Troisième période: il n'y a plus de lune, ni emmiellée, ni rousse, mais

le ciel est devenu noir comme mon encre, ou comme le coeur de

Colette.--En cas de _match_, je parierais pour le coeur.--L'homme s'est

juré qu'il aurait cette femme dont il connaît parfois les beautés les

plus secrètes, comme on connaît un livre dont on a feuilleté, tourné

toutes les pages, vu toutes les gravures, manié la couverture en tous

sens, sans en lire le texte. Elle, étonnée autant qu'inquiète de voir

transformées en instruments d'attaque des privautés auxquelles elle

n'attachait pas de conséquence, montre soudain une indignation qui n'est

pas jouée. Ou bien c'est elle qui, jalouse de savoir jusqu'où irait sa

puissance sur vous, transforme en devoirs les assiduités que vous lui

rendiez. Vous vous rebellez, et la guerre commence, mais aussi un autre

chapitre de cette _Physiologie_, car, une fois là, vous sortez l'un et

l'autre de cette équivoque passagère et charmante de flirt sur laquelle

je voudrais encore, cédant, comme dans les fables, au souci de la

_Moralité_, formuler quelques aphorismes.

XXX

_Femme qui flirte, homme qui s'y complaît, signe de peu de tempérament,

comme le goût de l'aquarelle chez un peintre. Je réserve cette

préciosité pour une feuille d'album: «Le flirt, c'est l'aquarelle de

l'amour.»_

XXXI

_Une femme qui a vraiment aimé, autant dire souffert, regarde flirter

les autres avec les yeux d'une mère qui a perdu un enfant et qui voit

des petites filles jouer à la poupée_.

XXXII

_Certains flirts salissent une femme plus que la possession. La rose

coupée sur sa tige peut rester fraîche et pure. La rose, même en bouton,

même sur le rosier,--mais tripotée,--est pire que fanée._

XXXIII

_Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne

saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu

quelques-unes vers_ 1820, _à l'époque où paraissaient d'autres_

Méditations.

XXXIV

_On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il

n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le

coeur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi

tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le

gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est

qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus

souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée_.

XXXV

_Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la

condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il

perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que

font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier,

puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou

par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous

ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins

s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?_

XXXVI

_«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....»

C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais

flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le

mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer,

c'est toujours les regretter_.

* * * * *

Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort.

Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais

qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la

civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en

effet que la femme qui a flirté avec vous,--il faut, par exemple, que ce

flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop

forte,--il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles

d'esprit et de coeur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité

de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez

la plus délicieuse finesse, dans ce coeur la plus vraie droiture.

C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu

trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui

avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris.

Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes.

Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet

arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes

de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas

avoir la destinée de leur coeur.--Si elles méritaient cette destinée,

soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!--Vous étiez venu «potiner» en

prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous

ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un

indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide

d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier,

si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre

dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations

parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le,

dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette

calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de

sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous

connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes

les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancoeurs. Votre amie

se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous

mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres,

ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que

vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous

ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son

observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle

est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas,

ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons

de l'intimité la plus délicate,--pourvu que vous soyez de bonne foi, et

qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent

garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement

remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses,

comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares

que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la

danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur

de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à

Colette....--Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais

connaître le coeur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que

j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et

que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend

pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces

feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec

ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme

final:

XXXVII

_Apprendre à connaître les femmes, c'est apprendre à connaître par

avance le détail du mal qu'elles vous feront, sans aucun moyen de vous

en garantir. Cette science-là consiste à augmenter la misère de l'amour

par la prévision lucide de cette misère_.

* * * * *

MÉDITATION IX

BONHEURS CONTEMPORAINS

LES DRAWBACKS

Il y a une providence pour les analystes. Je croyais bien ne venir

jamais à bout de ce chapitre sur «la rencontre des amants» qu'a célébrée

en vers subtils le poète Auguste Dorchain. Vous vous rappelez:

...Ni les pères ni leurs serments

N'empêchent que tout aboutisse

A la rencontre des amants....

J'avais décrit les deux animaux, le mâle et la femelle, chacun à part.

Puis, sur le point de les évoquer, s'affrontant, s'étreignant, se

dévorant, je me perdais. Voilà que l'autre soir, ayant esquissé un

vingtième plan de cette méditation fatale, dans le chiffre de laquelle

le X m'apparaissait comme un chevalet de torture, et déchiré ce plan

après dix-neuf autres, je sors de ma maison sans but de promenade.

J'arrive devant le Théâtre-Français. On donnait: _On ne badine pas avec

l'amour_. J'entre dans la salle pour entendre cette prose divine, sans

Colette, hélas! cette Colette qui jouait Camille, pour moi, comme aucune

comédienne ne la jouera jamais. Elle me rendait si bien cette fille

étrange qui sait tout de la vie et qui ne sait rien de son propre coeur,

qui se veut raisonnable et qu'un sourire de son cousin à Rosette affole,

qui repousse Perdican sincère et qui court après Perdican perfide! Naïve

coquette qui brise trois existences: la sienne, celle de son fiancé et

celle de Rosette ... pour rien, pas même pour le plaisir! Oui, Colette

était adorable de charme incertain, mélancolique et dangereux dans ce

rôle; aussi adorable que l'actrice de l'autre soir y était médiocre. Et

le Perdican! Et le Baron! Et le Bridaine! Tous des doublures!... Et

moi!... Mes souvenirs se firent si précis, les phrases du drame me

touchaient à une place si blessée de mon coeur, qu'après le deuxième

acte je n'y pus résister, et je quittai mon fauteuil. Dans le péristyle,

et devant le buste de Balzac, je me heurte au baron Desforges:

--«Où allez-vous?» me demande-t-il.

--«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.

Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous

marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit

guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint

s'empourpre un peu. Mais l'oeil demeure bien vif entre les paupières qui

le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles,

grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples,

comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares,

plus de porto rouge,--et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement

utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer

les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les

choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert

à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis

cette rupture, a repris du goût pour moi,--sans doute parce que Suzanne

Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis,

je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme

d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour

un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la

rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma

_Physiologie_, le point où j'en suis et mon embarras.

--«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de

donner une théorie complète de l'amour?...»

--«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.

--«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un

cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit

dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que

vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme

pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une

pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des

plaisirs et de ce que les Anglais appellent les _drawbacks_,--les

inconvénients à subir pour chaque avantage.--Deux additions et une

soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens

d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle

que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons

de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le

bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de

Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans,

trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses

dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans,

grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans

la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le

connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne....

On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première

vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon

entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage....

Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»

--«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»

Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.

--«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa

poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons

cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»

* * * * *

Le havane de cet homme aimable était réellement exquis, et, tout en

aspirant la fumée avec délice, je l'écoutais me mettre à nu l'envers

d'un de ces coquets romans mondains qui font rêver les petits jeunes

gens et soupirer les vieillards.

--«Commençons par le commencement,» disait le baron. «J'y ai assisté,

moi qui vous parle.... Lucie et Mainterne se connaissaient depuis dix

ans, sans jamais avoir pris garde l'un à l'autre.... Là-dessus, ils se

trouvent tous deux assis à une table de souper chez Mme de Hère, vers la

fin d'un bal costumé.... Elle était en pierrette et lui en arlequin....

Je la vois, leur petite table, et, dans ses yeux à lui, une flamme de

désir et d'espérance, celle d'un homme qui a du torse et du mollet, qui

les montre, qui sent qu'on les regarde et qui se dit: «Tiens? tiens?» Et

Mme de Hacqueville riait, riait.... Vers six heures, Mainterne rentrait

chez lui. Il a dû avoir un bon moment, en coupé, à se tenir à peu près

ce discours: «Mais, c'est qu'elle m'irait comme un gant, cette jolie

femme-là; c'est fin, c'est distingué, c'est jeune, ça n'a pas roulé....

Je serais le premier.... La maison est bien tenue.... On dit la table

excellente....»

--«Oh! baron!...» fis-je avec un peu de révolte.

--«Mais oui, mais oui,» insista-t-il, «ça entre en ligne de compte, ces

choses-là. On ne se l'avoue pas toujours: c'est la seule différence

entre les gens romanesques et les autres.... Voyez-vous, à Paris, pour

un homme qui a vécu et qui sait compter, comme Mainterne,--je vous

répète qu'il avait alors trente mille francs de rente, au plus

juste,--le chariot de Vénus doit porter à son fronton la devise du wagon

de déménagement! «Je suis capitonné.» La voiture Hacqueville était

capitonnée, voilà tout, et Mainterne a eu la cristallisation

confortable. Ça le ravissait, ce garçon, en revenant vers sa

garçonnière, de sentir que Lucie l'avait trouvé charmant, et ça le

ravissait deux fois parce qu'il n'avait, en songeant à une liaison

possible avec cette femme, que des perspectives de dîners choisis, et de

soirées dans un décor bien entendu.... Allez, mettons vingt à l'actif de

Mainterne, pour les idées qui lui ont papillonné dans le cerveau ce

matin-là et les matins suivants.»

--«N'avait-il pas,» interrompis-je, «une maîtresse à liquider, cette

Léona d'Asti qu'il partageait avec Audry, le banquier?...»

--«Parfaitement,» reprit Desforges. «Ah! il s'était organisé là une

combinaison idéale.... Léona avait cinquante mille livres de rente à

elle et un petit hôtel. Audry donnait six mille francs par mois; et

Mainterne était ce que j'appelle de demi-coeur, c'est-à-dire qu'il

représentait les loges au théâtre, les dîners au cabaret, un cadeau

par-ci, un cadeau par-là, et puis la gaieté. Il aimait la fête, à cette

époque; il amenait des amis et on s'amusait!... Seulement Léona n'était

plus jeune, elle était à l'âge où les petits coquins, comme disait je ne

sais plus qui, deviennent de grands pendards. Puis ça tournait entre eux

à la pantoufle et à la robe de chambre. Ils se parlaient de leur santé,

des plats qu'ils ne digéraient pas, des médecines qu'ils allaient

prendre, et Mainterne avait sa crise, celle où l'on veut connaître

l'Amour,--avec le plus grand des A----.--Bref, au souper chez Mme de

Hère succèdent les visites chez Lucie. Il fait sa cour, il se déclare,

elle se défend. Et un beau jour, patatras, elle lui parle de Léona. Le

scélérat avait bien espéré les garder toutes deux. C'eût été

possible,--s'il avait avoué. La franchise trouve toujours les femmes

désarmées. Elles ne s'y attendent jamais, et pour cause. Au lieu de

cela, Mainterne s'était cru rusé, comme l'autruche. Il avait compté sans

cette chronique de papotages qui fait la navette entre le monde et le

demi-monde. Lucie exige la rupture. Elle savait tout. Léona aussi,

d'ailleurs. Mais notre ami ne le comprit qu'au moment où il vint

apporter à cette dernière un chèque de dix mille francs comme cadeau

d'adieu. Léona prit ce papier, le roula entre ses jolis doigts, et elle

le lui jeta en ricanant: «Ramasse ta boulette; ça et ta femme du monde,

ça t'en fait deux....» Le pauvre garçon eut peur de quelque vengeance.

Il s'en alla droit vers la rue de la Paix acheter à Mme d'Asti un rang

de perles, un souvenir de plus de deux mille louis! C'est une somme,

pour le capital qu'il avait alors.... Passons-la aux profits et pertes.

Léona, renseignée par Audry, lui avait donné quelques heureux conseils

de placements.... Mais perdre une maîtresse comme celle-là, spirituelle,

bonne enfant, avec une installation piochée et définitive, un cabinet de

toilette dans le goût du mien, pas un embarras, pas un tracas! Nous

pouvons bien lui marquer quarante à son passif, pour cette sottise-là.»

--«J'inscris,» dis-je en riant: «avoir Mainterne, vingt; doit,

quarante.... Total, vingt de perte, au bilan.»

* * * * *

--«Soyons justes,» continua Desforges, «cette rupture avec Léona fut

suivie de bonnes journées. Lucie et Mainterne en étaient à cette période

délicieuse où une femme s'est à peu près promise et ne s'est pas donnée.

C'est pour l'amoureux tous les plaisirs de la chasse et du voyage, avec

cette différence qu'à la chasse il y a toujours quelque boscard

maladroit pour vous flanquer du plomb dans le gras de la jambe et

quelque tompin pour vous _cirer_ au retour, dans le wagon. Quant aux

voyages, je ne les comprends qu'en Belgique et pour les caissiers

infortunés. Le vrai voyage, c'est celui que vous entreprenez autour de

la personne d'une femme aimée que vous n'avez pas encore, que vous allez

avoir demain, après-demain, dans une semaine.... Et vous découvrez un

univers de jolies choses dans son esprit, cet adorable esprit qui fait

que chaque matin les gavroches du télégraphe portent d'un bout à l'autre

de Paris de vrais chefs-d'oeuvre de grâce, de malice et de coquetterie,

sous la forme de petites dépêches bleues.... Plus tard, la dame se

servira de cet esprit contre vous. Elle l'emploie, en ce moment, tout

entier à vous séduire. Et puis c'est des nuances de son goût que vous ne

soupçonniez pas, c'est des façons de vous refuser ou de vous donner un

baiser, d'avancer ou de retirer son pied, sa main, de hocher ou de

pencher sa tête, qui vous font demeurer bouche bée devant cet être, pour

vous unique.... Quand elle vous propose une tasse de thé, elle a une

manière si à elle de prendre le sucre entre les pincettes, que vous la

regardez comme un boursier en voyage regarde la cote en constatant que

ses valeurs ont monté et qu'il a gagné deux cent mille francs rien qu'à

se promener.... Et puis chaque visite vous apprend à deviner mieux ses

beautés cachées. Vous explorez des pays inconnus, un peu

davantage,--votre futur royaume.... Enfin, c'est du désir, ce qu'il y a

de plus difficile à se procurer pour nous autres qui nous sommes assis à

tant de tables et qui nous en sommes toujours fourré jusque-là, comme

disait la chanson.... Du désir! J'ai connu autrefois un juif allemand,

cinquante fois millionnaire, devant qui un de nos amis se plaignait

d'être moins brillant avec les femmes, et le vieux banquier de répondre,

avec un accent que je ne peux pas vous imiter: «Moins brillant!... Vous

êtes bien heureux. Moi, je ne connais même plus les douceurs de

l'incertitude....»

--«J'inscris donc cinquante, n'est-ce pas? à l'actif de Mainterne,»

interrompis-je; «cinquante moins vingt....»

--«Pas si vite, jeune homme,» reprit le baron; «il faut décompter

quelques autres _drawbacks_, et d'abord la nécessité de retourner dans

le monde.... Quand Mainterne était l'amant de Léona, il choisissait ses

salons. Il ne faisait pas une visite. C'était un de ses axiomes, à lui:

«Si les gens sont assez susceptibles pour se formaliser d'un petit

manque d'égards, il vaut mieux se brouiller tout de suite ...» et il

pratiquait. Il arrivait au cercle vers les cinq heures, potinait,

cartonnait ou billardait jusqu'à sept. Il s'habillait là, neuf fois sur

dix, et tantôt il y dînait, tantôt il allait dîner dans quelque maison

où il était sûr de se plaire et de plaire. Il avait toujours quelques

invitations auxquelles il se rendait ou ne se rendait pas, suivant son

caprice. Quand il lui convenait de faire un tour à l'Opéra, il entrait

dans une loge à son goût ou n'y entrait pas. Enfin, c'était un Parisien

indépendant, l'espèce la plus rare, les seuls qui jouissent vraiment de

cette incomparable ville.... Du jour où il eut la petite Mme de

Hacqueville, là, dans sa tête, et là, dans son coeur, il l'eut aussi

dans sa vie.... Voyez-vous la scène? Elle, assise au coin du feu, après

avoir échangé les confidences des âmes soeurs: «Je vous verrai chez les

Taraval, mercredi?...» Lui, hypnotisé par un bas de soie gris perle,

aperçu au bord de petits souliers brodés: «Non. Ils ne m'invitent plus,

je n'y ai pas mis de cartes depuis si longtemps....»--«Hé bien! il faut

en mettre et faire votre paix avec Mme Taraval quand vous la

rencontrerez ici.... Elle est si bonne!» Et voilà Mainterne obligé

d'avaler les Taraval, qu'il ne peut pas supporter, et les Ethorel, et

les Sermoises, et les Donvé.... On le voit à des cinq heures.... On

l'invite à de grands dîners.... Vous savez? Ce _drawback_-là, pour moi,

c'est cinquante.»

--«Pauvre Mainterne!» dis-je à mon tour. «Toujours vingt à son passif.

Il est vrai qu'il n'en est encore qu'aux menus suffrages.»

--«Hé! pas si menus!» reprit Desforges en esquissant un geste qui

pouvait passer pour un commentaire de la formule de nos pères sur ce

qu'une jolie femme doit avoir de gorge: de quoi remplir la main d'un

honnête homme.

* * * * *

Nous avions traversé la place de la Concorde, et nous remontions le

trottoir de gauche des Champs-Elysées. Je n'eus pas de peine à

comprendre qu'en me prodiguant ainsi les trésors de son expérience le

baron avait surtout pour motif le désir d'être reconduit jusqu'à sa

porte. Cela l'ennuyait de rentrée seul. Mais je l'aurais accompagné

jusqu'au pont de Neuilly pour l'entendre qui m'imitait Lucie d'une voix

ironique:

Physiologie de l'amour moderne · 第 9 / 24 段