malheur!... Je lutterais, au moins. J'aurais quelque chose à combattre
de précis, de positif. Je ne m'agiterais pas dans le vide.... Après
quelques semaines de cette ivresse que j'ai essayé de vous décrire, et
quand je commençais à faire avec mon bonheur comme on fait dans une
maison où l'on s'installe et où l'on range tous les petits objets, je me
mis involontairement à observer Armand. Je fus frappée de voir qu'avec
notre intimité grandissante il subissait des heures de plus en plus
tristes, mornes, presque sombres, tandis que moi, je vivais dans une
extase toujours plus profonde, plus enveloppante, et qui ne me
permettait de m'apercevoir ni des ennuis de la vie, ni des petites
piqûres du théâtre, ni de rien, sinon qu'il était à moi et que je
l'aimais.... C'était surtout quand je lui prodiguais les marques de ma
passion, quand je lui disais combien il me rendait heureuse, que cette
tristesse inexplicable paraissait l'envahir. Il m'écoutait sans me
répondre. Ses yeux exprimaient non pas la félicité émue de l'amant à qui
sa maîtresse montre son amour, mais comme une pitié pour moi qui, au
lieu de m'être bienfaisante, me faisait mal. De quoi pouvait-il me
plaindre, puisque je l'avais là, lui que j'aimais tant?... D'autres
fois, cet être si bon, et que je savais si juste pour tout le monde dans
le fond de sa pensée, changeait soudain devant moi, comme si un démon se
fût emparé de lui.... Il était secoué par une folie d'ironie. A sa
conversation, d'ordinaire indulgente et volontiers câline, succédait un
persiflage qui m'était intolérable, quoique jamais il ne l'exerçât
contre moi.... Et je ne sais pas cependant si je ne préférais pas encore
ces heures de moquerie à d'autres où il roulait dans un silence de
torpeur. Je lui parlais. Il ne me répondait pas. Il s'asseyait au coin
du feu, là où vous êtes, et il semblait m'avoir oubliée. Ou bien il
prenait son chapeau, et il s'en allait, en me disant:--«J'ai besoin de
marcher....» Et un billet m'arrivait ces soirs-là, m'annonçant qu'il
avait trouvé un ami, qu'il ne pourrait pas me revoir avant le lendemain,
quelquefois qu'il était obligé de s'absenter pour deux jours.... Je me
rendais trop compte qu'il y avait en lui un principe de chagrin qu'il ne
m'avouait pas, une peine inconnue qui le rongeait.... Je suis toute
simple, moi. Je crus donc, comme vous l'avez supposé, comme c'était
naturel, qu'il pensait encore à cette femme autrefois méconnue, et qui
sait? qu'il l'aimait peut-être? Et je le lui dis, un jour, comme je le
croyais. Il m'aurait répondu qu'il ne pouvait pas s'en guérir tout à
fait, j'en aurais moins souffert que de cette obscure, de cette étrange
maladie de son âme que je constatai alors sans plus la comprendre
qu'aujourd'hui et contre laquelle je suis aussi désarmée que je le
serais devant une attaque mortelle dont il agoniserait devant moi. Je me
vois donc, au commencement d'une de ces crises de tristesse, lui disant,
osant lui dire:
--«Tu n'oublieras jamais cette femme?»
--«Quelle femme?» me répondit-il.
--«Celle que tu as aimée avant moi,» repris-je, et je la lui nommai.
--«On t'a raconté cette histoire?» fit-il en hochant la tête. «Ah! j'en
suis bien guéri. Elle est redevenue une honnête femme maintenant et ne
vit plus que pour son fils. La maternité l'a sauvée. Elle m'a pardonné;
et je me suis pardonné. Tout s'use, même le remords....»
--«Oh! mon Armand,» repris-je, «qu'as-tu, alors? Explique-moi comment tu
souffres, et auprès de moi!»
«Il commença par se défendre de me répondre. J'insistai. Je trouvai des
mots qui le touchèrent. Pensez donc. Je défendais mon seul bonheur.
C'est alors qu'il me dit sur lui-même des phrases qui me parurent
presque insensées en ce moment, et dont je sais aujourd'hui qu'elles
n'étaient que la simple expression de la vérité. Il me confessa que, dès
sa jeunesse, il y avait eu en lui quelque chose de lassé et de dégoûté,
même avant d'avoir vécu, qui le faisait rencontrer l'ennui dans les
plaisirs qu'il avait le plus désirés. Il me dit qu'il s'était cru, dans
cette jeunesse, incapable d'aimer complètement; qu'il était tombé, pour
tromper la sensation de vide que tout lui laissait, dans les pires excès
du libertinage; qu'il en était sorti en voyant le tort atroce dont un
débauché pouvait frapper des femmes comme cette maîtresse dont je venais
de lui parler. Il ajouta que depuis sa rupture avec elle, il avait été
victime de deux peurs égales et constantes: celle de faire du mal de
nouveau à un coeur sincère, et celle de retomber dans cette sorte
d'atonie intime, d'insensibilité invincible.... Il m'avoua qu'il s'était
engagé dans notre amour avec cette double défiance, qu'il était sûr
maintenant de ne jamais être cruel pour moi, mais qu'à de certains
moments, même auprès de moi, ce mal incompréhensible de la mort
intérieure s'emparait de lui. «Il me semble alors,» me disait-il, que
mon âme est usée, que je ne peux plus, que je ne pourrai jamais plus
sentir....» Je l'écoutais avec une impression que je ne saurais vous
décrire.... Ce qu'il me disait me paraissait si bizarre à la fois et si
amer! J'avais trop connu la vie déjà pour ne pas savoir qu'il existe des
hommes et des femmes d'une dureté que rien ne touche, et qui paraissent,
en effet, ne rien sentir. Mais cette insensibilité-là, c'était pour moi
de l'égoïsme, et qu'elle fût unie à la délicatesse d'âme d'un être comme
Armand, qui me montrait, à la même minute, cette bonté, voilà ce que je
ne pouvais pas admettre. Je me souviens que je me jetai dans ses bras en
lui disant avec frénésie: «Tais-toi, tais-toi; tu es fou.... Aime-moi
simplement....» Et tout de suite, au regard qui passa dans ses yeux, à
l'espèce d'effort imperceptible par lequel il me rendit mon baiser, je
compris....--qu'il ne m'aimait pas!
«Mon bon Claude, vous qui avez tant pensé à la vie du coeur,
m'expliquerez-vous ce que j'éprouve depuis ce jour, ce supplice qui
n'est que dans ma pensée et qui pourtant me martyrise? Ce qu'Armand fait
pour moi de si gentil, de si doux, de si tendre même, les attentions
dont il m'entoure, ses sourires, ses mots, ses caresses, son amour
enfin, tout m'est empoisonné par cette idée qu'il est ainsi par respect
de mon sentiment, qu'il m'aime pour moi et non pour lui, autant dire
qu'il ne m'aime pas. Si je le quittais, vous m'entendez, et s'il
acquérait la certitude que je ne souffrirais pas de son abandon,
peut-être regretterait-il la chaleur du dévouement que j'ai pour lui.
Mais rien ne manquerait à son bonheur. J'ai l'horrible sensation qu'il
s'est trompé en s'attachant à moi, qu'il a espéré m'aimer, qu'il sait
aujourd'hui qu'il s'est trompé et que, s'il me garde, c'est pour ne pas
recommencer son ancienne histoire, et avec elle ses anciens remords. Je
le vois, depuis cette fatale confidence, lutter contre des mélancolies
qui le saisissent auprès de moi,--et qu'il veut me cacher. Mais il a dit
vrai, jamais, jamais je n'arrive à le faire sentir vraiment, jamais à le
rendre heureux!... C'est une angoisse presque inintelligible, quand on
ne l'a pas traversée, et à laquelle je n'aurais pas cru autrefois, si on
me l'avait contée. Il est indulgent, il est gracieux, il est parfait
pour moi, et cette bonté, cette tendresse, cette douceur cruelle, ne
servent qu'à me prouver toujours et toujours cette affreuse vérité: il
ne m'aime pas.... J'en arrive à être injuste pour lui, à le tourmenter,
pour me rejeter ensuite sur sa poitrine, avec démence.... Je voudrais,
par instants, le quitter en effet, renoncer à cette liaison dans
laquelle, au fond, c'est moi qui fais preuve d'un égoïsme horrible,
puisque j'exploite la sympathie dévouée de cet homme au profit de ma
passion.... Je me sens incapable de me passer de ce que je sens n'être
qu'une comédie d'amour. Et puis, à d'autres minutes, je me dis que je
suis vraiment une folle et lui un fou, qu'il croit ne pas m'aimer et
qu'il m'aime, ne rien sentir et que c'est la chimère d'un esprit malade,
fatigué par une mauvaise jeunesse et par des douleurs trop longues....
Dites, vous qui comprenez tout, est-ce que cela finira?...»
* * * * *
Tout finit, même le remords, comme disait Armand,--même des passions
comme celle de Berthe, puisqu'elle joue en Russie, et que cet Armand,
avec lequel j'ai voulu à tout prix me lier, vit à Paris. C'est un homme
beaucoup plus simple que sa pauvre maîtresse ne se l'imaginait, qui a
tout uniment été très libertin dans sa jeunesse, puis très coupable, et
qui est blasé, pour employer un vieux mot bien ridicule, le seul juste
pourtant. Seulement c'est un blasé devenu tendre, depuis son histoire
avec sa maîtresse martyrisée. C'est la pire espèce qui soit. Et Berthe
Vigneau, malgré ses rudes années de bohème et de théâtre, était une âme
d'une jeunesse intacte, en qui la vie n'avait rien entamé. J'ai souvent
vu se produire le phénomène inverse, et des hommes restés tout jeunes de
coeur aimer des femmes dont l'âme était aussi usée que leur visage était
frais et charmant. Ne fut-ce pas mon cas, hélas! Et quelles conclusions
en tirer sinon celles-ci:
XXXIX
_On n'aime jamais comme l'on est aimé; aussi l'art d'être heureux en
amour consiste-t-il à tout donner sans rien demander. C'est le mot
profond de Philine à Wilhelm, dans Goethe: «Si je t'aime, est-ce que
cela te regarde?...»_
XL
_Les vrais drames du coeur n'ont pas d'événements_.
XLI
_Pour un coeur passionné, la pire douleur est de ne pas suffire au coeur
qu'il aime_.
XLII
_On trahit un coeur qui aime vraiment, on ne le trompe jamais_.
XLIII
Il n'y a probablement rien de plus vieux que la vieille âme d'un jeune
homme ou d'une jeune femme moderne_.
XLIV
_A Paris, sur cent hommes d'amour pris au hasard, voici les chances
qu'une femme de coeur a d'être heureuse si elle en aime un: vingt
l'exploiteront, vingt la compromettront, vingt la corrompront, trente la
méconnaîtront. Restent dix amants dignes de ce nom, mais, sur ces dix,
neuf ont déjà vécu leur vie. Ils sont usés. Et le centième aime presque
toujours ailleurs_.
* * * * *
MÉDITATION XI
BONHEURS CONTEMPORAINS
III
LES DÉSASTRES (_suite_).--LES JALOUSIES
Des désastres de coeur, comme celui dont gémissait Berthe Vigneau, comme
ceux que tout amant peut connaître et qui résultent d'un irréparable
malentendu, c'est triste, c'est amer, c'est mortel, mais rendons pour
une fois hommage au bourgeois rencontré en chemin de fer: «ça vous fait
des souvenirs,» de bons souvenirs. Certains fruits sont ainsi, âcres au
goût dans leur fraîcheur, et très doux en confiture. J'arrive maintenant
au plus cruel de ces désastres, à celui qui empoisonne jusqu'aux
bonheurs du passé, parce qu'il vous en fait douter; jusqu'aux espérances
de l'avenir, parce qu'il montre en elles une duperie probable: la
jalousie. Certes, je n'ai pas la naïveté de croire que cette affreuse
maladie soit moderne et que nous l'ayons inventée comme le symbolisme,
le brutalisme, le décadentisme, le féminisme, le nervosisme, le zutisme,
l'impressionnisme, et autres ismes qui pourraient bien n'être que des
formes de ce que Flaubert appelait énergiquement le panmuflisme de la
seconde moitié du dix-neuvième siècle. Il est probable que la jalousie a
commencé dans le paradis terrestre, du jour où Adam a vu la curieuse Eve
pencher son front voilé de ses longs cheveux et prêter sa mignonne
oreille aux sifflements du serpent, enlacé à l'arbre et avançant sa tête
plate. Peut-être même ce pauvre Adam n'a-t-il mangé la pomme que pour
égaler en audace sacrilège son étrange rival aux yeux immobiles,
métalliques et tentateurs? Voici pourtant quelques raisons qui m'amènent
à supposer que la jalousie occupe dans l'amour moderne plus de place que
dans l'amour naturel, ou simplement robuste et bien équilibré. Je
formulerai la première de ces raisons dans un axiome qui a des
physionomies de paradoxe. Je le crois si vrai, pourtant.
XLV
_Dans un coeur qui aime vraiment, ou la jalousie tue l'amour, ou bien
l'amour tue la jalousie. C'est le contraire dans la passion_.
Or, c'est dans la passion que l'amant moderne s'agite presque toujours.
Il y est par l'ardeur souffrante avec laquelle il poursuit l'émotion. Il
y est par la demi-hystérie qu'il apporte dans ses ivresses, par les
inguérissables blessures de déception et de libertinage qui saignent en
lui au point de lui rendre cuisante même la légèreté du plaisir.
Jugez-en par la surcharge et la tristesse de ses débauches. Il y est par
le fond de haine sur lequel il roule et retombe sans fin, soupirant
après la tendresse et rencontrant la rancune, après le bonheur et
rencontrant le dégoût. Et puis, on aime comme on vit. Lorsqu'une société
ressemble à celle du Paris d'aujourd'hui, où, d'un bout à l'autre et du
haut jusqu'en bas, ce n'est que conflit, combat pour l'existence,
défiance à droite, par devant, par derrière, à gauche, défiance des
camarades et des inconnus, défiance de la famille et de l'étranger,
--lorsque les pièces de théâtre et les romans, les journaux et la
conversation ne sont qu'une école d'ironie et de misanthropie,
--pourquoi un homme dressé à cet enseignement découvrirait-il soudain en
lui une source de candeur confiante, et cela dans le sentiment qui remue
le mieux les bas-fonds de l'animal? Ajoutez que sur vingt amants de nos
jours, pour peu qu'ils appartiennent à la dure espèce des hommes à
femmes, il y en a dix-neuf qui n'ont pas le souvenir d'une seule
maîtresse à laquelle ils aient été fidèles. Et je poserai en passant cet
autre axiome:
XLVI
_Ce ne sont pas les trahisons des femmes qui nous apprennent le plus à
nous défier d'elles. Ce sont les nôtres_.
J'en conclus que nous pouvons tous, plus ou moins, fredonner comme dans
la chanson populaire:
Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie....
Que de choses évoquent en moi ces deux vers si simples! Je les ai
entendus pour la première fois de la bouche d'une fille, morte depuis de
la poitrine, et qui venait de débarquer de son pays au quartier Latin.
Elle était, comme tant de créatures que j'ai connues là, fraîche encore
d'une fraîcheur d'églantine des haies, avec un délicieux et maladroit à
peu près d'élégance parisienne autour de sa rustique personne Ses bas de
soie moulaient une jambe musclée à courir les chemins caillouteux de la
montagne. Elle couvrait de poudre de riz un visage encore hâlé de
dix-huit ans de grand air. Elle écrivait, sur du papier honteusement
parfumé, des lettres d'une orthographe sauvage. Ses ongles, quoique
limés et soignés par une manicure,--établie rue Soufflot!--disaient
encore le travail des champs, et l'expression de ses yeux, qu'elle
passait au noir avec férocité, gardait un arrière-fonds de bête
tranquille. Enfin, c'était chez la Grande Gosse, comme nous l'appelions,
un joli charme de paysannerie maquillée, dans un décor de fêtes
d'étudiants. Je revois d'ici la chambre mal meublée, au troisième étage
d'une haute et mince maison de la rue Monsieur-le-Prince.... Il traîne
sur la table un quartier de brie qui n'est pas fini, et des bouteilles
vides, et du café dans des verres. Un garçon de marchand de vin dessert
le tout. Les pipes et les cigarettes s'allument, et avec son clair et
grêle filet de voix, une voix de fermière en train de plonger dans les
foins le râteau de bois,--la Gosse chante:
Le bouquet de jalousie
Fleurira toute la vie.
J'aimerai qui m'aimera....
J'étais bien jeune alors et un peu amoureux, très peu, de la gaie
chanteuse, qui était la maîtresse de Jacques Molan, le propriétaire de
la chambre.--Il est aujourd'hui célèbre par ses romans de
_high-life_!--Il y avait là des poètes, des peintres, des musiciens, un
cénacle de bohémiens qui s'appelaient les _vivants_, et qui croyaient
inventer le monde, suivant la formule de tous les nouveaux venus. Mais
quand cette fille chantait ces trois vers, je devenais, pour _vivant_
que je fusse, stupidement sentimental, comme si je pressentais que cette
chanson me racontait d'avance la mélancolie de mes amours futures. C'est
pourtant vrai, que j'ai passé toutes mes journées, depuis lors, à les
respirer une par une, les fleurs du mortel bouquet. De ces trois vers,
il n'y a que le dernier qui m'ait menti!... Hélas! c'est la tristesse
des tristesses que ce mensonge du dernier vers. Mais cette tristesse-là,
quand je commence a vouloir la raconter, ma plume se met à trembler
entre mes doigts, mes larmes à tomber sur mon encre, les mots à s'en
aller de ma tête. On ne peut pas écrire le coeur de son coeur....
* * * * *
Le bouquet de jalousie....
Elles sont très nombreuses et de nuances aussi variées que des fleurs
cueillies dans la campagne, les renoncules de ce fatal bouquet,--ou,
pour parler sans métaphores, il y a beaucoup de manières très
différentes d'être jaloux. Aussi cette méditation porte-t-elle pour
titre un pluriel et non pas un singulier. Il semble que les observateurs
aient négligé de distinguer et de classer ces diverses jalousies. Le
langage vulgaire, lui non plus, n'admet pas de distinction entre l'une
et l'autre. «Il est jaloux....» dit une femme en parlant de son mari, de
son amant ou de son ami; et puis, comme glapissait l'incomparable Paulin
Ménier dans _le Courrier de Lyon_: «Enlevez, c'est pesé....» Examinons,
pourtant, quelques cas au hasard, et voyons s'il n'y a pas jaloux et
jaloux, comme il y a coquines et coquines.... Un jeune homme est l'amant
d'une femme, mariée elle-même à un homme jeune, ou simplement
entretenue. L'amant sait très bien que sa maîtresse se donne au mari ou
à l'entreteneur. Il ne lui est jamais venu à l'idée de lui reprocher ce
partage, qui fait même partie des petites combinaisons infâmes dont
l'amour libre a la spécialité. L'amant trouve cette communauté plus
sûre, et si, par hasard, il ouvre la fameuse _Fanny_ de Feydeau, il
hausse les épaules, et avec l'élégance que les jeunes gens d'aujourd'hui
apportent à leur appréciation de la vie, il marmonne: «En voilà un
gêneur!...» J'ai fait l'expérience et recueilli le mot. Hé bien! que
demain ce même amant constate les assiduités auprès de sa maîtresse d'un
nouveau venu, et le voilà inscrit d'office à l'Othello-club. C'est comme
dans une autre chanson: «_Ah! quand on est deux, quand on est deux,
mamz'elle Thèrèse_....» Ce délicat personnage veut bien partager avec
un. A trois, son indignation commence. Il n'y a pas besoin de microscope
ni de scalpel pour constater que celui-là est un jaloux par
amour-propre. C'est la tête qui travaille chez lui.--Soit dit sans
mauvais jeu de mots.--...En voici un autre qui se prend à aimer une
honnête femme, sans aucun espoir. Il sait qu'elle n'aura jamais d'amant,
et il en arrive à ne plus même désirer cette femme. Il lui semble que,
si elle se donnait à lui, il l'aimerait moins. En nature masculine, tout
est vrai, même ce subtil platonisme. Leurs relations deviennent quelque
chose de plus en plus spiritualisé, de plus en plus flottant et nuancé.
Elle ne lit plus que les livres qu'il lui désigne. Il n'aime plus que la
musique qu'elle lui joue. C'est entre eux une de ces liaisons
indéfinissables où il ne se prononce jamais un mot trop tendre, et tout
y est tendresse, où il ne se hasarde jamais un geste caressant, et tout
y est caresse. Que cette femme se mette à s'intéresser, avec un
platonisme semblable, à un autre ami, qu'elle se laisse aller à subir
une autre influence d'homme, cet amoureux sans espoir et sans droits
réels sera transformé du coup en un jaloux, tyrannique, violent, presque
cruel, quoiqu'il ne doute pas une minute de la vertu de son amie. Cette
dernière s'en aperçoit trop tard, et aussitôt elle lui offre de lui
sacrifier le second. Le jaloux refuse parce qu'il a l'âme généreuse, et
il continue d'être jaloux. Ce n'est pas l'amour-propre qui saigne chez
celui-là, c'est le coeur.--...Cet autre est marié depuis cinq ans, et
il adore sa femme comme au premier jour. Ils ont dîné en tête à tête.
Elle s'est habillée, et ils partent pour le bal. Dans le coupé qui les
emporte, elle le regarde avec des yeux noyés de félicité. Sa tête sort
de la fourrure, petite et souriante, et elle lui murmure en lui prenant
la main: «Je voudrais être la plus belle pour te faire honneur, mon doux
maître....» Ah! Quel enivrant parfum emplit ce coupé rapide! Ils sont
dans le bal maintenant. Elle a des épaules dignes de la femme qui puise
de l'eau à la fontaine, dans le _Concert_ de Giorgione, et elle les
montre. Elle tourne dans les bras de celui-ci, de celui-là. Elle est la
plus belle, comme elle l'avait dit, et aussi, comme elle l'avait dit,
elle ne pense qu'à son doux maître. Elle trouve le moyen de lui jeter un
mot de temps à autre sans en avoir l'air, de lui couler un regard sans
qu'on le remarque. Mais pourquoi ses yeux, à lui, se font-ils durs?
Pourquoi, en causant, a-t-il de ces distractions qui révèlent un souci
caché, au moment même où la fête rayonne du plus vif éclat? Pourquoi
enfin l'emmène-t-il avant le souper, et ne trouve-t-il rien à répondre,
dans la voiture qui les reconduit, aux questions anxieuses qu'elle lui
pose? Comment lui avouerait-il qu'à voir les regards des autres hommes
se poser sur sa gorge nue, à penser que ses épaules étaient près de
leurs lèvres, dans la valse; à sentir que d'autres la sentaient belle et
la désiraient, il a été saisi par un accès furieux d'une jalousie toute
physique?... Ne sont-ce pas là trois types divers du douloureux martyre:
la jalousie des sens, la jalousie du coeur, la jalousie de la tête?
Elles se mélangent quelquefois. Elles se succèdent souvent. Leurs
caractères sont pourtant un peu différents. Je voudrais essayer d'en
fixer quelques-uns.
* * * * *
§ I.--_La jalousie des sens_.
C'est la plus simple de toutes et, je crois, la plus généralement
connue. Je trouve une ironie délicieuse à ce fait que la meilleure
définition de cette brutale folie ait été rédigée, par qui?... Je vous
le donnerais en dix, en cent, en dix mille.... Mais ne cherchez pas,
madame; où auriez-vous appris à connaître le nom de Baruch de Spinoza?
Cet homme, madame, était un petit juif qui écrivait, il y a un peu plus
de cent ans, en Hollande. Vous avez bien, accroché dans un coin de votre
_hall_ ou de votre petit salon, un tableautin flamand, quelque intérieur
de nuance rembrunie, quelque paysage noyé de vapeur, avec des pesées de
nuages sur l'horizon? A une fenêtre d'une de ces chambres paisibles et
devant un de ces horizons brouillés, évoquez la pâle, la chétive figure
d'un bonhomme, phtisique, au long nez chargé de besicles, et travaillant
pour gagner sa vie. Il polit des verres destinés à des astronomes. Ce
pauvre diable de solitaire s'interrompt de son labeur afin de manger une
soupe au lait que lui apporte une grosse fille de Flandre qui le regarde
avec la compassion d'une plantureuse servante pour un moribond de
trente-cinq ans. Le bonhomme s'amuse quelquefois à chercher une toile
d'araignée dans un coin de sa chambre, puis une autre. Il prend
l'araignée de la première toile et la jette dans le piège tendu par sa
voisine. Les deux bestioles se poursuivent, elles s'affrontent,
agrippées de leurs pattes velues aux mailles du réseau qui tremble. Une
d'elles triomphe et enveloppe sa rivale encore vivante d'un linceul
qu'elle tisse en quelques secondes. Sur quoi l'homme éclate de rire. Il
passe à son bureau, et, là, se met à écrire sur Dieu, sur l'Ame, sur les
passions humaines. Or, voici en quels termes il parle de cette jalousie
qui nous occupe: «Celui qui imagine que la femme qu'il aime se prostitue
à un autre ne s'attriste pas seulement de l'obstacle que cette
infidélité peut dresser contre sa passion, à lui, mais il est forcé
d'unir à l'image de ce qu'il aime l'image du sexe et des excrétions de
cet autre. A cette vue il prend cette femme en haine, et c'est la
jalousie qui consiste dans un trouble de l'âme, obligée d'aimer et de
haïr à la fois le même objet....» Oui, madame, cette phrase du juif
Spinoza se trouve dans son grand traité de _l'Ethique, partie III,
proposition XXXV, Scolie_....--«N'oublions pas que nous sommes des
cuistres,» disait un jour avec orgueil le philosophe Cousin, qui a été
ministre, académicien, grand-croix de beaucoup d'ordres, et qui n'a pas
écrit de sa vie une ligne de la force de celles qu'a tracées ce jour-là
l'homme aux araignées.