amant: «Je lui serai toujours reconnaissante de m'avoir

laissée l'aimer....» La raison de cette inépuisable bonté propre au

grand amour est aussi facile à donner que la raison de l'inépuisable

méchanceté propre aux sens. Aimer d'un amour où les sens dominent, c'est

désirer toujours et toujours souffrir de l'inassouvi. Aimer avec le

coeur, c'est trouver la volupté suprême dans le don absolu, dans

l'abdication de soi complète. Alors, même les douleurs que l'être aimé

vous inflige deviennent des joies. Mais vous voudriez en même temps que

personne n'eût aimé ainsi avant vous ce que vous aimez, que personne ne

l'aimât ainsi après vous, et c'est en quoi consiste exactement la

jalousie du coeur. J'ajoute bien vite, pour ne pas manquer au premier

devoir de l'observateur moderne,--la misanthropie,--que cette jalousie

du coeur, dégagée entièrement de celle des sens et de celle de tête, est

aussi rare qu'une femme qui n'a pas de second amant ou qu'un écrivain

sans envie. Tout se rencontre, même à Paris, surtout à Paris, et j'ai

là, dans mes notes, plusieurs cas singuliers de cette jalousie, nourrie

uniquement de tendresse, qui peut vous faire agoniser de désespoir,

ravager votre vie, consumer votre volonté, mais vous amener à la

férocité, à la haine, seulement à la rancune?--Jamais.

* * * * *

_Premier cas_.--Roger Valentin, un de mes amis de première jeunesse,

avait eu, quelques mois après notre sortie du collège, un innocent roman

avec une jeune fille plus riche que lui. Ils s'étaient rencontrés durant

une saison à Pierrefonds. Je me rappelle la visite que je fis là cette

année même, en 1872, à mon camarade, nos courses au bord des étangs

bleuâtres, et dans cette forêt profonde, ses confidences, avec son

accent lorrain,--il était de Lunéville,--sous les branches, que remuait

un vent aussi doux que nos rêves de ces temps-là. Dieu! Comme à travers

les feuilles vertes de ces branches le ciel apparaissait lointain et

pur! Revenu à Paris, Valentin continua d'aimer sa compagne de ces

quelques semaines d'été. Il l'aima un an, il l'aima deux ans, il l'aima

trois ans, devenu rebelle à toutes les tentations de notre libre

existence. J'oubliais de dire qu'il était alors élève à l'Ecole

centrale. Ses examens de sortie passés, et brillamment, il demande la

main de la jeune fille. Les parents, qui ne s'étaient, comme de juste,

aperçus de rien, la lui refusent, d'abord parce qu'il avait à peine six

mois de plus qu'elle, ensuite parce qu'il ne possédait aucune espèce de

fortune. Je le vois arriver chez moi un matin, le visage rongé de

chagrin, mais l'air résolu.

--«Je viens te dire adieu,» fait-il.

--«Tu pars?»

--«Oui,» répondit-il. «Elle ne peut pas m'épouser maintenant.... Mais

dans dix ans je serai riche, je l'aimerai toujours, et alors qui

sait?...»

Il venait de signer un contrat pour Buenos-Ayres. Il n'avait pas quitté

Paris depuis dix mois que la jeune fille, objet de son culte, se

mariait. Je dois ajouter qu'il n'avait jamais osé lui parler ouvertement

de son amour. Je tremblais d'apprendre qu'à cette nouvelle Valentin se

fût tué. Mais non. Je sus qu'il travaillait et réussissait de mieux en

mieux. Une fois de plus, je me frottai les mains. J'avais trouvé un

coeur humain en flagrant délit de contradiction,--enfantin plaisir de la

cuistrerie pessimiste dont j'étais alors infecté.--Des années se

passent, la jeune femme devient veuve. Elle avait bien près de trente

ans alors, et, de son mariage, une petite fille. Valentin débarque

d'Amérique. Il avait gagné une grosse aisance, et, comme il me l'avait

dit en partant, il aimait toujours celle qu'il avait aimée à dix-neuf

ans, dans l'ombre des arbres de la forêt, «en robe claire, au bord de

l'eau.» Vous vous rappelez ces vers divins de Sully:

L'épouse, la compagne à mon coeur destinée,

Promise à mon jeune tourment....

Bref, il demande la main de cette femme, qui, touchée d'une pareille

fidélité, répond: oui. Le mariage a lieu. J'ai reçu depuis les

confidences de cet homme, qui se trouve avoir épousé la seule femme à

laquelle il ait jamais pensé. Il serait absolument, complètement

heureux, s'il n'y avait pas cette fille du premier lit et qui ressemble

à son père. «Ah!» m'a-t-il dit un jour en me parlant de cette enfant,

«je n'ai jamais pu l'embrasser sans avoir là comme une pointe aiguë qui

s'enfonçait dans mon coeur....» C'est que cette enfant, qui va et qui

vient, avec son rire gai, ses yeux purs, ses cheveux blonds, est la

preuve sans cesse renouvelée, la preuve vivante et parlante, au regard

de Valentin, que sa femme d'aujourd'hui a été, des années durant, la

femme d'un autre. Jamais cette femme ni l'enfant n'ont soupçonné cette

jalousie du passé chez cet homme qui, n'ayant pas d'enfant lui-même,

adore cette petite fille autant qu'il en souffre. «Explique-moi cela,»

me demandait-il avec des larmes au bord des paupières; et il ajoutait:

«Je ne suis pourtant pas jaloux.» Il l'était cependant, mais pas avec

les sens,--il eût détesté l'enfant,--pas avec la tête,--il l'eût

détestée encore, et la blessure de l'amour-propre eût saigné en lui.

Cette douleur, à la fois résignée et persistante, tendre dans sa

tristesse, et sans une pensée de reproche ou d'amertume, mais cette

douleur tout de même et inguérissable, qu'il y eût eu dans la vie de sa

femme un autre que lui, avant lui; qu'elle eût donné à cet autre sa

virginité, et qu'elle lui dût aussi la maternité, c'était la jalousie du

coeur dans toute sa misère et sa noblesse. Il me disait encore: «Non, je

ne suis pas jaloux. J'aime cette petite comme si elle était ma fille, et

quand je pense qu'elle ne l'est pas, c'est ce regret qui me fait si

mal....»

* * * * *

_Deuxième cas_.--Celui-ci, je le copie exactement sur mon journal à une

date qui n'est pas lointaine: «...Mercredi, 16 mars 188-.... La vie, qui

dépasse l'imagination en brutalités, la dépasse aussi en délicatesses.

Eté aujourd'hui chez Mme R----, l'ancienne maîtresse de S---- B----.

L'ai trouvée seule, au coin de son feu, et causé avec elle du mariage de

son amant, mariage auquel elle a eu le courage d'assister après l'avoir

fait elle-même. Elle me raconte ses sentiments, l'horreur qu'elle a

toujours eue de voir la pitié remplacer chez lui l'amour. «Je n'ai pas

voulu qu'il me vît vieillir,» dit-elle. Le fait est que cette femme a

donné un des plus étonnants exemples que je sache du romanesque dans la

coquetterie. Quand elle eut décidé S---- B---- à ce mariage, elle lui

accorda un dernier rendez-vous, et, le lendemain matin, elle ordonnait

au coiffeur de lui poudrer tous les cheveux. «Ils commençaient à

blanchir,» a-t-elle dit à ses amies. C'était sa manière de lui prouver,

à lui, que, l'ayant perdu, elle devenait une vieille femme. Elle venait

d'avoir trente-huit ans.... Je la regardais donc, ce soir, assise dans

un fauteuil, au coin de ce feu paisible, et avec sa jeune physionomie

rendue plus jeune encore par cette gracieuse blancheur de sa chevelure,

et elle m'expliquait comment, le jour du mariage, elle avait beaucoup

pleuré. «...Mais de douces larmes. Je connaissais cette jeune fille. Je

le connaissais si bien lui-même, je savais qu'il serait heureux par

elle, et je trouvais une espèce de sauvage douceur, dans mon isolement

volontaire, à me dire que ce bonheur de chaque minute, il me le devrait.

Vous ne comprenez pas cela, cette ivresse du sacrifice, cette preuve

donnée à quelqu'un que personne, personne ne l'aimera comme vous l'avez

aimé?...»

--«Et vous n'avez jamais été jalouse?» lui demandai-je.

--«Si,» dit-elle après un silence, «quand j'ai su que, durant son voyage

de noces, il s'était arrêté dans une ville où nous avions passé quatre

jours ensemble, cachés, la première année de notre amour.... Il n'aurait

pas dû me faire cela.... Et puis, je le lui ai pardonné.... Mais moi, je

ne pourrais jamais retourner dans cette ville, maintenant.... Il y a là,

dans ce coin d'Allemagne, un paysage de fleuve que nous avons regardé

tous deux et tant aimé.... Comment a-t-il pu le regarder avec une

autre?»

Puis après un silence:--«Est-ce assez ridicule, pourtant? N'être pas

jalouse de toute la vie d'un homme puisqu'on la donne à une autre, et

être jalouse d'une impression qu'il a eue avec vous autrefois, et dont

on voudrait qu'il ne l'eût eue depuis avec personne!...»

* * * * *

_Troisième cas_.--C'est une petite comédie, ou plutôt le scénario d'une

saynète à deux personnages qui pourrait porter comme titre le mot du

révolutionnaire: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent point.» Les

pauvres morts! C'est affreux d'en médire, mais c'est quelquefois si

commode, en amour comme en politique et en littérature!_

_SCÈNE PREMIÈRE_

_Le théâtre représente un petit salon d'une femme à la mode, dans un

hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, pas bien loin de l'Arc.

Ameublement réglementaire: paravents, bibelots, vieilles étoffes, divans

avec coussins, lampes anglaises, etc., etc., (Voir pour plus amples

renseignements les romans mondains de cette année de grâce 188-.)--Une

table à thé de chez Leuchars. (Voir les mêmes romans.) La lampe brûle

sous la théière. Mme de Gesvres--Jeanne, de son petit nom--est seule

dans ce salon: trente ans, très blonde, avec des yeux noirs très doux.

Toilette de chez ----. (Voir comme plus haut.) Elle se promène de long

en large et regarde de temps à autre une montre microscopique enchâssée

dans son bracelet. (Toujours comme plus haut.) Elle se parle à

elle-même, tout bas_.

Cinq heures.... Dans quelques minutes il sera là. Que va-t-il me

dire?... La dernière fois qu'il est venu dans ce salon, il y a quinze

mois,--quinze petits mois,--Marthe était là! Pauvre Marthe!... Comme

elle l'aimait!... Il partait pour l'Amérique le soir même.... Et ils se

disaient adieu chez moi, encore une fois, après l'adieu de la

journée.... Oui, comme elle l'aimait!... Jusqu'au martyre, puisqu'elle

avait exigé qu'il acceptât de s'en aller, pour ne pas nuire à sa

carrière. On ne devrait jamais s'attacher à un diplomate quand on a le

coeur qu'elle avait, cette femme-là.... Et lui, comme il avait l'air de

l'aimer!... Et deux mois après, elle était morte.... Et depuis, il ne

m'a pas écrit trois fois, à moi qui lui représente pourtant tout ce qui

lui reste de cet amour, puisque j'ai été leur confidente, que je me suis

chargée de lui renvoyer tous ses souvenirs.... Allons, il l'aura

oubliée.... Ah! les hommes! Tous les mêmes.... Je suis curieuse de

savoir comment il se justifiera.... Ce silence de plus d'un an, et,

aussitôt de retour à Paris, ce billet pour me demander un

rendez-vous,--chez moi?... Ça ne me dit rien de bon.... Ce serait assez

canaille, mais bien dans la note, de vouloir profiter de nos anciennes

relations pour me faire la cour.... Il me regardait autrefois avec des

yeux!... Par exemple, si c'est avec ces intentions que ce monsieur

revient, il trouvera à qui parler....--_Longue rêverie_.--Et ce doit

être avec ces intentions-là. Une femme ne se trompe pas à cet instinct.

Nous verrons bien, et ce qu'il sera remis à sa place!... _Elle tend

l'oreille_.... Une voiture.... Elle s'arrête.... Deux coups de

cloche.... C'est lui....--_Elle s'assied sur le divan, à côté duquel est

une petite table garnie d'étuis anciens, de boites à miniature, de

flacons ciselés et de portraits. Elle prend un livre vêtu d'une gaine de

soie brochée, un des romans cités ci-dessus, et fait semblant de lire_.

_SCÈNE DEUXIÈME

La porte s'ouvre. Le domestique introduit M Raoul Garnier: trente-cinq

ans, tournure élégante, physionomie mâle et fine. Les tempes

grisonnantes, les yeux bridés, l'expression de tout le visage, révèlent

de grands chagrins. Il est visiblement ému. Il s'avance vers Mme de

Gesvres et lui baise la main en disant simplement d'une voix étouffée_:

Madame!...

JEANNE.--Mon ami!... _Elle lui prend les deux mains et les lui serre,

franchement, fraternellement_.... Mon pauvre ami....

_Un silence. Robert s'assied sur un fauteuil un peu bas, près du divan.

On entend le bruit de la théière sur la petite flamme et le craquement

du bois dans la cheminée. (Ici, longues banalités de conversation,

petits potins de société, nouvelles de celui-ci, de celui-là.) Tous deux

sont gênés. Silence_.

Physiologie de l'amour moderne · 第 12 / 24 段