contenterai d'indiquer quelques-unes des raisons en vertu desquelles un
homme traverse la vie sans arriver à cet incendie partagé du coeur qui
s'appelle l'Amour. On peut être exclu pour toujours du nombre des
amants:
1° _Par timidité_.--J'entends par là non point ce joli défaut dont les
femmes raffolent et qui consiste à se demander, le coeur battant, devant
une blanche main qui évente un blanc visage, comme Thomas Diafoirus:
«Baiserai-je, papa?» Non, mais cette timidité presque sauvage qui n'est
plus un ridicule, tant la douleur en est aiguë et paralysante. Rousseau
paraît avoir été timide de cette timidité-là, comme d'ailleurs la
plupart de ses confrères dans le triste péché de solitude qu'il a
confessé,--ce Rousseau dont ses ennemis ont prétendu, non sans
vraisemblance, qu'il s'était vanté d'avoir mis ses enfants à l'hôpital
pour faire croire qu'il était capable d'en avoir. Ce timide obscur et
farouche est souvent un homme qui adore les femmes, que son invincible
accablement en leur présence précipite en de dégradantes débauches, et
qui devient l'esclave de quelque bas et facile concubinage. La plupart
des _ancillaires_ (d'_ancilla_, servante), ceux dont la bourgeoise dit
avec un envieux mépris qu'ils aiment les poches grasses, sont des exclus
par timidité: ainsi le passionné et malheureux Sainte-Beuve, dont on n'a
pas assez admiré le mot si profond, si révélateur, comme on lui
demandait ce qu'il voudrait être: «Lieutenant de hussards!...»
répondit-il.
2° _Par schlémylade_.--C'est un mot d'origine juive, je crois, et qui
mériterait droit de cité dans la langue. Les Juifs, esprits éminemment
positifs et d'une analyse tout utilitaire, ont observé qu'il existe de
par le monde une espèce d'hommes auxquels il suffit de remuer le petit
doigt pour qu'ils fassent manquer l'affaire la mieux ajustée, la plus
voisine de la réussite. Ils ont appelé ces hommes-là des Schlémyls. Le
Schlémyl n'est pas exactement le «pas de chance»; il peut être né si
riche, par exemple, que ses pires maladresses ne lui nuisent en rien.
Ce n'est pas non plus le «gaffeur». Il y a des «gaffeurs» à qui leur
«gaffe» sert de moyen de succès. Un exemple fera mieux comprendre la
souplesse de ce terme, qui va d'un bout à l'autre des gaucheries et des
défaites de la vie. Celui de mes camarades de collège auquel je dois
cette révélation sur l'argot sémitique était atteint d'un rhumatisme
articulaire, qui gagna le coeur et l'emporta. Son père, après de longues
années de patient travail, avait réalisé une assez belle fortune et
acheté du coup un hôtel, une terre avec un château et un titre. «Hein!
papa,» disait Samuel à ce vieil homme dont il était le fils unique, «si
je meurs, quelle Schlémylade!...» Qui n'a connu le Schlémyl en amour?
Qui ne l'a été une heure? Qui n'a rencontré, à dix ans de distance, une
femme passionnément désirée autrefois, et qui vous dit avec un malicieux
sourire: Ah! tel jour, vous vous rappelez? Si vous aviez osé!...» Il y a
des gens pour qui la Schlémylade galante est l'habitude, voilà tout:
ceux qui choisissent, pour essayer de faire une déclaration à une femme,
un jour où elle agonise de migraine;--ceux qui tentent de lui ravir un
baiser quand le matin même elle est allée chez le dentiste et qu'elle a
encore dans sa jolie bouche l'affreux arôme de l'acide phénique ou de la
créosote;--ceux qui, à la campagne et pour se ménager une déclaration,
l'entraînent dans des chemins caillouteux et détournés, l'après-midi où
elle a aux pieds des bottines neuves qui lui écorchent la peau.... Ce
sont des mille riens que le Schlémyl ne sait pas deviner, sur lesquels
il marche comme il marcherait sur un cor, avec un sourire inconscient
qui achève de rendre furieuse la femme la mieux disposée. Et le
personnage reste bouche bée devant un accueil glacé, là où il avait
d'abord rencontré le plus engageant des sourires.
3° _Par donquichottisme_.--Ici le cas est plus compliqué. Il se
rencontre de par le monde une légion d'hommes toujours très délicats,
souvent très intelligents, qui n'ont qu'une infirmité d'esprit, mais
inguérissable, celle de prendre au sérieux les mystifications variées
des fausses pudeurs. Jamais ces mousquetaires du Royal-gogo n'admettront
qu'une femme qu'ils voient à cinq heures leur offrir du thé avec un
profil de madone, de grands yeux candides et des frissons de sensitive
lorsque l'on dit un mot léger, ait pu dans la journée monter en fiacre,
entrer dans un grand magasin, sortir par une autre porte, prendre un
autre fiacre, débarquer dans un appartement meublé et là....--«Mme une
telle, un amant!» dit le donquichottiste, «vous ne l'avez donc pas
regardée?» Comme vous êtes, par exemple, l'ami intime de l'amant de
cette dame, qui vous a dit avec sa délicatesse de fat, à propos d'elle:
«Ah! mon cher, il n'y a que les femmes du monde pour....» vous regardez,
vous, le donquichottiste avec une certaine curiosité, et vous
reconnaissez l'homme que les femmes estiment, par qui elles se font
accompagner en voiture, auprès de qui elles pleurent sans donner d'autre
raison qu'un: «C'est nerveux, mon ami, laissez-moi un peu, ça
passera,»--avec qui elles sont en correspondance suivie, qui fait leurs
menues commissions, dont elles disent avec sentiment: «En voilà un qui
sait ce que c'est qu'une femme....» Mais elles ont, en attendant, un
billet dans leur corsage qui leur fixe le prochain rendez-vous avec le
don Juan, lequel n'est bien souvent qu'un don Jeannot. Seulement Juan ou
Jeannot, celui-là sait que les robes des femmes galantes sont leur seul
spiritualisme, vérité que le donquichottiste ignorera jusqu'à
soixante-dix ans et qu'il ignore à vingt. Car il en est de tout âge, et
le platonisme dans lequel les relèguent les femmes auxquelles ils ont
consacré des années de ce culte ne sert qu'à prouver cet étrange mais
indiscutable paradoxe: ces poétiques personnes ne méprisent rien tant au
monde que le respect qu'on leur porte.
4° _Par beauté_.--Nous en avons tous connu, de ces trop jolis garçons,
astiqués, cirés, lustrés, qui se regardent dans toutes les glaces, se
sourient sans cesse en pensée, prennent des attitudes comme ils
respirent, sans le vouloir, contemplent inconsciemment leurs ongles, les
pointes de leurs bottines, la coupe de leurs pantalons. Nos ancêtres,
qui avaient le verbe libre et autant d'observation que de franchise, les
appelaient «des miroirs à _donzelles_».--C'est un mot plus cru qui tinte
dans le texte.--Quand vous voyez un de ces jolis garçons-là, vous pouvez
parier neuf fois sur dix, à coup sûr, que s'il est «l'amant
d'Amanda»,--comme disait la stupide chanson, jadis si chère au spirituel
Paris,--c'est à prix d'or, et qu'il traversera la vie sans jamais être
aimé pour lui-même. Si un homme de cette sorte de beauté se marie, soyez
certain que sa femme le trompera avec n'importe qui, fût-ce le Chinois
dont j'ai raconté l'histoire. Comment et pourquoi une certaine beauté
trop jolie et inexpressive de l'homme fait-elle horreur à la femme? En
joignant le scalpel au microscope, je ne peux arriver à découvrir la
fibre d'antipathie qui explique ce phénomène. Peut-être y a-t-il pour
elle quelque chose de répugnant à rencontrer dans notre sexe le défaut
le plus spécial au sien, cette sottise de la poupée en train de tourner
à la devanture du coiffeur qui vient de la friser et de la pomponner.
On objectera qu'elle aime le fat, mais le fat est fort différent du
Narcisse. Il est enivré des succès qu'il a eus ou qu'il aura, au lieu
que le Narcisse n'est enivré que de lui-même. Peut-être aussi le
Narcisse est-il un triple sot, préoccupé de sa propre figure avec tant
d'intensité qu'il néglige d'observer l'effet qu'il produit, ce qui le
conduit à tomber de Schlémylade en Schlémylade? Quoi qu'il en soit, le
pommadin est le plus exclu d'entre les exclus, et le plus ironiquement
de tous, attendu que chacun dirait volontiers de lui ce que Figaro dit
de Chérubin: «Si jamais celui-là manque de femmes!...»
5° _Par laideur_.--Ce triste motif a-t-il besoin de commentaires? Voici
quelque quarante ans, un écrivain de beaucoup de talent, G--- F---,
était l'amant d'une très jolie femme,--une des chaussettes bleues les
plus bleues et les plus ... chaussettes de l'époque. Un académicien, âgé
mais passionné, faisait, prétend-on, la cour à cette dame. F--- aurait
demandé à sa maîtresse d'assister à une des déclarations de l'Immortel
en train d'essayer de transformer son fauteuil en canapé. La gueuse, qui
n'avait guère de scrupules, cache un soir F---- et un poète de ses amis
derrière les rideaux,--comme au théâtre. L'Immortel arrive. Le flirt
commence,--un mélancolique flirt avec promesses d'articles dans les
journaux officiels.--Enfin, à bout d'éloquence, le galantin se jette à
genoux avec des sanglots: «Mais je suis si laid que j'aurais beau le
raconter, on ne me croirait pas....» Sur quoi F----, avec sa voix de
brigadier de dragons, aurait crié: «Allons-nous-en, ami, ce vieux est
trop répugnant....» Et les deux jeunes gens de passer avec des attitudes
de commandeurs indignés devant le pauvre Lovelace d'Institut, épouvanté
de la perfidie féminine. Si l'anecdote était authentique,--il suffit,
hélas! d'avoir subi la grande publicité pour savoir ce qu'elles
valent,--elle prouverait à quel degré la nature, si prodigue pour lui
d'autres dons avait refusé à F---- le sens psychologique. Le mot du
vieillard était admirable. C'était l'homme avouant, sous l'influence de
la passion, et cherchant à utiliser la conscience de sa laideur, le
supplice secret de toute sa vie. Il y a en effet une laideur qui tue
l'amour, et ceux qui en sont atteints s'en savent atteints dès leur
première adolescence C'est la laideur malheureuse et malsaine,
maladroite et chétive, pauvre et vieillie avant l'âge. Soyez bossu, mais
ayez de jolies dents, on vous aimera peut être de votre infirmité. Soyez
borgne, mais ayez un charmant profil. Soyez boiteux, avec un joli
regard. Soyez hirsute et sale, avec une encolure d'hercule. Soyez un
monstre même. Il y a des chercheuses qui vous désireront. Mais si votre
glace à barbe vous révèle chaque matin sur votre visage et toute votre
personne la _laideur commune_, n'attendez pas l'expérience pour suivre
le conseil que la courtisane vénitienne donnait à Jean-Jacques: _«Lascia
le donne e studia la matematica.»_
6° _Par profession_.--J'ai connu dans un hôpital de femmes un médecin
qui avait le génie de la statistique. Il s'appliquait, entre autres
curiosités, à dresser la liste des déflorateurs. Pas une malheureuse ne
lui passait par les mains qu'il ne lui posât cette question: «Quel a été
votre premier amant?» Il était devenu, de radical, réactionnaire
outrageux, parce que cette enquête lui avait révélé que les déflorateurs
appartiennent tous à la classe ouvrière. La profession qui en fournit le
plus est, chose étrange, celle des maçons, environ cinquante pour cent.
Puis viennent les domestiques et les autres corps de métier. Il y a de
la logique dans ces chiffres. Le maçon, c'est celui qui passe, que l'on
ne reverra plus. Le domestique, c'est celui qui est le voisin de la
pauvre fille dans ce dortoir de mansardes qui règne en haut des maisons
et où les maîtres chrétiens d'autrefois, ceux qui avaient, avec le souci
de leur salut, celui du salut de leurs serviteurs,--quelle noble et sage
vision du patronat!--n'auraient jamais laissé dormir une enfant de vingt
ans. Le bourgeois, lui, ignore ce que c'est que la virginité d'une fille
du peuple. Un des internes de ce docteur avait essayé autrefois, sur des
données malheureusement très incomplètes et un peu pour mystifier son
maître, de dresser un bilan des professions par rapport à l'amour. Les
résultats qu'il avait obtenus, pour approximatifs qu'ils puissent être,
contiennent une certaine philosophie sociale,--et cela vaut que l'on en
consigne ici quelques-uns:
Amants.
Magistrats (juges, procureurs, notaires, etc.)5 sur 100
Médecins 10 sur 100
Universitaires { Maîtres d'étude 45 sur 100
{ Professeurs 5 sur 100
Officiers { Jusqu'à capitaine 95 sur 100
{ Au delà de capitaine 5 sur 100
Peintres 80 sur 100
Sculpteurs 50 sur 100
Musiciens 25 sur 100
Architectes 50 sur 100
Acteurs { tragiques 20 sur 100
{ ténors 60 sur 100
{ comiques 99 sur 100
Commerçants { Commis 95 sur 100
{ Chefs de rayon 25 sur 100
{ Patrons 5 sur 100
Hommes de { Journalistes 50 sur 100
lettres. { Auteurs dramatiques 20 sur 100
{ Romanciers 15 sur 100
{ Poètes 30 sur 100
{ Académiciens 1 sur 100
Agents de change 2 sur 100
Banquiers 2 sur 100
Chefs d'État (rois, présidents, ministres) 1 sur 10.000
Etc., etc., etc.
Il y aurait à dresser une liste contraire, qui serait celle des hommes
ayant possédé le plus de femmes, et l'on trouverait que les professions
les plus rebelles à l'amour désintéressé sont inversement les plus
propices à l'autre amour. Il est probable que les banquiers et les
médecins sont, par exemple, ceux qui ont eu le plus d'aventures. Mais la
femme du monde qui se donne au richissime Salomon Mosé, parce qu'elle a
une forte note à payer, ou la bourgeoise qui se laisse prendre par son
docteur parce qu'il est audacieux, discret, habile, et qu'elle a besoin
de son aide pour la direction de sa vie conjugale, ne cèdent ni l'un ni
l'autre à un sentiment qui, de loin ou de près, ressemble à l'amour.
J'ajouterai que la liste dressée plus haut, en l'admettant comme à demi
vraie, porterait avec elle son enseignement consolateur. Elle prouve en
effet que l'homme est d'autant plus aimé qu'il est moins haut dans la
société. Vous, magistrat ou professeur, vous avez voulu l'honorabilité,
la sécurité, le droit de censurer, de régenter, juger, condamner, vous
l'avez, mais pas l'amour.--Vous, homme d'affaires, vous avez voulu la
grosse fortune, la magnifique sécurité des dix millions, et le somptueux
décor que comporte un luxe princier. Vous avez tout cela, mais pas
l'amour.--Vous, ambitieux, vous avez voulu le pouvoir, vous l'avez, mais
pas l'amour.--Vous écrivain, vous avez voulu la renommée, le chiffre:
_quatre-vingtième mille_, sur votre dernier roman, les mots: _deux
centième représentation_, sur les affiches, au-dessous du titre de votre
pièce. Mais vous vous apercevez que votre maîtresse, en entrant dans
votre lit, vient coucher avec votre réputation ou votre influence,
tandis que le petit reporter anonyme qui se fait deux cents pauvres
francs au _Conservateur_ est aimé pour lui-même, ainsi que le peintre,
l'officier, le jeune employé de nouveautés, tous gens qui n'ont pas la
poche garnie, dont l'avenir est problématique; mais ils sont jeunes,
insouciants, et pour eux l'amour est la grande affaire, comme pour
l'académicien unique qui se rencontre toujours parmi les
Quarante.--Cherchez celui d'aujourd'hui.--Il y a soixante-dix ans, cet
académicien était tout bonnement le premier écrivain du siècle, ce
mystérieux et passionné Chateaubriand, qui désertait l'Abbaye-au-Bois,
sa femme, Mme Récamier, les _Mémoires d'outre-tombe_ et les commissions,
pour aller dans un petit restaurant, près du jardin des Plantes, se
faire chanter du Béranger par une personne aimable, qui raconta ces
déjeuners plus tard, en ajoutant: «Le reste du jour, le culte de deux
vieilles femmes m'était une garantie de sa fidélité!»--Laissons de côté
l'acteur comique, le triomphateur de la liste. C'est du magnétisme, un
inexplicable pouvoir de sorcellerie, un envoûtement J'entends encore une
jeune Anglaise, blanche comme un lis, dont elle avait la taille, une
bouche idéalement triste, des yeux de songe, me dire à la première
représentation du _Luthier de Crémone_, après avoir applaudi Coquelin à
en déchirer ses gants:
--«Si vous saviez comme je souffre, quand il joue un personnage où on
rit de lui....»
7° _Par scrupule_.--Si bizarre que puisse paraître ce phénomène aux yeux
d'un enfant du siècle, l'homme qui reste chaste pour obéir à l'Eglise se
rencontre de nos jours,--et très fréquemment en province. C'est
d'ordinaire, comme tous les solides croyants, un garçon de nature forte,
que le tempérament tourmente, et qui, vers la vingt-cinquième année, est
devenu chauve et très rouge. Il est à la fois usé et congestionné par la
tentation. On le marie. Et si par hasard sa femme devient malade ou
meurt, la congestion revient à la face du pauvre mari, qui reste
pourtant fidèle à cette épouse, qu'elle soit simplement alitée ou morte.
Il entre dans la politique et devient un merveilleux agent électoral. Au
temps jadis il eût été un héros des Croisades ou des guerres
religieuses, un chevalier de Malte comme celui que le Giorgione a peint
aux _Uffizi_, tournant son chapelet noir entre ses doigts, si
mélancolique de foi profonde et de passions vaincues. Nos sensations
comprimées nourrissent notre sentiment. La chair, une fois domptée,
ajoute à notre âme. Mais combien savent cette grande loi de la vie
morale, aujourd'hui?
8° _Par froideur_....
9° _Par mauvais goût_....
Mais le détail de ces catégories d'exclus serait infini. Si vous voulez
examiner maintenant, parmi les individus de votre entourage, ceux qui
doivent être rangés dans l'une ou l'autre des neuf classes que nous nous
sommes contenté d'indiquer, vous apercevrez cette triste mais
indiscutable vérité, que le nombre des civilisés mis en dehors de
l'amour tel que je l'ai défini est incalculable. Vous vous expliquerez,
par la même occasion, quelques phénomènes sociaux inintelligibles sans
cette analyse: par exemple, l'extraordinaire sottise avec laquelle la
plupart des hommes jugent les femmes, leur basse jalousie contre ceux
qu'elles ont l'air de distinguer, l'importance ridicule qu'ils attachent
au moindre semblant d'aventure, la férocité de leur mépris, ou plutôt de
leur rancune, contre les amoureuses, la joie profonde qu'ils éprouvent à
se mêler des intrigues galantes pour les brouiller, la félicité avec
laquelle ils voient vieillir une jolie femme et leur allégresse à dire:
«Ça y est; elle a reçu le coup de lapin...;» la bassesse de leurs
plaisirs, qui attesterait seule par sa voracité grossière le peu de
souvenirs délicats qu'ils ont au coeur; l'excès d'indignation qu'ils
déploient contre l'amant coupable de s'être fait aider par une
maîtresse,--ce qui, étant donnée l'opinion commune sur les beaux
mariages, constitue une des plus joyeuses hypocrisies de notre honnête
société;--bref, une quantité de menus faits qui découlent tous de cette
loi plus générale:
V
_L'homme qui n'a jamais été ou qui n'est plus aimé vit à l'état de
colère permanente contre tous les amants_.
* * * * *
MÉDITATION III
LE VRAI ET LE FAUX HOMME A FEMMES
Entre cette tumultueuse armée des Exclus et le groupe étroit des vrais
Amants, se range la légion de ceux que j'ai appelés les Temporaires,
mais que l'on nommerait avec plus de justesse et de simplicité à la
fois: les faux hommes à femmes. Vous en rencontrerez en grand nombre
parmi les attachés et les secrétaires d'ambassade, les auditeurs au
Conseil d'Etat, les jeunes gens frais échappés de l'Ecole de droit et
qui viennent d'entrer au Cercle. Ils abondent encore, pour descendre
de quelques degrés l'échelle des élégances, parmi les employés de
nouveautés et les étudiants. Le faux homme à femmes compte d'ordinaire
moins de trente-cinq ans, plutôt vingt-huit ou trente. Il est
nécessairement joli garçon et très correct dans sa tenue Tout dans sa
personne exhale cette je ne sais quelle demi-grâce indéfinissable qui se
traduit par le mot vaguement banal de «gentil». Les femmes disent aussi
de lui qu'il est «distingué». Plusieurs années durant, ses rapports avec
elles ont été de ceux que résumait devant moi un bourgeois qui se
croyait délicat. Il professait: «J'ai dit à mon fils: Amuse-toi, mon
garçon, c'est de ton âge; mais ménage ta santé, et mets toujours dans
tes plaisirs une pointe de sentiment: _ça te fera des souvenirs!_.... Le
faux homme à femmes a donc eu de gentilles maîtresses,--il est à base
de gentillesse comme un savon est à base de tel ou tel parfum, et les
moindres détails de sa vie en sont imprégnés.--Il les payait gentiment,
d'après sa position, et elles lui servaient un gentil semblant d'amour,
quitte à le tromper à chaque tournant de porte, pour cette raison
profonde que donnait carrément Christine Anroux, la pire amie de
Colette,--avant Aline,--lorsque je lui reprochais de trahir Elie
Laurence, le plus délicieux de nos jeunes diplomates, pour des cabotins
infâmes et des rouleurs abjects, de ceux que les filles désignent du
terme expressif de _paillassons_:
--«Que veux-tu?» disait Christine, «Elie est très gentil, mais il me
faut du vice, à moi, et il n'en a pas pour deux sous!...»