La sensibilité, le coeur, la sympathie pour les misères du genre humain,

vous lança en 89 dans la Révolution. Vous eûtes pitié du monde, et vous

vous élevâtes à ce point d'immoler la famille même.

La fin du livre, quelle est-elle?

La sensibilité encore, la pitié et l'horreur du sang, l'amour inquiet de

la famille, contribuèrent plus qu'aucune autre chose à vous jeter dans

la réaction.

L'horreur du sang. Et la Terreur blanche, en 95, en 1815, en versa plus

par les assassinats que 93 par les échafauds.

L'amour de la famille. Pour vos fils en effet, pour leur vie et pour

leur salut, vous reniâtes la pensée de 92, la délivrance du monde. Vous

cherchâtes abri sous la force. Vos fils, que devinrent-ils? quelque

enfant que je fusse alors, ma mémoire est fidèle: jusqu'en 1815,

n'étiez-vous pas toutes en deuil?

Le coeur vous trompa-t-il en 89, alors qu'il embrassa le monde? L'avenir

dira non.--Mais, qu'il vous ait trompées dans la réaction de cette

époque, lorsque vous immolâtes le monde à la famille pour voir ensuite

décimer la famille et l'Europe semée des os de vos enfants, rien de plus

sûr: le passé vous l'a dit.

* * * * *

Une autre chose encore doit sortir pour vous de ce livre.

Comparez, je vous prie, la vie de vos mères et la vôtre, leur vie pleine

et forte, féconde d'oeuvres, de nobles passions. Et regardez ensuite, si

vous le pouvez, le néant et l'ennui, la langueur où coulent vos jours.

Quelle a été votre part, votre rôle, dans ce misérable demi-siècle de la

réaction?

Voulez-vous que je vous dise franchement d'où vient la différence?

Elles aimèrent les forts et les vivants. Vous, vous aimez les morts.

J'appelle les vivants ceux dont les actes et dont les oeuvres

renouvellent le monde, ceux qui du moins en font le mouvement, le

vivifient de leur activité, qui voguent avec lui, respirant du grand

souffle dont se gonfle la voile du siècle, et dont le mot est: _En

avant!_

Et les morts? J'appelle ainsi, madame, l'homme inutile qui vous amuse à

vingt ans de sa frivolité, l'homme dangereux qui vous mène à quarante

dans les voies de l'intrigue pieuse, qui vous nourrit de petitesses,

d'agitations sans but, d'ennui stérile.

Quoi! pendant que le monde vivant qu'on vous laisse ignorer, pendant que

le foudroyant génie moderne, dans sa fécondité terrible, multiplie ses

miracles par heure et par minute, vapeur et daguerréotype, chemin de

fer, télégraphe électrique (où sera tout à l'heure la conscience du

globe), tous les arts mécaniques et chimiques, leurs bienfaits, leurs

dons infinis, versés à votre insu sur vous (et jusqu'à la robe que vous

portez, effort de vingt sciences!), pendant ce prodigieux mouvement de

la vie, vous enfermer dans le sépulcre!

Vous user à sauver la ruine qu'on ne sauvera pas!

Si vous aimez le moyen âge, écoulez ce mot prophétique que je traduis

d'un de ses chants, d'une vieille _prose_, comique et sublime:

Le nouveau emporte le vieux,

L'ombre est chassée par la clarté,

le jour met en fuite la nuit...

...........

À genoux! et dis: Amen!...

Assez mangé d'herbe et de foin...

Laisse les vieilles choses... Et va!...

* * * * *

Filles de la longue paix qui traîne depuis 1815, connaissez bien votre

situation.

Voyez-vous là-bas tous ces nuages noirs qui commencent à crever? Et,

sous vos pieds, entendez-vous ces craquements du sol, ces grondements de

volcans souterrains, ces gémissements de la nature?...

Ah! cette lourde paix qui fut pour vous un temps de langueur et de

rêves, elle fut pour des peuples entiers le cauchemar de l'écrasement.

Elle finit... Je connais votre coeur, remerciez-en Dieu qui lève le

pesant sceau de plomb sous lequel le monde haletait.

Ce bien-être où languissait votre mollesse, il fallait qu'il finît. Pour

ne parler que d'un péril, qui ne voyait venir la barbare rapacité du

Nord, la fascination russe, la ruse byzantine poussant vers l'Occident

la férocité du Cosaque?

Oubliez, oubliez que vous fûtes les filles de la paix. Vous voilà tout à

l'heure dans la haute et difficile situation de vos mères aux jours des

grands combats. Comment soutinrent-elles ces épreuves? Il est temps pour

vous de le demander.

Elles n'acceptèrent pas seulement le sacrifice, elles l'aimèrent, elles

allèrent au-devant.

La fortune, la nécessité, qui croyaient leur faire peur, et venaient à

elles, les mains pleines de glaives, les trouvèrent fortes et

souriantes, sans plainte molle, sans injure à la mort.

Le destin tenta davantage. Il frappa ce qu'elles aimaient... Et là

encore il les trouva plus grandes, et disant sous leurs crêpes: «La

mort!... mais la mort immortelle!»

À cela plusieurs de vous disent, je les entends d'ici: «Et nous aussi,

nous serions fortes!... Viennent l'épreuve et le péril! Les grandes

crises nous trouveront toujours prêtes. Nous ne serons pas au-dessous.»

Au danger? oui, peut-être; mais aux privations? au changement prolongé

de situation, d'habitudes? C'est là le difficile, l'écueil même de tel

noble coeur!...

Dire adieu à la vie somptueuse, abondante, souffrir, jeûner, d'accord,

s'il le fallait. Mais se détacher de ce monde d'inutilités élégantes

qui, dans l'état de nos moeurs, semblent faire la poésie de la femme!...

Ah! ceci est trop fort! Beaucoup voudraient plutôt mourir!

* * * * *

Dans les années dites _heureuses_ qui amenèrent 1848, quand l'horizon

moral s'était rembruni tellement, quand l'existence lourde, n'étant

point soulevée ni par l'espoir ni par l'épreuve, s'affaissait sur

elle-même, je cherchais bien souvent en moi quelle prise restait encore,

quelle chance pour un renouvellement.

Entouré de cette foule où plusieurs avaient foi, plus qu'un autre

affecté des signes effrayants d'une caducité de Bas-Empire, je regardais

avec inquiétude autour de moi. Que voyais-je devant ma chaire? Une

brillante jeunesse, charmant, sympathique auditoire et le plus pénétrant

qui fut jamais. Dévoué à l'idée? ah! plus d'un l'a prouvé!... Mais pour

un grand nombre pourtant l'écueil était l'excès de la culture, la

curiosité infinie, la mobilité de l'esprit, des amours passagers pour

tel et tel système, un faible pour les utopies ingénieuses qui

promettent un monde harmonique sans lutte et sans combat, qui, rendant

par cela toute privation inutile, feraient disparaître d'ici la

nécessité du sacrifice et l'occasion du dévouement.

Le sacrifice est la loi de ce monde. Qui se sacrifiera?

Telle était la question que je m'adressais tristement.

«Dieu me donne un point d'appui! disait le philosophe, je me charge

d'enlever le globe!»

Nul autre point d'appui que la disposition au sacrifice.

Le devoir y suffirait-il? Non, il y faut l'amour.

«Qui aime encore?» C'est la seconde question que le moraliste devait

s'adresser.

Question déplacée? Nullement, dans le monde de glace, d'intérêt

croissant, d'égoïsme, d'intrigue politique, de banque, de bourse, dont

nous nous sentons entourés.

«Qui aime? (La nature me fit cette réponse.) Qui aime? c'est la femme.

«D'amour, elle aime un jour. De maternité, pour la vie.»

Donc, je m'adressai à la femme, à la mère, pour la grande initiative

sociale[21].

[Note 21: «Ainsi, diront les sages, délaissant le ferme terrain de

l'idée, vous vous plaçâtes dans les voies mobiles du sentiment.»

À quoi je répondrais: Peu, très peu d'idées sont nouvelles. Presque

toutes celles qui éclatent en ce siècle, et veulent l'entraîner, ont

paru bien des fois, et toujours inutilement L'avènement d'une idée n'est

pas tant la première apparition de sa formule que sa définitive

incubation, quand, reçue dans la puissante chaleur de l'amour, elle

éclôt fécondée par la force du coeur.

Alors, alors, elle n'est plus un mot, elle est chose vivante; comme

telle, elle est aimée, embrassée, comme un cher nouveau-né, que

l'humanité reçoit dans ses bras.

D'idées et de systèmes, nous abondons, surabondons. Lequel nous sauvera?

Plus d'un le peut. Cela tient à l'heure de la crise et à nos

circonstances, très-diverses selon la diversité des temps et des

nations.

Le grand, le difficile, c'est que l'idée utile, au moment décisif,

rencontre préparé un foyer de bonne volonté morale, de chaleur héroïque,

de dévouement, de sacrifice.. Où en retrouverai-je l'étincelle

primitive, dans le refroidissement universel? Voilà ce que je me disais.

Je m'adressai à l'étincelle indestructible, au foyer qui brûlera encore

sur les ruines du monde, à l'immortelle chaleur de l'âme maternelle.]

* * * * *

Le bon Ballanche, parmi tous ses obscurs romans mystiques, eut parfois

des coups de lumière, des intuitions vraies. Un jour que, pour

l'embarrasser, nous lui faisions cette question: «Qu'est-ce que la

femme, à votre avis?» il rêva quelque temps. Ses doux yeux de biche

égarée furent plus sauvages encore qu'à l'ordinaire. Enfin, le vieillard

rougissant, comme une jeune fille au mot d'amour: «C'est une

initiation.»

Mot charmant, mot profond, profondément, délicatement vrai, en cent

nuances et cent manières.

La femme est l'initiation active, la puissance éminemment douce et

patiente qui sait et peut initier.

Elle est elle-même l'objet de l'initiation. Elle initie à la beauté qui

est elle-même, à la beauté en ses divers degrés, au degré sublime

surtout.--Et quel? Le sacrifice.

Le sacrifice pénible et dramatique, souvent, choquant par le combat,

l'effort,--dans la mère, il est harmonique, il entre dans son harmonie

même; c'est sa souveraine beauté.

Le sacrifice ailleurs se tord, s'arrache et se déchire. En elle, il

sourit, remercie. Donnant sa vie pour ce qu'elle aime, pour son amour

réalisé, vivant (c'est pour l'enfant que je veux dire), elle se plaint

de donner peu encore.

Elle implore toute chose à suppléer son impuissance, invite tout à

douer ce berceau... Ah! que n'a-t-elle un diamant de là-haut, une étoile

de Dieu!... Le rameau d'or de la sibylle, cet infaillible guide, la

rassurerait peu sur ses premiers pas chancelants. Le rayon de lumière

sur lequel Béatrix fit monter l'âme aimée de monde en monde était

brillant sans doute, mais eut-il la chaleur de l'humide rayon qui

tremble dans un oeil de mère?

Celle-ci, qui appelle toute chose à son secours, a bien plus en elle

pour douer son fils.

Elle a ce qui est elle-même, sa profonde nature de mère, le _sacrifice

illimité_.

Merci, nous n'en voulons pas plus. Dieu, la Patrie, n'en veulent

davantage.

Cette unique puissance, si elle est vraiment acquise par l'enfant; elle

embrassera tout.

Que te demandons-nous, ô femme? Rien que de réaliser pour celui que tu

aimes, de mettre dans sa vérité complète, ta nature propre, qui est le

sacrifice.

Cela est simple, cela contient beaucoup.

Cela implique d'abord l'oubli, le sacrifice des amours passagers à ton

grand, ton durable amour.

Le sacrifice du petit monde artificiel, des petits arts, de la beauté, à

la souveraine beauté de nature qui est en toi, si tu la cherches, et

dont tu dois créer, agrandir l'âme aimée.

Le sacrifice enfin (là est l'épreuve, la gloire aussi et le succès) des

molles tendresses qui couvrent l'égoïsme.--Le sacrifice qui dit: «Non

pour moi, mais pour tous!... Qu'il m'aime! mais surtout qu'il soit

grand!»

Là, je le sais, est l'infini du sacrifice. Et c'est là justement le but

de l'initiation, c'est là ce que le fils doit prendre de sa mère, c'est

par là qu'il doit la représenter: _Aimer et non pour soi, se préférer le

monde_.

Cette élasticité divine d'amour et d'assimilation, cette dilatation du

coeur qui n'en diminue pas la force, impliquant, au contraire l'absolu

du dévouement, s'il l'atteint, que lui souhaiter? Il est grand dès ce

jour, et ne pourrait grandir... Car alors le monde est en lui.

Nervi, près Gênes, 20 mars 1854.

FIN.

End of Project Gutenberg's Les Femmes de la Révolution, by Jules Michelet

Les Femmes de la Révolution · 第 16 / 16 段