Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
par
PAUL BOURGET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Édition définitive
* * * * *
PRÉFACE
Au mois de septembre 1888, _la Vie Parisienne_, ce curieux journal
d'observation et de raillerie, d'élégance mondaine et de philosophie
profonde, l'image en un mot de Marcelin,--ce dandy camarade de
Taine,--et que son esprit anime encore, publiait la lettre suivante,
adressée à son directeur par le signataire de la présente préface:
_«Je vous envoie, cher monsieur, le manuscrit que mon pauvre ami Claude
Larcher m'a légué avec mission de vous l'offrir sous ce titre_:
Physiologie de l'Amour moderne _ou_ Méditations de philosophie
parisienne sur les rapports des sexes entre civilisés dans les années de
grâce 188-.... _Je ne sais si vous trouverez dans ces pages, d'ailleurs
inachevées, la légèreté de main qu'il eût fallu. Quand il commença
cette_ Physiologie, _Claude suivait déjà cette carrière d'homme très
malheureux en amour, qui est celle de quelques jeunes gens à Paris. Il
avait, certes, d'excellentes raisons pour ne pas croire à la fidélité de
sa maîtresse, cette Colette Rigaud qu'il a trop affichée pour que ce
soit une indiscrétion de la nommer. Mais, à force d'en parler, il était
devenu un virtuose, presque un dilettante de sa propre infortune, au
point qu'il eût été fort embarrassé si elle lui avait offert de l'aimer
uniquement, fidèlement, et si elle avait tenu parole. Cette déception
lui fut épargnée. Il continua de gémir sur les perfidies de cette fille
avec une persévérance qui le rendit intolérable à ses meilleurs amis.
Moi-même, dois-je l'avouer? je l'évitais dans les derniers temps pour ne
plus subir le cinquantième récit de ses infortunes amoureuses. L'actrice
partit pour la Russie, et nous espérâmes que la manie de Claude
s'apaiserait. Elle grandit. Il allait au cercle des Mirlitons réciter
la liste des amants de Colette, au tiers, au quart, à des gens qu'il
connaissait de la veille, jusqu'à ce qu'un de nos camarades finit par
lui dire: «Laisse-nous donc tranquilles, nous savions tout cela avant
toi....» Sur ce mot, il prit le cercle en horreur, comme il avait déjà
fait le théâtre, parce qu'elle avait joué la comédie; le monde et le
demi-monde, parce qu'il s'y rencontrait avec des rivaux,--et des
rivales;--les cafés, parce que nos confrères le plaisantaient sur ses
doléances; son intérieur, parce qu'elle y était venue. Il fut la
victime, comme il arrive, de cette comédie, aux trois quarts sincère,
qu'il se jouait à lui-même et aux autres. Il crut, en effet, devoir à
ses désillusions de se livrer à l'alcool. Il ne sortit plus de deux ou
trois bars anglais où il s'intoxiquait de cocktails et de whisky en
compagnie de jockeys et de bookmakers. Une dyspepsie, causée par ces
absurdes excès, le força de quitter Paris au moment même où la reprise
fructueuse de sa première pièce allait lui permettre de régler ses
dettes les plus pressantes et de remonter le courant. Il se retira en
Auvergne, chez une vieille parente. Il dut ébaucher là les derniers
chapitres de sa_ Physiologie, _avant la crise de foie, mal soignée dans
cette campagne perdue, qui l'emporta en juin dernier. Vous voyez, cher
monsieur, que les quelque vingt méditations, peu cohérentes par les
dates et les endroits de travail, qui composent ce livre, sont l'oeuvre
d'un cerveau singulièrement morbide. Cela soit dit pour excuser de
nombreux paradoxes et des allusions qui font songer au vers classique et
regretter que le style de Claude_
...se ressente des lieux et fréquentait l'auteur....
_«Mon devoir d'exécuteur testamentaire m'interdisait de toucher même aux
passages qui peuvent choquer le plus mon goût personnel. Voici donc le
manuscrit intact avec son épigraphe: «Pas de pudeur devant le vrai pour
qui se sent un savant.» Publiez ce que vos abonnés en pourront supporter
sans trop d'ennui, et croyez-moi, etc.»_
Elle était bien nette, semble-t-il, cette lettre. C'était avertir le
lecteur dès la première page qu'il ne trouverait pas dans le livre,--ou
les fragments de livre,--ainsi présenté, un traité de l'amour à la Beyle
ou à la Michelet, avec un plan raisonné, avec des généralisations
savantes, avec une doctrine enfin, bonne ou mauvaise. Cette
_Physiologie_--dénommée de ce gros nom par naïf snobisme littéraire et
ressouvenir d'un vieux genre démodé--ne pouvait être, dans ces
conditions, qu'une mosaïque de notes écrites au jour la journée par un
humoriste désenchanté. L'étiquette annonçait une oeuvre sans suite, avec
des pages sans lien, au ton inégal, heurtées, parfois justes, plus
souvent excessives, quelque chose comme des propos de club ou de fumoir,
entre voisins qui goûtent la malice des anecdotes sans trop y croire,
qui ne peuvent se passer d'aimer et qui voudraient n'être pas trop
dupes, tout en se résignant d'avance à l'être beaucoup. Ce ne serait pas
du grand art, ce ne serait pas non plus de l'art très délicat, que la
notation d'une causerie de ce genre. Pourtant, cela pourrait être de
l'art encore, et tel fut évidemment le rêve de mon camarade tant
regretté. J'avais cru devoir accomplir les dernières intentions en
donnant au public ces débris d'un ouvrage qu'entre parenthèses je
considère comme impossible à jamais mettre sur pied d'ensemble. Le coeur
de chacun est un univers à part, et prétendre définir l'Amour,
c'est-à-dire tous les Amours, constitue, pour quiconque a vécu, une
insoutenable prétention, presque un enfantillage. Aussi craignais-je
surtout, je le confesse, que cette _Physiologie_ ne parût bien innocente
avec ses allures à demi dogmatiques. Plusieurs écrivains en jugèrent
ainsi. L'un d'eux, le plus raffiné des érotographes contemporains, me
fit déclarer que Claude professait sur l'amour les idées d'un bourgeois
du Marais. Que ne fût-ce l'avis universel? Je n'aurais pas reçu les
lettres dont il est parlé dans la _Méditation_ dernière et où mon pauvre
_alter ego_ des douloureuses années était traité de «Stendhal pour
Alphonses». Je n'aurais pas provoqué l'indignation des vertueuses
personnes du quartier Marbeuf qui ont déclaré à leurs protecteurs que
j'étais un homme à ne plus recevoir. Je n'aurais pas subi les conseils
attristés des amies qui me font le grand honneur de s'intéresser à la
conduite de mon oeuvre. Bref, ce fut un universel _tolle_ qui m'eût, je
le confesse encore, laissé cependant assez indifférent, car je le
trouvais un peu conventionnel et très inique, au lieu que je me suis
senti très troublé par des éloges qui me firent, eux, craindre vivement
que mon cher Claude n'eût fait fausse route.
Mon vieil ami, à travers bien des défauts d'esprit et les égarements de
ses sensualités, partageait ma conviction qu'un écrivain digne de tenir
une plume a pour première et dernière loi d'être un moraliste.
Seulement, c'est encore là un de ces mots qui paraissent simples et qui
enferment en eux des mondes de significations. Quand nous discutions
ensemble, jadis,--ce jadis qui me paraît si lointain, et il date
d'hier!--Claude définissait ce mot par des phrases dont je retrouve la
transcription dans mon journal:
--«Etre un moraliste,» disait-il, «ce n'est pas prêcher, l'hypocrite
peut le faire, ni s'indigner. Molière a oublié ce trait dans son
Alceste. Sur dix misanthropes professionnels, il y a neuf farceurs à qui
leur indignation à froid sert d'honorabilité. Ce n'est pas conclure, le
sophiste le peut. Ce n'est pas éviter les termes crus et les peintures
libres; les pires des livres libertins, ceux du dix-huitième siècle,
n'offrent pas une phrase brutale ni qui fasse image. Ce n'est pas
davantage éviter les situations risquées; il n'y en a pas une dans les
premiers romans de Mme Sand, et ce sont pour moi ceux d'entre les beaux
livres que l'on appellerait le plus justement immoraux,--quoique encore
ici cette beauté de la forme soit à sa manière une moralité. Non, le
moraliste, vois-tu, c'est l'écrivain qui montre la vie telle qu'elle
est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent
partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la
faute, l'amertume infinie du mal, la rancoeur du vice, c'est avoir agi
en moraliste, et c'est pourquoi la mélancolie des _Fleurs du mal_ et
celle d'_Adolphe_, la cruauté du dénouement des _Liaisons_ et la
sinistre atmosphère de _la Cousine Bette_ font de ces livres des oeuvres
de haute moralité.»
--«Il faut pourtant prendre garde à l'audace des peintures,»
l'interrompais-je, «trouverais-tu moral qu'un prédicateur te montrât une
gravure obscène en te disant: Voilà ce qu'il ne faut pas imiter de peur
de mourir d'une maladie de la moelle?...»
--«Oui,» reprenait-il, «je connais l'objection.... On l'a formulée d'une
manière plus digne en disant qu'il faut parler de la chasteté
chastement.... Et cependant interdire à l'artiste la franchise du
pinceau sous le prétexte que des lecteurs dépravés ne voudront voir de
son oeuvre que les parties qui conviennent à leur fantaisie sensuelle,
c'est lui interdire la sincérité, qui est, elle aussi, une vertu
puissante d'un livre.--Mon avis est qu'il faut résoudre ce problème,
quand il se présente, comme Napoléon résolvait ceux du Code. Il
s'imaginait, avant de faire une loi, un certain paysan, un bourgeois, un
noble, à qui cette loi devait s'appliquer. Imaginons-nous un lecteur de
vingt-cinq ans et sincère, que pensera-t-il de notre livre en le
fermant? S'il doit, après la dernière page, réfléchir aux questions de
la vie morale avec plus de sérieux, le livre est moral. C'est aux pères,
aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et
aux jeunes femmes, pour qui un ouvrage de médecine pourrait être
dangereux, lui aussi. Ce danger-là ne nous regarda plus. Nous n'avons,
nous, qu'à penser juste si nous pouvons et à dire ce que nous pensons.
Pour ma part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre:--«Il
ne faut pas faire de mal aux âmes, et je suis sûr que la vérité ne leur
en fait jamais....»
Je ne me charge pas de discuter les mille critiques qui peuvent être
soulevées contre cette thèse. Je la crois juste, sans me dissimuler que
la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une
propagande. Rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est
faire le procès non seulement à tel ou tel livre, mais à toute la
littérature. Larcher, lui, me débitait ces arguments, si j'ai bonne
mémoire, une nuit, et sur le seuil d'un de ces bars où il passait des
heures d'une si étrange abjection à se griser systématiquement. C'était
un peu, cette profession de foi, à cette heure et dans cet endroit, le
symbole de toute cette _Physiologie_. Pour y revenir, ce même devoir
d'exécuteur testamentaire m'imposait simplement de savoir si mon ami eût
jugé conforme à ses idées, vraies ou fausses, l'impression produite par
son livre. Je dois avouer que j'en ai douté quand je me suis trouvé en
présence de ceux de ses lecteurs qui m'ont dit:--«Ça devait être un rude
viveur que votre ami Claude!... Est-ce que vous n'avez pas encore de
côté quelques petites polissonneries de sa façon?...» Ou encore:--«Vous
savez, moi, j'aime les choses un peu montées. Et cette fois, ce n'est
pas le poivre qui manque!...» Devant ces éloges d'une affreuse ironie
pour un écrivain, chrétien d'inspiration et de pensée, sinon de
pratique, je voyais la colère qui eût saisi mon névropathe d'ami, et je
me demandais avec angoisse si j'avais eu raison d'obéir à son désir
d'une publicité posthume. Ce scrupule vis-à-vis de sa pauvre mémoire m'a
empêché deux ans de donner en volume ces morceaux épars dans les numéros
divers de _la Vie_. A parler franc, il ne portait, ce scrupule, que sur
certains détails des toutes premières méditations,--qui me paraissaient
compromettre, comme à plaisir, par des partis pris de plaisanterie
brutale, ce qu'il y a dans les autres d'analyse sérieuse et douloureuse.
«Si Claude pouvait revoir ses épreuves,» me disais-je, «avec deux ou
trois coups de crayon il mettrait ces vingt malheureuses pages au point,
et je me moquerais du prudhommisme et de la tartuferie des critiques sur
le reste....» Aussi quelle joyeuse surprise lorsque je reçus de Mlle
Claudia Larcher, la tante de mon malheureux ami, un dernier paquet de
notes, retrouvées dans un coin de secrétaire où Claude les avait sans
doutes cachées et oubliées! C'était un nouveau projet des deux premières
méditations. Il y reste trop d'inutile cynisme. Du moins ce texte-ci ne
permettra plus au lecteur de bonne foi de se méprendre sur l'intention
de l'écrivain. D'autre part, les curieux de variantes, s'il en est pour
ce livre incomplet, retrouveront à travers la collection de _la Vie
Parisienne_ les pages remplacées dans le volume par une version plus
conforme au ton général de l'oeuvre. Sur la feuille de garde qui
enveloppait les morceaux corrigés, Claude avait écrit: «Ces brutalités
sont nécessaires pour amener la _Méditation IV_, d'un si essentiel
enseignement.» On jugera de cet enseignement et de cette nécessité.
Quant à moi, quoiqu'il me fût cruel de voir lancer à mon meilleur ami le
reproche d'avoir spéculé sur le scandale, je n'aurais pas supprimé de
mon chef une ligne d'un manuscrit qui m'était sacré. Je me réjouis qu'un
hasard inattendu ait levé mes doutes, et je livre cet ouvrage, sans
crainte, aujourd'hui, qu'on y voie autre chose--j'entends
légitimement--qu'un recueil de remarques plus ou moins intéressantes sur
un sujet dont les sages passent leur vie à dire: «Il n'y a pas que cela
dans le monde,» et à prouver par leur conduite qu'il n'y a pourtant que
cela. Car cela, ce mystérieux et fatal charme d'amour,--heureux, c'est
le paradis,--malheureux, c'est l'enfer. J'ajouterai, pour ne pas manquer
au goût de ce que mon ami appelait _l'auto-ironie_, qu'il en est de cet
enfer comme de l'autre. «Ce grand roi,» disait le prince de Ligne de
Frédéric II, «attachait beaucoup d'importance à sa damnation. Il en
parlait trop....» J'ai souvent pensé à cette phrase en lisant les
plaintes de Claude.--Que sa sincérité lui serve d'excuse!
P.B.
Rapallo, 3 octobre 1890.
* * * * *
PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
FRAGMENTS POSTHUMES D'UN OUVRAGE DE CLAUDE LARCHER
* * * * *
MÉDITATION I
NUIT ÉTRANGE D'OÙ EST SORTI LE PRÉSENT LIVRE
J'avais dit beaucoup de mal de Colette dans la journée,--ce qui ne
m'avait ni changé ni soulagé. Je rentrai mécontent de moi, comme un
homme qui s'est abaissé à commettre l'action qu'il blâmerait le plus
chez un autre, et malade d'elle comme je ne l'avais jamais été. Ces fins
d'après-midi de février, avec leurs brumes aigres et cruelles, vous
pincent les nerfs à vous les casser. Mon domestique alluma la lampe. Je
m'assis au coin du feu dans mon «souffroir» de la rue de Varenne, qui
fut autrefois mon «aimoir». Des baisers de cet autrefois me revinrent,
un autrefois d'il y a pourtant deux ans, _grande meretricii oevi
spatium_, eût dit le père Aubert, mon vieux maître de rhétorique.--Je
sentis une amertume infinie noyer mon coeur, et, comme d'habitude, je me
raisonnai:
--«Hé quoi! Claude Larcher, mon ami, tu souffres, et tu l'as quittée!
Oui, c'est toi qui l'as quittée, et tu possèdes là, dans un tiroir à
la portée de ton bras, des lettres où elle te supplie de revenir et
auxquelles tu as répondu, comme il sied, par du persiflage. Ton imbécile
amour-propre d'homme doit être satisfait, que diable!... Elle est bien
jolie avec ses cheveux cendrés, ses yeux couleur d'eau et sa bouche à
la Botticelli. Mais n'a-t-elle pas prostitué cette beauté à tous tes
désirs? Y a-t-il une place de ce corps, si jeune et si frais, que tu
n'aies profanée dans des heures de délire? Donc, avec cette femme, pas
de recherche d'une sensation nouvelle. Quant à son coeur, c'est par
horreur de lui que tu l'as quittée, ayant éprouvé qu'il n'en est pas de
plus perfide, de plus gangrené par les vices de son métier de comédienne
en vogue, de plus incapable d'aimer. Pourquoi donc, pensant tout cela,
éprouves-tu cette brûlure affreuse à la seule idée de son existence, là,
sous le sein gauche? Pourquoi cette étreinte de ton cerveau par ce
souvenir que tout rappelle: une nuance du ciel, un mot entendu, un coin
de rue tourné, un camarade rencontré? Pourquoi surtout ce cuisant et
monstrueux désir de lui faire du mal?... Ah! si je pouvais aller jusqu'à
l'extrémité de ce désir!...»
Je fermai les yeux. Je vis devant moi ce corps dont je connais chaque
ligne, ces épaules pleines à la fois et minces, cette gorge souple, ces
hanches sveltes, toute sa nudité, et moi, avec un couteau, déchirant
cette chair, ensanglantant ces membres, et leur frémissement sous la
pointe de l'acier,--et _sa douleur_.... Non, je ne ferai jamais cela,
parce que chez moi, civilisé de décadence, l'action ne sera jamais la
soeur du désir.... Dieu juste! que je l'ai rêvé de fois, et rien que de
le rêver me soulage.--Ah! la hideuse chose!...
* * * * *
--«C'est positif pourtant que cet accès de fureur m'a soulagé,» me
disais-je un peu plus tard, en vaquant aux soins de ma toilette de
soirée. J'eus un moment de franche gaieté à répéter tout haut la phrase
de Boisgommeux dans _la Petite Marquise_: «C'est ça, l'amour....» Ah!
j'aurais cette gaieté-là, le soir, j'en suis sûr, _je le sais_, si
j'avais tué Colette le matin, et puis, quel divin sommeil! Oui, comme je
dormirais bien avec la certitude que personne ne possédera plus ce corps
de femme, qu'aucune bouche ne la salira plus de ses baisers!... Si tout
à l'heure, dans la maison où je vais dîner, un des hommes de cercle qui
viendront là prononçait cette phrase, seulement cette petite phrase:
«Vous vous rappelez Colette Rigaud?... Elle est morte hier, à
Pétersbourg, subitement....» quel flot de délices inonderait mon coeur!
Non, ce ne serait pas assez, je voudrais apprendre qu'elle a
souffert.--Et je l'aime! Que lui souhaiterais-je donc si je la
haïssais?...»
J'avais fini de m'habiller en dégustant cette absinthe amère de la
rancune, qui a ceci de commun avec l'autre qu'elle ne donne guère
d'appétit et qu'elle rend méchant et fou. Je continuai dans mon fiacre,
et je me réveillai comme d'un songe quand j'entrai dans le vestibule de
l'hôtel où je devais dîner,--en plein décor du luxe le plus moderne, le
luxe du boursier qui peinait dans la coulisse, voilà dix ans, et que des
chances extraordinaires ont porté à un degré invraisemblable de fortune.
Simple remisier, Michel Mayence se donnait déjà les gants de frayer avec
des artistes. Il ne manquait pas une première, pas une ouverture
d'exposition. Avec son teint pâle et comme fané une fois pour toutes,
avec ses yeux noirs qui trahissent l'origine sémitique et qui prennent
dans cette face exsangue l'éclat des yeux d'un portrait, avec ses mains
maigres où luisent quelques bagues, avec son élégance impersonnelle et
irréprochable, sa moustache fine et son front dénudé,--il est le type de
ce personnage nouveau qui peut être bookmaker ou grand seigneur, simple
reporter ou grand financier, usurier ou emprunteur, diplomate habile ou
mondain véreux,--on ne sait pas. Le krach, qui a ruiné tant de
personnes, acheva de l'enrichir. Tout jeune, je ne lui ai connu que des
maîtresses utiles, et qu'il lâchait--avec une légèreté!--comme le pied
quitte une marche d'escalier pour se poser sur une autre. Voilà un homme
dont j'envie le coeur. Une fois riche, il s'est marié dans les mêmes
principes, à une femme laide comme la vertu, mais qui lui représentait
quatre millions de plus et un parentage de choix. Et il l'a réduite en
servitude avec les formes les plus courtoises, d'une manière si absolue
que c'en est beau de travail. C'est une des rares maisons où je me
plaise. Je m'y sens vengé de mes lâchetés devant le sexe. Aussi le dîner
se passa-t-il pour moi sans trop de mélancolie, à voir l'esclave aux
quatre millions, assise en face de son maître et seigneur, et médusée
par lui, du regard, comme une négresse, dont elle a la bouche, par son
négrier. Nous étions seize à table, en me comptant. Mais à quoi bon
nommer ces personnages, figurants de la coterie dont je fais un peu
partie? Toujours les mêmes, comme les soldats dans les pièces
militaires, ils s'asseyent tous les soirs dans les mêmes maisons, devant
le même dîner, pour dire les mêmes paroles. Il s'en trouve, de ces
coteries, cinquante à Paris, chacune avec ses anecdotes, ses préjugés,
ses exclusions. Et les anecdotes ne sont pas trop sottes ni les préjugés
trop étroits. Car c'est encore une des naïves fatuités répandues parmi
les gens de lettres que la croyance à la bêtise des gens du monde. C'est
comme de prétendre que leurs dîners sont mauvais et que leur luxe sent
le parvenu. Nous avons changé tout cela. Le dîner de Mayence était
remarquable, son château-margaux 74 de premier ordre, et Raymond Casal,
qui a consenti à parler, est, quand il le veut, un des plus jolis
diseurs de mots que je connaisse. C'est lui qui répondait un jour, ou
plutôt une nuit, à une drôlesse devenue sentimentale, et très occupée à
regarder la lune après boire en soupirant: «Comme elle est pâle!...»
--«Elle a passé bien des nuits.» Enfin la salle à manger, comme le
service, comme le salon, comme le fumoir où nous nous retirâmes après le
dîner, étaient du goût le plus exquis. Peu de tableaux dans cet hôtel,
mais de choix, entre autres un Pietro della Francesca, un profil de
femme aux cheveux blonds, presque blancs sous la coiffe roidie de
perles, qui vaut celui du musée Poldi-Pezzoli à Milan. Peu de
tapisseries, mais italiennes, celles qu'un duc de Ferrare fit exécuter
sur les dessins de Raphaël. Aucun encombrement de bibelots. Rien qui
sente le bric-à-brac. Il n'y a qu'un prince héritier ou un seigneur
d'Israël qui puisse s'offrir les quelques objets d'art dont se décore
cette demeure. Voilà encore un trait de nos moeurs contemporaines qui ne
sera dans aucun livre avant vingt ans: l'enrichi intelligent, si bien
conseillé ou de tant de flair qu'il cherche du coup la demi-teinte dans
le luxe, cette coquetterie par laquelle les vrais patriciens humiliaient
autrefois leurs rivaux.... Seulement,--il y a toujours un seulement au
travail où l'homme essaie de se passer du temps,--c'est un peu trop
réussi. On ne rencontre pas une fausse note, et de là une vague
impression de factice. C'est comme la politesse de Mayenne, c'est trop
égal, trop complet, trop soigné. On la croirait faite à la main, comme
les cigarettes de contrebande. Il a trop bien réalisé le type idéal de
l'homme du monde. Malgré moi, je songe, devant la perfection de ses
manières, à ce personnage de comédie que l'on accuse d'avoir volé de
l'argent dans la caisse, «Si c'est possible!» s'écrie-t-il; et, pour
mieux attester son innocence: «J'en ai remis....»
Nous étions donc, après dîner, dans le fumoir, à digérer paresseusement
et à prendre de la véritable eau-de-vie, de 1810, devant un Rubens
enlevé à la vente d'un duc anglais.--D'ici à cinquante ans, tous les
tableaux de valeur s'achèteront là-bas, à mesure que se dépècera cette
vieille aristocratie britannique. Notre hôte a deviné le premier le coup
à faire. Pour ma part, je regardais attentivement cette merveilleuse
toile, la musculature de l'Hercule étouffant le lion et le coloris
bleuâtre du paysage, tout en comparant ce faire au faire si différent du
Pietro, et pensant paresseusement à ce problème insoluble: les
conditions de la vie dans l'oeuvre d'art.... Le nom d'une femme dont
j'ai remarqué la beauté, à je ne sais quelle soirée, ayant frappé mon
oreille, j'écoutai, et il me fut donné d'assister à une des plus aiguës
et des plus complètes dissections de caractère que j'aie suivies. Je m'y
connais, c'est mon gagne-pain. L'opérateur était un joli et mince jeune
homme en gilet blanc, qui n'avait pas dit grand'chose à dîner. En ce
moment ses moindres phrases portaient, ne laissant rien d'intact de la
charmante femme, la montrant fausse dans sa nature plus encore que dans
ses actes, toujours en train de se jouer un personnage à elle-même,
incapable d'une émotion vraie, mais adroite en diable à se servir de ses
moindres nuances de sentiment, comme d'une mouche que l'on se pose au
coin de l'oeil, et une description physique non moins évocatrice. Je
voyais, tandis qu'il parlait, la créature fine et blonde, d'un blond
d'ondine, toujours comme les cheveux du portrait de Pietro, avec des
dents de jeune louve dans une bouche mince, avec un estomac d'acier sous
des formes frêles, des nerfs invincibles dans une langueur de jeune
saule.
--«Quel coup d'oeil!» dis-je à Casal comme nous sortions du fumoir;
«savez-vous qu'il aurait du talent s'il écrivait comme il parle, ce
jeune homme?...»
Raymond mit son doigt sur sa bouche:
--«C'est bête, et bourgeois, et de dixième ordre....» dit-il. «Mais la
haine ce soir l'a rendu étonnant.... Il a été son amant dix-huit mois,
à ma connaissance.... C'est toujours drôle, n'est-ce pas?»
* * * * *
--«Casal a raison,» me disais-je en sortant de l'hôtel Mayence à pied,
et tout seul, par cette belle et froide nuit. «C'est toujours drôle....
Hé bien! je ne suis donc pas le seul que l'amour conduise à la fureur.
Faut-il que ce garçon déteste cette femme, pour en oublier ainsi les
plus élémentaires principes de la délicatesse et diffamer devant dix
personnes sa maîtresse d'hier, de demain peut-être? Et c'est ça
l'amour!... Une haine féroce entre deux accouplements....» Cette
définition m'amusa. Puis j'avais découvert un nouveau compagnon de
bagne. Cela console toujours. Bref, je marchai allègrement jusqu'au
boulevard, puis de là vers la place Vendôme. J'entrai au cercle,
espérant rencontrer un camarade avec qui tuer un peu de nuit avant
d'aller me coucher. Personne. Il était onze heures. L'idée me vint de
pousser jusqu'aux bureaux du journal _le Conservateur_, où je me croyais
sûr de trouver l'homme de Paris qui dit le plus volontiers du mal des
femmes, mon vieux confrère Rodolphe Accard, le journaliste de ce temps
qui a peut-être le plus écrit d'articles et qui en a le moins signé. Et
quel original!... Accard a cinquante ans environ aujourd'hui. Il est
sale, je dirais comme son peigne, s'il avait jamais peigné ses cheveux
embroussaillés et sa barbe inculte. Des dents fortes à broyer des noyaux
de pêche, mais jaunes comme le culot de sa pipe; des mains à croire
qu'il en ferait de l'encre au besoin, rien qu'en les lavant; la taille
d'un géant, une carrure de buveur de bière et l'oeil bleu le plus fin
derrière un lorgnon dont le cordon toujours cassé en vingt endroits a
l'air d'une petite corde à noeuds pour bateau d'enfants. Voilà un homme
aussi sage que Michel Mayence dans ses rapports avec le sexe. Ses moeurs
sont simples et franches. Il proteste lui-même n'avoir jamais fréquenté
que des «fenestrières». Pour s'expliquer ce goût particulier, il faut se
rendre compte que ces dames sont des personnes de l'après-midi, qu'elles
abondent rue Montmartre et dans le voisinage, que c'est là le quartier
où sont établis les bureaux de beaucoup de journaux et que ledit Accard
est le journaliste maniaque, le professionnel le plus enragé, celui qui
n'a qu'une passion, qu'une idée, qu'un vice: le Journal. Le vieux Buloz
était ainsi pour sa Revue. Depuis sa mort, je crois que personne n'a
aimé l'odeur de l'imprimerie comme Accard.
Vers deux heures, il arrive à la rédaction. Remarquez qu'il est
officiellement simple bulletinier. Mais ne faut-il pas lire les feuilles
du matin? A quatre heures, il les connaît toutes. Puis vient le tour des
dépêches, puis le compte rendu des commissions et de la Chambre. A six
heures, il s'enferme dans un petit bureau qu'il s'est fait attribuer et
que meuble une collection du journal depuis 1840, époque de sa
fondation, par Montalembert, s.v.p.! Il écrit un premier article, quitte
à en écrire un second, si l'actualité l'exige. Vers sept heures, il va
dîner, dans un petit restaurant,--pas loin du _Conservateur_,--où il
possède son rond de serviette. Vers huit heures, il fait sa promenade
hygiénique,--cent pas de long en large pendant quelque cinquante
minutes,--sur le trottoir du boulevard qui longe le journal. A neuf
heures, il monte. Personne encore. Le directeur dîne en ville. Le
rédacteur en chef est au théâtre. Les reporters courent les cafés. Le
secrétaire lui-même est en retard, ayant accepté une invitation chez un
romancier qui prépare le lançage de sa prochaine «Etude» psychologique,
intuitiviste, naturaliste, symboliste, vériste,--ou rienologiste! Alors
commence, pour le vrai, le pur ouvrier en journal, une petite angoisse
quotidienne. Elle lui représente ce que peut être, pour le cuisinier de
race, le dîner à ne pas manquer, le mat à donner pour le joueur
d'échecs, un contre à tromper pour l'escrimeur, une bataille à livrer
pour un général. Toutes les passions sont soeurs. Elles se ressemblent
par l'intensité du paroxysme et sa spécialité. Accard revoit en détail
toute la portion de la feuille déjà composée. Il s'agit de ne pas
laisser passer quelques-unes de ces monstrueuses bourdes qui déshonorent
notre presse: un lord Churchill au lieu d'un lord Randolph Churchill, un
sir Dilke au lieu d'un sir Charles Dilke. Et puis il reste la place vide
à remplir, et c'est au _filet_ que notre ami s'attaque. Ah! le filet,
les dix lignes où l'on rive son clou à tel ministre, où l'on donne sur
les doigts à tel confrère, où on larde d'une savante épigramme un
député!... Le filet! Voilà l'épreuve du journaliste! Avec quelle
mélancolie Accard rappelle ceux du _Français_, il y a encore un an!...
«Le moule en est perdu....» gémit-il. Vers minuit et demi, tout le monde
est sur les dents, excepté lui. Le directeur va se coucher. Le rédacteur
en chef aussi. Accard reste là, auprès du secrétaire, pour la _morasse_,
l'épreuve dernière du journal. Il la voit. Il la corrige. Il rentre au
logis, en chantonnant un air d'opéra que personne n'a jamais reconnu. Il
consacrera le lendemain matin à son grand ouvrage toujours inachevé:
«_Du droit divin dans ses rapports avec le droit historique_.» Il y
établit cette thèse d'où dépend, d'après lui,--et d'après moi,--l'avenir
du pays: l'identité entre la conception moderne et scientifique de
l'évolution par hérédité et la monarchie, entre la loi de sélection et
l'aristocratie, entre la réflexion et la coutume. Ce profond politicien,
qui s'appelle lui-même un Bonaldiste Tainien, est l'homme le plus
heureux que je sache. Quant aux femmes, son opinion est carrée sur
elles: «Il n'y en a pas une qui ait su corriger une épreuve. Pas même la
mère Sand.... Ah! sans Buloz!...»
--«M. Accard?» me dit le garçon de bureau. «Mais il est parti d'hier....
Sa mère est mourante....»
--«Ça n'arrive qu'à moi, ces choses-là....» murmurai-je dans un bel élan
d'égoïsme qui me divertit à constater. J'entrai malgré tout dans la
salle de rédaction, pour jeter un coup d'oeil sur les journaux du soir,
machinalement. J'y trouve deux jeunes gens, que je ne connais pas, en
train de boire de la bière; un troisième, que je connais un peu, qui
découpe des «échos»; un quatrième, que je ne connais plus depuis qu'il
m'a diffamé après m'avoir emprunté de l'argent pour l'accouchement de
sa maîtresse, qui joue au bilboquet. Je m'assieds sans trop savoir
pourquoi, je parcours deux ou trois feuilles, et je tombe sur ce fait
divers:
_--«Un drame épouvantable vient de consterner la jolie petite commune
de Saint-Sauve (Puy-de-Dôme). Un jeune cultivateur du nom de Pierre
Trapenard était sur le point d'épouser une fille du village. Tout était
préparé pour la noce, quand Trapenard reçut une lettre anonyme lui
racontant que cette fille avait été la maîtresse d'un des grands
propriétaires du pays. En proie à un accès de jalousie inexplicable
autrement que par la fureur de la passion, Trapenard, ayant surpris sa
fiancée en train de causer avec celui qu'il croyait son rival, les a
tués tous les deux et s'est pendu ensuite. La jeune fille avait reçu
plus de trente coups de couteau, dont vingt au visage, qui était comme
déchiqueté et méconnaissable.»_
* * * * *
J'étais de nouveau sur le boulevard, et je songeais: «A la campagne
aussi, dans la libre nature, la haine toujours, comme dans le monde où a
aimé le jeune homme de tout à l'heure, comme dans le demi-monde où j'ai
aimé. Oui la haine, si l'on aime, et le désespoir;--et, si l'on n'aime
pas, si l'on traite la femme en instrument d'ambition, comme Mayence, ou
d'hygiène, comme Accard, c'est la paix absolue, la joie profonde. Et
poussé par une bizarre association d'idées, me voici m'acheminant vers
Phillips, le bar de la rue Godot-de-Mauroy, dans l'espérance, comme
c'était minuit, d'y trouver quelque membre de la société d'intempérance
mutuelle où je suis apprenti. Il y aura bien là toujours deux ou trois
amis avec qui aller chercher quelque maison de débauche,--celle que nous
appelons la maison-mère, ou une autre,
De l'amour sans scandale et de plaisir _sans coeur_.
Et voilà qu'à la porte même du bar je me heurte à Machault l'escrimeur
et à La Môle, qui montent en voiture.
--«Venez-vous avec nous souper chez le petit Figon?» me dit ce dernier,
qui se tenait à peine sur ses jambes; «il y aura là Saveuse, Jardes et
Bohun avec quelques _bébés_. C'est moi qui invite....»
Et j'accepte, et qui trouvé-je parmi les cinq filles racolées au hasard
de la soirée par les viveurs? Mme de Saint-Elme,--«de la meilleure
noblesse de lit,» comme dit Gladys Harvey,--ou plus familièrement
Léda-Canot, par allusion à ses goûts peu distingués pour Bougival et la
Grenouillère. Mais elle s'appellerait d'un nom plus vulgaire encore:
Léda-Bouffe-toujours ou Léda-la-Soif, qu'elle ferait frémir mon coeur
malade, chaque fois que je la rencontre, d'un frisson presque sacré,
tant cette mince et jolie fille ressemble à Colette,--une Colette plus
usée, auprès de laquelle, depuis trois mois, je suis bien souvent allé
oublier à la fois et me rappeler l'autre!... Et, ce soir encore, je la
reconduisais chez elle vers les deux heures, dans le logement meublé
qu'elle habite, comme une débutante, rue de Téhéran. Il y a là une
maison qui sert au lançage des nouvelles recrues du Tout-Cythère. J'y ai
connu depuis dix ans bien d'autres créatures, mais aucune que j'aie
serrée contre moi avec la même sauvage ardeur que cette fausse Colette.
Dieu! l'étrange sensation que d'avoir à soi, là, dans ses bras, une
femme qui n'est pas celle que l'on aime, et sur la bouche de laquelle on
cherche les baisers de celle que l'on aime, parce que c'est presque le
même visage, les mêmes yeux, je ne sais quoi de si pareil! Et, pendant
ce temps-là, on se met à se figurer celle que l'on aime, et qui n'est
pas elle, dans les bras d'un homme, et qui n'est pas vous. Et il y a une
minute, une seconde, où la douleur de cette pensée, l'amertume de cette
substitution, l'ardeur de la chair, se fondent en une volupté si triste!
Ah! le plaisir sans coeur! Il faudrait, pour le goûter, n'avoir pas
l'âme malade que m'ont faite tant de souffrances. O folie! folie!...
J'étais assis sur une chaise, près du large lit de cette chambre de
prostituée, à la fois riche et pauvre, où il traîne des bracelets de
mille francs sur des tapis tachés de bougie, et nous fumions des
cigarettes de caporal, Léda, couchée, ses cheveux dénoués, un de ses
bras passé sous sa tête, et moi, rhabillé, la regardant avant de m'en
aller. Je voyais son joli visage, le frère de celui qui m'a fait si mal,
avec les profonds stigmates d'infinie fatigue dont l'a marquée son
existence de fille à cinq louis. Que j'aurais pleuré facilement, en
proie à l'inexprimable mélancolie de la débauche que je savais si bien
devoir trouver là! Léda m'est devenue, depuis ces trois mois que je la
connais, une espèce d'amie. Elle sait qui je suis, elle a vu mes pièces.
Des camarades lui ont raconté mon histoire.
--«Et ta Colette?» me dit-elle en me voyant si triste. «Tu y penses
toujours?»
--«Toujours....» fis-je en haussant les épaules.
--«Pauvre!» reprit-elle, «n'est-ce pas que ça fait mal d'aimer?»
Cette fille a une douceur infinie, quelque chose de vaincu, de lassé et
de tendre dans le vice qui me fait comprendre les pires _Rédemptoristes_,
ceux qui vont chercher leur maîtresse--leur femme quelquefois--dans des
entresols comme celui-ci, ou dans la susdite maison-mère et ses
succursales. Elle se dressa à demi pour me donner un baiser, par
compassion. Le geste qu'elle fit déplaça un petit ruban de velours
qu'elle portait au cou. Alors seulement je vis qu'elle y avait une place
toute meurtrie, une tache jaune de la grandeur d'un écu de cinq francs.
On avait dû la pincer avec une violence inouïe et tordre la peau exprès
pour lui faire plus de mal.
--«Ce n'est rien,» répondit-elle à ma question: «Qu'as-tu là?» et elle
ajouta avec son rire fanoché: «C'est Alfred!...»
--«Qui ça, Alfred?» lui demandai-je.
--«C'est mon amant,» dit-elle, «tu sais, pas comme toi, mais quelqu'un
qui m'aime....»
--«Il te bat?...» lui demandai-je.
--«Quelquefois,» dit-elle simplement.
--«Et tu l'aimes?...»
--«Oh! oui,» fit-elle, «et lui aussi. Qu'est-ce que tu veux? Il est
jaloux, c'est un pauvre employé. Il ne peut pas me prendre chez lui.
C'est tout naturel si ça le rend méchant....»
* * * * *
Ce mot de fille--il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans
leur naïveté--s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté
tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi,
une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître
l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais
pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon
énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais.
C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je
reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de
Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit
en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée
toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du
moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais
si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle
quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de
Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à
bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma
bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans,
lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir
du génie,--comme si Prévost avait travaillé _Manon_, Diderot _le Neveu_,
Voltaire _Candide_, Benjamin _Adolphe_, tous chefs-d'oeuvre griffonnés
sans rature!--Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes
suivantes: «_Amour_. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux
qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes
intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et
les conditions,--et souvent il est la source d'aberrations que
l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à
prévenir ou à interpréter.... _Chez la plupart des mammifères et même
quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même
temps que l'instinct sexuel_....»
Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de
souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma
bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles
celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas
curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel,
je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du
temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du
temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies?
Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des
arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive?
J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe
où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares,
avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage
seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le
sadisme--par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus
tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes--tout l'écrivain est là
dedans--que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:
_PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE_
PAR CLAUDE LARCHER
Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard,
le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse
devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La
Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas
avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris
dare-dare ce premier chapitre,--sur l'envers d'une demi-douzaine de
lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent
autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips
m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle»,
comme il est dit dans le _Succube_.--Nous verrons bien.
* * * * *
MÉDITATION II
LES EXCLUS
Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que
nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait
au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage,
lui demandait:
--«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant
mon absence?»
--«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite
éruption, comme tout le monde.»
Et nous apprîmes par le docteur Noirot, qui soignait le malheureux
gratis, que cette petite éruption avait été, tout simplement,--la gale!
Chaque fois que je rencontre, dans un article ou dans un livre,
quelqu'une de ces généralisations auxquelles les écrivains actuels se
complaisent si volontiers,--prenant leur petite lèpre sentimentale pour
une grande maladie humaine, et leur expérience de boulevard ou de
brasserie pour de la vivante et large observation,--je me souviens du
«comme tout le monde» de feu Legrimaudet. Ne serait-ce pas le cas,
encore à présent?
Cet Amour cruel et si mêlé de haine que j'ai éprouvé, que j'éprouve;
cette passion si voisine du meurtre dont la formule de Nysten détermine
l'origine sauvage, ne serait-ce pas, même aujourd'hui, une maladie rare,
ou bien, en racontant mon coeur, raconterai-je le coeur de beaucoup de
mes frères? Ah! cette question, tout écrivain peut toujours se la poser,
à la fin de chaque livre, et qui lui répondra? C'est le grand doute du
métier, cela, et qui devrait à jamais nous démontrer la vanité de la
gloire. Qu'un lecteur nous dise, devant une de nos pages: «Je n'ai
jamais senti comme cela....» quelles raisons lui donner pour lui prouver
qu'il est dans le faux de l'Ame humaine, et que nous sommes, nous, dans
le vrai de cette même Ame? Le mieux est de rester simplement sincère et
de nous attendre à déplaire à ceux qui ne sont pas de notre race. Je
n'essaierai donc pas de savoir si, oui ou non, Nysten y a vu juste pour
tous les hommes, ni même si, en croyant retrouver des émotions pareilles
chez tant de mes contemporains, je suis la victime de ma jaunisse
morale. Je ne discuterai pas un point de départ qui ne peut être
légitime que pour mes collègues en sensibilité souffrante. Et pour ne
pas manquer à la politesse que l'on doit au lecteur ami, je demanderai
simplement à ce lecteur de ne pas aller plus avant dans ce livre, s'il
n'admet pas comme vrai l'axiome suivant,--toutes excuses faites pour
l'à-peu-près inévitable de la forme:
AXIOME
_Il existe un certain état mental et physique durant lequel tout
s'abolit en nous, dans notre pensée, dans notre coeur et dans nos sens:
ambition, devoir, passé, avenir, habitudes, besoins,--à la seule idée
d'un certain être, qui devient pour nous_ le bonheur. _J'appelle cet
état l'Amour_.
Et je prie ce même lecteur de considérer les trois propositions
suivantes comme démontrées par leur énoncé même:
I
_Tout amant qui cherche dans l'amour autre chose que l'amour, depuis
l'intérêt jusqu'à l'estime, n'est pas un amant_.
II
_L'amour complet suppose la possession, comme le courage suppose le
danger. Un amoureux est à un amant ce qu'est un soldat en temps de paix
à un soldat qui fait la guerre. Il ne connaît pas son coeur_.
III
_On n'est l'amant d'une maîtresse que si elle vous aime ou vous a aimé_.
Ceci fait, nous nous trouverons à l'aise pour entrer aussitôt au plein
de notre sujet en traitant le problème suivant, qui s'impose comme une
conséquence immédiate de ces trois principes:
PROBLÈME
_Tout homme peut-il être amant une fois dans sa vie_?
Si l'on raisonne _à priori_, et en s'appuyant sur cette idée que la
femme est par excellence l'être absurde, illogique, impossible à diriger
comme à prévoir, on doit répondre que oui. Et l'observateur superficiel
de triompher. Il énumère les divers cas de bonne fortune survenus à des
manchots, des bossus, des boiteux, des borgnes, des crétins--et des
malpropres! Il y a des proverbes là-dessus: «On trouve toujours
chaussure à son pied,» «Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se
_case_,» et des anecdotes: celle du Chinois échoué à _l'hôtel des
Grands-Hommes_, place du Panthéon. Lorsqu'il lui prenait fantaisie d'une
bonne fortune, ce subtil fils du ciel montait en omnibus. Il n'avait
même pas besoin de demander une correspondance. Il n'est jamais arrivé
au bout de la ligne sans avoir été cueilli par quelque curieuse. Mais,
avec un peu de réflexion, il est trop facile de reconnaître que ces cas
variés prouvent seulement cette vérité banale:
IV
_Les hommes ne sont jamais bons juges des qualités par lesquelles un
autre homme plaît ou déplaît aux femmes_.
Le succès du manchot, du bossu, du boiteux, du borgne, de l'imbécile,
du malpropre et du Chinois démontre que ni la droiture de la taille,
ni l'équilibre des bras, des jambes et des yeux, ni le brillant du
jugement, ni l'habitude du _tub_ quotidien, ni le blanc du visage, ne
représentent cette qualité nécessaire qui fait la séduction,--qualité
dont j'entendis un jour une vieille dame donner une formule simple, mais
frappante. Nous nous trouvions dans un salon où je m'occupais beaucoup
d'elle. Je faisais la cour à sa nièce, et, en galanterie, c'est comme
au billard, il faut quelquefois viser la blanche pour toucher la rouge.
--«Quel est donc ce monsieur qui entre?» me demanda-t-elle en me
montrant un visiteur qui venait de passer la porte. Je le lui nommai.
Elle le dévisagea avec son lorgnon, que maniaient d'une façon si
impertinente ses mains à mitaines, sèches et maigres, et elle me dit
d'un air de satisfaction:
--«Ce doit être un bon amant.»
J'avais quelques années de moins alors, et je me souviens que je
regardai la vieille dame avec stupeur et dégoût. J'avais interprété
son mot dans un sens tout physique, et cela m'étonna. Car l'homme en
question, robuste pourtant et bien planté, avec ses cheveux blonds et
son teint un peu pâle, ne donnait pas l'impression d'un de ces fougueux
payeurs d'arrérages qui font rêver certaines grosses femmes mariées à
des gringalets. Je compris plus tard que cette phrase de ma tante du
côté gauche signifiait autre chose, quand je vis en effet ce personnage,
épris d'une femme infiniment séduisante, dépenser pour la conquérir des
trésors d'énergie et de délicatesse, l'envelopper, l'emprisonner de sa
cour, et l'emporter auprès d'elle sur des rivaux qu'il n'égalait ni en
beauté, ni en fortune, ni en esprit, ni en audace. C'était un _amant
supérieur_. Nous verrons plus tard ce qu'il convient d'entendre par ce
mot. Pour en revenir au problème posé, j'ai repassé tous mes souvenirs,
remué des centaines de notes prises autrefois, et ma conclusion est que
les hommes, par rapport à cette qualité d'amants, se divisent en trois
grandes classes: ceux qui ne seront jamais amants, ou les Exclus;--ceux
qui le sont à une certaine époque de leur vie sous l'influence de
certaines circonstances, et jamais avant, jamais depuis, ou les
Temporaires;--ceux qui le sont, l'ont été, le seront toujours. Les
derniers seuls méritent d'être appelés les Amants.
* * * * *