«Le sommeil bienfaisant a suspendu mes maux. On est libre quand on dort;

on n'a point le sentiment de sa captivité: le ciel a eu pitié de moi. Il

n'y a qu'un moment, je te voyais en songe, je vous embrassais tour à

tour, toi, Horace et Durousse, qui était à la maison; mais notre petit

avait perdu un oeil par une humeur qui venait de se jeter dessus, et la

douleur de cet accident m'a réveillé. Je me suis retrouvé dans mon

cachot. Il faisait un peu de jour. Ne pouvant plus te voir et entendre

tes réponses, car toi et ta mère vous me parliez, je me suis levé au

moins pour te parler et t'écrire. Mais, ouvrant mes fenêtres, la pensée

de ma solitude, les affreux barreaux, les verrous qui me séparent de

toi, ont vaincu toute ma fermeté d'âme. J'ai fondu en larmes, ou plutôt

j'ai sangloté en criant dans mon tombeau: Lucile! Lucile! ô ma chère

Lucile, où es-tu? (_Ici on remarque la trace d'une larme_.) Hier au soir

j'ai eu un pareil moment, et mon coeur s'est également fendu quand j'ai

aperçu, dans le jardin, ta mère. Un mouvement machinal m'a jeté à genoux

contre les barreaux; j'ai joint les mains comme implorant sa pitié, elle

qui gémit, j'en suis bien sûr, dans ton sein. J'ai vu hier sa douleur

(_ici encore une trace de larmes_), à son mouchoir et à son voile

qu'elle a baissé, ne pouvant tenir à ce spectacle. Quand vous viendrez,

qu'elle s'asseye un peu plus près avec toi, afin que je vous voie mieux.

Il n'y a pas de danger, à ce qu'il me semble. Ma lunette n'est pas bien

bonne; je voudrais que tu m'achetasses de ces lunettes comme j'en avais

une paire il y a six mois, non pas d'argent, mais d'acier, qui ont deux

branches qui s'attachent à la tête. Tu demanderais du numéro 15: le

marchand sait ce que cela veut dire; mais surtout, je t'en conjure,

Lolotte, par mes amours éternelles, envoie-moi ton portrait; que ton

peintre ait compassion de moi, qui ne souffre que pour avoir eu trop

compassion des autres; qu'il te donne deux séances par jour. Dans

l'horreur de ma prison, ce sera pour moi une fête, un jour d'ivresse et

de ravissement, celui où je recevrai ce portrait. En attendant,

envoie-moi de tes cheveux; que je les mette contre mon coeur. Ma chère

Lucile! me voilà revenu au temps de nos premières amours, où quelqu'un

m'intéressait par cela seul qu'il sortait de chez toi. Hier, quand le

citoyen qui t'a porté ma lettre fut revenu: «Eh bien, vous l'avez vue?»

lui dis-je, comme je le disais autrefois à cet abbé Landreville, et je

me surprenais à le regarder comme s'il fût resté sur ses habits, sur

toute sa personne, quelque chose de ta présence, quelque chose de toi.

C'est une âme charitable, puisqu'il t'a remis ma lettre sans retard. Je

le verrai, à ce qu'il me paraît, deux fois par jour, le matin et le

soir. Ce messager de nos douleurs me devient aussi cher que me l'aurait

été autrefois le messager de nos plaisirs. J'ai découvert une fente dans

mon appartement; j'ai appliqué mon oreille, j'ai entendu gémir; j'ai

hasardé quelques paroles, j'ai entendu la voix d'un malade qui

souffrait. Il m'a demandé mon nom, je le lui ai dit. «Ô mon Dieu!»

s'est-il écrié à ce nom, en retombant sur son lit, d'où il s'était levé;

et j'ai reconnu distinctement la voix de Fabre d'Églantine. «Oui, je

suis Fabre, m'a-t-il dit: mais toi ici! la contre révolution est donc

faite?» Nous n'osons cependant nous parler, de peur que la haine ne nous

envie cette faible consolation, et que, si on venait à nous entendre,

nous ne fussions séparés et resserrés plus étroitement; car il a une

chambre à feu, et la mienne serait assez belle si un cachot pouvait

l'être. Mais, chère amie! tu n'imagines pas ce que c'est que d'être au

secret sans savoir pour quelle raison, sans avoir été interrogé, sans

recevoir un seul journal! c'est vivre et être mort tout ensemble; c'est

n'exister que pour sentir qu'on est dans un cercueil! On dit que

l'innocence est calme, courageuse. Ah! ma chère Lucile! ma bien-aimée!

bien souvent mon innocence est faible comme celle d'un mari, celle d'un

père, celle d'un fils! Si c'était Pitt ou Cobourg qui me traitassent si

durement; mais mes collègues! mais Robespierre qui a signé l'ordre de

mon cachot! mais la République, après tout ce que j'ai fait pour elle!

C'est là le prix que je reçois de tant de vertus et de sacrifices! En

entrant ici, j'ai vu Hérault-Séchelles, Simon, Ferroux, Chaumette,

Antonelle; ils sont moins malheureux: aucun n'est au secret. C'est moi

qui me suis dévoué depuis cinq ans à tant de haine et de périls pour la

République, moi qui ai conservé ma pureté au milieu de la révolution,

moi qui n'ai de pardon à demander qu'à toi seule au monde, ma chère

Lolotte, et à qui tu l'as accordé, parce que tu sais que mon coeur,

malgré ses faiblesses, n'est pas indigne de toi; c'est moi que des

hommes qui se disaient mes amis, qui se disent républicains, jettent

dans un cachot, au secret, comme un conspirateur! Socrate but la ciguë;

mais au moins il voyait dans sa prison ses amis et sa femme. Combien il

est plus dur d'être séparé de toi! Le plus grand criminel serait trop

puni s'il était arraché à une Lucile autrement que par la mort, qui ne

fait sentir au moins qu'un moment la douleur d'une telle séparation;

mais un coupable n'aurait point été ton époux, et tu ne m'as aimé que

parce que je ne respirais que pour le bonheur de mes concitoyens... On

m'appelle... Dans ce moment, les commissaires du tribunal

révolutionnaire viennent de m'interroger. Il ne me fut fait que cette

question: Si j'avais conspiré contre la République. Quelle dérision! et

peut-on insulter ainsi au républicanisme le plus pur! Je vois le sort

qui m'attend. Adieu, ma Lucile! ma chère Lolotte, mon bon loup; dis

adieu à mon père. Tu vois en moi un exemple de la barbarie et de

l'ingratitude des hommes. Mes derniers moments ne te déshonoreront pas.

Tu vois que ma crainte était fondée, que nos pressentiments furent

toujours vrais. J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été

bon mari, bon fils; j'aurais été bon père. J'emporte l'estime et les

regrets de tous les vrais républicains, de tous les nommes, la vertu et

la liberté. Je meurs à trente-quatre ans; mais c'est un phénomène que

j'aie passé, depuis cinq ans, tant de précipices de la révolution sans y

tomber, et que j'existe encore et j'appuie encore ma tête avec calme sur

l'oreiller de mes écrits trop nombreux, mais qui respirent tous la même

philanthropie, le même désir de rendre mes concitoyens heureux et

libres, et que la hache des tyrans ne frappera pas. Je vois bien que la

puissance enivre presque tous les hommes, que tous disent comme Denis de

Syracuse: «La tyrannie est une belle épitaphe.» Mais, console-toi, veuve

désolée! l'épitaphe de ton pauvre Camille est plus glorieuse: c'est

celle des Brutus et des Caton, les tyrannicides. Ô ma chère Lucile!

j'étais né pour faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te

rendre heureuse, pour composer, avec ta mère et mon père, et quelques

personnes selon notre coeur, un Otaïti. J'avais rêvé une république que

tout le monde eût adorée. Je n'ai pu croire que les hommes fussent si

féroces et si injustes. Comment penser que quelques plaisanteries, dans

mes écrits contre les collègues qui m'avaient provoqué, effaceraient le

souvenir de mes services! Je ne me dissimule point que je meurs victime

de ma plaisanterie et de mon amitié pour Danton. Je remercie mes

assassins de me faire mourir avec lui et Philippeaux; et, puisque nos

collègues sont assez lâches pour nous abandonner et pour prêter

l'oreille à des calomnies que je ne connais pas, mais, à coup sûr, des

plus grossières, je vois que nous mourrons victimes de notre courage à

dénoncer des traîtres, de notre amour pour la vérité. Nous pouvons bien

emporter avec nous ce témoignage, que nous périssons les derniers des

républicains. Pardon, chère amie, ma véritable vie, que j'ai perdue du

moment qu'on nous a séparés, je m'occupe de ma mémoire. Je devrais bien

plutôt m'occuper de te la faire oublier, ma Lucile! mon bon loulou! ma

poule! Je t'en conjure, ne reste point sur la branche, ne m'appelle

point par tes cris; ils me déchireraient au fond du tombeau: vis pour

mon Horace, parle lui de moi. Tu lui diras ce qu'il ne peut point

entendre. Que je l'aurais bien aimé! Malgré mon supplice, je crois qu'il

y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de l'humanité;

et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté, Dieu le

récompensera. Je te reverrai un jour, ô Lucile! ô Anette! Sensible comme

je l'étais, la mort, qui me délivre de la vue de tant de crimes,

est-elle un si grand malheur? Adieu, loulou; adieu, ma vie, mon âme, ma

divinité sur la terre! Je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a

d'hommes vertueux et sensibles. Adieu, Lucile, ma chère Lucile! adieu,

Horace, Anette! adieu, mon père! Je sens fuir devant moi le rivage de la

vie. Je vois encore Lucile! Je la vois! mes bras croisés te serrent! mes

mains liées t'embrassent, et ma tête séparée repose sur toi. Je vais

mourir!»]

XXVII

EXÉCUTIONS DE FEMMES.--LES FEMMES PEUVENT-ELLES ÊTRE EXÉCUTÉES.

Ces morts de femmes étaient terribles. La plus simple politique eût dû

supprimer l'échafaud pour les femmes. Cela tuait la République.

La mort de Charlotte Corday, sublime, intrépide et calme, commença une

religion.

Celle de la Dubarry, tout horripilée de peur, pauvre vieille fille de

chair, qui d'avance sentait la mort dans la chair, reculait de toutes

ses forces, criait et se faisait traîner, réveilla toutes les fibres de

la pitié animale. Le couteau, disait-on, n'entrait pas dans son cou

gras... Tous, au récit, frissonnèrent.

Mais le coup le plus terrible fut l'exécution de Lucile. Nulle ne laissa

tant de regret, de fureur, ne fut plus âprement vengée.

Qu'on sache bien qu'une société qui ne s'occupe point de l'éducation des

femmes et qui n'en est pas maîtresse est une société perdue. La médecine

_préventive_ est ici d'autant plus nécessaire, que la _curative_ est

réellement impossible. _Il n'y a, contre les femmes, aucun moyen sérieux

de répression_. La simple prison est déjà chose difficile: «Quis

custodiet ipsos custodes?» Elles corrompent tout, brisent tout; point de

clôture assez forte. Mais les montrer à l'échafaud, grand Dieu! Un

gouvernement qui fait cette sottise se guillotine lui-même. La nature,

qui, par-dessus toutes les lois, place l'amour et la perpétuité de

l'espèce, a par cela même mis dans les femmes ce mystère (absurde au

premier coup d'oeil): _Elles sont très-responsables_, et _elles ne sont

pas punissables_. Dans toute la Révolution, je les vois violentes,

intrigantes, bien souvent plus coupables que les hommes. Mais, dès qu'on

les frappe, on se frappe. Qui les punit se punit. Quelque chose qu'elles

aient faite, sous quelque aspect qu'elles paraissent, elles renversent

la justice, en détruisent toute idée, la font nier et maudire. Jeunes,

on ne peut les punir. Pourquoi? Parce qu'elles sont jeunes, amour,

bonheur, fécondité. Vieilles, on ne peut les punir. Pourquoi? Parce

qu'elles sont vieilles, c'est-à-dire qu'elles furent mères, qu'elles

sont restées sacrées, et que leurs cheveux gris ressemblent à ceux de

votre mère. Enceintes!... Ah! c'est là que la pauvre justice n'ose plus

dire un seul mot; à elle de se convertir, de s'humilier, de se faire,

s'il le faut, injuste. Une puissance est ici qui brave la loi; si la loi

s'obstine, tant pis; elle se nuit cruellement, elle apparaît horrible,

impie, l'ennemie de Dieu!

Les femmes réclameront peut-être contre tout ceci; peut-être elles

demanderont si ce n'est pas les faire éternellement mineures que leur

refuser l'échafaud; elles diront qu'elles veulent agir, souffrir les

conséquences de leurs actes. Qu'y faire pourtant? Ce n'est pas notre

faute, si la nature les a faites, non pas faibles, comme on dit, mais

infirmes, périodiquement malades, nature autant que personnes, filles du

monde sidéral, donc, par leurs inégalités, écartées de plusieurs

fonctions rigides des sociétés politiques. Elles n'y ont pas moins une

influence énorme, et le plus souvent fatale jusqu'ici. Il y a paru dans

nos révolutions. Ce sont généralement les femmes qui les ont fait

avorter; leurs intrigues les ont minées, et leurs morts (souvent

méritées, toujours impolitiques) ont puissamment servi la

contre-révolution.

Distinguons une chose toutefois. Si elles sont, par leur tempérament,

qui est la passion, dangereuses en politique, elles sont peut-être plus

propres que l'homme à l'administration. Leurs habitudes sédentaires et

le soin qu'elles mettent en tout, leur goût naturel de satisfaire, de

plaire et de contenter, en font d'excellents commis. On s'en aperçoit

dès aujourd'hui dans l'administration des postes. La Révolution, qui

renouvelait tout, en lançant l'homme dans les carrières actives, eût

certainement employé la femme dans les carrières sédentaires. Je vois

une femme parmi les employés du Comité de salut public. (_Archives,

Registres manuscrits des procès-verbaux du Comité_, 5 juin 93, p. 79.)

XXVIII

CATHERINE THÉOT, MÈRE DE DIEU.--ROBESPIERRE MESSIE. (JUIN 94).

Le temps était au fanatisme. L'excès des émotions avait brisé, humilié,

découragé la raison. Sans parler de la Vendée, où l'on ne voyait que

miracles, un Dieu avait apparu en Artois. Les morts y ressuscitaient en

94. Dans le Lyonnais, une prophétesse avait eu de grands succès; cent

mille âmes y prirent, dit-on, le bâton de voyage, s'en allant sans

savoir où. En Allemagne, les sectes innombrables des illuminés

s'étendaient non-seulement dans le peuple, mais dans les plus hautes

classes: le roi de Prusse en était. Mais nul homme de l'Europe

n'excitait si vivement l'intérêt de ces mystiques que l'étonnant

Maximilien. Sa vie, son élévation à la suprême puissance par le fait

seul de la parole, n'était-elle pas un miracle, et le plus étonnant de

tous? Plusieurs lettres lui venaient, qui le déclaraient un Messie. Tels

voyaient distinctement au ciel la _constellation Robespierre_. Le 2 août

93, le président des Jacobins désignait, sans le nommer, le _Sauveur qui

allait venir_. Une infinité de personnes avaient ses portraits appendus

chez elles, comme image sainte. Des femmes, des généraux mêmes,

portaient un petit Robespierre dans leur sein, baisaient, priaient la

miniature sacrée. Ce qui est plus étonnant, c'est que ceux qui le

voyaient sans cesse et l'approchaient de plus près, _ses saintes

femmes_, une baronne, nue madame Chalabre (qui l'aidait dans sa police),

ne le regardaient pas moins comme un être d'autre nature. Elles

joignaient les mains, disant: «Oui, Robespierre, tu es Dieu.»

Du petit hôtel (démoli) où se tenait le Comité de sûreté jusqu'aux

Tuileries, où était le Comité de salut public, régnait un corridor

obscur. Là venaient les hommes de la police remettre les paquets

cachetés. De là de petites filles portaient les lettres ou les paquets

chez la grande dévote du Sauveur futur, chez cette madame Chalabre, mère

de l'entrepreneur des Jeux.

Nous avons parlé ailleurs de la vieille idiote de la rue Montmartre,

marmottant devant deux plâtres: «Dieu sauve Manuel et Pétion! Dieu

sauve Manuel et Pétion!» Et cela, douze heures par jour. Nul doute qu'en

94 elle n'ait tout autant d'heures marmotté pour Robespierre.

L'amer Cévenol, Rabaut-Saint-Étienne, avait très-bien indiqué que ces

mômeries ridicules, cet entourage de dévotes, cette patience de

Robespierre à les supporter, c'était le point vulnérable, le talon

d'Achille, où l'on percerait le héros. Girey-Dupré, dans un noël piquant

et facétieux, y frappa, mais en passant. N'était-ce pas le sujet de

cette comédie de Fabre d'Églantine qu'on fit disparaître, et pour

laquelle peut-être Fabre disparut?

Pour formuler l'accusation, il fallait pourtant un fait, une occasion

qu'on pût saisir. Robespierre la donna lui-même.

Dans ses instincts de police, insatiablement curieux de faits contre ses

ennemis, contre le Comité de sûreté, qu'il voulait briser, il furetait

volontiers dans les cartons de ce Comité. Il y trouva, prit, emporta des

papiers relatifs à la duchesse de Bourbon, et refusa de les rendre. Cela

rendit curieux. Le Comité s'en procura des doubles, et vit que cette

affaire, si chère à Robespierre, était une affaire d'illuminisme.

Quel secret motif avait-il de couvrir les _illuminés_, d'empêcher qu'on

ne donnât suite à leur affaire?

Ces sectes n'ont jamais été indifférentes aux politiques. Le duc

d'Orléans était fort mêlé aux Francs-Maçons et aux Templiers, dont il

fut, dit-on, grand maître. Les jansénistes, devenus sous la persécution

une société secrète, par l'habileté peu commune avec laquelle ils

organisaient la publicité mystérieuse des Nouvelles ecclésiastiques,

avaient mérité l'attention particulière des Jacobins. Le tableau

ingénieux qui révélait ce mécanisme était le seul ornement de la

bibliothèque des Jacobins en 1790. Robespierre, de 89 à 91, demeura rue

de Saintonge au Marais, près la rue de Touraine, à la porte même du

sanctuaire où ces énergumènes du jansénisme expirant firent leurs

derniers miracles; le principal miracle était de crucifier des femmes,

qui, en descendant de la croix, n'en mangeaient que mieux. Une violente

recrudescence du fanatisme, après la Terreur, était facile à prévoir.

Mais qui en profiterait?

Au château de la duchesse prêchait un adepte, le chartreux dom Gerle,

collègue de Robespierre à la Constituante, celui qui étonna l'Assemblée

en demandant, comme chose simple, qu'elle déclarât le catholicisme

religion d'État. Dom Gerle, à la même époque, voulait aussi que

l'Assemblée proclamât la vérité des prophéties d'une folle, la jeune

Suzanne Labrousse. Dom Gerle était toujours lié avec son ancien

collègue; il allait souvent le voir, l'honorait comme son patron: et,

sans doute pour lui plaire, demeursait aussi chez un menuisier. Il

avait obtenu de lui un certificat de civisme.

Bon républicain, le chartreux n'en était pas moins un prophète. Dans un

grenier du pays latin, l'esprit lui était soufflé par une vieille femme,

idiote, qu'on appelait la Mère de Dieu. Catherine Théot (c'était son

nom) était assistée dans ses mystères de deux jeunes et charmantes

femmes, brune et blonde, qu'on appelait la _Chanteuse_ et la _Colombe_.

Elles achalandaient le grenier. Des royalistes y allaient, des

magnétiseurs, des simples, des fripons, des sots. Jusqu'à quel point un

homme aussi grave que Robespierre pouvait-il être mêlé à ces mômeries on

l'ignore. Seulement on savait que la vieille avait trois fauteuils,

blanc, rouge et bleu; elle siégeait sur le premier, son fils dom Gerle

sur le second à gauche; pour qui était l'autre, le fauteuil d'honneur à

la droite de la Mère de Dieu? n'était-ce pas pour un fils aîné, le

_Sauveur qui devait venir_?

Quelque ridicule que la chose pût être en elle-même, et quelque intérêt

qu'on ait eu à la montrer telle, il y a deux points qui y découvrent

l'essai d'une association grossière entre l'illuminisme chrétien, le

mysticisme révolutionnaire et l'inauguration d'un gouvernement des

prophètes.

«Le premier sceau de l'Évangile fut l'annonce du Verbe; le second; la

séparation des cultes; le _troisième la Révolution_; le quatrième, _la

mort des rois_; le cinquième, la réunion des peuples; le sixième, le

combat de l'ange exterminateur; le septième, la résurrection des élus de

la Mère de Dieu, et le bonheur général _surveillé par les prophètes_.»

«Au jour de la résurrection, où sera la Mère de Dieu? Sur son trône,

_entre ses prophètes_, dans le Panthéon.»

L'espion Sénart, qui se fit initier pour les trahir et les arrêta,

trouva, dit-il, chez la Mère, une lettre écrite en son nom à Robespierre

comme à son premier prophète, au fils de l'Être suprême, au Rédempteur,

au Messie.

Les deux Gascons, Barrère, Vadier, qui firent ensemble l'oeuvre

malicieuse du rapport que les Comités lançaient dans la Convention, y

mirent (comme ingrédients dans la chaudière du Sabbat) des choses tout à

fait étrangères; je ne sais quel portrait, par exemple, du petit Capet,

qu'on avait trouvé à Saint-Cloud. Cela donnait un prétexte de parler

dans le rapport du royalisme, de restauration de la royauté.

L'Assemblée, désorientée, ne savait d'abord que croire. Peu à peu, elle

comprit. Sous le débit sombre et morne de Vadier, elle sentit le

puissant comique de la facétie. La plaisanterie dans la bouche d'un

homme qui tient son sérieux emporte souvent le fou rire sans qu'on

puisse résister. L'effet fut si violent, que, sous le couteau de la

guillotine, dans le feu, dans les supplices, l'Assemblée eût ri de même.

On se tordait sur les bancs.

On décida, d'enthousiasme, que ce rapport serait envoyé aux

quarante-quatre mille communes de la République, à toutes les

administrations, aux armées. Tirage de cent mille peut-être!

Rien ne contribua plus directement à la chute de Robespierre.

XXIX

LES DAMES SAINT-AMARANTHE (JUIN 94).

Cette affaire de la Mère de Dieu se compliqua d'une autre accusation,

bien moins méritée, dont Robespierre fut l'objet.

On supposa gratuitement que l'apôtre des Jacobins avait cherché des

prosélytes jusque dans les maisons de jeu, des disciples parmi les dames

qui recevaient des joueurs.

En réalité, on confondit malignement, calomnieusement, Robespierre aîné

et Robespierre jeune, qui fréquentait ces maisons.

Robespierre jeune, avocat, parleur facile et vulgaire, homme de

société, de plaisir, ne sentait pas assez combien la haute et terrible

réputation de son frère demandait de ménagements. Dans ses missions, où

son nom lui donnait un rôle très-grand et difficile à jouer, il veillait

trop peu sur lui. On le voyait mener partout, et dans les clubs même,

une femme très-équivoque.

Il avait vivement embrassé, par jeunesse et par bon coeur, l'espoir que

son frère pourrait adoucir la Révolution. Il ne cachait point cet

espoir, ne tenant pas assez compte des obstacles, des délais qui

ajournaient ce moment. En Provence, il montra de l'humanité, épargna des

communes girondines. À Paris, il eut le courage de sauver plusieurs

personnes, entre autres le directeur de l'économat du clergé (qui plus

tard fut le beau-père de Geoffroy-Saint-Hilaire).

Dans la précipitation de son zèle antiterroriste, il lui arriva parfois

de faire taire et d'humilier de violents patriotes qui s'étaient avancés

sans réserve pour la Révolution. Dans le Jura, par exemple, il imposa

royalement silence au représentant Bernard de Saintes. Cette scène,

très-saisissante, donna aux contre-révolutionnaires du Jura une

confiance illimitée. Ils disaient légèrement (un des leurs, Nodier, le

rapporte): «Nous avons la protection de MM. de Robespierre.»

À Paris, Robespierre jeune fréquentait une maison infiniment suspecte du

Palais-Royal, en face du perron même, au coin de la rue Vivienne,

l'ancien hôtel Helvétius. Le perron était, comme on sait, le centre des

agioteurs, tripoteurs de Bourse, des marchands d'or et d'assignats, des

marchands de femmes. De somptueuses maisons de jeux étaient tout autour,

hantées des aristocrates. J'ai dit ailleurs comment tous les vieux

partis, à mesure qu'ils se dissolvaient, venaient mourir là, entre les

filles et la roulette. Là finirent les Constituants, les Talleyrand, les

Chapelier. Là traînèrent les Orléanistes. Plusieurs de la Gironde y

vinrent. Robespierre jeune, gâté par ses missions princières, aimait

aussi à retrouver là quelques restes de l'ancienne société.

La maison où il jouait était tenue par deux dames royalistes, fort

jolies, la fille de dix-sept ans, la mère n'en avait pas quarante.

Celle-ci, madame de Saint-Amaranthe, veuve, à ce qu'elle disait, d'un

garde du corps qui se fit tuer au 6 octobre, avait marié sa fille dans

une famille d'un nom fameux de police, au jeune Sartine, fils du

ministre de la Pompadour, que Latude a immortalisé.

Madame de Saint-Amaranthe, sans trop de mystère, laissait, sous les yeux

des joueurs, les portraits du roi et de la reine. Cette enseigne de

royalisme ne nuisait pas à la maison. Les riches restaient royalistes.

Mais ces dames avaient soin d'avoir de hauts protecteurs patriotes. La

petite Saint-Amaranthe était fort aimée du Jacobin Desfieux, agent du

Comité de sûreté (quand ce comité était sous Chabot), ami intime de

Proly et logeant dans la même chambre, ami de Junius Frey, ce fameux

banquier patriote qui donna sa soeur à Chabot. Tout cela avait apparu au

procès de Desfieux, noyé avec Proly, dans le procès des Hébertistes.

Desfieux ayant été exécuté avec Hébert, le 24 mars, Saint-Just transmit

une note contre la maison qu'il fréquentait au Comité de sûreté, qui, le

31, fit arrêter les Saint-Amaranthe et Sartine. (_Archives, Comité de

sûreté, registre 642, 10 germinal_.)

Mais Robespierre jeune, aussi bien que Desfieux, était ami de cette

maison; c'est ce qui, sans doute, valut à ces dames de rester en prison

assez longtemps sans jugement. Le Comité de sûreté, auquel il dut

s'adresser pour leur obtenir des délais, était instruit de l'affaire. Il

avait là une ressource, un glaive contre son ennemi. Admirable prise! La

chose habilement arrangée, Robespierre pouvait apparaître comme patron

des maisons de jeu!

Robespierre? lequel des deux? on se garda de dire le _jeune_. La chose

eût perdu tout son prix.

Il fut bientôt averti, sans doute par son frère même, qui fit sa

confession. Il vit l'abîme et frémit.

Alla-t-il aux comités? ou les comités lui envoyèrent-ils? on ne sait. Ce

qui est sûr, c'est que, le soir du 25 prairial (14 juin), deux choses

terribles se firent entre lui et eux.

Il réfléchit que l'affaire était irrémédiable, que l'effet en serait

augmenté par sa résistance, qu'il fallait en tirer parti, obtenir des

comités, en retour de cette vaine joie de malignité, un pouvoir nouveau

qui lui servirait peut-être à frapper les comités, en tout cas, à faire

un pas décisif dans sa voie de dictature judiciaire.

Les Femmes de la Révolution · 第 14 / 16 段