Lors donc que le vieux Vadier lui dit d'un air observateur: «Nous

faisons demain le rapport sur l'affaire Saint-Amaranthe,» il fit

quelques objections, mollement, et moins qu'on ne pensait.

Chacun crut Robespierre lié avec les Saint-Amaranthe, que, selon toute

apparence, il ne connaissait même pas. L'invraisemblance du roman

n'arrêta personne. Que cet homme sombrement austère, si cruellement

agité, acharné à la poursuite de son tragique destin, s'en allât comme

un Barrère, un marquis de la Terreur, s'égayer en une telle maison, chez

des dames ainsi notées, on trouva cela naturel!... La crédulité furieuse

serrait sur ses yeux le bandeau.

Il était à craindre pourtant que l'équité et le bon sens ne

retrouvassent un peu de jour, que quelques-uns ne s'avisassent de cette

chose si simple: Il y a deux Robespierre.

En juin eut lieu à grand bruit, avec un appareil incroyable, le

supplice solennel des prétendus _assassins de Robespierre_, parmi

lesquels on avait placé les Saint-Amaranthe.

Le drame de l'exécution, monté avec un soin, un effet extraordinaires,

offrit cinquante-quatre personnes, portant toutes le vêtement que la

seule Charlotte Corday avait porté jusque-là, la sinistre chemise rouge

des parricides et de ceux qui assassinaient les pères du peuple, les

représentants. Le cortège mit trois heures pour aller de la Conciergerie

à la place de la Révolution, et l'exécution employa une heure.

De sorte que, dans cette longue exhibition de quatre heures entières, le

peuple put regarder, compter, connaître, examiner les _assassins de

Robespierre_, savoir toute leur histoire.

Des canons suivaient les charrettes, et tout un monde de troupes.

Pompeux et redoutable appareil qu'on n'avait jamais vu depuis

l'exécution de Louis XVI. «Quoi! tout cela, disait-on, pour venger un

homme! Et que ferait-on de plus _si Robespierre était roi_?»

Il y avait cinq ou six femmes jolies, et trois toutes jeunes. C'était là

surtout ce que le peuple regardait et ce qu'il ne digérait pas;--et,

autour de ces femmes charmantes, leurs familles tout entières, la

Saint-Amaranthe avec tous les siens, la Renault avec tous les siens, une

tragédie complète sur chaque voiture, les pleurs et les regrets

mutuels, des appels de l'un à l'autre à crever le coeur. Madame de

Saint-Amaranthe, fière et résolue d'abord, défaillait à tout instant.

Une actrice des Italiens, mademoiselle Grandmaison, portait l'intérêt au

comble. Maîtresse autrefois de Sartine, qui avait épousé la jeune

Saint-Amaranthe, elle lui restait fidèle. Pour lui, elle s'était perdue.

Elles étaient là ensemble, assises dans la même charrette, les deux

infortunées, devenues soeurs dans la mort, et mourant dans un même

amour.

Un bruit circulait dans la foule, horriblement calomnieux, que

Saint-Just avait voulu avoir la jeune Saint-Amaranthe, et que c'était

par jalousie, par rage, qu'il l'avait dénoncée.

Que Robespierre eût ainsi abandonné les Saint-Amaranthe, qu'on supposait

ses disciples, ce fut le sujet d'un prodigieux étonnement.

Toutes les conditions de l'horreur et du ridicule semblaient réunies

dans cette affaire. Le Comité de sûreté, qui avait arrangé la chose,

dans son drame atroce, mêlé de vrai et de faux, avait dépassé à la fois

la comédie, la tragédie, écrasé tous les grands maîtres. L'immuable et

l'irréprochable, surpris dans le pas secret d'une si leste gymnastique,

montré nu entre deux masques, ce fut un aliment si cher à la malignité,

qu'on crut tout, on avala tout, on n'en rabattit pas un mot. Philosophe

chez le menuisier, messie des vieilles rue Saint-Jacques, au

Palais-Royal souteneur de jeux! Faire marcher de front ces trois rôles,

et sous ce blême visage de censeur impitoyable!... Shakspeare était

humilié, Molière vaincu; Talma, Garrick, n'étaient plus rien à côté.

Mais, quand, en même temps, on réfléchissait au lâche égoïsme qui

lançait en avant les siens et qui les abandonnait! à la prudence infinie

de ce messie, de ce sauveur, qui ne sauvait que lui-même, laissant ses

apôtres à Judas, avec Marie-Madeleine, pour être en croix à sa place!...

oh! la fureur du mépris débordait de toutes les âmes!

Hier, dictateur, pape et Dieu... l'infortuné Robespierre aujourd'hui

roulait à l'ignominie.

Telle fut l'âcre, brûlante et rapide impression de la calomnie sur des

âmes bien préparées. Il avait, toute sa vie, usé d'accusations vagues.

Il semblait qu'elles lui revinssent au dernier jour par ce noir flot de

boue sanglante...

Les colporteurs, au matin, de clameurs épouvantables, hurlant la _sainte

guillotine_, les _cinquante-quatre en manteaux rouges_, les _assassins

de Robespierre_, aboyaient plus haut encore les _Mystères de la Mère de

Dieu_. Une nuée de petits pamphlets, millions de mouches piquantes nées

de l'heure d'orage, volaient sous ce titre. Ces colporteurs,

maratistes, hébertistes, regrettant toujours leurs patrons, poussaient

par des cris infernaux la publicité monstrueuse du rapport déjà imprimé

par décret à près de cent mille.

On ne les laissait pas tranquilles. Mais rien n'y faisait. Le combat des

grandes puissances se combattait sur leur dos. La Commune de Robespierre

hardiment les arrêtait. Mais le Comité de sûreté à l'instant les

relâchait. Ils n'en étaient que plus sauvages, plus furieux à crier. De

l'Assemblée aux Jacobins et jusqu'à la maison Duplay, en face de

l'Assomption, toute la rue Saint-Honoré vibrait de leurs cris: les

vitres en tremblaient. La _grande colère du Père Duchesne_ semblait

revenue triomphante dans leurs mille gueules effrénées et dans leurs

bouches tordues.

XXX

INDIFFÉRENCE À LA VIE.--AMOURS RAPIDES DES PRISONS (93-94).

La prodigalité de la peine de mort avait produit son effet ordinaire:

une étonnante indifférence à la vie.

La Terreur généralement était une loterie. Elle frappait au hasard,

très-souvent frappait à côté. Elle manquait ainsi son objet. Ce grand

sacrifice d'efforts et de sang, cette terrible accumulation de haines,

étaient en pure perte. On sentait confusément, instinctivement,

l'inutilité de ce qui se faisait. De là un grand découragement, une

rapide et funeste démoralisation, une sorte de choléra moral.

Quand le nerf moral se brise, deux choses contraires en adviennent. Les

uns, décidés à vivre à tout prix, s'établissent en pleine boue. Les

autres, d'ennui, de nausée, vont au-devant de la mort, ou du moins ne la

fuient plus.

Cela avait commencé à Lyon; les exécutions trop fréquentes avaient blasé

les spectateurs; un d'eux disait en revenant: «Que ferai-je pour être

guillotiné?» Cinq prisonniers à Paris échappent aux gendarmes; ils

avaient voulu seulement aller encore au Vaudeville. L'un revient au

tribunal: «Je ne puis plus retrouver les autres. Pourriez-vous me dire

où sont nos gendarmes? Donnez-moi des renseignements.»

De pareils signes indiquaient trop que décidément la Terreur s'usait.

Cet effort contre nature ne pouvait plus se soutenir. La nature, la

toute-puissante, l'indomptable nature, qui ne germe nulle part plus

énergiquement que sur les tombeaux, reparaissait victorieuse, sous mille

formes inattendues. La guerre, la terreur, la mort, tout ce qui semblait

contre elle, lui donnaient de nouveaux triomphes. Les femmes ne furent

jamais si fortes. Elles se multipliaient, remuaient tout. L'atrocité de

la loi rendait quasi-légitimes les faiblesses de la grâce. Elles

disaient hardiment, en consolant le prisonnier: «Si je ne suis bonne

aujourd'hui, il sera trop tard demain.» Le matin, on rencontrait de

jolis jeunes imberbes menant le cabriolet à bride abattue, c'étaient

des femmes humaines qui sollicitaient, couraient les puissants du jour.

De là, aux prisons. La charité les menait loin. Consolatrices du dehors,

ou prisonnières du dedans, aucune ne disputait. Être enceinte, pour ces

dernières, c'était une chance de vivre.

Un mot était répété sans cesse, employé à tout: La _nature_! suivre la

nature! Livrez-vous à la nature, etc. Le mot _vie_ succéda en 95:

«Coulons la vie!... Manquer sa vie,» etc.

On frémissait de la manquer, on la saisissait au passage, on en

économisait les miettes. On en volait au destin tout ce qu'on pouvait

dérober. De respect humain, aucun souvenir. La captivité était, en ce

sens, un complet affranchissement. Des hommes graves, des femmes

sérieuses, se livraient aux folles parades, aux dérisions de la mort.

Leur récréation favorite était la répétition préalable du drame suprême,

l'essai de la dernière toilette et les grâces de la guillotine. Ces

lugubres parades comportaient d'audacieuses exhibitions de la beauté; on

voulait faire regretter ce que la mort allait atteindre. Si l'on en

croit un royaliste, de grandes dames humanisées, sur des chaises mal

assurées, hasardaient cette gymnastique. Même à la sombre Conciergerie,

où l'on ne venait guère que pour mourir, la grille tragique et sacrée,

témoin des prédications viriles de madame Roland, vit souvent, à

certaines heures, des scènes bien moins sérieuses; la nuit et la mort

gardaient le secret.

De même que, l'assignat n'inspirant aucune confiance, on hâtait les

transactions, l'homme aussi n'étant pas plus sûr de durer que le papier,

les liaisons se brusquaient, se rompaient, se reformaient avec une

mobilité extraordinaire. L'existence, pour ainsi parler, était

volatilisée. Plus de solide, tout fluide, et bientôt gaz évanoui.

Lavoisier venait d'établir et démontrer la grande idée moderne: solide,

fluide et gazeux, trois formes d'une même substance.

Qu'est-ce que l'homme physique et la vie? Un gaz solidifié[20].

[Note 20: Je trouve avec bonheur, chez Liebig (Nouvelles lettres sur

la chimie, lettre XXXVI), cette observation si juste, qui, dans cette

extrême mobilité de l'être physique, me garantit la fixité de mon âme et

son indépendance: «L'être immatériel, conscient, pensant et sensible,

qui habite la boîte d'air condensé qu'on appelle homme, est-il un simple

effet de sa structure et de sa disposition intérieure? Beaucoup le

croient ainsi. Mais, si cela était vrai, l'homme devrait être identique

avec le boeuf ou autre animal inférieur dont il ne diffère pas, comme

composition et disposition.» Plus la chimie me prouve que je suis

matériellement semblable à l'animal, plus elle m'oblige de rapporter à

un principe différent mes énergies si variées et tellement supérieures

aux siennes.]

XXXI

CHAQUE PARTI PÉRIT PAR LES FEMMES.

Si les femmes, dès le commencement, ajoutèrent une flamme nouvelle à

l'enthousiasme révolutionnaire, il faut dire qu'en revanche, sous

l'impulsion d'une sensibilité aveugle, elles contribuèrent de bonne

heure à la réaction, et, lors même que leur influence était la plus

respectable, préparèrent souvent, la mort des partis.

Lafayette, par le désintéressement de son caractère, l'imitation de

l'Amérique, l'amitié de Jefferson, etc., eût été très-loin. Il fut

arrête surtout par l'influence des femmes flatteuses qui l'enlacèrent,

par celle même de sa femme, dont l'apparente résignation, la douleur et

la vertu, agirent puissamment sur son coeur. Il avait chez lui en elle

un puissant avocat de la royauté, puissant par ses larmes muettes. Elle

ne se consolait pas de voir son mari se faire le geôlier du Roi. Née

Noailles, avec ses parentes, elle ne vivait presque qu'au couvent des

Miramiones, l'un des principaux foyers du fanatisme royaliste. Elle

finit par s'enfuir en Auvergne, et délaissa son mari, qui devint, peu à

peu, le champion de la royauté.

Les vainqueurs de Lafayette, les Girondins, ont été de même gravement

compromis, on l'a vu, par les femmes. Nous avons énuméré ailleurs les

courageuses imprudences de madame Roland. Nous avons vu le génie de

Vergniaud s'endormir et s'énerver aux sons trop doux de la harpe de

mademoiselle Candeille.

Robespierre, très-faussement accusé pour les légèretés de son frère, le

fut avec raison pour le culte fétichiste dont il se laissa devenir

l'objet, pour l'adoration ridicule dont l'entouraient ses dévotes. Il

fut vraiment frappé à mort par l'affaire de Catherine Théot.

Si, des républicains, nous passons aux royalistes, même observation. Les

imprudences de la reine, sa violence et ses fautes, ses rapports avec

l'étranger, contribuèrent, plus qu'aucune autre chose, à précipiter le

destin de la royauté.

Les Vendéennes, de bonne heure, travaillèrent à préparer, à lancer la

guerre civile. Mais l'aveugle furie de leur zèle fut aussi l'une des

causes qui la firent échouer. Leur obstination à suivre la grande armée

qui passa la Loire en octobre 93 contribua plus qu'aucune chose à la

paralyser. Le plus capable des Vendéens, M. de Bonchamps, avait espéré

dans le désespoir, dans les forces qu'il donnerait, quand, ayant quitté

son fort, son profond Bocage, et mise en rase campagne, la Vendée

courrait la France, dont les forces était aux frontières. Cette course

de sanglier voulait une rapidité, un élan terribles, une décision

vigoureuse d'hommes et de soldats. Bonchamps n'avait pas calculé que dix

ou douze mille femmes s'accrocheraient aux Vendéens et se feraient

emmener.

Elles crurent trop dangereux de rester dans le pays. Aventureuses

d'ailleurs, du même élan qu'elles avaient commencé la lutte civile,

elles voulurent aussi en courir la suprême chance. Elles jurèrent

qu'elles iraient plus vite et mieux que les hommes, qu'elles

marcheraient jusqu'au bout du monde. Les unes, femmes sédentaires, les

autres, religieuses (comme l'abbesse de Fontevraud), elles embrassaient

volontiers d'imagination l'inconnu de la croisade, d'une vie libre et

guerrière. Et pourquoi la Révolution, si mal combattue par les hommes,

n'aurait-elle pas été vaincue par les femmes, si Dieu le voulait?

On demandait à la tante d'un de mes amis, jusque-là bonne religieuse, ce

qu'elle espérait en suivant cette grande armée confuse où elle courait

bien des hasards. Elle répondit martialement: «Faire peur à la

Convention.»

Bon nombre de Vendéennes croyaient que les hommes moins passionnés

pourraient bien avoir besoin d'être soutenus, relevés par leur énergie.

Elles voulaient faire marcher droit leurs maris et leurs amants, donner

courage à leurs prêtres. Au passage de la Loire, les barques étaient peu

nombreuses, elles employaient, en attendant, le temps à se confesser.

Les prêtres les écoutaient, assis sur les tertres du rivage. L'opération

fut troublée par quelques volées perdues du canon républicain. Un des

confesseurs fuyait... Sa pénitente le rattrape: «Eh! mon père!

l'absolution!--Ah! ma fille, vous l'avez.»--Mais elle ne le tint pas

quitte: le retenant par sa soutane, elle le fit rester sous le feu.

Tout intrépides qu'elles fussent, ces dames n'en furent pas moins d'un

grand embarras pour l'armée. Outre cinquante carrosses où elles

s'étaient entassées, il y en avait des milliers, ou en charrette, ou à

cheval, à pied, de toutes façons. Beaucoup traînaient des enfants.

Plusieurs étaient grosses. Elles trouvèrent bientôt les hommes autres

qu'ils n'étaient au départ. Les vertus du Vendéen tenaient à ses

habitudes; hors de chez lui, il se trouva démoralisé. Sa confiance en

ses chefs, en ses prêtres, disparut; il soupçonnait les premiers de

vouloir fuir, s'embarquer. Pour les prêtres, leurs disputes, la fourbe

de l'évêque d'Agra, les intrigues de Bernier, leurs moeurs jusque-là

cachées, tout parut cyniquement. L'armée y perdit sa foi. Point de

milieu; dévots hier, tout à coup douteurs aujourd'hui, beaucoup ne

respectaient plus rien.

Les Vendéennes payèrent cruellement la part qu'elles avaient eue à la

guerre civile. Sans parler des noyades qui suivirent, dès la bataille du

Mans quelques trentaines de femmes furent immédiatement fusillées.

Beaucoup d'autres, il est vrai, furent sauvées par les soldats, qui,

donnant le bras aux dames tremblantes, les tirèrent de la bagarre. On en

cacha tant qu'on put dans les familles de la ville. Marceau, dans un

cabriolet à lui, sauva une demoiselle qui avait perdu tous les siens.

Elle se souciait peu de vivre et ne fit rien pour aider son libérateur;

elle fut jugée et périt. Quelques-unes épousèrent ceux qui les avaient

sauvées; ces mariages tournèrent mal; l'implacable amertume revenait

bientôt.

Un jeune employé du Mans, nommé Goubin, trouve, le soir de la bataille,

une pauvre demoiselle, se cachant sous une porte et ne sachant où aller.

Lui-même, étranger à la ville, ne connaissant nulle maison sûre, il la

retira chez lui. Cette infortunée, grelottante de froid ou de peur, il

la mit dans son propre lit. Petit commis à six cents francs, il avait un

cabinet, une chaise, un lit, rien de plus. Huit nuits de suite, il

dormit sur sa chaise. Fatigué alors, devenant malade, il lui demanda,

obtint de coucher près d'elle, habillé. Inutile de dire qu'il fut ce

qu'il devait être. Une heureuse occasion permit à la demoiselle de

retourner chez ses parents. Il se trouva qu'elle était riche, de grande

famille, et (c'est le plus étonnant) qu'elle avait de la mémoire. Elle

fit dire à Goubin qu'elle voulait l'épouser: «Non, mademoiselle; je suis

républicain; les bleus doivent rester bleus!»

XXXII

LA RÉACTION PAR LES FEMMES DANS LE DEMI-SIÈCLE QUI SUIT LA RÉVOLUTION.

Plusieurs choses précipitèrent la réaction, après le 9 thermidor:

La tension excessive du gouvernement révolutionnaire, la lassitude d'un

ordre de choses qui imposait les plus durs sacrifices et aux sens et au

coeur. Immense fut l'élan de la pitié, aveugle, irrésistible.

Il ne faut pas s'étonner si les femmes furent les principaux agents de

la réaction.

La négligence voulue du costume, l'adoption du langage et des habitudes

populaires, le _débraillé_ de l'époque, ont été flétris du nom de

cynisme. En réalité, l'autorité républicaine, dans sa sévérité

croissante, fut unanime pour imposer, comme garantie du civisme,

l'austérité des moeurs.

La _censure_ morale était exercée, non-seulement par les magistrats,

mais par les sociétés populaires. Plus d'une fois des procès d'adultère

furent portés à la Commune et aux Jacobins. Les uns et les autres

décident que l'homme immoral _est suspect_. Grave et sinistre

désignation, plus redoutée alors qu'aucune peine!

Jamais aucun gouvernement ne poursuivit plus rudement les filles

publiques.

De là les secours aux filles mères, dont on a tant parlé. En réalité, si

les filles qui ont failli ne sont point secourues, elles deviennent la

plupart des filles publiques. L'enfant délaissé va aux hôpitaux,

c'est-à-dire qu'il meurt.

Les bals et les jeux (alors synonymes de maisons de prostitution)

avaient à peu près disparu.

Les salons, où les femmes avaient tant brillé jusqu'en 92, se ferment

avant 93.

Les femmes se jugeaient annulées. Sous ce gouvernement farouche, elles

n'eussent été qu'épouses et mères.

La détente se lâche le 9 thermidor. Un débordement inouï, une furieuse

bacchanale commença dès le jour même.

Dans la longue promenade qu'on fit faire à Robespierre pour le mener à

l'échafaud, le plus horrible, ce fut l'aspect des fenêtres, louées à

tout prix. Des figures inconnues, qui depuis longtemps se cachaient,

étaient sorties au soleil. Un monde de riches, de filles, paradait à ces

balcons. À la faveur de cette réaction violente de sensibilité publique,

leur fureur osait se montrer. Les femmes surtout offraient un spectacle

intolérable. Impudentes, demi-nues, sous prétexte de juillet, la gorge

chargée de fleurs, accoudées sur le velours, penchées à mi-corps sur la

rue Saint-Honoré, avec les hommes derrière, elles criaient d'une voix

aigre: «À mort! à la guillotine!» Elles reprirent ce jour-là hardiment

les grandes toilettes, et, le soir, elles _soupèrent_. Personne ne se

contraignait plus.

De Sade sortit de prison le 10 thermidor.

Quand le funèbre cortège arriva à l'Assomption, devant la maison Duplay,

les actrices donnèrent une scène. Des furies dansaient en rond. Un

enfant était là à point, avec un seau de sang de boeuf; d'un balai, il

jeta des gouttes contre la maison. Robespierre ferma les yeux.

Le soir, ces mêmes bacchantes coururent à Sainte-Pélagie, où était la

mère Duplay, criant qu'elles étaient les veuves des victimes de

Robespierre. Elles se firent ouvrir les portes par les geôliers

effrayés, étranglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de

ses rideaux.

Paris redevint très-gai. Il y eut famine, il est vrai. Dans tout l'Ouest

et le Midi, on assassinait librement. Le Palais-Royal regorgeait de

joueurs et de filles, et les dames, demi-nues, faisaient honte aux

filles publiques. Puis, ouvrirent ces _bals des victimes_, où la luxure

impudente roulait dans l'orgie son faux deuil.

L'_homme sensible_, en gémissant, spéculait sur l'assignat et les biens

nationaux. La _bande noire_ pleurait à chaudes larmes les parents

qu'elle n'eut jamais. Les marquises et les comtesses, les actrices

royalistes, rentrant hardiment en France, sortant de prison ou de leurs

cachettes, travaillaient, sans s'épargner, à royaliser la Terreur; elles

enlaçaient les Terroristes, fascinaient les Thermidoriens, leur

poussaient la main au meurtre, leur affilaient le couteau pour saigner

la République. Nombre de Montagnards, Tallien, Bentabole, Rovère,

s'étaient mariés noblement. Le boucher Legendre, longtemps aplati comme

un boeuf saigné, redevint tout à coup terrible sous l'aiguillon de la

Contat; cette maligne Suzanne du _Figaro_ de Beaumarchais jeta le lacet

au taureau, et le lança, cornes basses, au travers des Jacobins.

Nous n'avons pas à raconter ces choses. Tout ceci n'est plus la

Révolution. Ce sont les commencements de la longue Réaction qui dure

depuis un demi-siècle.

CONCLUSION

* * * * *

Le défaut essentiel de ce livre, c'est de ne pas remplir son titre. Il

ne donne point les _femmes de la Révolution_, mais quelques héroïnes,

quelques femmes plus ou moins célèbres. Il dit telles vertus éclatantes.

Il tait un monde de sacrifices obscurs, d'autant plus méritants que la

gloire ne les soutint pas.

Ce que les femmes furent en 89, à l'immortelle aurore, ce qu'elles

furent au midi de 90, à l'heure sainte des Fédérations, de quel coeur

elles dressèrent l'autel de l'avenir!--au départ enfin de 92, quand il

fallut se l'arracher, ce coeur, et donner tout ce qu'on aimait!... qui

pourrait dire cela? Nous avons entrepris ailleurs d'en faire entrevoir

quelque chose, mais combien incomplètement!

Pendant les dix années que coûta cette oeuvre historique, nous avions

essayé dans notre chaire du Collège de France de reprendre et

d'approfondir ces grands sujets de l'influence de la femme et de la

famille.

En 1848 spécialement, nous indiquions l'initiative que la femme était

appelée à prendre dans nos nouvelles circonstances. Nous disions à la

République: Vous ne fonderez pas l'État sans une réforme morale de la

famille. La famille ébranlée ne se raffermira qu'au foyer du nouvel

autel, fondé par la Révolution.

Qu'ont servi tant d'efforts? et que sont devenues ces paroles? où est

cet auditoire bienveillant, sympathique?...

Dois-je dire comme le vieux Villon: _Où sont les neiges de l'autre an?_

Mais les murs au moins s'en souviennent, la salle qui vibra de la

puissante voix de Quinet, la voûte où je vis telle parole prophétique de

Mickiewicz se graver en lettres de feu...

Oui, je disais aux femmes: Personne plus que vous n'est intéressé dans

l'État, puisque personne ne porte plus que vous le poids des malheurs

publics.

L'homme donne sa vie et sa sueur. Vous donnez vos enfants.

Qui paye l'impôt du sang? la mère.

C'est elle qui met dans nos affaires la mise la plus forte, le plus

terrible enjeu.

Qui plus que vous a le droit, le devoir, de s'entourer de lumières sur

un tel intérêt, de s'initier complètement aux destinées de la Patrie?

* * * * *

Femmes qui lisez ce livre, ne laissez pas votre attention distraite aux

anecdotes variées de ces biographies. Regardez sérieusement les

premières pages et les dernières.

Dans les premières, que voyez-vous?

Les Femmes de la Révolution · 第 15 / 16 段