Cette sensation du plus vivant d'entre les viveurs que j'ai connus est

celle que la femme à tempérament doit produire presque toujours sur le

civilisé de nos jours, tel que nous l'avons étudié. Il est trop loin de

la santé pour comprendre le naturel de certaines ardeurs païennes, trop

fatigué pour les partager, trop affiné pour ne pas répugner à la

sensualité simple et franche. Ce même Mareuil, qui a le mot empoisonné,

disait d'une autre femme à tempérament, une comédienne un peu forte et

qui venait de partir pour Madrid: «Elle est allée chercher un

_Vachéador_....» Plantureuses ou consumées, ce qu'il faut à ces femmes,

restées toutes voisines de ce que Baudelaire appelle quelque part «la

candeur de l'antique animal ...» c'est le François Ier aux

larges épaules, à la bouche humide, au nez gourmand, aux appétits joyeux

comme son rire. Au lieu de cela, on la marie, la tendre Faunesse, à

l'énervé dont j'ai raconté l'histoire sexuelle. Si elle est honnête et

qu'elle ne soit pas mère, la voilà qui sèche dans la solitude d'un

demi-veuvage. Elle grisonne avant le temps, ses dents se gâtent, son

teint se congestionne. Celle qui était née pour devenir une adorable

bacchante se fane dans la fièvre inutile de ses instincts comprimés.

C'est une malade et c'est une victime. Si elle se laisse aller à ses

instincts, la voilà devenue un bourreau:--bourreau physique d'abord,

parce qu'elle veut être aimée au sens réel du mot, ce qui représente un

_sport_ un peu dur pour un homme déjà entamé par une hérédité douteuse

et des expériences trop certaines;--bourreau moral ensuite, parce que

c'est la femme qui vous trahit au sortir de vos bras, avec vos baisers

sur la bouche et votre image dans le coeur, pour le monsieur qui passe

ou celui qui reste, comme Mme de Sauves a trompé, dit-on, ce délicieux

Hubert Liauran avec ce goujat de La Croix-Firmin. Lequel est le plus

douloureux pour l'amant, surtout s'il se trouve, comme l'homme de nos

jours, aussi merveilleusement outillé pour la jalousie qu'il l'est peu

pour la tendresse? Heureuse encore la pauvre Faunesse, si elle ne tombe

pas sur un de ces forbans en jaquette, du monde ou de la bourgeoisie,

pour qui la cristallisation à propos d'une femme se dessine par un: «Que

va-t-elle me rapporter?...» En est-ce assez pour conclure que la théorie

posée au début de ce livre sur le duel forcé entre les deux sexes se

trouve vérifiée avec cette première classe d'amoureuses,--celles qui

pourtant ne demandent à l'homme et ne lui offrent que le plaisir des

sens, ce plaisir qui rend l'âme si bonne, dit le proverbe,--si cruelle,

dit l'observation?

* * * * *

§ II.--_Le coeur_.

Parmi les mensonges que les femmes servent aux hommes et auxquels ces

derniers ont cru et croiront toujours, le plus habituel est celui qu'il

faut appeler, faute d'un meilleur mot, le mensonge de la virginité

sensationnelle. Il consiste à soutenir qu'elles étaient, à l'époque où

elles ne vous connaissaient pas, la Galatée d'avant Pygmalion, la statue

de marbre où rien ne palpitait. C'est vous qui les avez éveillées, vous

à qui elles doivent la révélation d'elles-mêmes. Comme la plupart des

mensonges débités par ces fines et subtiles personnes, cette allégation

repose sur une vérité, à savoir que ce phénomène du réveil par l'amour

se rencontre en effet, sans que ce miracle physiologique puisse bien

s'expliquer. Un beau jour, et cela peut arriver à toutes les espèces de

femmes, celle qui n'avait jamais éprouvé le moindre frisson de volupté a

le coeur pris, et elle subit une métamorphose absolue de tout son être.

C'est même là ce qui distingue la maîtresse chez qui le don de sa

personne a pour principe le coeur, de la femme à tempérament. La

sensation voluptueuse se produit chez la seconde, qu'elle aime ou

qu'elle n'aime pas; la première ne sent que si elle aime.

Empressons-nous d'ajouter que ce phénomène est rare et que la crédulité

masculine doit en rabattre singulièrement. Il y a beaucoup de Galatées,

au moins par l'indifférence, mais elles demeurent telles d'ordinaire, et

l'Esther de Balzac, la fille insensible et dégradée qui s'élève, par la

vertu de l'exaltation sentimentale, aux plus brûlantes hauteurs de

l'amour, reste une exception aussi étonnante que le génie de son père

spirituel. Vous vous rappelez la lettre qu'elle écrit avant de mourir?

Elle va se tuer parce qu'elle s'est livrée à Nucingen pour Rubempré;

elle laisse à son poète sept cent cinquante mille francs, prix de ce

marché, et, gaminant au bord de la fosse pour qu'il ne soit pas trop

triste, elle lui dit: «Qui est-ce qui te fera, comme moi, ta raie dans

les cheveux?...» On raconte que Balzac, lisant cette lettre à haute voix

dans un salon, s'interrompit pour fondre en larmes en s'écriant: «Comme

c'est beau!...»--Aussi beau, hélas! que peu vraisemblable. Pour une de

ces métamorphoses possibles, que de comédies! On ne passe pas aussi

facilement d'un domaine dans l'autre. Pourtant le cas existe, quoique

peu commun. Le plus souvent la femme destinée à aimer de cet amour

complet qui absorbe dans un seul être, pour des années, pour la vie

quelquefois, les forces les plus secrètes de l'âme est une femme qui,

dès son enfance, a commencé de vivre beaucoup, de vivre uniquement par

ce coeur. Il est rare qu'elle soit belle, de cette beauté éclatante qui

constitue une sorte de royauté absolue, et qui, à ce seul titre,

corrompt ses dépositaires. La femme qui vit par le coeur n'est pas non

plus la laide. Laideur est presque toujours synonyme d'envie. Elle est

gracieuse plutôt que brillante, et son charme est un peu journalier.

Elle aura un joli regard que la passion rendra sublime, et un visage

dont la pleine éloquence ne se révélera que dans les moments d'émotion

suprême. Il est probable que l'esprit de conversation lui manque. Dans

un salon, elle se tient à une place volontiers modeste. Elle n'a ni la

dureté d'âme qu'il faut pour jouer au fleuret démoucheté avec des

phrases aiguës, ni la sécheresse vaniteuse qui se dissimule sous les

plus innocentes coquetteries. Deux analystes ont étudié ce type spécial,

Laclos et Beyle. Ils ont ainsi créé, le premier, la céleste Présidente

des _Liaisons_; l'autre, la Mme de Rénal de _Rouge et Noir_. Tous deux

ont indiqué soigneusement que la femme de coeur est d'ordinaire pieuse,

comme elle est timide, par une délicatesse de sa sensibilité qui fait

d'elle, quand elle a le malheur d'apparaître dans notre société

contemporaine, une proie aussi certainement vouée à la férocité de

l'homme que l'Andromède de la fable antique, enchaînée au rocher. C'est

la mondaine par qui un amant implacable se fait payer cent mille francs

de dettes, et qu'il trahit, le soir même, avec la première venue. C'est

la maîtresse qui balaie l'appartement et porte des robes de quatre sous

pour que l'homme qui vit avec elle ait le droit d'aller au jeu et de

rentrer ivre mort. C'est la femme abandonnée, compromise, outragée, qui

franchit des lieues et des lieues pour aller soigner celui qu'elle a

aimé et qu'elle sait malade à deux jours et deux nuits de Paris. J'ai vu

ces actions s'accomplir et d'autres pareilles, à l'époque où j'étais le

plus cruellement trompé par Colette et où j'agonisais de douleur. Je

constatais que ceux pour qui ces grandes amoureuses marchaient au

martyre ne les aimaient pas, et que moi, j'aimais d'autant plus mon

infâme maîtresse qu'elle me trahissait davantage. J'ai tiré de ce

contraste les quelques vérités suivantes, à joindre aux autres tas de

ces cailloux psychologiques, régulièrement cassés le long du chemin de

calvaire que décrit cette _Physiologie_:

XXI

_Dix-neuf fois sur vingt, pour une femme, mettre de son coeur au jeu de

l'amour, c'est jouer aux cartes avec un filou et des pièces d'or contre

des pièces fausses_.

XXII

_L'homme se venge sur les femmes tendres de n'avoir pas été aimé des

coquines. Il appelle cela être devenu très fort_.

XXIII

_Par une affreuse loi de la nature masculine, être aimé d'une femme sans

l'aimer nous rend méchants, et nos remords ensuite, quand nous l'avons

lassée, ressemblent au regret du paysan qui, ayant tué son chien de

garde à coups de pied, se repent--d'être moins défendu_.

XXIV

_Un poète de ma connaissance perdit sa maîtresse, une veuve avec de

petites rentes, qui l'avait fait vivre dix ans, en vue d'un

chef-d'oeuvre jamais commencé. Il l'avait abreuvée de vilenies sous

prétexte qu'il faut à l'artiste les expériences de la passion. «Je suis

très malheureux,» me dit-il, «je vais profiter de ma douleur pour écrire

un petit_ Intermezzo _très éloquent.» La pauvre femme a dû en frémir de

joie dans sa tombe. Elle l'entretenait après sa mort_.

XXV

_J'ai renoncé à plaindre les femmes qui aiment, depuis que j'ai entendu

cette même personne, la plus maltraitée de celles que j' aie connues, me

dire: «Il est bien dur, mais si je n'étais pas là, qui est-ce qui

s'occuperait de son linge?» Et elle eut un sourire d'ineffable

ravissement. Recoudre des boutons de chemise--pour lui--était son

bonheur. Je l'envie quand j'y songe, et je me rappelle avoir lu dans une

lettre adressée à Raymond Casal par une inconnue--sans doute cette Mme

de Corcieux qui faillit mourir par lui--cette étrange phrase. Elle le

faisait rire, et elle me donne après des années envie de pleurer: «Ne te

reproche pas mes chagrins. Si tu ne m'avais pas fait souffrir, tu ne

m'aurais pas connue.»_

* * * * *

MÉDITATION VII

DE LA MAITRESSE (_suite et fin_)

§ III.--_La tête_.

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du

_club_,--d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,--entre deux

bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,--en disent plus

long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation.

Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des

caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une

malade ...» et d'une autre, précipitée par son coeur dans quelque

dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une

gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour

elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient

entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre

compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir,

les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du

sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que

j'ai appelées _de tête_, faute d'un terme plus précis, et que ce même

langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres

sont durs: les _détraquées_. C'est ici que je devrais--en véritable

physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de

physiologie scientifique--faire intervenir la Grande Névrose pour

décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte

d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté

physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la

vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre

quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes

rendus de la _Gazette des Tribunaux_ et les _faits divers_ des autres

feuilles,--ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine.

Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous

assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre

déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre

élément d'une émotion vraie--ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus

de détails, voir _Méditation XVI_.) Voilà une femme qui a tiré sur son

amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière

de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en

toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son

coeur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme

qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance

avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son

amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer

par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que

pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et

celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux

et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la

responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous

ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique

des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes,

les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des

lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut

avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son

nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la

feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans

amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à

commettre des folies. Par quoi?--Par une _idée_. Ce sont des

_cérébrales_, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré

qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques

types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés

reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la

tête, et que, plus une femme est froide du coeur, froide des sens, plus

elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger

croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la

cérébrale.

* * * * *

1° _La chercheuse_.--Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne

l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée

qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et

d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle

rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui

multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller

dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais,

malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son

coeur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses

audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous

demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir

toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se

devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son

cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous

serre le coeur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une

assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et

société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des

gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle

demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de

toutes les pudeurs.--La romanesque, elle, a des chances de finir dans

une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires

de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable

par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et

de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis

la _Madame Bovary_ de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec

sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de

ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du coeur et

celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera

au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle

est elle-même à tout oser pour _vibrer_, ne fût-ce qu'une minute,--et

elle ne vibrera jamais!

* * * * *

2° _La comédienne_.--Vous est-il arrivé de raconter une histoire à

laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de

cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et

il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la

vérité--sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit

travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche

d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé

de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens

que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des

années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste

mutilé--il ne lui restait qu'une jambe--qui exécutait d'incroyables

voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait

plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice

fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique.

Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de

la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de

corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver

qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme

un vin qui fermente, et il _voyait_ son souvenir, tel qu'il le

disait.--Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les

enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant

d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il

s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant

sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre

mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la

comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt,

mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur

à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en

tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une

«grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens

lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous

traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter,

s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre.

Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même

pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur,

celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la

Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle

l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du

canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel

il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:--le Naturel.

* * * * *

3° _La littéraire_.--Vous trouverez cette variété surtout en province.

Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des

auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman

russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la

comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait

essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type

qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa

vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là,

spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à

la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont

toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient

porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de

longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en

train de _Valentiniser_ d'après la formule. De nos jours, vous risquez

de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de

rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans

_la Petite Comtesse_ ou _Camors_;--à la Sully-Prudhommiste, qui vous

dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

Il faut tenir des mains de femme

Quand on rêve au bord de la mer....

--à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le

fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à

sa toque de fourrure:

Oh! les premiers baisers à travers la voilette....

--à la Goncourtiste, qui vous écrit avec des néologismes qu'elle ne

comprend pas et prépare pour vous recevoir une robe de chambre japonaise

achetée au Bon Marché;--à la Tolstoïenne, qui vous décompose ses «états

d'âme», tout en vous offrant une tasse de thé;--à la Shelleyienne, qui

vous parle, à table, en dégustant une truffe au Champagne, «d'un monde

où le clair de lune, la musique et le sentiment ne font

qu'un»....--Pauvres grands écrivains! Il faut cependant leur pardonner

les misérables sottises auxquelles leur génie sert de prétexte. Et tous

y passent. J'ai lu une lettre adressée à un jeune étudiant de ma

connaissance, dans laquelle une femme de trente-sept ans lui proposait

de mourir avec lui: «Notre mort,» disait-elle, «sera celle des _Amants

de Montmorency_ d'Alfred de Vigny!...» Cette vieille folle avait trois

petits garçons en bas âge et un honnête homme de mari, qui peinait dans

une maison de commerce dix heures par jour, afin de lui gagner de quoi

avoir du papier à lettres _moyen âge_, le temps de lire des romans et du

vague à l'âme! Le jeune étudiant me déclamait cette phrase en pleurant,

et il ne me pardonna point de lui avoir cité la réponse de Casal à une

fille qui se précipitait dans ses bras en lui disant: «O mon beau Rolla,

tu me grises....»--«Non,» répondit Raymond, «je ne te grise pas, je te

claque ...» et il la souffleta bravement, exaspéré de ce surnom. «C'est

la seule fois que j'ai battu une femme,» me disait-il, mais aussi la

littérature mêlée à l'amour est certes la plus écoeurante mixture qu'ait

inventée la sottise humaine. Vous croyiez entendre un soupir, c'est une

citation;--serrer une femme sur votre coeur, c'est un volume. Sans

compter que la littéraire enferme toujours en elle un bas bleu possible.

Elle plane, suspendue sur votre front, la menace du réel volume où vous

serez peint avec votre nom à peine défiguré:--Rasal pour Casal, Barcher

pour Larcher,--votre maison photographiée, le tout enguirlandé des mille

et une calomnies qu'une maîtresse lâchée possède à son service.--(Voir

pour plus amples renseignements le livre de Mme Collet où figure un

certain Léonce qui de son vrai nom s'appelait tout simplement

Flaubert!)--C'est de quoi justifier à jamais la boutade prêtée à

Gautier.... «Je ne crois au mot: je t'aime, que lorsqu'il est écrit

_t'h-é_.»

* * * * *

4° _La vaniteuse_.--C'est là une personne trop facile à classer pour

qu'il y faille une longue définition. Il existe de par le monde un très

grand nombre de ces paons-femelles que l'on pourrait appeler les

_snobinettes_ de l'amour et auprès desquelles l'homme dont on parle a

seul des chances de réussir. Elles se spécialisent d'ordinaire sur une

catégorie de célébrités: il y en a pour politiciens et il y en a pour

peintres. L'Institut fascine les unes, et d'autres le Théâtre. Les gens

de lettres ont les leurs, et les leurs aussi les gens titrés, les leurs

enfin les princes de la mode, ceux qui sont cités dans les feuilles pour

des _smokings_, et qui méritent, après leur mort, l'oraison funèbre

qu'un journal élégant consacrait à ce pauvre d'Avançon: «M. d'Avançon

vient d'être emporté hier.... C'était un homme mûr du meilleur style.»

J'ai connu une cantatrice, très jolie femme et très spirituelle, qui

avait ce snobisme de l'alcôve. Elle faisait collection, dans sa chambre

à coucher et dans son album, de personnages en vue. Quand elle avait dit

de quelqu'un: «C'est une tête,» j'étais sûr qu'avant huit jours elle

s'en croirait amoureuse, et qu'avant un mois la photographie de ladite

tête figurerait dans la galerie des souvenirs de cette doña Juana pour

Tout-Paris, qui avait elle-même une rivale préoccupée de lui souffler

successivement toutes ces _têtes_; et ce trait nous amène à....

* * * * *

5° _L'imitatrice._--qui est, elle aussi, une vaniteuse, mais d'une

vanité circonscrite à la lutte contre une autre femme. L'imitatrice a

pris comme modèle tout ensemble et comme rivale une personne de son

entourage ordinairement, quelquefois d'une société supérieure; et alors

commence un _steeple-chase_ quotidien, avec ceci de plaisant que

l'enviée parfois ne s'en doute même pas. Cette enviée a un hôtel,

l'imitatrice aura un hôtel;--des chevaux, l'imitatrice en aura;--des

tableaux, et l'imitatrice en achète. L'enviée reçoit le lundi,

l'imitatrice prend le même jour. Si vous voulez, vous qui faites la cour

à cette imitatrice, la mener très loin et très vite, persuadez-lui que

l'enviée vous a distingué. Vous pourrez vous engager dans cette liaison

sans crainte. Vous aurez toujours un moyen assuré d'en sortir. Ce sera

de laisser croire à votre maîtresse par ricochet que cette enviée vous

dédaigne et en distingue un autre. Vous n'existerez plus pour

l'imitatrice, qui vous aura, par-dessus le marché, donné le comique

spectacle de la plus charmante inconscience, car elle ne manquera jamais

au gentil ridicule de vous dire, en parlant de l'autre: «Mme X----, qui

fait toujours tout ce que je fais....» Et elle le croira.

* * * * *

Physiologie de l'amour moderne · 第 7 / 24 段