_Bourgeoisie riche_.--Marthe et Juliette R----, deux soeurs, dix-huit et

dix-neuf ans. Il y avait autrefois dans la maison cent mille livres de

rente. Mais les R---- sont atteints de la maladie de la réception, et

ils ont tant dépensé que, s'ils liquidaient, ils se trouveraient réduits

d'une fière moitié. Pour le moment, ils font comme les joueurs qui

courent après l'argent perdu. Ils continuent de recevoir dans leur petit

hôtel de la rue Rembrandt, et aussi de mener leurs filles de dîners en

soirées et de visites en sauteries. A ce régime, les deux petites, qui

avaient déjà le tempérament chétif de Parisiennes issues de Parisiens,

sont devenues maigriotes, avec ce teint à demi fané qui joue la

fraîcheur aux lumières. Et une conversation! Leurs parents et les amis

de leurs parents se sont permis tant d'allusions devant elles à des

liaisons mondaines, réelles ou imaginées;--le cercle des dames, autour

de la table à thé de leur mère, a tant de fois oublié qu'elles étaient

là;--leurs compagnes de jeunesse déjà mariées leur ont détaillé tant de

confidences, qu'il ne leur reste plus rien à savoir de l'amour que sa

brutalité physiologique. C'est des estomacs aussi usés déjà que leur

innocence, des tempéraments tout en nerfs à qui le médecin défendra la

maternité dès le second enfant. De la religion? Elles en ont comme du

papier à leur chiffre et de la maroquinerie du bon faiseur. Cela fait

partie d'une vie élégante. Des principes? Elles ont celui qu'une fille

se marie pour aller dans les petits théâtres, dépenser de l'argent sans

compter, sortir seule et lire de dangereux livres,--nos livres,

hélas!--«Ça, c'est pour quand je serai mariée....» m'a dit Marthe

l'autre jour en me parlant d'un roman à scandale. Elles savent ce qu'il

faut croire des sévérités du monde pour l'adultère, étant donné qu'elles

ont passé leur adolescence à voir leurs parents accueillir d'un sourire

et inviter ensemble des messieurs et des dames unis par la chronique,

mais aussi peu mariés que possible. L'autre jour, comme une visiteuse

entrait chez la mère avec son petit garçon, qui passe pour être le fils

d'un de mes meilleurs amis, involontairement le nom de cet ami vint aux

lèvres de Juliette, qui bavardait avec moi. Elle connaissait toute cette

histoire, je le vis à son sourire lorsque je la regardai, et qu'elle

comprit que je démêlais le fil de sa pensée. Toutes deux auront une très

petite dot. On les mariera richement à des parvenus en mal de

relations.--Dans dix ans, si le dégoût d'observer de pareilles misères

ne m'a pas chassé à jamais du monde parisien, je nettoierai le verre du

fameux microscope pour lire dans leur jeu.... Et dire qu'il y a dans

Paris quelque garçon de vingt à trente ans qui dort tranquille et dont

la destinée est d'être l'amant d'une de ces deux _rossinettes_-là.

--Pauvre diable!

* * * * *

_Grand monde_.--Charlotte de Jussat-Randon....--Ici j'ai un

renseignement tout contraire, mais il est moins direct et moins précis.

D'ailleurs, c'est l'exception, tandis qu'Eugénie, Mathilde, Marthe et

Juliette sont ou me paraissent plus normales. Est-il besoin de tant

d'exemples pour démontrer que d'élever des enfants sans Dieu, sans

milieu de famille, parmi les exemples et dans l'atmosphère du monde

actuel, équivaut à préparer des prostituées implacables, des adultères

déséquilibrées, des séparées dangereuses, enfin le formidable déchet de

vertus féminines auquel nous assistons et assisterons de plus en plus

avec les internats de filles? On n'avait pas assez de ceux des garçons.

Et je préfère achever cette analyse par quelques réflexions que je

soumets aux commentaires du lecteur:

XIII

_Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli,

enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en

écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: «Avec mille

remerciements.» Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il la leur doit_.

XIV

_Lorsqu'une femme qui est mère prend un amant, c'est presque toujours

comme si elle en donnait un à sa fille.

N.B.--Cet amant n'est pas toujours le même_.

XV

_La moralité d'une femme de trente ans, c'est la moralité de ses

dix-huit ans, moins ce que la vie lui a enlevé: o-x (zéro moins quelque

chose). Il y a des formules d'algèbre dans ce goût-là._

XVI

_Un père est ravi: «Ma fille,» dit-il, «n'a jamais lu un roman.» Mais il

la laisse causer sans contrôle avec son frère qui arrive du lycée, ou

s'enfermer dans sa chambre avec ses petites amies. Les plus mauvais

livres ne sont pas sur les rayons de la bibliothèque. Ils vont et

viennent dans les rues, reliés en tunique ou en robe demi-longue._

XVII

_Des virginités sans innocence,--c'est le tour de force de notre

civilisation. Les barbares qui violaient dans les villes prises

laissaient derrière eux des innocences sans virginité. Il y a progrès

indiscutable dans la délicatesse des procédés_.

XVIII

_Quand la société moderne a bien convaincu une femme, par le théâtre et

par le livre, par la musique et par la conversation, par les exemples et

par les conseils, qu'il n'y a, pour elle, de bonheur ici-bas que dans

l'amour, elle lui enjoint, par la voix d'un monsieur, ceint d'une

écharpe, de sacrifier cet unique bonheur ... à quoi? A la commodité d'un

homme qui a traîné quinze ans chez des drôlesses; aux hypocrisies d'une

coterie de femmes dont quelques-unes ont rôti tous les balais et la

plupart des autres regretté de n'avoir ni balai ni feu;--le tout pour

obéir aux injonctions d'une loi fabriquée, entre deux pots-de-vin, par

des législateurs, qui représentent une majorité d'inconscients et dont

neuf sur dix ont passé leur vie à renier leur programme. Tel est le

mariage civil dans toute sa noblesse, gâtée jusqu'ici par le mariage à

l'église qui lui succède. Mais cette tache tend à disparaître. Les loges

veillent_.

XIX

_Un des plus étonnants cynismes de l'homme consiste à prétendre que la

faute de la femme est pire que la sienne,--parce qu'il peut en résulter

des enfants,--comme si, entre une maîtresse qui devient enceinte et

l'amant qui l'engrosse, il y avait la plus légère différence de

responsabilité. Notons pourtant cette différence que pas un amant sur

cent n'irait à un rendez-vous, s'il avait une chance contre mille de

subir la grossesse, l'accouchement et le reste.... Patience! L'éducation

nouvelle et «sincèrement laïque», comme disent les programmes

électoraux, nous promet une génération de femmes qui, à vingt ans,

sauront cela et quelques autres choses. En ces temps-là, il ne restera

plus qu'à trouver un troisième sexe,--pour faire des enfants_.

XX

_La rencontre de deux dégoûts et le duel de deux dépravations, voilà ce

que les progrès de notre époque, si étrangement ignorante des lois de la

vie intérieure, sont en train de faire de l'Amour, haussé par le

Christianisme jusqu'aux sublimités de la religion! Il en sera de cela

comme du bordeaux moderne, où il entre de tout, excepté du vin. Il

entrera aussi de tout dans cet amour,--excepté de l'amour_.

* * * * *

MÉDITATION VI

DE LA MAITRESSE (_suite_)

Pour quelles raisons, sachant à quels dangers elle s'expose, à quelles

déceptions probables, à quelles angoisses certaines, une femme de nos

jours prend-elle un amant? Ce problème, posé dans la méditation

précédente, m'apparaît à cette minute comme aussi insoluble que celui de

la quadrature du cercle. Une femme? Quelle femme?... Un amant? Quel

amant?... A mesure que j'avance dans cette oeuvre d'analyse, commencée

un peu au hasard, je sens de plus en plus la difficulté d'arriver à la

découverte de la loi générale dans le plus individuel des sujets. Et je

me souviens d'un proverbe espagnol qui me fut enseigné par un philosophe

andalou dans des circonstances particulières. Ce philosophe exerçait la

profession de cocher et de guide tout à la fois. Il nous montrait, à un

de mes amis anglais, lord Herbert Bohun, et à moi, les Murillos de la

cathédrale de Séville. Il était de noir vêtu, fort malpropre, avec un

teint de cigare, des bottes éculées, peu de linge; mais quelle bouche,

d'une ironie et d'un désenchantement incomparables! Lord Herbert savait

l'espagnol, et comme nous achevions notre visite, le guide lui dit

quelques mots qui le firent sourire, étant à jeun et lucide, ce jour-là,

par exception.

--«Devinez ce que le drôle nous offre? Il voudrait, puisqu'il nous voit

amateurs de beauté, nous présenter à quelque beauté vivante, notamment à

une jeune fille qui est là, près du quatrième pilier à gauche, avec sa

mère.»

Je regardai dans cette direction, et j'aperçus deux formes de femmes en

train de prier, ou de s'éventer sous la mantille, deux types dignes de

Goya:--la fille avec de grands yeux noirs dans un teint d'une pâleur

chaude, et la mère, si maigre, la bouche rentrée, les prunelles

flambantes de cupidité. Le métier habituel de ces deux créatures et de

notre cocher-guide était trop évident. Mais j'avais dès lors un sinistre

goût à voir l'infamie humaine épanouir devant moi sa hideuse fleur; et

je dis à mon compagnon, qui se préparait à congédier le ruffian avec les

honneurs dus à son rang:

--«Causons plutôt avec lui. Demandez-lui s'il n'a pas honte de nous

faire une proposition pareille dans une église.»

--«Il dit que ça vaut mieux que dans la rue,» me répondit l'Anglais,

traduisant la réplique du personnage et souriant de nouveau,--malgré

lui;--car le pire des mauvais sujets d'outre-Manche garde un

arrière-fonds de respectabilité.

--«Demandez-lui quel âge a sa protégée et si elle est vierge,»

insistai-je, espérant une réponse singulière.

--«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais,

pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu

que la Giralda est vierge....»

Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal,

girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette

fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le

scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux

d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde

attention du chasseur qui guette le gibier.

--«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au

marché; elle a une physionomie bien sévère.»

--«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»

--«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»

--«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que

si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à

lui baiser la main....»

--«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de

Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le coeur. Et

comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation,

le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:

--«_Cada persona es un mundo_.... Chaque personne est un monde.»

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel,

avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine

de _toreros_ à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé

et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous

mangions de la _pescadilla_, en buvant de _l'amontillado_, avec des

filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de

gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est

revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des

classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en

écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre

social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en

accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse

bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons

cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en

trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se

donnent pour des raisons de coeur, celles qui se donnent pour des

raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme

aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans

amoureuse de quelqu'un par le coeur ou par les sens, quelquefois par les

deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le

mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que

la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins

que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons,

tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la

nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des

animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le

monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces

de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit

pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits

qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du

tempérament, du coeur et de la tête.

* * * * *

§ 1.--_Le tempérament_.

La femme à tempérament est beaucoup plus rare dans nos races fatiguées

que notre fatuité masculine n'en veut convenir, ou que notre niaiserie

ne l'imagine. Il est vrai que l'observation habituelle la confond

souvent avec la femme nerveuse, au lieu que cette dernière devrait être

rangée parmi les cérébrales, s'il en fut. Il y a un dialogue légendaire

entre deux filles dont il est toujours sage de se souvenir, quand des

camarades vous vantent les félicités dont ils enivrent leurs maîtresses:

PREMIÈRE FILLE.--«Un homme, ça te fait plaisir, à toi?»

SECONDE FILLE.--«Toujours au moins deux fois.... (_Silence_.) Quand il

me paye et quand il s'en va.»

Mais, rare ou fréquente, elle existe, cette femme à tempérament, et elle

peut se définir d'un mot: elle a, pour tout ce qui regarde les choses de

l'amour, la nature d'un homme. N'avez-vous pas entendu des vingtaines de

fois un monsieur vous dire: «Moi, quand j'ai été huit jours sage, j'ai

mes idées toutes brouillées.» Mettons quinze jours, mettons un mois,

mettons-en deux, pour n'être pas trop dupes des vantardises. La femme à

tempérament est ainsi. Les sexes vivent, chez elle, d'une vie inférieure

et comme séparée, à côté de la tête, en dehors du coeur. Elle se

présente d'ordinaire sous deux types très différents: la plantureuse et

la consumée.... Vous voyez dans ce salon cette femme de vingt-cinq ans,

presque trop grande, déjà un peu forte, avec beaucoup de gorge, des

épaules de zouave et des bras charnus, facilement rouges. Si vous l'avez

observée à table, vous aurez constaté qu'elle est sobre, quoiqu'elle

mange avec un réel appétit, mais seulement les plats très sains. Elle a

dans ses yeux plutôt petits, dans son nez droit à base large, dans sa

bouche plutôt épaisse, dans son menton carré, quelque chose de la

faunesse, et un rire qui découvre des dents serrées, blanches et solides

comme des dents de bête. C'est une très grande dame, avec un blason qui

remonte aux croisades, et vous sentez pourtant que n'importe où, à une

table d'auberge comme dans la foule d'un port, dans un théâtre borgne ou

dans un tripot élégant, elle saurait être à son aise, et, pour peu

qu'elle s'amuse, toujours bonne enfant. Si vous l'avez rencontrée au

moment d'une grande peine, après une mort, par exemple, vous aurez

observé en elle une sensibilité analogue à celle des gens du peuple,

simple, vraie, mais qui n'empêche pas la forte poussée animale de

continuer. C'est le paysan qui, au retour de l'enterrement de son père,

s'assied à dîner et mange de grand appétit, les yeux en larmes, le coeur

gros, tout en redemandant de la viande. Chez la femme à tempérament,

rien ne fait plaie, ni douleurs ni joies. Elle pleure un perfide qui l'a

trahie et fait comme une charmante bourgeoise qui, ayant pris le petit

René Vincy pour confident de ses chagrins, l'entraîne un jour dans sa

chambre à coucher, pousse le verrou et lui dit: «René, nous avons un

quart d'heure....» Le pauvre René, qui aimait toujours ailleurs et qui

avait la naïveté d'être fidèle, se conduisit comme le légendaire Joseph,

ce dont la dame ne lui en voulut pas. Elle dit seulement: «Ça m'aurait

pourtant fait bien plaisir....» Signe particulier, en effet, ces

femmes-là n'ont jamais de rancune. Elles n'ont guère de dépravations non

plus, et Lesbos demeure, pour elles, un port lointain où elles

n'abordent que par hasard et sans s'y arrêter.

Avec la seconde espèce de femme à tempérament, celle que j'ai appelée la

consumée, les pires dépravations sont au contraire possibles. Celle-ci

est mince d'ordinaire et de mine délicate, avec un visage dont le haut

est parfois idéal; mais la bouche, renflée, ourlée, aux coins tombants

et volontiers triste, contraste d'une façon inquiétante avec ce haut de

visage. Tandis que chez la plantureuse il y a plein accord entre la

force vitale et la sensualité, il semble que chez la consumée la passion

soit trop forte pour la machine physique. Elle est quelquefois une femme

romanesque et quelquefois une femme à principes, mais que les sens

tourmentent et qui devient alors silencieuse et sombre. Même honnête,

elle a du goût pour les beaux hommes, très grands et très athlétiques,

comme la plantureuse a du goût pour une certaine espèce de personnages

très bruns et très maigres, aux poignets velus, et noirs de barbe

jusqu'au coin des yeux. Le plus remarquable exemplaire de consumée

vertueuse que j'aie connu était la patronne d'un café de peintres, situé

pas trop loin du Luxembourg, et décoré par les habitués de pochades

rembranesquement enfumées. Elle se tenait, mince, immobile et pâle,

derrière le marbre de son comptoir, tandis que son mari causait avec ses

clients, dont plusieurs portent aujourd'hui des noms illustres. Les

garçons de café étaient toujours des hercules, dignes de prendre place

dans la collection de grenadiers du second roi de Prusse. Je m'amusais,

en feuilletant la _Gazette des Beaux-Arts_, à observer les yeux dont la

jeune femme suivait les allées et venues de ces géants, en train de

servir des bocks ou des absinthes. A de certains moments, sa plume en

tremblait sur les additions. C'était le brûlant trépied de la sibylle,

que la banquette de cuir où se tenait la pauvre enfant, qui finit,

devenue veuve, par épouser un des géants. Elle fut ruinée par le bel

homme, en deux temps trois mouvements. Le coup fait, le drôle la lâcha;

elle roula dans l'ivrognerie, et je la retrouvai, misérable, cette

année-ci, qui vint me demander l'adresse d'un confrère, resté débiteur

de quelque trente francs au petit café. Nous causâmes, et, me parlant de

ce second mari, qui l'avait mise sur le pavé:

--«Ah!» dit-elle, «si seulement j'avais eu un enfant de cette canaille!»

Cette constance est rare chez la femme à tempérament, et très fréquent

au contraire le coup de foudre sensuel, qui n'a rien de commun que la

soudaineté avec l'autre coup de foudre, celui du coeur. Voici une

anecdote que j'aimerais, celle-là, à croire authentique, car elle serait

très significative de cet égarement subit et irrésistible où le caprice

physique peut jeter cette sorte de femmes. D'ailleurs voici ma

référence: elle me fut contée par André Mareuil à l'époque même, et

pourquoi suspecter sa véracité? Il était allé, vers la fin de mai, dîner

à la campagne chez un musicien très connu. Il se trouve à table à côté

d'une très jolie femme de vingt-sept ans, pastelliste d'une rare

distinction de facture, et notoirement liée avec un des bons sculpteurs

d'aujourd'hui. André, qui savait cette histoire, ne pense même pas à

faire la cour à sa voisine. Il lui avait été présenté dix minutes avant

le dîner. C'était une frêle et gracieuse personne, avec des cheveux

châtains, des yeux bruns et doux, quelque chose de profondément correct

et convenable, n'eût été la bouche très rouge, très large et très

sensuelle. Il passait sur cette bouche, tandis qu'André lui parlait, un

trouble si étrange, les yeux se faisaient si fixes quand ils se posaient

sur le jeune homme, que ce dernier, très habitué aux aventures rapides,

osa parler à cette femme, d'abord avec familiarité, puis avec audace. Le

soir même, en rentrant à Paris, elle venait chez lui. A une heure du

matin, il la reconduisait en voiture chez le sculpteur, et il ne put

s'empêcher de mentionner à sa nouvelle maîtresse l'amant en titre. Cette

curiosité absurde était inévitable.

--«Depuis combien de temps as-tu cessé de l'aimer?» lui demanda-t-il.

--«Mais je l'aime toujours....» répondit-elle.

--«Pas d'amour, en tout cas?...» insista André.

--«Si, d'amour,» fit-elle, «et profondément.»

--«Hé bien! Et moi, alors?» interrogea-t-il avec la brutalité de l'homme

qui vient d'enlever une femme et qui la méprise. (Voir _Méditation V_.)

--«Ah! tais-toi,» dit-elle, «tu ne comprends pas.... Tu me fais du

mal....»

Il eut un second rendez-vous avec cette fille, un troisième, un

quatrième. Bref, ce caprice d'un soir devint entre eux une espèce de

liaison où elle apportait une sorte de fougue taciturne et presque

affolée. Et à chaque rendez-vous il en arrivait, un peu par cette même

curiosité, un peu par une inconsciente jalousie,--car elle lui plaisait

infiniment,--à parler de l'autre, et toujours la jeune femme répondait

comme la première fois:

--«Je l'aime.»

--«Et moi?» recommençait-il.

--«Toi, ce n'est pas la même chose,» répliquait-elle avec cette

tristesse qui semblait démentir l'emportement des caresses de tout à

l'heure.

--«Mais s'il te fallait choisir?...»

--«Ah! je le choisirais, lui, cent fois, mais je t'aime aussi,

autrement....»

--«Sais-tu que tu as un coeur monstrueux?» lui disait-il.

--«Je ne sais pas,» faisait-elle en haussant les épaules, «c'est mon

coeur....»

--«Evidemment,» concluait Mareuil après m'avoir rapporté ce bizarre

dialogue, «je n'ai d'elle que les sens, rien de plus. Et il faut croire

que les sens tout seuls ont par eux-mêmes quelque chose de hideux,»

ajouta-t-il après un silence et d'une voix devenue sérieuse, «car elle

finit par me faire peur, comme un monstre, en effet....»

Physiologie de l'amour moderne · 第 6 / 24 段