soupire: «Hé bien! oui, mon ami, je ne veux pas que vous souffriez ...
je serai à vous ...» et le jour et l'heure, ce qui signifie en bon
français que l'heureux Mainterne dut recommencer à courir les
rez-de-chaussée meublés pour trouver un asile à son bonheur. Avec Léona,
il n'avait pas besoin _d'aimoir_,--c'est bien là un mot de votre
nouvelle écriture, n'est-ce pas?--et il avait compté que Lucie viendrait
chez lui. Elle avait eu le bon sens de ne jamais y consentir. C'est très
amusant, à vingt-cinq ans, ces courses-là, à la recherche des Paradis en
garni. A trente-six, c'est beaucoup moins drôle. Les mobiliers
paraissent flétris, fanés, fripés, inhabitables. Les gens vous
dévisagent avec des physionomies de maîtres-chanteurs. On se souvient de
Léona, de son large lit avec ses draps en fine toile de Hollande, du
fameux cabinet de toilette. Mettons vingt au passif pour ces misères-là,
ce qui fait quarante, et arrivons au rendez-vous.... Une femme du monde,
du meilleur monde, et qui en est à sa première faute, c'est très
flatteur pour l'amour-propre,--vingt à l'actif pour cette
flatterie-là,--mais, dans un lit, ce sont d'autres qualités qu'on
apprécie, et les trois quarts du temps vous avez là une ignorante qui ne
comprend rien et qui vous fait penser à des amours avec ces statues de
reines couchées sur les tombeaux. Et les quatre quarts cette ignorante
est une prudente qui a commencé par vous demander votre parole que vous
lui éviterez une grossesse parfaitement inopportune.... Et alors, avec
l'ignorance et la prudence combinées, pas un bon moment, ce que
j'appelle un bon moment.... C'est comme les repas dans les gares: quinze
minutes d'arrêt, buffet. Dîner exécrable, et il vous faut vous lever de
table avant d'avoir fini!... Et puis c'est un tas de petits _drawbacks_
de détail. Elle ne veut pas s'habiller devant vous. Elle ne sait plus
comment remettre ses bottines, car elle est venue en bottines pour ne
pas se compromettre. Et si son mari l'avait fait suivre? Et si on la
rencontrait? Ah! elle aimerait mieux cela. Elle serait à vous pour la
vie.... Voyez-vous la tête du Mainterne qui boutonne les bottines tant
bien que mal, qui vient d'avoir le triste plaisir que je vous ai décrit
et qui songe à cette belle perspective de la solitude à deux.... Il en a
la petite mort en y pensant.... Cinquante au passif pour ce premier
rendez-vous.»
--«Cinquante au passif ... plus quarante. Doit Mainterne
quatre-vingt-dix,» calculai-je; «mais il y a le second rendez-vous, le
troisième, le quatrième, et pour combien comptez-vous le plaisir
d'éveiller justement cette innocence, d'instruire cette ignorance, de
triompher de toutes ces pudeurs, afin d'avoir d'elle cette ingénuité de
sensations?...»
--«Hé là! Hé là!» fit Desforges avec l'intonation d'un cavalier qui veut
arrêter sa monture. «Ne nous emballons pas. Je vous accorde cinquante,
soixante, soixante-dix à l'actif de Mainterne pour ces félicités-là,
quoiqu'on amour, voyez-vous, les éducations ne m'aient jamais beaucoup
tenté. On travaille toujours pour d'autres. Quatre-vingt-dix moins
soixante-dix. Le passif redescend à vingt. Et puis passons au quinzième
de ces rendez-vous. Encore un _drawback_, et un terrible, celui-là!
C'est le jour et c'est l'heure fixes. Quand Mainterne était l'amant de
Léona, il allait chez elle, il n'y allait pas. Ça lui était incommode?
Il déplaçait son moment, voilà tout. Avec une femme surveillée comme Mme
de Hacqueville, qui arrivait à lui donner une heure sur vingt-quatre
chaque trente et un du mois, il n'y a pas à dire, il faut y aller, là,
comme chez le dentiste:--«On vous arrachera votre dent à quatre heures
et demie....»--«Mais ma dent ne me fait pas mal.»--«On vous l'arrachera
tout de même....» Ce bonheur sur commande, pour moi, c'est le plus grand
des _drawbacks_ dans ces liaisons avec les femmes du monde. Mais soyons
modérés: estimons à vingt-cinq cet ennui-là; nous avions vingt au passif
de Mainterne, va pour quarante-cinq, et nous mollissons.»
--«Et l'argent?» lui demandai-je triomphalement. «Au moins les femmes du
monde ne coûtent rien.»
--«J'y arrive,» répondit avec calme l'ancien protecteur de Mme Moraines,
sans être le moins du monde troublé par ma gaffe, dont je m'apercevais,
moi, en rougissant. «Ecoutez cette petite anecdote: Mme de Hacqueville a
un frère, le petit Seldron, le jeune, celui qui s'est marié l'année
dernière. Notre Mainterne s'était cru très habile en se liant avec toute
la famille. Il faisait le bésigue d'une vieille tante qui le trichait!
Il s'aplatissait devant trois vieux adorateurs platoniques dont Lucie
lui avait dit: «Ceux-là, ce sont mes amis, mes vrais amis, d'excellents
amis.... Vous serez gentil pour eux!» Et Mainterne était gentil, gentil
... si gentil qu'après l'avoir détesté, les trois vieux l'aimaient. Ils
l'aimaient trop, surtout le plus raseur. Mainterne ne pouvait plus
monter à cheval sans être accompagné de celui-là. Vous pensez s'il était
à tu et à toi avec le frère. Un matin, ce frère débarque chez son
meilleur ami, à neuf heures: «Ah! mon cher Mainterne, tu vois un grand
misérable.»--«Que se passe-t-il?» répond l'autre, flairant la
carotte.--«J'ai joué au cercle hier, j'ai perdu.... Si je n'ai pas payé
avant midi, je suis affiché....» Je vous passe le discours, qui peut se
résumer ainsi: «Cinq cents louis, ou je me brûle la cervelle.» La
cervelle du frère d'une femme à qui l'on jurait la veille un éternel
amour dans un rez-de-chaussée clandestin, c'est sacré, n'est-ce pas?
Mainterne a payé. «Surtout pas un mot à ma soeur....»--«Pas un mot....»
Il n'en a jamais parlé, en effet. C'est à sa tête que j'ai tout deviné,
moi qui savais l'embarras du frère et que ce garçon était brûlé partout,
y compris sa famille et les usuriers.... Ces petits embêtements-là, et
d'autres semblables que je vous passe sous silence: tels que
l'obligation de la correspondance d'été, lui qui tenait en sainte
horreur le papier, la plume et l'encre,--tels que les innombrables
cadeaux du jour de l'An chez tous les Taraval, Ethorel, Donvé, enfin les
vingt-cinq maisons solennelles où il faisait tapisserie le reste de
l'année,--c'est bien cinquante ou quarante de _drawback_, cela.»
--«Mettons trente?» interrompis-je.
* * * * *
--«Soit; nous voilà à soixante-quinze,» reprit Desforges. «Je vais vous
étonner,» fit-il en prenant un temps: «je les lui passe à son actif, ces
soixante-quinze, pour l'amitié de Hacqueville. Mainterne n'avait pas
triomphé depuis six mois, qu'il était, bien entendu, le camarade intime
du mari. C'est classique, mais voici l'étonnant:--les deux hommes
étaient réellement faits l'un pour l'autre. Même âge, même genre
d'esprit, mêmes occupations, mêmes idées, mêmes goûts. Hacqueville est
réactionnaire comme trente-six gendarmes; Mainterne comme trente-sept.
Hacqueville abomine les voyages; Mainterne ne peut pas se supporter hors
de Paris. Hacqueville raffole de sport; vous savez l'allure de Mainterne
à cheval, et son coup de fusil. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes
cigares, les mêmes pièces. Enfin, ils avaient le même tailleur, sans le
savoir, et choisissaient instinctivement les mêmes étoffes.... Vous me
demanderez alors: pourquoi Lucie a-t-elle pris Mainterne, ayant déjà
Hacqueville? Cruelle énigme, vous répondrai-je, monsieur le psychologue.
Mais y a-t-il jamais un pourquoi à la conduite des femmes? Ce sont des
charades sans mot. Que dites-vous de cette seconde énigme? Savez-vous ce
qui était le plus insupportable à Mainterne? C'était d'entendre Lucie
parler de Hacqueville, de cet autre lui-même, avec aigreur. «Ah! quel
homme! quel homme!» s'écriait-elle, «que je suis malheureuse!...»--«Mais
non,» répondait-il, «vous le méconnaissez....» Il le défendait. Elle
insistait, et elle finissait par lui reprocher de ne tenir à elle qu'à
cause de son mari. J'en appelle à tous les hommes de goût. Avoir un
excellent ami, envers qui l'on se sent des torts, que l'on chérit
d'autant plus, et se voir obligé d'écouter une femme qui ne le comprend
pas et qui en dit du mal toute la journée, c'est dur, c'est très dur.
Mettons vingt au passif de Mainterne....»
--«C'est comme au jeu de l'oie,» repris-je; «il revient toujours à cette
case....»
--«Patience,» reprit Desforges. «Ce mari-là nous mène à Laverdin, le
nouvel amant. Mainterne servit si souvent à Lucie l'éloge de
Hacqueville, et Hacqueville celui de Mainterne, qu'elle finit par les
prendre en une horreur égale tous les deux, et elle les trompa avec le
bellâtre en question. C'est ici que le passif de Mainterne grandit,
grandit. Attaques de _jalousite_ aiguë, coup sur coup, soupçons, scènes,
etc., cinquante,--certitude, cinquante,--ridicule au vu et su de tout
Paris, cinquante.--Brouille avec Hacqueville, que sa femme trouva le
moyen de reprendre quand elle eut mis Mainterne à la porte,
cinquante.--C'est deux cents au passif, plus les vingt de fondation, et
zéro à l'actif. Comment voulez-vous que Mainterne n'ait pas, quand on
parle de Lucie devant lui, le mauvais sourire de l'homme blessé qui ne
veut rien dire, et qu'elle ne lui porte pas, elle, une haine profonde?
Il n'y a que Hacqueville qui le regrette et qui dit: «Ce garçon-là a
déraillé.... Il s'est bien mal conduit avec nous, et pourtant je vous
assure qu'il valait mieux que ça....»
* * * * *
Nous étions devant l'hôtel du cours la Reine. Le baron me tendait la
main pour me dire adieu.
--«Mais ce n'est qu'un cas,» fis-je, «et très spécial.»
--«Parce que Lucie était mariée?» répondit le baron. «Essayez donc
d'appliquer la même méthode du chiffre à tous les autres bonheurs de
votre connaissance, depuis celui qu'on goûte auprès de la grande actrice
jusqu'à la félicité que vous sert la femme entretenue, quand on l'aime,
sans parler de la veuve, de la séparée ou du demi-castor. Dressez vos
deux colonnes par doit et avoir.... Vous me direz des nouvelles du
résultat....»
--«Pourtant vous-même,» repris-je, «vous conveniez que Léona rendait
Mainterne très heureux?»
--«Oui,» dit le baron, «mais Léona ce n'était pas l'amour. C'était
l'habitude....»
Et il me dit adieu tout de bon sur ce mot,--qu'il avait un peu trop
souligné,--pour ne pas gâter son effet.
* * * * *
MÉDITATION X
BONHEURS CONTEMPORAINS
II
LES DÉSASTRES
--«Desforges est Desforges,» me disais-je, au lendemain de cette
conversation sur les _drawbacks_ du bonheur. Ce philosophe en habit noir
y voit très clair dans les faits; mais quand on a énuméré, classé,
étiqueté, chiffré les faits qui constituent l'histoire visible d'une
passion, on n'a rien dit sur cette passion. La preuve en est qu'un homme
exploité par une femme, trahi, moqué, déshonoré par elle, y retourne en
sachant très bien qu'il sera de nouveau tout cela et pire encore. C'est
que le simple contact physique de cette femme, de lui prendre la main
seulement, représente pour lui une intensité de sensation que rien
d'autre au monde ne lui procure. L'homme moderne est un animal qui
s'ennuie. Une émotion qui lui morde sur le coeur, voilà ce qu'il ne
saurait payer trop cher. Oui, que d'_ennuis_ nous subirions tous,
allégrement,--pour éviter l'_ennui_! Mais il arrive aussi que cette
émotion cherchée nous échappe, que cet ennui, cette torpeur de la
sensibilité fatiguée reparaît au milieu même d'une vie consacrée à la
poursuite de la sensation ou du sentiment. Les tracas dénombrés par le
baron sont des contrariétés. Les vrais désastres du bonheur commencent
avec les désordres intimes dont ce bonheur est l'occasion. Ces
désastres, c'est la jalousie, ce sont les déceptions du coeur qui s'est
imaginé rajeunir et qui se retrouve vieux, c'est l'impuissance à
sentir,--maladie des âges de décadence, qui n'a rien de commun avec
l'affaiblissement physiologique. Je ne sais pourquoi un exemple me
revient à la mémoire d'un de ces désastres-là, que j'ai envie d'évoquer
en regard du tableau dressé par Desforges, comme antithèse. Cette
anecdote, presque sans incidents, me fut contée par Berthe Vigneau, une
actrice camarade de Colette,--la seule dont l'influence ait été bonne
sur cette mauvaise fille. Aussi Colette cessa-t-elle de la voir, parce
que je lui conseillais de la garder comme amie. On le sait pourtant,
qu'il suffit de critiquer devant une femme quelqu'un qu'elle fréquente
pour qu'elle le fréquente davantage et de le louer pour qu'elle ne
veuille plus en entendre parler, puis l'on retombe toujours dans le même
chemin banal où tous les amants ont trébuché. Mais ce n'est pas sur
l'art de choisir les amis et les amies d'une maîtresse que je me suis
promis de méditer aujourd'hui. C'est sur une confidence faite par
Berthe, petit roman dont l'épigraphe pourrait être:
XXXVIII
_En amour, les grands malheurs et les grands bonheurs ont pour cause des
nuances de sentiment_.
* * * * *
Berthe Vigneau était de ces femmes qui ne sont jolies qu'au second
regard. Elle avait, à l'époque où je l'ai connue,--voici sept ans,--un
charme délicat d'effacement, de douceur, de «comme il faut», qui
contrastait pour moi d'une manière cruelle avec les côtés canailles de
ma maîtresse. Celle-là me donnait si souvent l'horrible spectacle d'un
Botticelli disant des gueulées! Berthe était alors pensionnaire au
Théâtre-Français, et pensionnaire peu remarquée. Quoique les journaux de
Saint-Pétersbourg, où elle est engagée avec Colette, la vantent
beaucoup,--je doute que son jeu correct, mais froid et presque terne,
ait gagné ce je ne sais quoi de personnel qui ne s'apprend pas au
Conservatoire et que ma dangereuse maîtresse possédait. Est-ce une assez
triste chose encore, quand on aime une actrice, de se dire que le plus
original de son talent est fait quelquefois des vices qui la rendent si
méprisable comme femme? Sans la cruauté triste de son libertinage,
Colette aurait-elle jamais eu cet attrait moderne qui faisait d'elle,
dans certaines pièces de Musset ou de Dumas fils, une incarnation unique
du rêve de l'artiste? La pauvre Berthe, elle, n'était pas plus née
comédienne que je ne suis né musicien. Son corps frêle, la délicatesse
de son teint souffrant, la grâce menue de ses gestes, la rêverie triste
de ses yeux, laissaient deviner un de ces passés parisiens dans lesquels
il y a de tout: de la misère physique et morale, de la prostitution
précoce et d'innombrables déjeuners de pauvres, de l'infamie maternelle
et du travail acharné. Seulement, la nature est quelquefois plus forte
que les circonstances. A travers les hasards meurtriers d'une jeunesse
affreuse, Berthe était demeurée romanesque, et--comment dire?--non pas
pure, mais honnête de coeur, mais incapable d'une perfidie, et capable
d'un dévouement absolu, entier, silencieux. C'était une de ces femmes
timides, repliées, un peu farouches, qui cachent sous une enveloppe
discrète des abîmes de sensibilité frémissante. Comme toutes les
personnes de ce genre, elle avait mal aimé. Après avoir été vendue--ou à
peu près--par sa mère, elle s'était éprise follement d'un clubman dont
le seul talent consistait à s'habiller comme à Londres, avec une telle
perfection que les garçons de restaurant hésitaient à lui parler
français. Colette et moi, nous appelions ce mannequin ambulant
«Bas-de-plafond», à cause de ses cheveux plantés en effet très bas, et
de son extraordinaire stupidité. Ajoutez à cela qu'il se grisait au
whisky et au porto,--afin d'imiter mon noble ami lord Herbert Bohun,--et
alors il battait la pauvre Berthe à coups de canne jusqu'à la rendre
malade pour des semaines. Il l'entraînait dans les pires sociétés, la
forçant de fréquenter des filles de dernier ordre avec lesquelles il la
trompait, presque devant elle. Enfin ce fut une de ces liaisons dont on
reste stupéfié lorsqu'on y assiste du dehors et que l'on voit une
créature fine hypnotisée à la lettre par un drôle dont on ne voudrait
pas pour son valet de chambre. «Bas-de-plafond» lui en avait tant et
tant fait, qu'à la fin elle s'était révoltée, et qu'elle avait rompu. Le
seul avantage de cette horrible aventure fut de lui assurer environ dix
mille francs de rente. Car elle avait eu une fille de cet indigne amant,
et ce dernier, très heureux à la Bourse à cette époque, s'était retrouvé
en un jour d'aberration assez de coeur pour assurer l'avenir de cette
enfant et de la mère. Cet argent, joint à celui que Berthe gagnait par
son travail,--étant très courageuse,--lui permettait de vivre
indépendante. Elle avait gardé de ces cruelles amours une douloureuse
appréhension d'un sentiment nouveau, et une pitié profonde pour les
chagrins des autres. C'est cette pitié qui fit d'elle ma confidente dans
les plus tristes jours de ma vie.... Mon Dieu! En ai-je passé des heures
auprès d'elle, dans son petit salon, au second étage d'une maison de la
rue de l'Echelle,--un salon d'une bourgeoisie décente, à peine relevé de
minces brimborions, ici une aquarelle, là une figurine de saxe, qui
indiquaient l'artiste. Sous la lumière d'une lampe voilée de dentelles,
et par les mornes fins des après-midi d'hiver, je lui disais mes
agonies. Et elle m'écoutait si patiemment! C'est la plus forte épreuve
de la bonté d'une femme, cela:--se plaindre à elle du mal que vous fait
une autre. Il lui est si facile alors de vous répondre des mots qui
s'enfoncent dans votre plaie comme une aiguille empoisonnée. Mais il en
est d'adorables, et Berthe était du nombre, qui savent poser avec une
charité si tendre leur main sur votre main, leur doux esprit sur votre
esprit, leur sympathie consolante sur votre peine. Il faut tout avouer:
lorsqu'un amant outrage sa maîtresse et qu'il l'aime, comme j'aimais la
mienne, avec le délire de la passion et les amertumes du mépris, ce dont
il a besoin, c'est d'une voix qui plaide auprès de lui la cause de
l'infâme, qui le fasse douter de l'évidence, croire, espérer du moins.
Ah! ce salon bleu pâle de la rue de l'Echelle! Je n'en suis jamais sorti
sans avoir puisé dans les paroles de Berthe Vigneau de quoi supporter
l'insupportable angoisse. Elle avait cette sorte de délicatesse qui est
comme un toucher léger du coeur, et quel art divin de ne pas se lasser
d'une si monotone élégie! Enfin, causer avec elle dans ces temps-là,
c'était pour moi, comme par les nuits d'insomnie, verser dans le verre
tout préparé les gouttes noires du laudanum. Demain on retrouvera sa
douleur sur l'oreiller. Pour quelques heures on va l'oublier.
* * * * *
Un beau jour, je cessai d'aller chez Berthe. Pourquoi? Les amoureux ont
de ces ingratitudes. Je voyageai. Ma maîtresse quitta Paris. Je me
plongeai dans ce tourbillon de sensations incohérentes par lesquelles on
essaie de tromper sa souffrance intime, quand on la sait inguérissable
comme un cancer. Puis, un soir que je me trouvais dans un petit théâtre,
j'aperçois dans une loge un visage de femme que je reconnais. C'est
Berthe avec une camarade.... Je vais la saluer. Elle me reproche de
l'avoir abandonnée. Le lendemain, j'étais chez elle. Et cette fois, ce
fut à mon tour de l'écouter, qui se plaignait, comme moi jadis, dans ce
même petit salon bleu. Seulement, elle trouvait, elle, dans mes douleurs
de ce jadis, des mots pour me consoler, et moi, je ne trouvais que de la
pitié silencieuse pour le drame moral qu'elle me raconta et qui me parut
si contemporain par l'état de l'âme qu'il révélait chez le héros! De cet
homme pourtant, je ne sus rien ce premier jour, sinon qu'il était du
monde, qu'il s'appelait Armand, et que Berthe s'était prise à l'aimer,
comme elle avait aimé «Bas-de-plafond», malgré ses serments de ne plus
donner son coeur,--à la folie; et voici la conversation que j'eus avec
elle, recopiée dans mon journal à la date du 6 février 1884:
--«Ainsi, vous aimez de nouveau?» lui dis-je, tout attendri par son
pauvre visage, que je retrouvais comme je l'avais connu, consumé de
passion souffrante.
--«Oui,» fit-elle, «et je suis très malheureuse.»
--«Il est dur pour vous, lui aussi?» demandai-je avec une grande
tristesse.
--«Non,» dit-elle, «Il ne _lui_ ressemble pas.... Il est si bon....»
--«Alors, il vous trompe?» demandai-je encore.
--«Non,» répondit-elle. «Il est très loyal.»
--«Il n'est pas libre; vous ne le voyez pas tant que vous voulez?»
--«Tant que je veux....» reprit-elle.
--«Il est souffrant? Vous avez peur pour sa santé? Ou ses affaires vont
mal? Il a quelque grand ennui?»
--«Non,» fit-elle de nouveau en secouant sa jolie tête.
--«Alors,» repris-je en riant, «je jette ma langue aux chats, comme on
dit. Un homme libre, jeune, riche, que vous voyez tant que vous voulez,
loyal, tendre, qui ne vous trompe pas.... Mais, c'est le bonheur, ma
chère amie!»
--«Ah!» dit-elle, «s'il m'aimait!...» Et songeuse, avec cette voix qui
vient de l'arrière-fond de nous-même, la voix que nous avons quand nous
nous parlons seul à seul, elle continua:--«Mais je vous paraîtrais
folle, si je vous disais tout, mon pauvre Claude. Et cependant, qui me
comprendra si ce n'est vous?... Rappelez-vous dans quelle disposition
j'étais quand vous veniez ici, et comme j'avais peur d'aimer. Ma
destinée voulut qu'avant de rencontrer Armand j'apprisse par un de ses
amis l'histoire de sa vie, que je vous dirai, en détail, un jour. Il y a
un roman à écrire dans ce roman réel. Imaginez-vous que, trompé par les
calomnies du monde, il se crut joué par une femme qui était la vérité
même. Il la chassa de chez lui en l'insultant. Dans la folie de la
vengeance, cette femme prit le plus indigne amant, pour venir lui crier
qu'il l'avait perdue. Et il acquit la preuve qu'en effet il avait jeté
au vice le plus noble coeur.... Il ne put ni la revoir ni se consoler de
ce qu'il appelait, Quand il en parlait à son ami: un crime d'amour.
Depuis, il vivait sur un fonds d'affreuse mélancolie. Ils sont si rares,
les hommes capables de ces remords-là, que je le plaignis sans le
connaître, et, quand je le vis, je l'aimai.... Nous nous étions trouvés
à dîner justement chez cet ami par lequel je savais son histoire. Il
était tellement l'homme de cette aventure, il avait une voix si
prenante, des manières si fines, quelque chose de si mâle à la fois et
de si brisé! Et puis, je vous le répète, c'était ma destinée.... Je
passai les heures qui suivirent ce dîner dans une anxiété inexprimable.
Il ne m'avait pas demandé la permission de venir chez moi. Mais je
jouais tous les soirs de cette semaine, et il lui était facile de me
revoir, s'il le voulait. Le voudrait-il?... Vous savez, nous autres,
nous fouillons la salle entière d'un coup d'oeil quand nous entrons en
scène. Vous devinez mon émotion, au lendemain de cette soirée, lorsque
j'aperçus Armand dans l'orchestre. Je faillis en manquer ma réplique. Je
me dis qu'il viendrait peut-être me saluer au foyer. Je devais changer
de costume entre les deux actes. Ah! vous auriez ri de me voir qui
montais l'escalier en courant pour être prête plus tôt. Quand j'y
revins, dans ce foyer, et que je le vis qui causait avec un des
habitués, je crus que j'allais tomber, tant mes jambes tremblaient sous
moi.... L'étrange chose pourtant que les pressentiments! Je ne me fis
pas beaucoup d'illusion. Je savais, à ce moment même, que cet homme me
ferait beaucoup souffrir. Je le savais, et un mois plus tard, j'étais à
lui....»
* * * * *
Elle reprit, après un silence, en appuyant son menton amaigri sur ses
deux mains jointes,--ces deux petites mains nerveuses qui se serraient
fiévreusement l'une contre l'autre,--et ses prunelles regardaient le
feu, comme agrandies par les visions qu'elle évoquait:--«Je ne peux pas
bien vous rendre le charme de ces premiers temps de nos amours.... Nous
n'étions plus très jeunes ni l'un ni l'autre, puisque j'allais avoir
trente ans et qu'il en avait bien trente-cinq. Nous avions aimé déjà, et
nous connaissions les chagrins l'un de l'autre. Cela faisait un
sentiment tendre, triste, comme un peu craintif.... Nous avions l'air de
ne pas oser espérer.... La saison était en harmonie avec l'espèce de
gravité qui pesait sur notre passion naissante. C'était en novembre,--un
novembre tiède, bleu et doré. Notre plaisir était d'aller dans les bois
et de nous promener indéfiniment dans le grand silence. Pas un oiseau ne
chantait dans les branches sèches, pas une fleur ne s'ouvrait dans
l'herbe fanée.... Ces bois sans oiseaux et sans fleurs, c'était bien le
cadre qu'il fallait à la mélancolie de notre tendresse.... Et cela était
doux, ah! très doux!... Je m'abandonnais tout entière à cette sensation,
pour moi nouvelle, d'avoir enfin rencontré un homme devant qui je
pouvais être moi-même, qui ne se moquait pas de mes idées, qui
comprenait à demi-mot ce que je lui disais, enfin, qui avait l'air de
sentir comme moi.... Vous voyez, je dis: qui avait l'air.... Pour moi,
cette langueur dans l'amour, cette tristesse dans le bonheur, c'était
bien de l'amour, c'était du bonheur. Je m'enivrais durant ces
promenades, d'une ivresse sans gaieté, sans chanson,--puisqu'il n'y
avait ni fleurs ni oiseaux,--mais d'une ivresse si profonde! J'en avais
le coeur plein à pleurer. Lorsque nous revenions à Paris et que, seuls
dans le wagon, je mettais ma tête sur son épaule, il me semblait que je
rêvais, qu'une telle félicité, après tant d'années de misère, n'était
pas humaine.... Je lui prenais les mains quelquefois, et je les lui
baisais, comme une esclave, mais sans pouvoir lui dire la reconnaissance
infinie qui me débordait de l'âme pour ce qu'il me donnait. Il lui
arrivait alors, à lui aussi, d'avoir dans les yeux des larmes que je
buvais de mes lèvres.... Non, malgré tout, je ne payerai jamais assez
cher les sensations qu'il m'a données dans ces premiers mois. On peut
mourir quand on a goûté cette douceur-là. On a tant vécu!...»
--«Je devine,» lui dis-je, «vous êtes devenue jalouse de son passé, de
cette femme dont il portait l'ombre sur son coeur....»