6° _La voyageuse_.--C'est un joli mot d'argot mondain, que je n'ai

encore vu écrit nulle part. Il mériterait droit de cité dans la langue,

pour désigner ces ambitieuses, en train de voyager en effet de salon en

salon et de groupe en groupe; et chaque nouveau groupe où elles

s'introduisent est plus aristocratique ou plus élégant que celui dont

elles partent, chaque nouveau salon plus choisi. Parmi les procédés que

ces adroites intrigantes emploient volontiers, un des plus simples

consiste à découvrir l'homme influent de la coterie qu'elles visent et à

se l'attacher par des liens qui lui fassent un devoir--et un

orgueil--d'ouvrir devant sa maîtresse toutes les portes, d'abaisser

toutes les barrières. L'homme ainsi choisi devient en effet le pilote de

la voyageuse, et un pilote d'autant plus passionné qu'il tient à étaler

devant sa conquête les preuves de sa supériorité. Mais une fois

introduite dans le port, la voyageuse ne manque pas de témoigner au naïf

amant qui s'est cru aimé pour lui-même une ingratitude digne de celle

dont un nouveau roi gratifie les conspirateurs auxquels il doit son

trône. Elle a déjà mis le cap sur un autre îlot et confié le gouvernail

à un autre timonier. Il y a des voyageuses de tout ordre, depuis la

roturière qui veut entrer dans le faubourg Saint-Germain, grâce à

l'appui d'un grand seigneur, jusqu'à la femme d'employé qui se sert d'un

député pour procurer à son mari la place de sous-chef, sans parler de la

petite cocotte qui flatte un viveur sénile pour être invitée à des

dîners avec de grandes impures. Faut-il plaindre les échelons sur

lesquels ces industrieuses friponnes posent leur joli pied d'avoir été

quittés comme de simples échelons?... Cela dépend du pied, dirait un

sage, et de la jambe à laquelle appartient ce pied.

* * * * *

7° _La dominatrice_.--L'orgueil est la seule flamme dont celle-ci ait

jamais brûlé; mais c'est une flamme inextinguible et qui la consumera

jusqu'à sa vieillesse. Vous la verrez plus tard tenir un salon, et elle

suffira au travail d'Hercule que ce métier-là représente en

correspondance, diplomatie, visites, dîners en ville, conversation,

etc., pour avoir la satisfaction de faire des académiciens ou des

ambassadeurs,--en un mot, pour régner. En attendant, comme elle est

jeune et jolie, c'est à inspirer des passions que se dépense tout cet

orgueil. Qu'un homme échappe à son pouvoir, et la voilà devenue aussi

malheureuse que Napoléon lorsqu'il pensait à Saint-Pétersbourg, la seule

capitale de l'Europe où il ne fût pas entré en vainqueur. Le plus

souvent, la dominatrice est une coquette. Elle sait que la fatuité

naturelle à l'homme en fait un esclave tout enchaîné pour celle qui

promet, promet toujours,--et ne donne rien. Mais elle sait aussi qu'avec

d'autres hommes ce jeu-là est inutile, et, changeant sa politique, elle

se donne juste assez pour accrocher celui dont elle veut être aimée.

Elle se donne une fois, deux fois,--et puis plus jamais.... Avez-vous vu

un poisson goulu avaler un appât dont il compte se régaler? Comme il

nageait gaiement vers sa proie! Et il se tord maintenant au bout de

l'hameçon; puis, tandis qu'il râle dans un coin du bateau, le pêcheur

continue de jeter sa ligne en supputant de combien de douzaines il

pourra se vanter demain.... De quoi vous plaignez-vous? La dominatrice

vous a couru après--comme ce pêcheur court après le poisson, tant qu'il

ne l'a pas pris,--dans la pleine sincérité du plus spontané désir....

* * * * *

Et il faudrait encore énumérer, parmi les cérébrales, _l'Ennuyée_, celle

qui prend un amant pour avoir quelqu'un là sur qui elle passe ses nerfs

et avec qui elle trompe ... son temps;--la _Dépitée_, celle qui vous

ramasse, comme un enfant rageur fait un caillou, pour vous jeter à la

tête d'un homme qui la vexe;--la _Méchante_, qui ne peut pas supporter

le bonheur de ses semblables et vole leurs maris ou leurs amants aux

autres femmes, afin de détruire ce bonheur.... Pour peu que vous

rassembliez vos souvenirs, vous vous rendrez compte de ce que devient un

homme de coeur qui aime une de ces femmes-là, et de ce qui l'attend,

depuis l'abandon le plus brutal jusqu'à la plus cruelle perfidie,

suivant le cas, sans parler de la lettre anonyme et de la calomnie. Vous

comprendrez contre quelle monnaie de singe cet homme de coeur est en

tout cas assuré de donner ses vraies larmes, ses vraies douleurs, son

vrai sang, et peut-être ne trouverez-vous pas trop sévères les trois

remarques suivantes:

XXVI

_Le coeur fait de la femme un être sublime, les sens dans leur brutalité

en font un être vrai. Le monstre commence avec la froideur morale et

physique,--dans le cerveau_.

XXVII

_Dalila a dû trahir Samson avec l'espérance d'éprouver une sensation

entre ces bras qu'elle allait livrer aux chaînes_.

XXVIII

_On estimerait certaines femmes d'avoir un amant par plaisir_.

* * * * *

MÉDITATION VIII

DU FLIRT ET DES COQUETTES

Si une liaison d'amour entre l'amant et la maîtresse tels que j'ai tenté

de les décrire est le plus souvent une guerre, avec marches et

contremarches, batailles livrées et perdues, déroute finale et

massacre,--il existe aussi, comme pour les armées véritables, la petite

guerre entre les deux sexes, celle où tout n'est que jeu et que

simulacre. Cette petite guerre s'appelle le _Flirt_. Qui reconnaîtrait

dans ce monosyllabe britannique, sec et cinglant comme un coup de fouet,

le délicieux verbe du français d'autrefois: _Fleureter_ ou conter

fleurette? Et je me souviens d'une petite scène où j'eus par le

contraste la sensation si vive de la différence réelle entre les moeurs,

qui a produit la différence entre les deux mots. Voici de cela combien

de jours? J'avais découvert chez un marchand une boîte d'ivoire que

j'achetai pour Colette. C'était une boîte du dix-huitième siècle, ornée

d'une miniature qui représentait deux amoureux en train de danser un pas

de menuet, gaiement, tendrement, au son d'une espèce de musette tenue

par un nain, dans un paysage de rêve.... C'est presque l'automne, car le

feuillage des arbres prend par places des nuances blondes, comme on en

devine sous le rien de poudre qui blanchit les cheveux de la danseuse.

C'est encore l'été, car entre les branches luit un ciel d'un bleu doux

et pâle comme la soie du justaucorps du danseur. Il est de face, et il

rit en levant sa main restée libre, tandis qu'elle se montre, elle, en

profil perdu, et qu'elle tourne dans sa robe couleur de rose, un rose à

demi fané, un rose sur le point de passer, comme l'heure

charmante....--Mon Dieu! que j'étais peu né pour vivre dans ce Paris de

décadence où j'ai tant usé de mon coeur, peu né pour aimer la perverse

enfant à qui j'apportais cette miniature, par une nuit glacée d'hiver!

Je me vois encore montant l'escalier du Théâtre-Français et tirant la

boîte de ma poche pour regarder une fois de plus ces deux amants. Il

faut tout dire. Le jeune homme me ressemblait un peu, et la jeune femme

avait tant de Colette, par la ligne fine de la taille, par la grâce

triste dans le demi-sourire! L'idée que c'était, ce songe d'un peintre

mort, l'image de deux êtres jadis pareils à nous, mais heureux, me

jetait dans cette mélancolie presque folle qui ne fait que rendre si

sensibles les places les plus malades de l'âme. Et cela se passait dans

un couloir de théâtre, devant des portes de loges derrière lesquelles

des acteurs et des actrices s'habillaient pour le «deux» ou le

«trois»!... Quand j'entrai chez Colette, elle était assise devant sa

glace, occupée à faire sa figure. Je vis à son regard deux choses:

d'abord que je la gênais, et puis qu'elle traversait une de ses minutes

de blague sans esprit. Il y avait, vautré sur un des fauteuils de cette

loge, un élégant à mine de cocher, avec qui elle devait me tromper un

jour,--si ce n'était pas déjà fait? Je lui donnai la petite boîte

cependant, je ne sais pourquoi. Elle la prit, elle regarda la miniature,

puis la passant au monsieur: «Voyez donc, Salvaney,» dit-elle, «en voilà

une drôle de manière de _flirter_....» Pouvais-je lui répondre que la

danseuse en robe rose et le danseur en justaucorps bleu ne _flirtaient_

pas, mais qu'ils _fleuretaient_, et cette cuistrerie sentimentale

m'eût-elle empêché d'avoir le coeur navré, une fois de plus, en la

voyant, sitôt ma pauvre boîte posée parmi les pots de fard et les pattes

de lièvre, aguicher de nouveau ce Salvaney, devant moi, comme si je

n'eusse pas été là? Et voici que je me demande ce qu'elle a fait de la

pauvre miniature. Oui, devant quels _flirts_ de cette cruelle fille le

nain continue-t-il de jouer sa musique, les astres de blondir, le ciel

de bleuir, l'homme qui me ressemble de sourire et celle qui lui

ressemble, à elle, de tourner dans sa robe couleur de bonheur fini?...

Allons, allons, monsieur le docteur Claude, analyste professionnel,

misogyne patenté, prétendu connaisseur de l'âme de la femme, ramassez

votre scalpel et votre microscope, et montrez à l'honorable assemblée

les petites expériences que vous savez faire. Vous n'êtes pas là pour

cueillir des roses, mais pour étaler des fibres et pour disséquer des

morceaux de coeur humain.... Ah! que les roses ont un plus doux

parfum!...

* * * * *

Il est donc bien mort, ce vieux verbe français, aussi mort que les

fleurettes blanches ou mauves de la saison où il fut inventé, et le dur

mot anglais triomphe. Il désigne: la chose d'abord, et votre maîtresse

vous dit: «Le _flirt_ m'amuse;»--l'habitude ensuite: «Je suis un peu

_flirt_,» dit-elle encore;--enfin le monsieur ou la dame avec laquelle

se pratique cette habitude: «Un tel,» dit toujours la même maîtresse,

«vous n'allez pas en être jaloux, c'est mon _flirt_,» et vous comprenez

qu'elle entend par là une cour légère et sans conséquence. Le bon

Littré, que je viens d'avoir la curiosité de consulter sur ce mot

nouveau, est de l'avis des femmes, et il le définit: «Mot anglais qui

signifie le petit manège des jeunes filles auprès des hommes et des

hommes auprès des jeunes filles....» Oh! ces philologues, quels discrets

personnages! Moi qui ne suis pas un philologue, mais qui ai été, suis et

serai jusqu'à la mort un jaloux,--un de ces insensés qui veulent à tout

prix savoir ce qui leur sera si dur ensuite à connaître,--c'était

justement le «petit manège» qui m'intriguait jusqu'à me torturer. Où

commençait-il? Où finissait-il?... Encore aujourd'hui que je suis, comme

on dit dans le bon peuple, retiré des voitures, je voudrais deviner au

moins ce que les femmes signifient au juste par ce terme à la fois si

clair et si indéfinissable. Un jour que je visitais Florence en

compagnie d'une dame américaine rencontrée par hasard, nous nous

arrêtâmes devant un tableau de _l'Angelico_ qui représentait une

résurrection. Des religieux sortaient de leur fosse ouverte, et des

séraphins auréolés d'or les embrassaient tendrement sur la bouche.

--«Regardez donc, monsieur Larcher,» me dit ma compagne avec la plus

aimable candeur, «ces petits moines qui flirtent avec les anges....»

Cette phrase me rendit rêveur, et le «petit manège» serait resté à

jamais flétri aux yeux de mon imagination troublée, si, à quelque temps

de la, ayant fait usage de ce terme _flirt_ devant une autre dame,

Anglaise celle-là, elle ne m'eût interrompu avec un mépris

anglo-saxon,--profond comme la mer qui sépare l'île vertueuse du

continent corrompu:

--«Pardon, monsieur, mais c'est un mot que je n'ai jamais entendu qu'en

France....»

Je me sentis, à cette phrase, couvert du flot de l'infamie

gallo-romaine, mais je n'en fus pas plus avancé dans la définition de ce

périlleux badinage, ou de cet amour sans amour, qui ressemble au vrai

duel des sexes comme un assaut d'escrime à une séance sur le

terrain.--Dans _fleureter_, il y a _fleuret_, aurait dit Victor

Hugo.--C'est vrai pourtant, qu'il est quelquefois innocent, ce badinage.

Avez-vous vu, dans un salon, une jeune femme entraîner un homme vieux ou

jeune vers quelque coin un peu à l'écart, divan drapé ou fauteuil

adossé? De son bras nu elle frôle la manche de l'habit noir. Son pied

chaussé de soie ajourée frémit nerveusement sur le coussin de vieille

étoffe. A chaque mouvement de l'éventail garni de plumes soyeuses,

l'homme sent venir à lui la douceur du parfum qui émane d'elle, de ses

épaules délicates, de sa robe frissonnante, de ses cheveux où chatoient

des pierreries. Elle lui parle, dans l'intimité de cet angle de salon,

avec une voix de tête-à-tête. Que lui dit-elle? Et que répond-il? Elle

rit, et ses dents apparaissent, si joliment blanches. Ses yeux, à lui,

brillent et traduisent la petite griserie d'amour-propre et aussi de

délice physique qui envahit un homme «distingué»--encore un mot exquis

du vieux français--par une jolie femme. Quand, une demi-heure après, le

couple se sépare, il se trouve toujours quelqu'un pour s'approcher de la

dame, d'un air ou mécontent, ou ironique, ou indulgent, ou léger:

--«Avez-vous assez flirté, ce soir?...»

--«Que voulez-vous?» me répondit une aimable personne à qui je servais

ce reproche obligatoire,--amicalement,--le _flirt_, c'est le péché des

honnêtes femmes.»

C'est encore une définition, celle-là, dont le seul malheur est de ne

convenir qu'au _flirt_ des honnêtes femmes, justement, et pas du tout au

_flirt_ des autres. Or, il faut croire que ces autres considèrent comme

licite tout ce qui n'est pas l'essentiel de la possession, depuis les

serrements de main jusqu'aux serrements de taille, en passant par les

baisers sur la nuque et les baisers sur les lèvres. Du moins, d'étranges

confidences faites par plusieurs de mes jeunes amis m'amènent à le

croire. J'en avais un qui venait chez moi de temps à autre m'apporter

des sonnets qu'il écrivait pour une fine marquise, séparée ou veuve, je

ne sais plus. Il me racontait, avec la discrétion naturelle à la

jeunesse,--qui est généralement celle des tambours,--ses rendez-vous

avec la dame, leurs promenades en fiacre, leurs courses dans les bois

près de Paris, le tout accompagné de menues privautés qui affolaient ce

garçon, et il ajoutait:

--«Elle est loyale.... Elle m'a prévenu qu'elle voulait bien _flirter_,

mais qu'elle n'aurait jamais d'amant....»

Dans ce cas-là, et si le _flirt_ est le péché des honnêtes femmes, il

serait l'honnêteté des pécheresses. Il conviendrait donc, si l'on

dessinait une carte moderne du Tendre, de distribuer cette province

spéciale en deux départements: celui de _Flirt et Vertu_, et l'autre,

celui de _Flirt inférieur_. Les amants, eux, ne font pas cette

distinction, et, en conservant un terme unique pour l'une et l'autre

sorte de familiarité, ils démontrent que cette funeste et trop lucide

jalousie est le vrai microscope de l'analyste. Pour ces logiciens de

douleur, la femme honnête et l'autre recherchent dans le _flirt_ la même

sensation; celle du désir de l'homme, ici respectueux, inavoué, poétique

comme un hommage; là provoqué, presque brutal et repoussé brutalement,

mais toujours le désir. C'est bien cela, c'est cette joie, ici naïve, là

corrompue, que la femme éprouve à se sentir souhaitée par un homme, dont

souffrent tous ceux qui aiment cette femme, car ces gêneurs admettraient

volontiers cet axiome:

XXIX

_Il n'y a pas de demi-pudeurs ni de demi-impudeurs_.

Ont-ils raison? J'ai toujours pensé: oui, quand il s'agissait de ma

maîtresse, et: non, quand il s'agissait des maîtresses des autres.--Ce

n'est pas là ma plus grande originalité.

* * * * *

Lorsqu'on parle de relations qui vont ainsi du moins appuyé des

marivaudages à la plus raffinée indiscrétion de caresses, tout est

nuance; par suite on s'y trompe bien aisément. C'est ainsi que la femme

qui flirte est souvent confondue avec la coquette. Un abîme les sépare

pourtant. La première a le goût du frémissement qu'elle éveille chez

l'homme; elle veut être convoitée, déguster l'hommage que cette

convoitise rend à son charme, s'y prêter, s'en amuser,--et c'est fini.

La seconde veut être aimée sans aimer, et provoquer des passions qu'elle

ne partage pas. Aussi la première peut-elle être une délicieuse

créature, qui garde, sous des dehors de légèreté, les plus vraies

délicatesses, au lieu que la vraie coquette est toujours une cruelle,

qui, dans le fond du fond de ce qui lui sert de coeur, veut se procurer

_la sensation de faire souffrir_. Voyez aussi comme elles procèdent

l'une et l'autre, de manière diverse. Il y a de la plaisanterie, du

rire, un peu de gaminerie même dans le début du _flirt_ de la vraie

_flirteuse_,--le pétillement d'un vin de Champagne qui ne serait que de

la mousse, sans la moindre goutte d'alcool au fond du verre. La

coquette, elle, a toujours soin de vous prouver d'abord que vous avez

produit sur elle une impression profonde et surtout sérieuse. Elle veut

vous entraîner sur le chemin de la passion tragique, et la familiarité

piquante est un mauvais guide pour ce chemin-là. Il s'agit de vous

persuader que l'on vous a remarqué,--mais sérieusement. La coquette aura

donc l'art d'interroger ceux qui vous connaissent et de savoir les idées

qui vous plaisent: vos goûts particuliers en livres, en tableaux, en

pièces de théâtre, par exemple. Elle vous en parlera de manière à vous

convaincre que lorsque vous n'êtes pas là elle pense à vous longuement.

Entre sa façon de vous accueillir et ses relations habituelles avec les

autres hommes, elle mettra une différence dont votre vanité sera

chatouillée jusqu'à la pâmoison. Si elle est enjouée avec tout le monde,

avec vous elle sera grave, presque triste, et vous croirez découvrir en

elle une femme que personne ne connaît. Si elle est réservée d'habitude,

avec vous elle aura de l'abandon, comme une détente et une confiance que

vous vous imaginerez avoir provoquées. Si elle est musicienne, elle

choisira certains morceaux de piano qu'elle ne jouera que pour vous, et

de quel geste religieux elle fermera ce piano en se levant, comme si

entre vous et elle il venait de passer, pour vous bénir, l'Ame de

Chopin! Est-elle bibeloteuse? Elle vous consultera sur ses achats, prête

à renvoyer l'adorable éventail ancien que le marchand lui offre et qui

vous déplaît. Elle ne voudra plus lire que d'après vos conseils. Si par

bonheur elle n'est ni musicienne, ni artiste, ni littéraire, elle vous

soumettra sa toilette, et elle vous interrogera sur sa robe, avec un air

de mettre son destin à vos pieds. C'est l'A B C du traité de la

coquetterie que ces fines manoeuvres, traité écrit dans une langue dont

aucun homme n'a jamais pu déchiffrer plus de cinq lignes. Le volume a

cinq cents pages!--Quand la coquette vous a bien convaincu de la sorte

que vous êtes entré dans son coeur très avant, c'est elle qui se trouve,

vous ne savez comment, s'être installée dans le vôtre, et, votre vanité

aidant, elle se met à vous torturer avec le plus féroce plaisir, au lieu

que la vraie _flirteuse_, du jour où elle s'aperçoit que le badinage

tourne au sérieux, n'a qu'une seule idée, celle de l'interrompre. A

celle-ci, inspirer une passion cause une véritable répugnance. Ajoutons

tout de suite que, pareille aux grands capitaines qui changent de

tactique selon les terrains, la coquette sait employer le _flirt_ avec

certains hommes, ceux-là précisément qui ont la faiblesse de se croire

très forts et qui se défieraient de la grande impression produite par

eux. La coquette spécule alors sur cette loi, que le _flirt_ est un état

d'équilibre instable, toujours à la veille d'une culbute d'un côté ou de

l'autre. C'est d'ordinaire dans le néant que le _flirt_ verse, mais

quelquefois aussi la nature reprend ses droits. Elle se moque bien,

elle, la sauvage et l'indomptable, de nos petites combinaisons de salon,

«Je ferai joujou avec les sens....» dit la vertu qui ne veut pas leur

céder, ou le vice qui ne veut plus. Et voilà que l'animal s'éveille chez

l'homme et chez la femme, que toutes les colères de l'orgueil et de la

sensualité grondent d'un coup. Enfin, pour reprendre la comparaison de

tout à l'heure, c'est comme à l'assaut, lorsque le fleuret casse et que

l'escrimeur qui se sent touché jette un cri. Le fer a fait plaie. Le

sang coule, et le tireur tout pâle tombe à terre, frappé à mort.

* * * * *

Suivons-les, une par une, les étapes que le _flirt_ peut et doit

franchir ainsi pour aboutir à la crise qui transforme en _opéra séria_

la musiquette, et en passion, parfois si douloureuse, l'innocent, le

léger badinage.--Première période: un après-midi vous allez en visite

chez une dame que vous rencontrez rarement. Vous vous abandonnez à un

accès de jolie humeur, et vous vous montrez plus aimable compagnon que

de coutume. Habituée qu'elle est à vous ranger parmi les visiteurs de

devoir et d'ennui, elle se surprend à s'amuser de votre causerie. Vous

le sentez aussitôt, et vous la quittez, content de vous, autant dire

content d'elle, l'ayant découverte, comme elle vous a découvert. Vous

retournez dans la maison peu après. Vous la trouvez seule, vaguement

désoeuvrée et qui s'égaie de votre présence. Elle vous taquine sur un

ton qu'elle ne prenait jamais avec vous auparavant. Vous lui répondez de

même, et rien que ce ton-là, c'est déjà du flirt. Il peut se faire qu'à

cette époque vous soyez, vous, en puissance de maîtresse. Alors cette

espèce d'amitié gaie avec une autre femme vous offre la petite saveur

piquante d'une infidélité inoffensive et permise, sans compter qu'il s'y

cache un délassement très doux de la corvée sentimentale. Vous

contractez donc la charmante habitude d'aller chez votre flirt le coeur

tranquille, vous croyant bien sûr que vous n'en serez jamais amoureux,

ni peu ni prou. Elle, de son côté, si elle n'a dans sa vie que des

devoirs, trouve à frôler le danger de ce quart d'intrigue juste le même

plaisir qu'à dîner au cabaret, puis à finir la soirée dans un mauvais

théâtre. C'est comme la tartine de caviar, à l'heure du thé. La

grignoter, ce n'est pas plus manger que flirter, ce n'est aimer. Si la

dame est en puissance d'amant,--_chè! Chè!_ comme on dit en

Toscane,--cet amant aura bien mérité qu'on le rende un peu jaloux. Il

faut toujours leur prouver, aux hommes, que la fidélité qu'on leur garde

a son prix, et que si on voulait.... Mais on ne veut pas. Vous ne

comptez pas, vous, puisque vous n'êtes qu'en flirt avec elle, un flirt

qui en est à sa lune de miel. Vaut-il la peine de passer à l'aphorisme

et à l'italique,--comme dans les sonates on passe au mineur, ou comme

dans leurs lettres certaines femmes passent à l'anglais, par

élégance,--pour insinuer que les lunes de miel ressemblent aux blondes

qui se teignent. Elles deviennent rousses en vieillissant.

* * * * *

Seconde période: un des deux _flirteurs_ commence à éprouver les

premières atteintes d'une vague irritation, et ce pour des motifs de

l'ordre le plus divers. Elle découvre, elle, ce qu'elle ne savait pas à

ce degré, que vous aimez très profondément ailleurs, et la voilà qui se

trouve aussi froissée que si vous l'aviez trahie. Pourquoi? Elle n'en

sait rien, puisqu'elle ne vous aime pas, et que, si vous l'aimiez, vous

l'embarrasseriez beaucoup. L'amour-propre a de ces paradoxes. Vous

découvrez, vous, ce que vous ne soupçonniez guère, qu'il se cache un

homme dans la vie de cette femme, avec qui elle est engagée, aussi

sérieusement qu'elle l'est peu avec vous. Vous acceptiez avec joie

d'être la friandise, le goûter, la bouchée au caviar, quand vous pensiez

qu'il n'y avait pas de dîner. Vous voilà mécontent jusqu'à la fureur de

savoir qu'il y a un dîner véritable, et que vous n'êtes pas sur le menu.

Vous vous jugez un peu naïf, un peu jeunet, tranchons le mot, un peu

ridicule. Elle se réveille donc, elle, de son côté, un beau

matin....--entre parenthèses, pourquoi cette formule, comme si, sur

mille matins, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne méritaient pas

l'épithète contraire?--bref, un matin, laid ou beau, elle se réveille

toute piquée de ce que vous observez avec bonne foi le contrat tacite

passé entre vous. Et vous vous réveillez, vous, décidé à lui prouver que

vous valez la peine que l'on ait un peu peur de vous. C'est l'époque des

inégalités volontaires d'accueil, de sa part, à elle; des discours

presque amers, de votre part, à vous. Elle se moque de vous, avec ces

justesses dans la raillerie qui transforment un mot dit plaisamment en

un mot qui fait mal. Vous avez avec elle des inquisitions de jaloux et

des duretés de mari. L'orage flotte dans l'air à chacune de vos visites,

et, s'il n'éclate pas, vous le pressentez tous les deux, comme des nerfs

malades souffrent de l'électricité de l'atmosphère, quand il n'y a pas

encore de nuages. Soyez tranquille, ils arrivent vers vous, ces nuages,

et avec eux les éclairs, le tonnerre, la grêle, de quoi couper sur pied

les jolies marguerites que vous étiez en train d'effeuiller, en espérant

toujours rester sur le _pas du tout_ du pétale consolateur!

* * * * *

Physiologie de l'amour moderne · 第 8 / 24 段