redoutez pas, le familier, mais bien plutôt le personnage parfaitement
élevé, qui s'approche de votre maîtresse avec un visible respect, et de
vous avec des formes irréprochables. Observez son oeil discret et fin,
entre ses paupières un peu bridées. Remarquez comme votre maîtresse, qui
plaisante si aisément, si gaiement, avec l'un et avec l'autre, prend une
nuance de sérieux rien que pour offrir à celui-là une tasse de thé.
Parlez de lui avec elle et voyez comme elle s'attache aussitôt à
endormir votre jalousie, elle qui d'ordinaire s'amuse à l'éveiller. «Ce
qu'il y a de charmant avec M. N----» vous dira-t-elle, «c'est qu'on voit
si bien qu'il sait que je suis à vous....» Je l'ai entendu, ce mot,
voici des années, et j'y ai cru! Deux ou trois phrases comme celle-là,
et la présence de plus en plus fréquente de M. N---- chez votre amie,
sans qu'il semble faire aucun progrès dans son intimité,--vous pourrez
être convaincu que votre bonheur, ou ce que vous appelez de ce nom,
court un très grand risque, et convaincu aussi que vous êtes en présence
du véritable homme à femmes. C'est son procédé. Avec lui, un _minimum_
de drame, de scandale et d'étalage. Il n'opère qu'à coup sûr et dans le
tête-à-tête. Sur quoi, si vous appartenez à la catégorie des
«combinaisons financières», ou «mondaines», ou «littéraires»,--il en est
de tous ordres,--c'est-à-dire si vous n'êtes pas aimé pour vous-même,
soyez raisonnable, on vous gardera. Votre rival a trop de tact pour
demander qu'on vous sacrifie. Mais n'essayez pas de lutter contre lui.
Si vous appartenez au groupe des faux hommes à femmes, ne luttez pas non
plus. Passez la main avec grâce. C'est la seule manière de garder
l'amitié d'une ancienne maîtresse, quand elle vaut la peine qu'on reste
son ami. Si vous êtes vous-même un amant de la véritable espèce, passez
la main encore. Vous devez savoir qu'aucun homme d'amour ne s'occupe
d'une femme sans y avoir été encouragé. Concluez-en que votre maîtresse
aguiche votre rival. Par conséquent il faut déménager, sous peine
d'essuyer tous les plâtres de la petite maison où vous aviez niché votre
coeur et qui est en train de s'écrouler. Malheureusement, ce passage de
main est quelquefois difficile. L'amour-propre de l'homme s'y oppose,
et, qui pis est, celui de la femme. Elle veut bien vous trahir et vous
mettre à la porte. Elle ne veut pas que vous prévoyiez sa trahison et
que vous la preniez de vous-même, cette porte. Et puis il arrive que
l'on aime encore au moment où l'on n'est plus aimé. Tâchez cependant de
partir, même amoureux, en vous souvenant de ce principe:
IX
_Un bonheur qui a passé par la jalousie est comme un joli visage qui a
passé par la petite vérole. Il reste grêlé_.
Les amants supérieurs préféreront toujours le chagrin immédiat de
l'abandon à cette avilissante et indéfinie douleur du soupçon. Mais
toutes les supériorités sont rares, et la supériorité sentimentale plus
que toutes les autres.
* * * * *
MÉDITATION IV
DE L'AMANT MODERNE
--«Tu ne peux pas comprendre ça, papa, tu n'es pas assez _fin de siècle_
[1].»
Note:
[1] On se permet de faire remarquer qu'à l'époque ou _la Vie parisienne_
publiait cette _Méditation_ (septembre 1888) et à plus forte raison
quand feu Claude Larcher l'écrivait, ce mot n'était pas devenu une
plaisanterie courante et aussitôt banalisé.--P.B.
Cette phrase dédaigneuse se prononçait dans une salle à manger d'un
délicieux appartement de la rue François-Ier, toute garnie de
tapisseries à personnages représentant des scènes d'auberges, d'après
Téniers. La mère du jeune homme qui parlait ainsi était absente. Nous
achevions de déjeuner, le père, le fils et moi: le père, grand et fort,
un vrai type d'homme du second Empire, fils d'un paysan, un _self made
man_, comme disent les Anglais, avec de gros os, de larges mains, une
immédiate hérédité de rudes travailleurs dans ses larges épaules et son
teint rouge; le fils, long et maigriot, ayant déjà dans son torse
étriqué, dans sa pâleur, dans ses muscles appauvris, cette espèce
d'épuisement sans aristocratie qui se produit dès la troisième
génération dans notre bourgeoisie issue de la glèbe.--Cela n'empêche pas
nos politiciens, qui se soucient du problème de la race autant que de
leur premier programme, de s'extasier sur la société contemporaine et de
considérer comme un progrès l'universelle accession du peuple à cet
épuisement. Ils n'ont jamais compris qu'en mettant quelques obstacles au
passage des classes les unes dans les autres on ne fait arriver que les
familles vraiment dignes de primer. C'est rendre service aux autres que
de les maintenir dans la modestie de leurs habitudes.--Quand cette belle
phrase fut tombée de cette jeune bouche, le père et moi, nous nous
regardâmes, et nous devînmes tristes au lieu de sourire; lui, parce que
ce gommeux, dévirilisé déjà, était son fils; et moi, parce que j'avais
encore, en ces temps-là, l'observation amère, un des ridicules
pédantismes de l'époque, dont je ne suis pas assez guéri. Nos, aïeux-y
voyaient aussi avant que nous dans la sottise et l'infamie humaines.
Seulement, ils savaient raconter gaiement leur misanthropie. Et elle
était si gaie, je le comprends aujourd'hui, la mine de cet évidé à
monocle, jetant par-dessus bord sa vieille baderne d'honnête homme de
père,--lequel avait plus de jeunesse dans son petit doigt que l'autre
dans toute sa personne! Puis la formule était excellente et digne de
faire fortune. Elle marquait bien qu'il y a en France une nouvelle
poussée depuis la funeste guerre, de nouveaux venus et qui s'installent
dans la décadence nationale avec sérénité, presque avec verve. Et moi,
sur le point de rechercher quelques-uns des traits qui, dans la grande
espèce des amants, distinguent l'amant actuel, à la date du jour et de
l'heure, je me souviens de l'aimable évidé, et je l'entends qui ricane:
«Non, ce n'est pas encore assez fin de siècle....» Ce n'est pas faute,
enfant dégénéré, d'avoir regardé à la loupe le progrès que le cancer
parisien a fait dans ton coeur. Hélas! Je devrais ajouter, dans nos
coeurs.
* * * * *
Ce sont toujours les mêmes qui sont Amants, disais-je ou à peu près dans
la _Méditation III_, pour faire pendant au mot célèbre: «A la guerre, ce
sont toujours les mêmes qui se font tuer.» Or, ce qui constitue l'Amant,
par-dessous l'enguirlandage des théories romanesques ou cyniques,--c'est
le Sexe. Pour bien définir la nuance des sentiments que les hommes dont
l'amour est l'unique affaire éprouvent auprès d'une femme, c'est leur
histoire sexuelle qu'il faudrait établir. Un laboureur, nourri de lard,
de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre
jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête,
vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous
ou moi, à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un
capitaine de hussards? J'ai parlé du lard, du fromage et des pommes de
terre, car ce n'est pas seulement le plus ou moins de pratiques
amoureuses qui modifie l'instinct sexuel, c'est la nourriture et c'est
la boisson, c'est les occupations et c'est l'air respiré. L'ouvrier qui
travaille le caoutchouc perd sa virilité par la seule influence du
sulfure de carbone, et celui qui fabrique des allumettes, par celle du
phosphore. Voilà deux cas extrêmes d'un fait constant. L'hérédité
apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct. Entre la
fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils
d'une honnête femme et le fils d'une femme galante; il y a la même
différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique....
Imaginons maintenant le jeune homme d'aujourd'hui, que la nature destine
à jouer le rôle d'Amant, et suivons les étapes de sa sensualité, en
tenant compte de ces quelques réflexions qui ne sont qu'un commentaire
du vieil adage: «_Totus homo semen est...._» lequel correspond à cet
autre: «_Tota mulier in utero...._» Je laisse au lecteur le soin de
traduire ces deux petites formules à mes lectrices, s'il en est qui
aient pu supporter l'atmosphère de laboratoire répandue à dessein sur
ces _Méditations_, pour en écarter le public à qui elles pourraient
nuire.
Le futur Amant vient d'entrer dans sa dixième année. Des deux animaux
qui vivent en nous, celui qui se nourrit, celui qui se reproduit, le
premier seul fonctionne en plein travail. Le second sommeille. C'est le
moment où d'ordinaire les parents mettent le petit garçon interne au
lycée. Si le père est occupé, il a trop de soucis en tête pour suivre
l'éducation du fils. S'il n'est pas occupé, il a trop de soucis encore,
entre le cercle et le théâtre, les visites et ses maîtresses. Et puis,
où prendrait-il les éléments d'une éducation qu'il n'a pas reçue
lui-même? Quant à la mère, elle doit tenir sa maison, ou, pour peu
qu'elle soit riche, elle est, elle aussi, huit fois sur dix, très «fin
de siècle»; et du jour où l'enfant cesse d'être un joli objet qui
marche, une poupée à parer, pomponner, friser, déshabiller, rhabiller, à
quoi lui servirait-il, d'autant plus qu'il n'est pas toujours commode à
faire taire? L'autre jour, un monsieur aux yeux de qui elle se pose en
madone arrive à la maison, s'assied sur une chaise, et, la trouvant peu
solide, change de siège: «C'est Seldron qui l'a cassée,» s'écrie
l'enfant. «Pourquoi ne vient-il plus, dis, maman?...» Ledit Seldron est
un grand et gros homme de quarante ans, taillé en portefaix, qui a été
l'amant de la dame pendant plusieurs années, et dont le postulant actuel
a la naïveté d'être jaloux,--dans le passé. C'est des paroles à la suite
desquelles une Parisienne de 1885, 6, 7 ou 8 sent en elle pour son fils
les entrailles de Médée. Et voilà pourquoi l'ex-enfant-bibelot, comme un
humoriste appelle les garçonnets riches dont la vitrine est un coussin
de coupé ou un fauteuil de salon, se trouve soudain transformé en un
potache qui, à dix ans, se lave à peine et mange ses ongles, à onze,
fume dans les cabinets des cigarettes de copeaux, chante à douze des
chansons de corps de garde, et, vers treize ou quatorze, entreprend sur
lui-même et sur ses camarades quelques études pratiques de physiologie
comparée.
Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner
une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères
les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent
d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,--réservons
toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,--ils
ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin.
D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de
mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion
à ce problème évidemment grotesque:--la pudeur des enfants. Soit, le
potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie
honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames
en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre
parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des
Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela
l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui
des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres
sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement
de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un
autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons
obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service
obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à
toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont
oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la
promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il
s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le
collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de
petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit
même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres
d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion
d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les
internats....
Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours
manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de
collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation
de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement
vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train
de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec
un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse.
Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux
très nets, malgré l'introduction des _sports_ d'outre-Manche dans les
lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle
structure de certains corps, à des excès de travail, au _surmenage_, je
me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur
Ch----, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la
presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui
vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies
contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est
que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien
camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les
mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de
vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que
l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais
inoffensif, et tend à produire la _cérébration_;--il appelait ainsi
cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très
loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la
volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme
ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses
qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et
de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même,
costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès!
Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de
notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un
livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur
principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres
leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté.
Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il
me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des _Idées de madame
Aubray_: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes
perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à
nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous
pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour
être entendu;--un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont
des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à
l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour
l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes
du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les _gens
de bonne foi_. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul
Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:
Quand nous partîmes de Melun
Nous étions un.
En arrivant à Carcassonne,
N'y avait plus personne....
* * * * *
Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,--et ils traversent le
lupanar scolaire sans trop s'y souiller,--parce qu'ils rêvent de femmes
aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que
l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et
suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de
beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle.
Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre
quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des
défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de
plaisir, sous l'oeil protecteur de la police, que se fait la cueillette
de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à
des innocences déjà fort entamées;--des marguerites auxquelles il ne
reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans
le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte
condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les
vendredis matin,--nous sortions le jeudi,--il y avait toujours dans ce
coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,--celui
_qui y était allé!_... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions
la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu
achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des
Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les
mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres
provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur
ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les
Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma
rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais
indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux
entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui
répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et
byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle
comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.--Le
second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des
matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique
des collégiens....--Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue
poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de
sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une
aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan
échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà
son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux
objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant
à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux
des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de
lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats,
l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le
dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.
Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette oeuvre
de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre,
afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait
si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est
une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale
et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour
qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces
premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une
mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que
le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours.
C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui
veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à
un centime près.--Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne
comporte pas d'exceptions?--Les conséquences? C'est d'abord une atteinte
portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation
complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la
respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans
parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon
temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un
mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant
la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du
collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie
entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il
donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui
reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette
adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la
femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de
proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet
de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par
gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce
jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme
grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas
d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et
d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de
l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de
celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses
successeurs vous _blanchiront_,--comme ils disent. Vous n'en aurez pas
moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées
d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le coeur, et
contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que
célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle
donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de
vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes,
Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue
Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le
carabin roucoulait:
Nous buvons dans le même verre
La liqueur de Van Swieten,
Et nous nous partageons en frères
Les pilules de Dupuytren....
Et la table de reprendre en choeur:
Les pilules de Dupuytren!
Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple:
X
_Le coeur d'un homme a toujours l'âge de son sexe_.
* * * * *
Admettons que le coeur de l'amant moderne a d'ordinaire trente ans au
sortir des secousses de la Vénus scolaire. Quel âge a-t-il, ce coeur,
dix ans plus tard? C'est la question que je vous pose, à vous tous qui
constituez, à Paris, la légion des hommes vraiment aimés,--à vous,
clubman délicieux qui avez déshabillé des duchesses, inspiré des
caprices aux plus élégantes des impures et goûté le charme du
raffinement le plus exquis dans le plus nouveau décor de la grâce
féminine;--à vous, artiste déjà célèbre, qui avez profité du libre asile
de l'atelier pour comparer les baisers de vos plus jolis modèles à ceux
des grandes et des petites dames qui venaient chez vous faire faire leur
buste ou leur portrait;--à vous, écrivain connu, qui avez passé vos
années d'apprentissage à mettre en sonnets ou en nouvelles des filles de
brasserie et des bourgeoises, des actrices et des soi-disant
mondaines;--à vous, avocat, plus tendre que retors, et qui avez manié
plus de billets doux que de dossiers;--mais les divers corps de métiers
qui composent la classe moyenne figureraient pour une part ou pour une
autre dans le dénombrement de ladite légion. Et je la sais d'avance, la
réponse du légionnaire. Les campagnes de la galanterie comptent double,
celles de la passion, quadruple. L'homme a trente ans d'âge, mais son
coeur, lui, touche à la cinquantaine. La fameuse _cérébration_ prédite
par le docteur, et qui avait pour point de départ l'énervement de
l'adolescence, est installée chez cet homme fait. Il peut avoir et il a
un estomac excellent, des muscles agiles, tous ses cheveux, toutes ses
dents; c'est l'expérience qui date, et c'est les impressions reçues.
Celui-ci a fait le tour de tant de femmes, tant de plaisirs l'ont
travaillé, qu'il lui faut, pour que son système nerveux soit vraiment
excité, le piquant des sensations, les sentiments complexes, les drames
intimes, un âcre ragoût de romanesque scélératesse qui morde sur son
imagination. Cet autre est très fier que son cerveau ait acquis une
maîtrise complète de ses sens, si bien qu'il peut enivrer sa maîtresse
longuement sans perdre lui-même la tête. Mais ce pouvoir, qui fait de
l'homme un virtuose de volupté, capable de mieux s'emparer de l'âme et
du corps d'une femme, a son cruel revers: celui qui le possède a besoin
pour arriver au plaisir complet, même s'il est amoureux, de quelque
chose d'à côté qui est, suivant le cas, une corruption effrénée ou une
innocence entière,--une _idée_ enfin. Il faut que cette idée fouette les
sens, à demi blasés dans ce qu'ils éprouvent, quoiqu'ils soient demeurés
intacts dans leur puissance de faire éprouver,--anomalie singulière et
qui crée cette variété d'amants presque contre nature: des amoureux avec
libertinage.