N'importe, malgré cette regrettable absence de vice,--ou peut-être à

cause d'elle,--le jeune homme «bien gentil» fait rêver un jour quelque

femme du monde romanesque ou bien une bourgeoise sensationniste,--ou

bien encore une camarade de rayon, s'il est employé; une grisette, s'il

est étudiant, la dernière grisette.--Il y a toujours cinq ou six filles

par an pour jouer ce personnage dans le quartier Latin.--Voilà notre

jeune homme de peu de vice promu à la dignité d'amant, sans qu'il s'en

doute plus qu'il ne se doutait autrefois du caractère peu amoureux de

ses amours. Si cette bonne fortune inattendue a pour théâtre le monde

et pour héros le diplomate ou l'auditeur, les étapes en seront réglées

comme les mesures d'un quadrille, depuis le premier rendez-vous jusqu'à

la rupture. Il y a une autre étiquette pour ces histoires-là dans les

régions plus simples de l'étudiant et de l'employé. Là, il est de règle

de se faire des scènes, de s'allonger des soufflets, de s'écrire des

lettres d'outrage. Puis, toutes ces tempêtes dans un bock--la brasserie

sert de cadre habituel à ces amours--se terminent _alla buona_, comme

disent les sages Italiens. Ce qu'il y a d'ailleurs de commun entre le

diplomate et l'employé, l'étudiant et l'auditeur, c'est que ni les uns

ni les autres n'ont rien compris à leur propre aventure. C'est là le

trait essentiel du faux homme à femmes. Il est aimé. Pourquoi? Il ne le

sait pas. Il cesse d'être aimé. Pourquoi? Il ne le sait pas davantage.

Il assiste à sa chance. Il ne la gouverne pas. Il en résulte que, s'il

tombe sur une créature dangereuse, tout lui arrive, comme à un mauvais

écuyer auquel on ferait cadeau d'un cheval de sang difficile et un peu

en l'air. Le faux homme à femmes est député; il a besoin de

considération. Un affreux scandale éclate sur lui qu'il n'a pas prévu,

qu'il se trouve incapable d'empêcher. Il porte un des grands noms de

France, avec de belles rentes, une existence bien simple, bien aisée. Il

s'arrange pour recevoir de sa maîtresse un coup de couteau ou une potée

de vitriol. Un procès a lieu, des brochures sont écrites pour ou contre

le droit des femmes à la vengeance. Comme il a de l'honneur et de la

délicatesse, le faux homme à femmes ne charge pas son ancienne amie:

elle est acquittée, et lui, blessé, compromis, avec une vie bouleversée

pour des années, et tout ce désastre parce qu'il n'a ni compris la

créature devant laquelle il se trouvait, ni inspiré à cette créature des

sentiments profonds, de ces sentiments que, même délaissée, une

maîtresse garde au coeur et qui la rendent bonne pour toujours à celui

qui sut la remuer ainsi. Vous rappelez-vous l'affaire Fenayrou? Il y

avait là un excellent exemplaire du faux homme à femmes, ce malheureux

pharmacien Aubert. Il avait été, durant des mois, l'amant de Mme

Fenayrou. Le mari apprend que sa femme l'a trompé. La jalousie agit sur

lui à l'état d'image impure. Elle l'exalte. Il revient à cette femme, il

s'en empare avec une simplicité brutale de mâle primitif qui la dompte

aussitôt. Il lui ordonne de fixer un rendez-vous à l'ancien amant, pour

l'assassiner. Aubert accepte, sans défiance aucune, tant il connaissait

peu cette maîtresse dont il avait pourtant reçu de l'argent.--Fiez-vous

donc aux apparences!--On l'assomme et on le noie, ligoté dans du plomb,

comme vous savez. Il avait si peu gravé son image dans le souvenir de la

dame qu'à l'audience elle n'a pas trouvé une larme, pas un mot de regret

pour sa victime. Et les exclus de s'écrier en choeur: «Voilà ce que

c'est que d'être l'amant d'une femme mariée!» Sans ajouter: «Quand on

n'est pas fait pour être un amant.»

* * * * *

Les choses se passent d'ordinaire avec plus de bonhomie. La vie

ressemble à un volume de Labiche interfolié avec du Shakespeare. Fort

heureusement, il y a cent pages de vaudeville pour une de drame. Et tout

finit par des chansons, comme dans _la Folle Journée_,--ce qui veut dire

simplement que le faux homme à femmes se marie le plus souvent vers sa

trente-sixième année, quand l'âge des bonnes fortunes commence à passer,

persuadé qu'il connaît les femmes, qu'il connaît la vie et que le sort

d'un George Dandin n'est pas fait pour lui. Le diplomate est devenu

premier secrétaire, l'auditeur, maître des requêtes. Ils épousent dans

leur monde une jeune fille élégante et fine, car ils gardent dans leur

mémoire un joli frémissement de dessous parfumés, et ils ont déjà trop

goûté à la femme de plaisir pour ne pas caresser en imagination le rêve

d'un mariage qui unisse le charme de la galanterie aux sécurités de la

vertu, un pot-au-feu cantharidé! L'étudiant, lui, revenu dans sa ville

natale, épouse n'importe qui, pour la dot, et l'employé de nouveautés

fait de même. C'est alors, dans cette épreuve de mariage, qu'apparaît

leur inexpérience foncière. Le souvenir de leur passé ne leur sert qu'à

être un peu plus maladroits, un peu plus gauches que s'ils avaient

gardé, avec leur fleur d'innocence, ce fonds de naïveté pure qui est

une force puisqu'elle suppose une réserve sérieuse de forces! S'ils ont

épousé une niaise, au lieu de la former, ils se laissent déformer par

elle, et vous qui avez connu un célibataire pratiquant, fringant,

froufroutant, aimé de celle-ci, aimé de celle-là, vous vous retrouvez en

face d'un Prudhomme solennel qui vous dit: «Tu verras, quand tu seras

marié!» avec une componction béate. Si c'est une femme de tête et

honnête sur qui le Temporaire est tombé, elle le gouverne, et tout est

pour le mieux. Mais si la destinée veut qu'il rencontre une personne qui

ait dans son être le plus petit grain de bovarysme, avec quel soin

jaloux il cultive ce grain et le fait lever! Comme il se sert des idées

fausses acquises dans ses bonnes fortunes d'autrefois pour être avec

certitude et célérité ... ce que vous savez!--J'ai suivi de près

quelques-uns de ces ménages où le mari, ancien viveur de l'espèce des

faux hommes à femmes, se donnait une peine du diable afin de ne pas

manquer le Minotaure, et voici les conseils que je crois pouvoir

soumettre au lecteur désireux d'étudier sur lui-même les sensations de

Sganarelle,--comme nous le disait, pour excuser son mariage, après des

serments sans fin de ne jamais se marier, un jeune romancier de l'école

du document:--«Si ma femme me trompe, j'en profiterai pour peindre un

mari trompé d'après nature....» C'est beau, la conscience littéraire!

* * * * *

_Recette-pour_ l'_être_.

La première condition pour _l_'être est de vous marier avec la ferme

volonté de ne pas _l_'être,--parce que vous _en_ avez fait. Vous

commencerez, à peine fiancé, par bien vous rappeler vos succès de jeune

homme et par en tirer quelques enseignements pratiques, que vous

appliquerez, dès les premiers jours, à votre jeune femme. Vous vous

empresserez de lui apprendre _tout_,--afin qu'elle n'ait plus de

curiosités. Vous la mènerez, suivant votre fortune, dans les petits

théâtres ou au café chantant, dans les cabinets particuliers de

restaurant, au bal de l'Opéra, ou dans les guinguettes de banlieue et

aux Folies-Bergère. L'essentiel est que vous vous trouviez avec elle

dans des endroits où vous êtes venu, comme garçon, et que vous le lui

laissiez entendre très clairement. Vous profiterez de l'occasion, et

vous lui raconterez quelques-unes de vos amours, arrangées pour la

circonstance. Vous aurez soin par exemple d'indiquer que plusieurs de

ces mystérieuses maîtresses étaient mariées. Il importe que votre jeune

femme perde peu à peu ce préjugé de son éducation bourgeoise que prendre

un amant est une chose rare, presque monstrueuse. Vous ne négligerez

donc pas, ce qui fera d'ailleurs valoir votre connaissance de la vie, de

lui dénoncer les intrigues galantes qui s'agitent autour de vous dans

votre société, et qu'elle pourrait ne pas voir. Partant du principe que

la mère et les amies d'enfance d'une femme sont ses alliées naturelles

contre le mari, vous la séparerez le plus vite possible de son sage

milieu de jeune fille. Vous ne négligerez pas de la détacher de

l'Eglise, en vertu de cet axiome qu'un mari doit être le confesseur de

sa femme, et d'ailleurs parce que vous êtes un esprit fort «qui ne donne

pas dans ces godants-là». Vous vous séparerez vous-même de vos amis et

de vos camarades de jeunesse, surtout des plus intimes. Ils n'auraient

qu'à garder assez d'honneur pour respecter votre passé commun dans celle

qui porte votre nom. Vous choisirez vos nouvelles relations parmi des

ménages analogues au vôtre,--de très jeunes mariés que vous connaissez à

peine, avec leurs très jeunes femmes que vous ne connaissez pas du tout.

Vous serez bien sûr ainsi d'activer la anamorphose complète de la jeune

fille que vous avez épousée. Vous ne manquerez pas de vous montrer

goulûment amoureux d'elle pendant les premières années, ni de suivre,

une fois obtenus le garçon et la fille réglementaires, les honnêtes

préceptes de Malthus, ce qui vous amènera, vers quarante-quatre ou

quarante-cinq ans, à un état de fatigue nerveuse très propice à la

pleine réussite de votre oeuvre. A votre première attaque de gastrite ou

de rhumatisme, d'entérite ou d'anémie, vous vous laisserez simplement

aller à votre instinct naturel et à cette préoccupation anxieuse de la

santé qui décèle les égoïstes lâches. Si vous n'oubliez pas de choisir

cette période pour transformer définitivement votre femme en lui

montrant une humeur de dogue, un despotisme inégal et irraisonné, une

jalousie insultante;--si vous avez soin aussi de resserrer les liens qui

vous unissent aux jeunes ménages maintenant un peu mûrs, comme le vôtre,

dont j'ai parlé;--si vous vous hâtez d'envoyer votre fils interne au

collège, dès ses huit ans, «pour lui tremper le caractère;»--enfin si

vous ne dédaignez pas quelques petits procédés accessoires, tels que de

chicaner votre femme sur ses dépenses de toilette intime, maintenant que

vous n'en profitez guère, d'ouvrir ses lettres, de l'interroger

amèrement sur l'emploi de sa journée,--vous avez pour vous, comme on

dit, quinte et quatorze en main au noble jeu du Ménélas. Et quand vous

apprendrez que votre femme vous trompe depuis des années avec le mari de

sa meilleure amie,--celle du premier ménage,--ou avec un des cousins de

cette meilleure amie, ou avec un célibataire que vous avez vu trois

fois, ou avec un autre que vous n'avez jamais vu, vous pourrez vous

rendre cette justice que l'amant de votre femme vous doit son succès, et

que vous triomphez dans sa personne, grâce à l'expérience acquise durant

vos bonnes fortunes de garçon. Vous seul avez planté, greffé, cultivé,

enrubanné le noble et fier appendice, comme eussent dit gaiement nos

pères, dont s'orne votre front, et à l'ombre duquel vous pouvez reposer

comme le héros du poème:

Il dormait quelquefois à l'ombre de sa lance,

Mais peu....

Je vous souhaite, moi, de dormir beaucoup à l'ombre de votre ramure,

vous l'avez bien gagné après un si dur labeur.

* * * * *

Nous voici enfin face à face avec Lui, le vrai, l'unique, ce personnage

incarné par la légende dans le type fascinant de don Juan,--_l'Amant_,

pour l'appeler de son vrai et simple nom. Il y a deux sortes de traits à

marquer dans cette figure:--ceux qui sont les siens aujourd'hui, comme

ils l'étaient hier, comme ils le seront demain;--ceux qui datent, qui le

constituent _moderne_ et qui mériteront une méditation à part. Parmi les

premiers de ces traits, il en est un très particulier,--mais on ne

saurait trop y insister pour prouver combien l'amour est une force de la

nature, incompréhensible et ingouvernable.--Le véritable homme à femmes

est toujours aimé. Il l'est à quinze ans, et il s'appelle Chérubin. Il

l'est à vingt, à trente, à quarante, et vous pouvez, suivant le cas, lui

donner le nom de tous les jeunes premiers de tous les romans et de

toutes les pièces. Il l'est sur le bord de la vieillesse, comme le baron

Hulot. L'on en peut citer, entre autres exemples historiques, le premier

Lauzun et Richelieu, ces deux héros de séduction de l'ancien régime. Ils

furent bien réels, ceux-là, bien vivants, ils ne comptent point parmi

les fantaisies des écrivains. Ce ne sont que deux types illustres de

cette race Juanesque qui continue de se reproduire indéfiniment. Je me

souviens d'avoir rencontré en Italie le prince Nicolas Wérékiew, un

grand seigneur russe âgé d'au moins soixante ans qui aurait pu rivaliser

avec ces deux célèbres vieillards. Il était blanc comme neige, avec de

vagues reflets blonds qui doraient encore sa moustache, et il ne

cherchait à dissimuler son âge par aucun artifice de toilette. Il faut

ajouter qu'il n'avait pas perdu un pouce de sa taille de garde-noble,

qu'il était mince et souple comme un jeune homme, que son rire montrait

une rangée de dents très blanches, que ses yeux bleus y voyaient de tout

près et de loin, sans aucune lunette, enfin qu'il donnait, même à son

âge, l'impression d'un superbe animal humain. Sa première histoire

datait de 1843,--elle fit assez de tapage à l'époque pour qu'il dût

partir de Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Il avait été trouvé

trop charmant en trop haut lieu. Je l'ai connu en 188-, à Pise, où

l'avait appelé une mourante, la pauvre lady Florence Wadham, que je vois

toujours, avec son idéal visage de poitrinaire blonde. Elle avait

vingt-cinq ans, se savait condamnée, et elle n'avait pas voulu partir

sans dire adieu au seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il n'y avait pas

huit jours que le prince était à Pise, et la marquise Branciforte y

débarquait. C'était la maîtresse actuelle, une des plus belles

Italiennes que j'aie rencontrées, le profil d'une médaille de Syracuse,

avec des yeux noyés, une pâleur ambrée, une chevelure d'un noir mat et

la stature d'une déesse. Folle de jalousie, elle venait se convaincre

que sa rivale était bien mourante, et le prince n'éprouvait pas le

moindre embarras entre ces deux femmes qui n'auraient pas osé se

plaindre devant lui, ni l'une ni l'autre, de peur de lui déplaire. Il ne

semblait pas soupçonner lui-même l'immoralité de sa propre conduite, ni

qu'il était marié, quelque part, en Europe, ni que son fils aîné devait

bien avoir trente ans. Mais c'est là un second trait de l'homme d'amour.

Il ignore tout scrupule quand il s'agit d'aimer et d'être aimé. S'il est

dans une carrière quelconque, il sera toujours prêt à sacrifier ses

devoirs et ses intérêts à un rendez-vous avec la reine du moment. Il

fera comme ce sous-officier qui, l'année dernière, offrait à un ministre

étranger de lui vendre le secret de fabrication d'un nouveau fusil pour

donner des bijoux à sa maîtresse. Il lui arrivera, comme à mon camarade

André Mareuil, de bouleverser une situation acquise et tout son avenir

pour une femme rencontrée il y a cinq minutes. André était chroniqueur

dans un journal du boulevard,--ci quinze cents francs par mois pour deux

articles par semaine. Il tenait le courrier dramatique dans une autre

feuille,--ci huit cents francs. Il y avait seize mois déjà que durait

cette situation, et André, que nous avions vu autrefois si fou, couvert

de dettes, saisi, affolé de désordre, nous semblait définitivement

classé parmi les bons ouvriers de lettres qui acceptent la copie comme

un métier et se font une vie aussi facile que sûre. Le directeur de son

premier journal le prie d'aller, pour un article à sensation, causer

avec une célèbre Impure qui revenait d'Egypte. Elle pouvait donner

quelques détails intéressants sur un personnage politique alors en

vedette. André arrive chez la dame. Il dînait à sept heures avec deux

confrères, puis tous les trois se rendaient à une première des Français.

Quatre heures sonnaient. Notre ami dit à son fiacre de l'attendre. Une

demi-heure de conversation,--une heure et demie pour la chronique,--le

reste pour s'habiller et passer au journal, puis du journal chez lui.

Ses minutes étaient comptées. On l'introduit dans un salon encore garni

de ses housses, les murs presque nus. La maîtresse de la maison paraît.

Ces deux êtres reçoivent à la fois le coup de foudre. André oublie son

fiacre, son dîner, son article, la première représentation. Il envoie

prendre, dans l'hôtel où il occupait un appartement, une valise,

quelques chemises, un costume; et il part, le soir même, pour une

campagne que la dame possédait près de Fontainebleau. Il y resta six

mois sans même avertir ses deux journaux, qui le remplacèrent dans la

semaine, sans écrire à un seul ami, sans régler sa note à son hôtel, où

ses papiers, ses livres et sa garde-robe étaient demeurés en gages,--bref,

sans penser à rien, sinon qu'il n'avait jamais été aimé comme cela. Et

voici le plaisant, la veille au soir, nous avions causé ensemble

longuement; il m'avait raconté son projet d'une installation nouvelle

et définitive. Il avait un peu d'argent d'avance, du crédit chez un

tapissier.

--«Que veux-tu,» me dit-il plus tard quand je lui rappelai ses sages

résolutions, «je voulais me mettre dans mes meubles, je me suis mis dans

les siens....»

* * * * *

Ce mot fut jeté avec une grâce qui en sauvait le cynisme, la grâce-fille

des hommes trop aimés. Je n'eus pas le coeur de lui en faire honte. Je

sentais si bien qu'il avait accepté de loger chez sa maîtresse, et d'y

vivre une demi-année, comme il l'eût installée dans un hôtel en

dépensant deux millions pour elle, s'il les avait eus, avec cet oubli de

l'argent, avec cette insouciance absolue du tien et du mien qui fait

absoudre ces bohémiens galants de tant de fautes. Aussi est-ce un grand

malheur pour un de ces amants professionnels de n'être pas né riche. Les

femmes ont vite fait de le corrompre. Elles, non plus, quand il s'agit

d'amour, ne tiennent aucun compte de l'honneur et de la morale. Elles ne

connaissent pas de plus profond, de plus intime plaisir que d'entretenir

celui qu'elles aiment, non point, comme on l'a dit, pour avoir quelqu'un

à mépriser, mais tout au contraire pour l'adorer davantage. On l'a bien

vu, lors de l'affaire Pranzini, aux efforts désespérés que tenta sa

vieille maîtresse pour sauver cette «tête charmante», comme disait

Racine. Si abominable que fût ce scélérat, malgré son crime et son

infamie, il était resté pour elle _l'Amant_. Que dis-je? pour elle? Il

l'était resté pour d'autres femmes, témoignant ainsi par un exemple

aussi saisissant que monstrueux du pouvoir que le mâle d'une certaine

sorte exerce sur le féminin,--pouvoir que la pire ignominie dégrade sans

le détruire! Je parlais tout à l'heure du pharmacien Aubert, cette

victime. Comparez, pour mieux apprécier la différence entre le faux

homme à femmes et le vrai, sa piteuse figure à la physionomie de

l'assassin de la pauvre Marie Regnault. Quelle _maestria_ dans ce

dernier! Quelle certitude! Quel frémissement de curiosité autour de lui!

Quelle fidélité dans le dévouement inspiré! A l'heure présente, je

gagerais que cet ancien courrier de _sleeping-car_ est pleuré dans plus

d'un lit. On le revoit dans des rêves, on bénit les nuits où il est venu

montrer au regard de ses veuves ce corps dont plusieurs journaux--c'est

un respectable privilège que la liberté de la presse!--ont cru devoir

donner la description pour satisfaire leurs lectrices, et qui lui avait

valu ce nom prodigieux de «chéri magnifique ...» de la part d'une de ses

inconnues! Car il a eu des inconnues, l'affreux égorgeur d'enfants,

comme Mérimée, comme Balzac, comme lord Byron....--O ironie de la gloire

qui confond dans les mêmes triomphes le pur génie et l'abjecte crapule!

N'exagérons rien et n'outrageons pas les femmes en prétendant que, pour

les séduire, il suffit d'être un Alphonse doublé d'un Hercule. Pour ce

qui est du dernier point, le contraire serait plus exact. Parmi les

hommes à bonnes fortunes que j'ai bien étudiés physiologiquement, tantôt

avec envie, tantôt avec dégoût, toujours avec curiosité, huit sur dix

étaient plutôt nerveux que musclés, plutôt minces et souples que

robustes et athlétiques. Mais ils avaient tous ce fond de tempérament où

gît la force vitale. Ils mangeaient et digéraient supérieurement. Ils

avaient aussi cette indéfinissable faculté d'adaptation du mouvement qui

est l'adresse. Presque tous possédaient quelque talent tout physique:

bien danser, bien monter à cheval, bien jouer à la paume, bien tirer

des armes. En vertu de cette même agilité corporelle, ils étaient

admirablement habillés, ou ils en avaient l'air, sans d'ailleurs s'en

occuper davantage. L'élégance qui distingue l'Amant professionnel ne

réside en effet ni dans la coupe d'un vêtement ni dans le choix d'une

étoffe. Elle résulte d'une espèce de grâce animale qui ne s'apprend pas

et que les années n'enlèvent guère, témoin le plus fameux des Amants de

ce siècle, le seul peut-être qui ait cumulé une existence d'homme

d'amour, d'homme de pensée et d'homme d'action: Lamartine, adorable

séducteur qui demeura superbe d'allure jusqu'à la fin, et à travers

quelles dégradations! Vous aurez beau être habillé, chemisé, botté par

les meilleurs faiseurs, chapeauté, ganté, cravaté et blanchi à Londres,

manicuré, massé, rasé et peigné par les artistes les plus en renom, les

femmes diront de vous, si vous n'êtes pas né Amant, un simple: «M.

X----, oui, il est très soigné.» Et ce sera tout. Voilà qui prouve la

profondeur d'un mot naïf qui nous amusa tant, le spirituel poète

François C---- et moi, quand nous l'entendîmes. Nous causions avec un

secrétaire de théâtre d'une triste aventure: une comédienne distinguée,

soudain ruinée, à quarante ans passés, pour avoir confié toutes ses

économies à un jeune coulissier dont elle était folle. Il était parti

avec les quatre cent mille francs, laissant là sa maîtresse, qui ne

porta même pas plainte en justice. Nous admirions comment le personnage

avait pu duper de la sorte une femme de cet âge et de cette expérience:

--«Ah!» dit le secrétaire avec conviction, il était doué!...»

* * * * *

Parmi ces dons, quelques-uns si dangereux, quelques-uns si séduisants,

il en est un sans lequel tous les autres ne serviraient de rien. C'est

le tact. Mais le tact de l'homme à femmes est quelque chose de très

particulier,--presque un organe, comme les antennes chez les

insectes,--presque un instinct, car l'éducation n'y ajoute guère. Cet

homme, par exemple, du premier coup d'oeil, juge exactement quel degré

de chance il a auprès d'une femme à laquelle il est présenté. Il sait

qu'il y a, de par le monde et la demi-monde, toute une classe à laquelle

il doit plaire et toute une classe à laquelle il ne plaira jamais, quoi

qu'il fasse. Il dira mentalement, ou tout haut, comme faisait le même

André Mareuil quand nous nous promenions ensemble dans Paris: «Celle-ci

est pour moi, celle-là, non....» Et, en pensant ou parlant ainsi, le

véritable Amant se trompe rarement. Il procède par intuition et par

analogie, un vertu de cet axiome:

VI

_Chaque femme n'aime jamais qu'un seul et même homme_.

Seulement ce type d'homme que cette femme porte dans le coin le plus

mystérieux de sa rêverie, où donc en trouver la réalisation vivante et

aimante? Et la femme cherche. Elle croit avoir trouvé et prend un amant.

Cet amant ressemble bien à l'homme qu'elle rêve, par quelques côtés,

--par d'autres, non. Le jour où la femme constate cette dissemblance, le

charme est rompu. Elle cherche ailleurs. Mais son inconstance est une

constance, son infidélité une fidélité. Elle croira voir dans son second

amant l'homme idéal qu'elle a cru voir dans le premier,--exactement le

même. Et cela va du moral au physique, si bien qu'en comparant les

photographies des divers «caprices» d'une fille ou d'une grande

dame,--j'entends les caprices vrais,--on demeure étonné de la fixité de

ces âmes soi-disant mobiles. Elles ne sont qu'enthousiastes tour à tour

et dégoûtées, mais toujours pour les mêmes raisons. Le véritable homme

à femmes, qui sait l'histoire de presque toutes les personnes de son

entourage,--ses maîtresses l'ont renseigné,--sait à un nom près quels

amants la femme qu'il rencontre a eus avant lui, et, si elle n'en a pas

eu, par qui elle se laisse plus volontiers approcher. Cela lui suffit

pour savoir de même ce qu'il peut et doit espérer. Il voit cette femme

deux fois, trois fois, et il devine avec une exactitude mathématique à

quelle phase elle en est de son existence, si elle est heureuse ou

malheureuse, occupée ailleurs et contente, lassée ou libre,--toutes

observations qui nuancent à l'infini la direction, l'intensité, la forme

et la marche de sa cour.

Dans cette cour même, le tact de l'Amant professionnel se manifeste par

des nuances encore, mais qui le différencient radicalement du _frôleur_,

du _toucheur_, du _plongeur_, toutes variétés de l'homme à prétentions

qui n'est jamais aimé. Il ne se permettra pas volontiers, par exemple,

une de ces indiscrétions de manières dont les personnages en question

sont coutumiers: baiser un bras un peu trop au-dessus du coude, tapoter

trop longuement une main qui s'abandonne, prendre un pied qui s'avance

sur un tabouret dans son soulier brodé et son bas de soie à jour,

guigner d'un oeil allumé une poitrine charmante et pencher la tête pour

en mieux saisir les contours. Qui de nous n'a vu de soi-disant hommes à

succès se livrer à ces vagues et puériles délices, témoignant ainsi

qu'ils n'avaient jamais eu une vraie maîtresse, par leur ignorance de

ces deux axiomes élémentaires en amour:

VII

_Toute caresse sans conséquence risque de diminuer votre pouvoir sur une

femme_.

VIII

_Une femme passionnément éprise peut seule pardonner une familiarité

physique devant témoins. Encore en est-elle toujours un peu blessée_.

Physiologie de l'amour moderne · 第 3 / 24 段