vertu de son expérience acquise, une espèce d'analyseur inconscient;
autant dire qu'il présente cette seconde anomalie d'être un passionné
sans illusion. Aimer, pour lui, c'est involontairement épier dans le
geste par lequel on l'accueille, dans le regard qu'on lui jette, dans le
baiser qu'on lui donne, la fourberie possible, probable, certaine. Il a
trop vu le fonds et le tréfonds de la femme pour ne pas savoir de quelle
étonnante nouveauté dans le mensonge cette créature dangereuse et féline
est toujours capable. Chez l'homme naturel, et qui sent comme il agit,
dans la franchise de l'instinct premier, la défiance tue l'amour, et
l'amour crée la confiance. C'est le vieux mythe du petit dieu antique
avec un bandeau sur les yeux, et c'est la comédie fameuse: _les
Jocrisses de l'amour_. L'amant moderne pourrait presque fournir matière
à une autre comédie qui s'appellerait _les Jocrisses du soupçon_; car il
aime avec une partie de son être, et il se défie avec une autre, ce qui
l'amène souvent à des états de malheur aussi compliqués que lui-même. Je
me rappellerai toute ma vie un dîner chez Voisin, en tête à tête avec ce
Raymond Casal dont j'ai déjà parlé. Après une histoire assez mystérieuse
avec une certaine Mme de T----,--et qui dut lui faire du mal, car il
changea de caractère en un an,--il s'était lancé à coeur perdu dans une
liaison avec la terrible comtesse V----, et il en était, de cette
liaison, à une période affreuse. Il se savait trompé pour un parfait
drôle, et il savait que nous le savions, nous tous, depuis ses camarades
de la rue Royale jusqu'à moi, une simple connaissance du monde. Nous
nous étions rencontrés l'un et l'autre, autour d'une table à thé, à cinq
heures, chez la comtesse. Nous étions sortis ensemble. Il m'avait
demandé: «Où dînez-vous ce soir?...» d'un ton que je connais trop bien,
celui d'un homme qui a peur de s'asseoir seul à table, l'horrible peur
de l'épileptique pensant à l'accès prochain. Bref, nous nous étions
retrouvés au cabaret. Je n'avais pas manqué de lui parler de Colette, et
il en était venu à me parler de la comtesse, sans la nommer, et en
déguisant, dans la conversation, la couleur de ses cheveux. Il me
l'avait dépeinte blonde, au lieu qu'elle est brune--comme les blés
noirs. Il prenait aussi, vis-à-vis de sa délicatesse à lui-même, le soin
de mettre au passé toute une histoire que sa voix amère, ses yeux aigus,
la fébrilité de ses mains, attestaient actuelle et présente. «Et elle
m'a trompé,» disait-il, «et pour qui!... Mais est-ce que je ne devais
pas le prévoir?... J'ai une théorie, voyez-vous, c'est qu'une femme
mariée qui prend un amant ne cherche pas dans cet amant un second
mari.... Elle veut quelqu'un qui lui donne ce que son mari ne lui donne
pas, non plus la popote du coeur et des sens, mais de la cuisine de
restaurant, du relevé, de l'épicé, du poivré en diable. Et ce que je lui
en avais servi, de cette cuisine-là! Si vous aviez vu ce qu'elle était à
son début avec moi?... Mais voilà, il y a un chercheur dans tout savant,
et j'en avais fait une savante. Pouvait-elle ne pas me trahir?... Hé
bien! le coeur est si bête que je m'en suis étonné quand je l'ai su. Et
je me suis donné ma parole de la quitter, et puis j'y suis retourné.
J'avais une espèce d'atroce plaisir à penser aux caresses de l'autre en
la possédant, et surtout à la regarder me mentir.... Vous voyez que nous
nous ressemblons tous....»
Je l'écoutais me raconter presque mon histoire, avec la curiosité
particulière qu'éveillent les analogies d'âme. Elles sont si rares! Il
m'apparaissait comme le type, en effet, de l'Amant de nos
jours:--quarante-deux ans, entraîné à tous les sports, bon escrimeur et
meilleur paumier, cavalier hors ligne, un joli nom très parisien, celui
d'un des plus fidèles sénateurs de l'Empire, de la fortune, célibataire,
des yeux, des dents et une voix charmants. De l'esprit, avec cela, de
cet esprit qui va du mot profond à l'à-peu-près, il venait de me dire
cinq minutes avant, à propos de Mme Moraines et du baron qui la payait:
«Tout était pour le vieux dans le meilleur des demi-mondes....» Et en
a-t-il eu, des maîtresses! En a-t-il charmé et quitté, et peut-être
aimé!... Mais ce viveur comblé est au fond un déséquilibré, un
malade,--et, à lui aussi, comme a tous ses confrères en amour, on
pourrait appliquer le mot qu'un des grands philosophes de ce temps
disait sur un romancier de génie, fanfaron de débauche, qui devait finir
tragiquement: «C'est un taureau triste.»--«Cela vaut toujours mieux que
d'être un boeuf,» dit le romancier quand je lui répétai cette épigramme.
Mais les mots sont les mots, et on n'en est pas moins triste.
* * * * *
MÉDITATION V
DE LA MAITRESSE
Mettons-le sous le microscope, ce mot _maîtresse_, comme nous avons fait
pour le mot _amant_, en essayant de ne pas pleurer sur le verre dudit
microscope, ce qui n'a jamais été le moyen d'y voir clair, et commençons
par oublier les heures ou je disais à Colette: «Ah! chère, chère
maîtresse!» C'est qu'au premier regard il est si joli, si tendre, ce mot
de _maîtresse_, et comme on comprend que ses inventeurs ont voulu
signifier par lui la plus gracieuse des servitudes volontaires! La
maîtresse? C'est la Dame du chevaleresque moyen âge, mais descendue de
sa tour féodale. Elle vous sourit. Elle vous tend sa blanche et fine
main; elle daigne vous accepter comme esclave. C'est bien de la sorte
que l'entendaient les amoureux du temps jadis, et de quel air aussi,
orgueilleux, sentimental et fringant, les gentilshommes des premières
comédies de Corneille--ces scènes trop peu connues de la _Vie
parisienne_ sous Louis XIII--prononcent ces deux syllabes:
Ma maîtresse m'attend pour faire une visite!...
Et notre Desgrieux, quand il rencontre sa Manon pour la première fois
dans une cour d'auberge: «Je m'avançai, dit-il, «vers la _maîtresse_ de
mon coeur....» Ils ne s'avisaient pas, ces naïfs jeunes premiers, qu'une
femme fût moins digne de leur respect pour leur avoir cédé. Ils
désignaient du même terme soumis et passionné celle dont ils ne
baisaient que le gant parfumé d'ambre et celle qui se donnait à eux tout
entière. Ah! temps de jadis en effet et plus loin de nous que les
paniers, les mouches, les chapeaux à plumes--et la courtoisie!... Si
vous voulez mesurer la route parcourue depuis ces jours romanesques
jusqu'au «parbleu» du brutal Camors, pratiquez un peu la simple
expérience suivante. Parlez à dix de vos amis ou camarades d'une femme
du monde soupçonnée d'avoir une liaison, et vantez-leur ses qualités, si
elle en a,--ce qui arrive,--son esprit et sa droiture, la sûreté de son
commerce et sa bonté, sa fidélité dans les amitiés et sa grâce dans
l'obligeance, enfin les rares vertus qui constituent ce que j'appelle
«un honnête homme de femme», et, sur les dix fois, vous obtiendrez la
réponse suivante:
--«Ça n'empêche pas qu'elle est la _maîtresse_ de M. Un Tel....»
Et ce mot de _maîtresse_ aura des sifflements de crachat sur cette
bouche de moraliste. Il est vrai, si le démon de l'ironie vous possède,
que vous pourrez aussitôt vous offrir un petit spectacle assez piquant
en mettant le même moraliste sur ses amours à lui, et ses lèvres
prendront des sourires de victoire pour laisser tomber la phrase
suivante:
--«Oui, mon cher, à cette époque-là, j'étais l'amant d'une très jolie
femme, mariée, et qui....»
Moi, qui n'ai gardé de mes anciens succès de mathématicien au lycée
qu'une habitude, mais incorrigible, celle de la logique, j'ai trop
souvent recueilli ces deux phrases ou d'autres analogues, et j'en ai
déduit cette évidente conclusion: dans notre société contemporaine,
avoir une femme hors du mariage est un des plus grands honneurs dont
puisse s'enorgueillir un homme, et, inversement, appartenir à un homme
hors du mariage est la pire honte pour une femme. Ce généreux sophisme
de la vanité et de l'égoïsme masculin me rappelle toujours le dialogue
échangé entre Casanova, qui avait acheté le titre de Seingalt, et
l'empereur Joseph II:
--«Je méprise ceux qui achètent la noblesse, monsieur Casanova....» dit
l'empereur.
--«Et ceux qui la vendent, sire?» répliqua l'audacieux Aventuros,--comme
l'appelait le prince de Ligne,--en s'inclinant.
Quand un Parisien de 1888 soupire à une femme: «Je vous aime,» c'est
donc à peu près comme s'il lui disait en termes précis: «Madame, je vous
invite à faire avec moi un acte que nous ne pouvons faire qu'à deux,
mais qui présente, outre ses agréments intrinsèques, cette particularité
qu'il me donnera le droit de nous considérer, moi avec la plus béate
satisfaction d'amour-propre, et vous avec le plus mérité des mépris....»
Et voilà une première définition du mot _maîtresse_ à inscrire dans le
dictionnaire galant:
DÉFINITION A (côté des hommes).
_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel un homme flétrit la
conduite d'une femme qui a eu l'imprudence de se donner à lui ou à
quelqu'un de ses semblables_.
* * * * *
Les optimistes qui croient au progrès pourront voir dans ce sentiment la
preuve d'une équité supérieure. «En pensant ainsi,» diront-ils, «l'homme
moderne se rend justice....» Quant à moi qui suis ici poux faire mon
métier d'analyste, je n'apprécie pas, je constate,--suivant la formule
consacrée.Je continue à tenir ce mot de _maîtresse_ sous le microscope,
et, après y avoir reconnu cet absolu mépris de l'homme pour la femme qui
aime, j'y constate un mépris égal de la femme ... vous croiriez pour
l'homme?... Pas du tout, pour la femme encore, si bien que la bouche de
la Parisienne se fait aussi dédaigneuse, aussi insultante pour prononcer
la même petite phrase....
--«Mme X...? Ah! oui, la _maîtresse_ de M. Un Tel....»
Les deux sexes ennemis se rencontrent, semble-t-il, dans une commune
sévérité à l'égard des amours illégales. Mais, quand un homme et une
femme affirment la même idée dans les mêmes termes, on peut tenir pour
certain que ce touchant accord n'est qu'apparent. Et, de fait, tandis
que chez l'homme le mépris pour la maîtresse--pour la sienne et surtout
pour celle des autres--suppose comme arrière-fonds cette haine sauvage
du mâle primitif retrouvée chez le civilisé de décadence,--le mépris de
la femme n'est presque toujours qu'une comédie d'envie, des plus
divertissantes à regarder. Commençons, pour bien en comprendre
l'origine, par reconnaître cette vérité que, si l'Exclu mâle est à
l'état de colère permanente contre tous les amants, cette colère
devient, chez l'Exclue femelle, de la fureur, du délire, quelque chose
d'innomé qui n'a d'analogue que le sentiment d'un auteur sifflé pour un
auteur applaudi, ou la rancune d'un romancier sans articles contre le
vingtième «mille» d'un conteur en vogue. L'Exclu mâle, à quelque
catégorie qu'il appartienne, même hideux, même pauvre, trouve toujours
de quoi offrir de temps à autre une lippée de chair fraîche à sa
sensualité, et, s'il a quelque argent, c'est par centaines que se
présentent les aimables menteuses prêtes à lui jouer la comédie de
«Semblant d'amour»,--féerie-vaudeville en autant d'actes que l'Exclu
offrira de billets de banque, avec trucs et apothéose.... Mais l'Exclue
femelle, que lui reste-t-il pour tromper son appétit d'être aimée, si
cet appétit la consume? La laide, par exemple, la vraie laide, celle qui
ne peut pas dire comme une drôlesse méridionale que j'entendais crier
dans le jardin des Folies-Bergère, avec un accent de Marseille: «Pour la
tête, je ne dis pas, mais pour le corps,» elle prononçait _corpsse_, «à
moi la pige!...» la laide absolue et qui se sait laide, où
trouvera-t-elle l'homme disposé à lui mentir, à roucouler avec elle ce
duo de Roméo et de Juliette vers lequel la pauvre bâille comme un
pharmacien sans clientèle vers la prochaine épidémie? Il ne se tient pas
marché de mâles à tant la séance comme il se tient marché de femelles au
tournant de toutes les rues sombres, et si l'homme entretenu existe
aussi bien que la fille, avouons qu'il est rare dans les hautes classes,
plus rare encore dans la bourgeoisie. Oui, que reste-t-il à l'Exclue? Si
elle n'a pas de dot, sa meilleure chance est un mariage de hasard,
espèce d'association froide et triste, avec tromperie assurée dès la
première grossesse. Est-elle fortunée? Elle se payera le luxe d'un mari
joli garçon qui, lui, s'offrira aussitôt de belles filles avec l'argent
de la communauté. De quel regard une femme, ainsi épousée pour son
argent, caressée à peine, par devoir, négligée des années durant, et
jamais, jamais courtisée, peut-elle bien accueillir l'entrée dans un
salon d'une autre femme, rayonnante de jeunesse, de beauté, de bonheur,
et qui a dans son sourire, dans sa langueur triomphante, dans la grâce
de ses yeux lassés et celle de sa parure, dans son port de tête et dans
ses gestes, cet «air aimée» si perceptible à toute la gent féminine?
Là-dessus un indiscret montre à l'Exclue un homme jeune, élégant et
robuste.... «C'est l'amant de cette dame,» insinue-t-il. Si l'envie,
cette passion faite avec le résidu de nos espérances déçues, de nos
égoïsmes froissés, de nos ambitions rentrées, n'inondait pas de fiel le
coeur de la laide, ce serait à se prosterner devant elle comme devant
une sainte.--N'ayons pas peur d'user nos genoux à ces hommages!--La
frénésie de l'Exclue n'a de supérieure à cette minute que celle de la
femme, jadis galante, aujourd'hui vieillie, qui voit son passé
ironiquement évoqué devant elle dans la personne de la nouvelle arrivée.
Et ces deux rages en grande toilette en coudoient une troisième, celle
de la femme que le beau jeune homme a délaissée il y a un an. Et voici
les petits sifflements qui partent de ces trois bouches:
--«Si vous croyez que les honnêtes femmes n'ont pas eu, elles aussi,
leurs tentations?» dit l'Exclue après avoir exprimé son horreur profonde
pour la _maîtresse_ en question. Et l'Exclue se croit, en effet, honnête
femme, n'ayant à se reprocher que la calomnie, la méchanceté, l'avarice,
la paresse, la gourmandise, l'envie, le mensonge, enfin les divers
péchés mortels qui n'ont pas besoin de complice.
--«Je ne sais ce que peuvent avoir dans la tête les hommes
d'aujourd'hui, à aimer des créatures qui s'habillent et s'affichent
comme des cocottes?...» C'est la beauté vieillie qui parle. Elle a fini
par se croire sentimentale, tant elle est triste du regret de ne pouvoir
plus être franchement sensuelle.
--«Avec cela que c'est difficile d'avoir tous les hommes autour de soi
quand on se permet tout?...» glapit la supplantée, qui oublie de bonne
foi à quelles étranges complaisances elle a consenti pour retenir son
ancien amant.
Ces scènes et des milliers d'autres pareilles ne justifient-elles pas
cette seconde définition du mot _maîtresse_:
DÉFINITION B (côté des dames).
_Maîtresse, s.f., terme d'outrage par lequel une femme flétrit les
personnes de son sexe avec qui un homme fait ce qu'il ne voudra jamais
ou ne veut plus faire avec elle_....
* * * * *
et ne sommes-nous pas en droit d'y joindre ces deux notules?
XI
_Sur cent femmes vertueuses, il n'y a que cinq ou six honnêtes femmes.
Les quatre-vingt-quinze autres ne pardonneront jamais leur vertu au
reste de la corporation_.
XII
_Les femmes les plus galantes deviennent sincèrement vertueuses quand il
s'agit de condamner leurs rivales_.
* * * * *
Sincère ou hypocrite, rancunier ou jaloux, ce mépris combiné du sexe
fort et du sexe faible pour la femme qui se donne, croyez-vous que cette
dernière l'ignore? Pas le moins du monde. Mais elle est femme, et
l'amour lui représente, malgré tout, ce pourquoi elle est faite,--ou se
croit faite. Ce qui revient au même. Comme les lois ne lui permettent
cet amour que dans le mariage, tandis que d'autre part les moeurs se
chargent d'empêcher le plus possible cette rencontre de l'amour et du
mariage, elle passe outre. Nous verrons pour quelles raisons d'ordre--ou
de désordre--très diverses, dans les _Méditations VI_ et _VII_. Avant
d'aborder ce problème: Pourquoi la femme moderne prend un amant? nous en
sommes à la considérer, cette femme moderne, dans ce qui précède la
faute, c'est-à-dire dans l'idée qu'elle s'en forme. Or, comme cette idée
est en grande partie le produit de l'éducation, nous arrivons à un
chapitre délicat et qui devrait faire pendant à notre étude sur le
développement de l'instinct sexuel chez l'homme moderne:--Du
développement de ce même instinct chez la jeune fille actuelle. Mais ici
c'est, pour l'analyste consciencieux, la nuit et l'abîme. Un médecin
doublé d'un confesseur n'arriverait pas à bien définir les causes de
toutes les modifications intimes chez celle que le chaste Vigny
appelait:
...l'enfant malade et douze fois impure....
tant la vie d'une fille de dix-huit à vingt ans, de nos jours et à
Paris, comporte de contrastes indéchiffrables. C'est un mélange
déconcertant d'ignorances réelles et de divinations anticipées, de
virginité intacte et de précoce connaissance du mal. Et il n'y a pas une
jeune fille moderne, il y en a deux cents, depuis la sournoise dont sa
mère soupire: «C'est un ange,» et qui lit _Faublas_ à l'insu de cette
mère béate, jusqu'à la fille très _fast_, comme disent les Anglais, la
gavrochine si finement dessinée par Gyp, et cette gavrochine est
quelquefois une Agnès avec un bagout de cocodette Pour ma part, j'ai là
non pas vingt, non pas trente, mais deux cents observations, recueillies
un peu partout et classées dans un portefeuille sous ce titre bizarre:
_Bocaux_,--par une irrévérencieuse allusion aux très réels bocaux où les
naturalistes conservent des reptiles dans de l'esprit-de-vin. J'avoue
qu'en passant la revue de cette collection très incomplète j'y rencontre
fort peu d'orvets désarmés ou d'innocentes couleuvres, mais un grand
nombre de redoutables vipères, si bien qu'après avoir plaint sincèrement
les femmes en songeant à l'Amant que leur fabrique cette usine à
névroses qui est la civilisation actuelle, je me prends à plaindre cet
Amant en considérant la femme que lui prépare la même usine. Henri Heine
disait du chevalier aimée de la fée Mélusine: «Heureux homme, dont la
maîtresse n'était serpent qu'à moitié ...»--mot de circonstance s'il en
fut et qui me ramène à mes bocaux. Voici, au hasard quelques
échantillons de ce musée contemporain:
_Peuple_.--Eugénie V----, dix-sept ans, ouvrière. Rencontrée rue
Rousselet, dans le fond du faubourg Saint-Germain. C'est une vieille rue
que borne d'un côté le long mur du jardin des frères Saint-Jean de
Dieu,--_les frères sergents de Dieu_, dit mon domestique Ferdinand. De
l'autre côté, c'est des maisons antiques, tassées, comme ventrues, avec
des boutiques de revendeurs, de savetiers, de blanchisseurs et de
marchands de vins au rez-de-chaussée. Eugénie, en cheveux, court sur le
trottoir. J'étais avec un de mes amis à causer de Stuart Mill.... Elle
ne nous voit pas. Nous ne la voyons pas. Elle nous heurte. Son rire
éclate, si engageant que nous lui parlons. Elle s'arrête pour nous
répondre, et, appuyée contre le mur, elle tire de sa poche un papier, de
ce papier, une côtelette de porc avec des cornichons, et la voilà qui
commence de déjeuner, toujours riant, avec ses cheveux blonds qui
luisent au soleil comme de la soie d'or, avec son visage à la fois
délicat, fané et crapuleux. Elle nous conte qu'elle travaille dans un
atelier, à deux pas, dans la rue Vaneau. Comme elle a une demi-heure
devant elle, nous l'emmenons, pour la faire causer, dans un café du
boulevard des Invalides, où mangeaient autrefois des confrères, employés
à l'Instruction publique. Je lui avais trouvé cette enseigne: _Aux
Affres du célibat_. Eugénie demande des escargots et du vin blanc, et
elle entame ses mémoires, comme Maria la sage-femme, dans le _Journal_
des Goncourt. Elle est née à deux pas, rue Saint-Romain, d'un père
menuisier et d'une mère repasseuse. Cinq enfants. Le père battait le
tout: mère, fils et fille, quand il avait bu. Elle nous dit cela
gaiement, et aussi que ce père est mort, qu'elle est maintenant avec sa
mère, et qu'elle a un petit amant. Elle nous le nomme: un garçon de sa
maison qui l'a attirée dans sa chambre, un dimanche que la mère et les
soeurs étaient absentes.--«Et voilà comme ça s'est fait....»--ajoute-t-elle;
et de rire encore et de boire. Elle a des mains piquées aux doigts, des
bottines éculées, les plus jolies dents du monde.--«Quand j'aurai un
chapeau,» dit-elle, «j'irai à Bullier ...»--et ses yeux brillent. Je
vois d'avance le commis de nouveautés ou l'étudiant qui la ramassera là.
Je tire un louis et je le lui donne pour s'acheter le chapeau. Ses yeux
brillent davantage, puis un éclair de défiance y passe.--«C'est une
pièce fausse?»--dit-elle, moitié figue et moitié raisin. Elle la mord
pour éprouver le métal, puis elle ajoute: «C'est que les hommes,
voyez-vous, je sais, c'est tous des _mufles_ ...!» Et elle repart pour
son atelier en gémissant:--«Ce que j'aimerais _louper_ ...»--puis, avec
son sourire gamin: «--Au revoir....» nous dit-elle en courant le long du
trottoir de nouveau, sans plus se soucier de nous que de ses escargots
vidés, du vin de Saumur avalé et de son histoire racontée.... Et voilà
le point de départ d'une Fille. Dans six mois, le quartier Latin; dans
un an, la Brasserie; dans cinq ou six, les Folies-Bergère ou un Eden
quelconque.... Ensuite?... C'est l'inconnu, qui va du petit hôtel à la
maison de prostitution. Mais point n'est besoin de lui dire, à celle-là,
que le mâle, c'est l'ennemi. Et tout en la regardant se sauver, déjà
perverse et encore si enfant, je ne sais pourquoi je songe au mot par
lequel une Fille aussi, mais de vingt-cinq ans près, résuma son opinion
sur l'homme en ma présence. Elle était avec une de ses camarades devant
la cage des singes au jardin des Plantes, et elle dit cette phrase
profonde: «Après tout, il ne leur manque que de l'argent!...»
* * * * *
_Petite bourgeoisie_.--Mathilde M----, dix-huit ans, assez grande, très
mince, brune, un peu trop pâle, avec un lorgnon sur ses yeux, qu'elle a
très noirs. Le père est sous-chef dans un bureau. Environ huit mille
francs à dépenser par année dans le ménage. Deux enfants: cette fille et
un fils qui est boursier dans un lycée de province. La petite a étudié
pour être institutrice. Elle a suivi tout ce qui peut se suivre de cours
nouvellement fondés, et passé tout ce qui peut se passer d'examens. Ils
sont un peu mes parents, de très loin, et je vais dans la maison à cause
d'elle, qui me présente un produit curieux des nouvelles idées sur
l'éducation des filles.--Je la crois typique, sans en être absolument
sûr. Mais c'est l'écueil de toutes les observations. Où finit le cas? Où
commence la classe?--Elle a beaucoup lu, sans méthode, juste de quoi se
munir d'un tas de paradoxes au service de ses mauvais instincts. Son
père est un dégustateur assidu des journaux socialistes et un ennemi
juré des prêtres. Il prend pour des convictions la rancune, d'ailleurs
sincère, que lui laisse au coeur une destinée manquée de fonctionnaire
pauvre. La mère, faible et veule, se cache pour aller à la messe. Quant
à Mathilde, voici le dialogue que j'ai eu avec elle l'autre jour:
--«Vous croyez en Dieu, vous, monsieur Larcher?»
--«Ma foi, oui, mademoiselle, tout simplement, comme le charbonnier du
coin,» lui répondis-je. «J'ai fini par trouver que c'était l'hypothèse
la moins absurde qu'on ait encore imaginée pour expliquer le monde.»
--«Vous vous moquez de moi?» fit-elle en riant.
--«Pourquoi cela?»
--«Voyons,» ajouta-t-elle en haussant les épaules, «_est-ce que je ne
sais pas qu'il n'y a pas un homme intelligent qui croie en Dieu_?...»
Telle est sa logique. Avec cela quelques petits mots d'argot qui lui
échappent dans la conversation, et qui sentent le potache d'une lieue,
me prouvent qu'elle et son frère ont ensemble des causeries au moins
singulières. Quand je parle avec elle un peu longuement, je constate que
toutes ses associations d'idées se rapportent au faux Paris des journaux
du boulevard. Du fond de cet appartement des Ternes qui pue la
médiocrité, elle rêve «premières» et «monde». Elle a des anecdotes sur
tous les hommes connus, recueillies au hasard de ses lectures ou de
quelques conversations, et inexactes comme toutes les anecdotes. C'est
pour cela que les pédants de la jeune critique, naturaliste ou autre,
les appellent des documents? En attendant, Mathilde doit songer à donner
des leçons, ou prendre un mari dans le goût de son père. Mais ses
toilettes, déjà prétentieuses, ses yeux sans innocence, son menton
volontaire, annoncent que, dans dix ans, leçons et mariage seront très
loin, et elle, tout simplement une femme entretenue,--de la pire espèce,
celle qui veut rentrer dans la bourgeoisie régulière. Une fois le luxe
atteint, ces femmes-là vont à la chasse de l'homme qui les épousera,
avec la férocité du sauvage qui veut cueillir une chevelure. N'ont-elles
pas, elles, un nom honorable à scalper et à pendre à leur mocassin,--un
tout petit soulier verni qui luit si joliment sur le bas de soie?
* * * * *